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Chapitre 22 - Les théories d'homo du fait de ses langages
 
22A. Les fabulations
22B. L'épopée fondatrice
22C. Le lyrisme. Le lyrisme choral. Les psaumes
 
22D. La tragédie
 
22E. La comédie
 
22F. Les trois genres historiques
22G. Le roman
 
22H. L'épistole et l'autobiographie. Les confessions
 
22I. La fusion des genres littéraires dans le MONDE 3 : le roman-oratorio, le poème métatextuel, le poème aminoïde, etc. Du théâtre parlé-écrit au théâtre gestuel et objectal. L'effacement des théories d'Homo du fait de ses langages
 
 

 

Chapitre 22 - Les théories d'homo du fait de ses langages

 

Pendant longtemps, les comportements et les conduites d'Homo purent, à coups d'indices et d'index <4,5>, se contenter des régulations que leur apportaient la collaboration, le compagnonnage, la communauté, l'interlocution massive et la musique massive <10>, comme aussi la considération, la méditation. Mais depuis le paléolithique supérieur au moins, à mesure qu'intervinrent les tectures détaillées, les images détaillées, la musique détaillée, l'interlocution détaillée, et plus tard les écritures, la mathématique, à mesure aussi qu'Homo édifia des théories du Cosmos-Monde-Dharma-Tao-Quiq-Kamo <21>, il fut incité à édifier des théories, c'est-à-dire des saisies systématiques, et pas seulement systémiques, de lui-même, ou du moins de ses instances et de ses rôles

Ces théories sont un moment important de l'anthropogénie, et leur matière est considérable. Il sera donc expédient de les distribuer en trois chapitres, où le présent chapitre 22 couvrira les théories d'Homo du fait de ses langages ; le chapitre 23 les théories d'Homo répondant à des urgences pratiques, telles les esthétiques et érotiques, les économies, les politiques, les linguistiques ; le chapitre 24 les théories d'Homo qui le visent en tant que tel, contemplativement, comme les psychologies, les sociologies, les sémiotiques, les anthropologies, l'anthropogénie.

Une des plus puissantes et pertinentes théories qu'Homo ait faites de lui-même est celle qui est contenue implicitement et parfois presque explicitement dans la sémantique de ses dialectes. C'est surtout le cas quand les étymologies (logos etumos, discours véritable) sont habituellement perçues par le locuteur, comme dans le grec ancien, pour cela à l'origine de la philosophie occidentale ; comme, plus évidemment encore, dans le sanskrit, pour cela ayant fondu constamment philosophie et linguistique ; ou dans l'allemand, pour cela à l'origine de la phénoménologie et de la psychanalyse. En Chine, c'est toute la langue - phonèmes, glossèmes, séquencèmes, phrasés - qui se pratiqua comme une analogie constante du monde et de l'homme, avant même que l'écriture chinoise, autarcique <14B1>, poursuive les mêmes analogies.

Du reste, jusque dans les langues romanes, où l'étymologie s'estompe, certaines tournures restent pleines d'enseignements. Ainsi, en français, le doublet "je suis ému" et "je m'émeus" a confirmé pour Sartre le caractère à la fois subi et joué des émotions, en une ambiguïté que signalait déjà la voix moyenne grecque et latine. Et on se souviendra du profit que nos premiers chapitres ont tiré des rares étymologies latines apparentes : con-scientia (scire, cum), con-templare (templum, cum), med-itare (medium + itératif-intensif).

Ainsi toute anthropogénie sera attentive à l'anthropologie latente des phonèmes, des glossèmes, des séquencèmes, des phrasés. Un peu partout, des expressions équivalentes à "manier les idées" ou "manipuler les gens" montrent les virtualités conceptuelles de la main hominienne, et comment les concepts les plus éthérés ne sont, d'ordinaire, que des propriétés des deux mains planes en symétrie bilatérale. En même temps, on ne perdra pas de vue que, pour Homo théoricien, ses dialectes sont des oeillères. L'accent tonique que le locuteur français met sur la dernière syllabe du groupe phonétique le convainc qu'il y a et qu'il a des décisions et des évidences de tout ; son séquencème "épithété + épithète" l'invite à être substantialiste ; sa pratique des pronoms "je" et "moi" lui a fait écrire : "je me voyais me voir" (Valéry).

Encore les spécimens hominiens ont-ils produit d'innombrables intensifications du dialecte. Tantôt en attisant ses ressources d'épaisseurs et de bifurcations phonosémiques et séquencématiques. Tantôt en déchaînant sa capacité d'aborder tout, jusqu'à se prendre lui-même pour thème, frontalement ou tangentiellement. Ces deux voies sont ce qu'on appelle maintenant "littérature", d'un mot né du prestige de l'écriture, ce qui, nous l'avons signalé <17E2>, est malheureux, puisqu'il renvoie à un texte (littera), et semble donc exclure la parole intense, pourtant la plus répandue, qu'on nomme "littérature orale" en une contradictio in terminis.

Quoi qu'il en soit, les productions "littéraires", et que nous dirons "langagières intenses", sont l'effort le plus universel, le plus varié et le plus profond que les spécimens hominiens aient fourni pour embrasser quelques-unes des dimensions innombrables et fuyantes que leur confère leur statut de primates techno-sémiotisants <1-5>, possibilisateurs <6A>, présentifs <8>. Elles restent donc la ressource primordiale de la théorie d'Homo.

 

22A. Les fabulations

Le verbe latin fari signifie dire en conversant. Mais il vérifie la richesse de la parole, puisque à partir de ce sens modeste ont dérivé la fable, le fabuliste, la fabulation, et même l'affabulation dans son sens étymologique, en ce que la conversation narrative ou descriptive (fabulatio) tourne facilement à la conversation attentive (fabulare, ad) et ainsi à la morale.

 

22A1. Le mythe d'origine, plus analogisant

On n'évite pas l'hypothèse qu'à mesure qu'il accéda au langage détaillé, sans doute au paléolithique supérieur, Homo dut se mettre à nommer avec de plus en plus de force et de ressaut Mère, Oncle maternel, Fille, Fils, Père, Tante (paternelle), Grand-Mère, Jeune, Vieux. De même qu'Ennemi, Ami, Etranger, Client (clinant, incliné). Et encore Paresseux/Actif, Efficace/Inefficace, Pur/Impur, Habitat/Environ. Bref, les instances et les rôles <3D>, avec quelques qualifications d'urgence.

Etant donné la richesse des phonosémies manieuses <16B2b> agitées à cette occasion, vu aussi l'indicialité <4> et l'indexation <5> omniprésentes dans les collaborations hominiennes, on peut penser que ces nominations intenses entraînèrent autour d'elles des séquencèmes laudatifs, apotropaïques, ludiques, narratifs où elles se rapprochaient, s'éloignaient, se nouaient et dénouaient, se tramant à travers des rappels, des retardations, des déplacements, des circulations et cycles, des parallélismes, des métathèses sémantiques ou musicales. En d'autres termes, qu'elles produisirent des textes paroliers (texere, tisser, ourdir une trame), comportant des structures, des textures, des croissances <7F>, avec des effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques <7A-E>.

Du même coup, Rennes, Biches, Cerfs, Chevaux, Eléphants, Ours, Bovins, Carnassiers durent tenir dans les dialectes en train de se détailler une place semblable à celle qu'ils occupent dans les peintures détaillées rupestres <14A>. Comme les instances et les rôles, ils donnèrent lieu sans doute à des combinaisons verbales descriptives, narratives, ludiques, invocatives, concernant leur rôle de gibier, les cycles saisonniers qu'ils résumaient, et donc plus généralement la Physis (Génération universelle) qu'ils manifestaient, en une fraternité avec Homo, qui en émergeait à peine. A la fois gibier (game), intermédiaires chamaniques, totems, comme en témoignent les masques animaliers répandus au paléolithique et au néolithique. Le coeur de tous ces discours restant pourtant, à part quelques utilités, la Génération, qu'on prendra soin de ne pas confondre avec la procréation, parfois non comprise par Homo avant les empires primaires, comme en témoignent les Mélanésiens du début de ce siècle.

On a souvent parlé en ce cas de mythes, et même de "pensée mythique" (Leenhardt). Comprenant d'abord deux types originels. (a) Mythes d'instances et de rôles à mesure qu'étaient saisies les structures génératives basales et constantes des groupes sociaux ; ainsi du Frère Aîné canaque. (b) Mythes du totem, ancêtre intemporel, conjuguant instance et rôle primordiaux de la Génération universelle. Ce sont ces mythes initiaux qui se muèrent en mythologie des dieux, à mesure que ces derniers remplacèrent les totems quand, avec les empires primaires, les sociétés pensèrent la Génération ou Physis dans une durée et une étendue plus distinctes, non seulement cadrantes mais sous-cadrantes <13F,14E>, plus cardinales et moins ordinales. Un jour naîtront même les mythes savants que sont ceux de Platon (Mythe de la caverne, Mythe du Timée), de Rousseau (Le contrat social), de Freud (Totem et Tabou, Moïse et le monothéisme), de Ferenczi (Thalassa), où le mythique est un instrument de croyance <7I8> quand des thèses ne sont ni démontrables, ni même vraiment argumentables.

Les mythes d'origine étaient génératifs dans leur mode même de production. Le parleur qui les profère, les gesticule et presque les danse, procède comme un tisseur de fils, un laceur de filet, un tresseur de vannerie, toutes figures pour les dire qu'on rencontre dans Do Kamo. En tout cas, il est au milieu de ce qu'il prononce, fil parmi les fils, fibre parmi les fibres. Ni au-dessus, ni devant. Parmi.

 

21A2. Le conte, plus digitalisant

Ce qui n'est plus le cas du conteur, qui se distancie, serait-ce par le ton. Au néolithique, à mesure que se cadrèrent pour la première fois les tectures <13E> et les images <14D>, que se mirent en place les jetons de comptage, que se développa un schématisme générateur dans la sculpture et dans les dessins de la poterie, on peut croire que le discours mythique aussi commença à se cadrer, c'est-à-dire à thématiser sa structure, sa texture, sa croissance comme telles <7F>. Homo fabulant s'aperçut non sans plaisir et jouissance que, chez l'animal possibilisateur qu'il était, la fabulation et l'affabulation intervenaient à l'occasion de tranformations surtout entre les extrêmes : le bon et le méchant, l'heureux et le malheureux, le puissant et le faible (plus tard, la cendrillon et le prince) ; ou encore, la table et l'instrument de musique, la semence et l'or. Les tranformations extraordinaires supposaient un agent extraordinaire, la fée et la sorcière. Le transmutateur par excellence resta pourtant la parole et le geste du conteur.

Ainsi ce qui importe dans la fable et le conte ce ne furent plus les contenus particuliers, ni les personnages, ni les événements, ni en général le vrai, ni même le vraisemblable, mais les procédés fabulateurs comme tels, sémantiques, syntaxiques, pragmatiques, couvrant donc les trois domaines de la Logique <20A>. D'où la complaisance conteuse, ses insistances, ses redondances, en d'incessants ralentissements, accélérations, modulations, échos internes de la parole et du geste, mettant en relief les articulations du récit comme récit (et alors..., mais..., c'est ainsi que...) plus que les éléments articulés. D'où la distance ostensible, ostentatoire, du conteur à l'égard de ce qu'il narre, par opposition à l'implication du tisseur de mythe. Une transformation étant survenue, tous, conteur et auditeur, savent qu'une demi-douzaine d'autres vont s'ensuivre, hasardeuses mais prévues, leurs variations donnant à chacun les plaisirs d'une "résolution", d'autant plus jouissive que tout a été disposé dès le départ pour que rien n'y soit gratuit, mais computé, compté, conté.

Le thème central du conte est ainsi la possibilisation <6A> comme telle, l'occasion pour des spécimens hominiens de vérifier que leur définition la plus sûre est d'être des animaux possibilisateurs. Les enfants de quatre ans nous ont déjà frappés par leur capacité de reconnaître et de produire les subtilités les plus détournées de la logique <20>; leur participation intense au conte et à la fable appartient au même champ expérimental. Inversement, les logiciens les plus madrés ont souvent été des conteurs, l'Edgard Allan Poe de The Gold-Bug (le Scarabée d'or), qui fait la théorie vertigineuse d'Homo indicialisant et indexateur, ou le Lewis Carroll de The Hunting of the Snark, pour qui indices et index aboutissent à l'abîme, au Boojum. Le logicien du conte est cependant monsieur tout le monde, puisque, selon Dickens, il avait suffi à Mr Pickwick, aucunement littérateur de métier, de trois jours de rhumatisme pour écrire "A true tale of love", perle du genre. Cette évidence structurelle (et non factuelle), cette non-temporalité des contes (par opposition aux romans) expliquent sans doute comment ils ont été les plus transmissibles des productions littéraires d'Homo, traversant les pays et les cultures de la Chine à l'Irlande, et réciproquement, presque inchangés sur des siècles et des millénaires. Rien de plus nomade et plus persévérant.

Les mots qui ont désigné le conte sont éclairants. La fiaba italienne dérive évidemment de la fabula latine, qui combinait la conversation, l'histoire et le jeu. Tale, qui vient du vieux nordique tala, parler, a peut-être des liens avec le latin dolus et le grec dolos, qui pointaient le stratagème. Le fortaeling danois, où le préfixe for ajoute à la racine tale la façon du conteur de s'avancer, de se risquer de syllabe en syllabe, a donné chez Andersen Eventyr, aventure, aventures de mots en mots plus que de faits, enfantées par les girations de la phonosémie logicienne du danois ; et comme c'est là l'essence du conte et du conteur, les "contes d'Andersen" sont devenus des modèles universels. Borges, diable de logicien également, titra Ficciones, de fingere, supposer. Le conte français et le cuento espagnol renvoient audacieusement à computare, compter, trahissant le caractère sériel et dénombreur du conteur logiciste et combinatoire. Littré estime que de compter à conter "la dérivation est facile", et il relève que dans les anciens textes compter et conter étaient souvent confondus. La comptine et le conte sont de même souche.

C'est du reste un nombre, mille et un ("bin bir" = 1001 = "beaucoup", en turc), qui titre le plus grand recueil de contes dont Homo dispose, Les mille et une nuits, lequel ne doit pas son prestige à son arabe négligé, mais à la diversité des thèmes sédimentés là par Homo logicien narrateur, depuis l'Inde et l'Iran jusqu'à la Turquie et peut-être la Grèce, en strates de diverses époques depuis les débuts de notre ère. Le lien (frame story) qui en relie les récits explicite centralement la fonction du conte (compte) d'être un langage s'organisant contre tout, même la mort, puisqu'il s'agit d'une femme de sultan qui tient en respect un sultan tueur de ses femmes en exploitant sa curiosité logique. Les maillons épars des contes contrastent avec les points tissés serrés du mythe.

 

22B. L'épopée fondatrice

Dès lors que les empires primaires (Mésopotamie, Egypte, Maya, Chine, Inde) passèrent du cadrage du MONDE 1A néolithique ascriptural au sous-cadrage du MONDE 1B scriptural <13F, 14E>, on vit, parmi le cortège de leurs écritures, de leurs lois, de leurs armées, de leurs tombeaux, de leurs routes, de leurs portes, les mythes et les contes archaïques, seulement tissés par la parole vocale, faire place à ce que les Grecs ont appelé epos, ces paroles écrites ou proto-écrites qui articulèrent des actes et des héros fondateurs, protecteurs, cosmogoniques. Ce qui serait bien marqué si Herôs est apparenté, comme on l'a voulu, au latin servare, *Herw, observer, garder, conserver.

D'abord, quelques noms communs et propres, sertis dans les écritures très insistantes des empires primaires <18B>, s'intensifièrent avec éclat : "Là où il y a des noms (écrits), je veux mettre mon nom (écrit). Là où il n'a pas de noms (écrits), je veux mettre les noms (écrits) des dieux", dit à peu près Gilgamesh, il y a plus de 3,5 mA. Et le héros fondateur, formateur, protecteur est d'abord lui-même un nom sonore : "G(h)ilgamesh", "Enkidou", "Atra-Hasis", "Marduk", "Adamm", "Hava", "BHârata", "AkHileFs", "Aïnêâs" (trois syllabes longues), "RollAnt", "Lusíadas". Saillance nimbée de prégnance : Achille-aux-pieds-légers, Andromaque-aux-bras-blancs. Il en va semblablement du nom imprononçable du héros invisible, "YAVH, l'Elohim des Elohim, l'Adôn des Adonîm, l'Ell, le grand, le héros, à frémir de lui" (Deutéronome, 10,17, trad. Chouraki).

Tel est l'epos, la voix forte (*Fep, voix, comme dans vox), lequel a donné le français épopée (epos, poïeïn, faire un epos), et l'anglais epopee, qui a le même sens. De plus, il a donné l'anglais epos, désignant une suite de poèmes non formellement reliés autour d'un héros. L'auteur épique n'est plus un tisseur parolier, comme l'auteur de mythes d'origine, ni un logicien compteur comme le conteur de contes, mais un parleur-chanteur-écrivain sous-cadreur <13F,14E>, lotissant et arpentant des vers, des hémistiches, des mètres, à la façon dont les architectes des empires primaires lotissent et arpentent les villages autour de leurs villes-royaumes. Alors, ce que l'aède épique sous-cadre dans ses écritures intenses <18B>, ce sont les engendrements (pHuseis) naturels, techniques, sémiotiques fondamentaux : chocs primordiaux des éléments, des filiations et lignages, des frontières entre peuples (alliés/ennemis) et strates sociales, entre dieux supérieurs et dieux inférieurs. Le tout parmi le *woruld <1B> des instruments et processus artisanaux majeurs en usage en son époque.

 

22B1. Mésopotamie : Gilgamesh et Enkidou, Supersage, Marduk dieu suprême

Les premières écritures cunéiformes s'étaient à peine confirmées qu'à partir du souvenir d'un certain Bilga'mes, roi d'Uruk mort et divinisé aux environs de -2650, les thèmes fondateurs de Sumer et Akkad se bricolèrent en mythes écrits épars depuis environ -2300, avant que, vers -1750, se compose, au sens fort de poser-en-un-grand-ensemble (cum, ponere), l'éclat de l'épopée suméro-akkadienne unifiée de Gilgamesh.

Selon la violence et la radicalité des épopées fondatrices, le notable Gilgamesh et son ami sauvage Enkidou y déclarent en conflit (Je vais présenter au monde / Celui qui a tout vu, dit l'incipit) la Vie éveillée et la Mort "que nul n'a vue" et "dont nul n'est vraiment revenu". La Ville ceinte de remparts et la Forêt sans bornes. Les mérites complémentaires de l'Epouse, objet de protection et gage de famille continuée, et de la Courtisane (la Joyeuse), avec laquelle Enkidou doit s'accoupler huit jours et sept nuits pour passer de la sauvagerie à la culture, même si elle est confinée dans les remparts de la ville (entre dedans et dehors) et promise à une mort misérable. Les atouts complémentaires de la Force et de la Ruse. Le Déluge, dont réchappent quelques couples d'hommes, d'animaux, de plantes. La descente vers le bas jusqu'aux Enfers, où les morts mésopotamiens respirent de l'air fétide et se nourrissent de boue, et les prétentions ascendantes (déjà "prométhéennes" ?) de vaincre le Destin. Le tout avant de reconnaître la modestie (la position moyenne) d'Homo, constructeur efficace mais mortel de cités transitoires.

L'épopée de Gilgamesh, symptomatiquement contemporaine (-1750) des Jurisprudences de Hammourabi, le fut aussi de l'épopée du Supersage ou Atra-Hasis, première anthropogonie, ou genèse d'Homo. Là on voit les humains inventés par les dieux <Lorsque les dieux (faisaient) l'homme, dit l'incipit> pour qu'ils les dégagent des travaux pénibles de la construction et de la gestion du monde. Dans une Mésopotamie argileuse et humide, les hommes sont composés d'argile, périssable, et d'un souffle humide (wè), doué de quelque survie fantomatique, semblable à l'écriture cunéiforme, elle aussi mélangée d'argile séchée destructible et de pensée fantomatiquement survivante. Pourtant, ces ouvriers d'appoint sont si actifs que le bruit de leurs travaux trouble le sommeil de leurs créateurs sculpteurs, et ces derniers, pour retrouver leur sommeil béatifique, déclenchent un Déluge. Remède pire que le mal, et c'est l'occasion pour Atra-Hasis <Supersage> de proposer une solution plus amiable : que les hommes soient mortels, donc que chacun disparaisse après un temps raisonnable et fasse place à d'autres. Ainsi sera conservé l'avantage du rendement, tout en évitant les désavantages de la suractivité, virant à la jactance.

Ceci montre déjà la production des épopées fondatrices. L'organisation des dieux y reflète exactement celle des rois dans les cités-royaumes de Mésopotamie (Sumer, Akkad, Babylone) : les supérieurs ont la puissance définitive de décision, mais ce sont souvent les inférieurs, tel Enki/Ea, qui se chargent des solutions techniques, ingénieuses, particulières. Techniciens, les dieux subalternes ne dédaignent pas de s'entretenir avec les hommes techniciens, tel Atra-Hasis, et c'est ce dernier qui suggère à Enki/Ea la mortalité individuelle plutôt que le Déluge. On mesure aussi à quel point l'imaginaire épique est proche des structures basales des cerveaux hominiens, tant ses limites sont stables, puisque vers c.-1750 nous venons de rencontrer plusieurs des thèmes qui suffiront aux épopées fondatrices, et cela jusqu'au Popol Vuh maya.

C'est si vrai que, dès c.-1100, Marduk dieu suprême comprend quasiment toutes les "gonies" ultérieures du Moyen-Orient : des Grecs dans la Théogonie d'Hésiode (c.-700), des Hébreux dans la Genèse (c.-400), des Arabes dans le Coran (c.+600). On y trouve en effet non seulement une anthropogonie (naissance des hommes), continuant Supersage, mais en aval, une théogonie (naissance des dieux) et une cosmogonie (naissance du monde), puis, en amont, une poléogonie (naissance des cités, de leur architecture, de leur organisation) <Lorsque Là-haut / Le ciel n'était pas encore nommé, dit l'incipit>. Evidemment, pareil accomplissement supposa un moment anthropogénique très singulier, un double crépuscule magnificent : (a) celui de la civilisation suméro-akkadienne à la veille de sa décadence, (b) celui des écritures cunéiformes à la veille de leur remplacement par des écritures contractuelles (c.-1000). A ce compte, la plénitude théorique et langagière de Marduk fut telle que les manuscrits qui nous l'ont transmis, une cinquantaine, ne présentent guère de variantes, alors que ceux de Gilgamesh et du Supersage, moins définitifs de conception et d'énoncé, diffèrent considérablement

Pointons ces imaginations basales d'Homo. Le monde naît d'un accouplement, celui d'un Principe femelle inépuisable, Tiamat (où les Grecs entendront Thalassa), la mère-abîme, l'océan salé universel, à la fois ceinture du monde et matière disponible de toutes formes possibles ; et d'un Principe mâle, Apsu, l'eau douce, pure, première manifestation de la distinction et de l'abstraction. "Avant qu'apparaissent les noms", comme dit l'incipit, ces deux Principes sont inextricablement mélangés, magma <Tohu et Bohu, en hébreu>. Jusqu'à ce qu'un jour, on ne sait comment, naissent les premiers noms distinctifs et les premiers dieux distincts : supérieurs et inférieurs. Les dieux inférieurs, moins puissants mais plus sous-cadreurs, comme nous le savons depuis Supersage, conspirent fatalement contre Tiamat, la trop-confuse, trop-indistincte. Mais ils échouent à étreindre son immensité imprenable, avant que s'avance Marduk, dieu neuf et couvert d'éclat, lequel n'accepte de l'affronter qu'à la condition que les dieux, petits et grands, lui fassent allégeance déclarée, ce qu'il obtient. Le point faible de Tiamat est sa béance féminine ; elle est bouche grande ouverte ; Marduk y enfonce les quatres vents qui l'étouffent et la gonflent. Il pourra alors la séparer en parties, cadrant Ciel et Terre dans le vide central du Ciel sphérique primitif. Ensuite, selon le sous-cadrage cher aux empires primaires scripturaux <12B>, il sous-cadrera le Ciel en constellations, la Terre en armées, villes, architectures, après avoir converti les deux yeux de Tiamat en les deux sources de l'Euphrate et du Tigre : "oeil" et "source" sont un même mot dans les langues du pays.

Restait à Marduk dieu suprême de produire une anthropogonie. Le Supersage avait fait école, et Marduk continue de créer Homo comme un manoeuvre des dieux. Mais cette fois, ce n'est plus à partir d'argile, mais de sang coagulé en ossature ; on a fait observer que l'argile mésopotamienne est rouge, ce qui en fait déjà du sang. Surtout, le souffle (wè) qui est insuflé à Homo porte ici un nom de dieu, celui de Qingu, l'allié (démoniaque ?) de Tiamat dans ses résistances à Marduk. Ce qui, dès le principe, instille un agent du Mal dans l'homme. On a pensé à quelque manichéisme persan ; voire à une esquisse de "péché originel" ; en tout cas, à une étiologie des bizarreries fréquentes des idées et des actions humaines.

Enfin, pour que Marduk soit une épopée fondatrice complète, sa cosmogonie, sa théogonie et son anthropogonie se complétèrent, dans cet environnement de villes-royaumes, d'une poléogonie : "Faites donc Babylone,/ Puisque vous en voulez assumer le travail! Que soit apprêté son briquetage, / Puis dressez son faîtage!". On sait que dans la civilisation mésopotamienne tous les événements du monde dérivent astrogéologiquement de conjonctions successives des forces célestes et terrestes, dont les paroles (paroles-textes) despotiques, performatives, instauratrices sont des éléments à la fois expressifs et réalisateurs. Ainsi, Marduk dieu souverain se conclut par dix pages de titulature, qui proclament-écrivent presque en même temps une constitution : "Marduk conformément à son nom / A réglé les Destins pour les dieux / Et pris lui-même en charge / Toute l'universalité des peuples. (...) Epelons donc ses cinquante noms / Pour démontrer la gloire de sa personne, / Et pareillement ses oeuvres!".

Détachons donc un de ces noms de Marduk qui préfigure le psychisme de Yaweh : "Irrité, mais qui se raisonne ; / En fureur, mais qui se reprend / Longanime / Et bridant son âme". Mais les assyriologues savent qu'il faut aller plus loin, et que les cinquante noms de Marduk contiennent littéralement toutes ses propriétés et fonctions. En effet, dans l'écriture akkado-sumérienne, chaque syllabe écrite non seulement contribue à la prononciation du mot entier (comme dans nos scriptions), mais conserve le sens qu'elle a comme syllable isolée dans la langue et même dans les langues de l'érudit qui la compose (ce qui n'est pas le cas du copiste, du scribe, qui seulement copie). Pour prendre l'exemple de Bottéro, si Marduk est ASARI, c'est qu'il est bel et bien le donateur (RI, don), le fondateur (SAR, fondateur) du quadrillage des champs (A, quadrillage, cadastre). Voilà de la cosmologie et de la théologie écrites, dont nous perdons la mécanique interne quand nous traduisons platement : "O Marduk, donateur et fondateur de l'agriculture".

Ainsi, dans l'anthropogénie, s'est achevée vers -1100 la première récapitulation stable de tous les dieux d'un peuple sous/dans un dieu souverain, Marduk, peut-être moyennant le souvenir de la récapitulation, fugitive celle-là, des dieux égyptiens sous/dans le seul Amon-Râ, durant le règne d'Akhen-Aton et Néfertiti (-1360). Comme dans ce cas, la centralisation des dieux eut lieu à la suite de la suprématie d'une Ville devenue une capitale politique et religieuse fort prévalente. Dans le prologue de ses Jurisprudences, Hammourabi avait crûment énoncé cette déduction du religieux à partir du politique dès -1750 : "Ils ont fait prévaloir Marduk sur les hommes et les dieux lorsqu'ils ont accordé à Babylone un rôle prééminent et fait déborder son autorité sur l'univers en y établissant une royauté éternelle aussi inébranlable que ciel et terre."

Pareille théogonie-cosmogonie-anthropogonie-poléogonie épique a supposé l'écriture cunéiforme en sa maturité finale, comme les Assyriologues y insistent, et en particulier Bottéro auquel nous avons emprunté nos traductions. Cette écriture, assurément, fut intensément performative, comme toutes les paroles proférées du MONDE 1A ou écrites du MONDE 1B. Mais, conçue pour une langue très monosyllabique (le sumérien), puis adaptée à des langues sémitiques (l'akkadien et autres), elle exalta à l'extrême la performativité générale par les vertus opposées d'une narrativité linéaire, grâce à ses éléments alphabétiques suffisamment distinctifs, et d'une polysémie considérable, tenant à la sémantique labile des langues véhiculées et à la persistance d'éléments pictographiques <18B2b>.

 

22B2. Canaan : L'appel de Débora. Tradition yahviste et tradition élohiste. Osée et Isaïe. Le Deutéronome.
Jérémie et Isaïe II. Ezéchiel et la tora sacerdotale du Pentateuque. Job et l'Ecclésiaste

Une anthropogénie doit s'attarder sur l'Ancien Testament. Les épopées fondatrices déterminent l'histoire de peuples entiers, et c'est celle qui compte la plus longue influence, de trois millénaires. D'autre part, ce genre d'écrits comporte des sauts anthropogéniques, et le testament hébraïque témoigne d'un saut anthropogénique majeur, le monothéisme, sous sa forme première, la plus tranchée. Et il montre suffisamment le devenir de pareil saut : ici, une origine à partir de la rencontre entre des groupes nomades, pratiquant l'Alliance humaine et divine sous forme passionnelle, et des groupes à jurisprudence établie ; puis, des approfondissements et détours sous l'effet d'expériences singulières, comme l'Exil de Babylone ; ensuite, des rapports privilégiés avec une structure politico-sociale qui se montrera extrêmement efficace : la diaspora pervasive ; enfin, une manière de s'atténuer, peut-être de se scléroser, jusqu'à se combiner avec un courant très différent, la métaphysique grecque, pour contribuer à établir la mentalité méditerranéenne "réaliste" d'une autre épopée fondatrice, le Nouveau Testament. On ajoutera que l'Ancien et le Nouveau Testaments sont les seules épopées dont nous suivions presque pas à pas la genèse, grâce aux documents transmis par des églises les ayant conservées comme objets de culte ; ce qui n'est le cas ni pour Homère, ni pour Hésiode, ni pour le Mahâbhârata, ni pour les Nibelungen, ni pour le Popol Vuh.

Maintenant, on ne peut rien comprendre à l'hébraïsme, puis au judaïsme, si on ne mesure d'abord l'originalité du pays de Canaan. C'est cette bande de terre qui court de l'Egypte au Liban, patchwork de terres cultivables et désertiques, où l'agriculteur sédentaire et le berger nomade se côtoient au plus près. Vers -1250, cette bande de passage relativement étroite est entourée au sud par l'Egypte (au lendemain du protomonothéisme d'Akhen-Aton), à l'est par la Mésopotamie (babylonienne et assyrienne, selon les moments), au nord par les Hittites (Indo-européens), à l'ouest par la Méditerranée orientale en train d'être couverte par les Doriens (autres Indo-européens), et que sillonnent assidûment les Cananéens de la côte, les Phéniciens, en particulier ceux d'Ugarit. Ces Phéniciens très marins et commerçants au long cours, probablement les inventeurs de l'alphabet, disposent depuis un bon moment (-c.1350 au plus tard) d'une écriture fort adaptable, contractuelle, ne s'embarrassant pas d'esthétique, bref rompant avec les intensités graphiques non seulement du démotique égyptien mais des écritures cunéiformes mésopotamiennes <18B>. Ainsi, nous le savons depuis les découvertes des écrits d'Ugarit en 1928, les Cananéens sédentaires jouissent à ce moment d'une riche civilisation faisant écho aux quatre grandes influences culturelles qui les assiègent. En contraste, les tribus nomades du pays, hébraïques, sont singulièrement sauvages. Celles du Sud se mettaient volontiers au service des Egyptiens, voire s'installaient en Egypte. Une de ces installations finit par mal tourner, et les "exilés" décidèrent de remonter vers Canaan. Il semble qu'un chef ait joué à ce moment un rôle éminent, que la tradition appelle Moïse (c.-1250). Après ce retour, les tensions s'avivèrent entre les Cananéens sédentaires et les tribus nomades.

A cette occasion, parmi ces dernières se cristallisèrent des éléments culturels jusque-là épars en un système qu'on appelle l'hébraïsme, sorte de diamant petit, très lumineux, ayant la caractéristique d'être taillable en facettes opposées ("Toutes les choses vont deux par deux, en vis-à-vis", finira par dire l'Ecclésiastique) et très peu nombreuses. Il tenait à peu près dans les mots suivants : nous Bédouins avons un Elohim (un El au pluriel-singulier), hérité de nos ancêtres, qui non seulement est suprême comme le Marduk de Mésopotamie, ou unique au sens de "à qui nul autre n'est semblable" comme le Amon-Râ d'Akhen-Aton d'Egypte, mais jalousement unique, pour un peuple élu. Assurément, cet élohim est un despote oriental chez qui l'omniscience et la volonté coïncident, comme chez beaucoup des dieux antérieurs, mais, étant nomade comme nous, chez lui la liaison de la science et du parti pris a lieu dans l'instant, qu'il s'agisse de la haine ou de l'amour, de la justice ou de la miséricorde. Entre des nomades et un dieu unique nomade, il ne peut y avoir qu'un seul lien stable, une Alliance houleuse, déclarée avec Moïse, mais préparée avec Abraham, et antérieurement avec Noé.

Il y a plus. Il va de soi qu'étant sans partage, ayant créé le monde à son gré (déjà il était dit à Aton : "Tu as créé la terre selon ton désir, alors que tu étais seul"), notre élohim est responsable de tout, de l'ordre initial des choses et de leur gouvernance quotidienne. En particulier, il est bien le chef (le cheik) responsable des victoires et des défaites de son peuple, le dieu des armées. Or, s'il convient de lui imputer ce qui va bien, comment lui imputer le Mal, le mal physique, la défaite, la faute rituelle ou le péché intime ? L'élohim ordonnateur unique ne saurait fauter, reste donc ("en vis-à-vis") que la faute soit le fait du peuple ou des membres du peuple. A moins, plus subtilement, que ce que nous les hommes considérons comme étant mal, et plus généralement le Mal, fasse partie d'un Ordre supérieur, inaccessible à nos esprits, si bien que nous n'aurions qu'à admirer le cours des choses en nous taisant. En tout cas, pareil Elohim monothéïste, qu'il soit arbitraire en réalité ou qu'il soit arbitraire seulement pour notre ignorance, ne saurait avoir d'attributs. Puisqu'il n'est responsable que devant lui-même, il échappe à toutes nos catégories, il n'y a rien à en dire, sinon qu'il est. Et en effet il s'appelle "Yahvé", ce qui dans l'hébreu des ancêtres aurait voulu dire : "il est". Oui, son tétragramme "YHVH", avec son yod et son digamma (donc deux semi-voyelles ou semi-consonnes) et ses deux alephs, est sans image, lumière pure sans forme, et même sans voix, et par là nuée autant qu'éclat, sinon que la continuité de ses alliances mouvementées lui donne la continuité "d'être-et-d'avoir-été". En un sens, éternel autant qu'unique.

Tel fut l'hébraïsme, le diamant mental d'un peuple particulier, mais qui, dans l'anthropogénie, reste la figure du monothéisme initial (celui d'Akhen-Aton fut éphémère). Que ce diamant se mît à fulgurer continûment semble avoir requis l'uniformité du désert versus les diversités des terres cultivables ; la macrodigitalité nomade versus l'analogie sédentaire <2A2e> ; la solitude bédouine versus les complexités des quatre civilisations environnantes ; la passion préférentielle du groupe isolé (en ghetto) versus les compromis inhérents aux villes multiples ; l'Alliance réversible comme seule permanence possible pour des nomades. La coïncidence dieu/peuple/langue/écriture fut alors d'autant plus stricte et tourmentée, paranoïde, persécutionniste, mono-ethnique, qu'elle s'exprimait dans une langue sémitique, l'hébreu, lequel baignait maintenant dans un milieu disposant d'une écriture contractuelle, phénicienne, qui inspirera bientôt les écritures hébraïque archaïque et araméenne, de même sorte. C'est pourquoi nous emprunterons les traductions de Chouraqui, parce ce sont les seules à rendre le cri du texte, alors que celles de la Bible de Jérusalem sont exactes mais lisses, gommant l'imagerie éblouie et la transe : "Sois en spasmes, convulse-toi, fille de Siôn, comme une parturiente!" (Michée), "Comme une parturiente, je halète : j'aspire et j'exhale tout ensemble." (Isaïe II). Assurément, pour les dates problématiques, il faudra se référer aux travaux récents, que le lecteur français trouvera commodément résumés dans La Bible et sa société, 2000, fruit d'un collectif d'une cinquantaine de contributeurs.

En Canaan (Kena'an), la victoire des bédouins incultes sur les agriculteurs acculturés fut l'objet d'une première épopée fondatrice, le Réveil de Débora, conservée au chapitre 5 du Livre des Juges, et dont l'antiquité nous est attestée par sa langue et par sa structure. Ce sont une dizaine de strophes rapides, sans liens syntaxiques, qui font se succéder des épisodes en éclats. (1) Au départ, une stagnation : "Les caravanes avaient cessé, les marcheurs des chemins allaient par des sentiers tortueux". (2) Le réveil par la voix d'une prophétesse, Débora : "Jusqu'à ce que je me sois levée, Débora". (3) L'élan guerrier d'un peuple lié par alliance à un dieu unique : "échevellements des échevellements d'Israël". (4) Le rassemblement instantané des frémissants : "De Makhir descendent les exarques". (5) La complicité entre YHVH et la nature : "Des ciels elles guerroyèrent, les étoiles, de leurs orbites guerroyèrent contre Sissera". (6) La réticence de quelques tribus, car le mal ne saurait venir du dieu, mais seulement des hommes : "Asher est resté au rivage de la mer, Il s'est tenu le long de ses golfes"). (7) L'attaque victorieuse de Ya'el, une autre femme, contre l'ennemi : "Et Ya'el martèle Sissera, elle lui fracture la tête, elle le mutile, elle lui troue la tempe." Nous sommes bien dans des groupes patriarcaux semi-nomades où les matriarches ont des rôles initiateurs. (8) La croyance ridiculisée de la mère de Sissera en la possible victoire de son fils impie contre YHVH : "Pourquoi son charriot tarde-t-il à venir ? Ils trouvent et partagent le butin, n'est-ce pas ? Une matrice, deux matrices par tête de brave!". (9) L'annonce de la victoire inévitable : "Ainsi perdront tous tes ennemis, YHVH-Adonaï. / Ses amants sont comme le jaillissement du soleil en son héroïsme". Cette dernière phrase exemplifie la prosodie hébraïque favorite : des versets composés de deux hémistiches, le second étant perçu comme un écho phonique et sémiotique du premier ; et chaque hémistiche composé de syllabes longues en nombre égal, et de brèves en nombre plus libre, avec fréquemment l'accent sur les dernières syllabes prosodiques. Ce dispositif donnait toute leur ferveur aux racines (tri)consonantiques d'une langue sémitique.

Canaan, progressivement unifié par ses "Juges", connut alors, vers -1000, les deux "Rois" glorieux du Sud (ou Juda, autour de Jérusalem), David et Salomon, avant que l'oppression fiscale imposée au Nord (ou Israël, autour de Samarie) ne conduise au schisme sous leur successeur Roboam. Pour un peuple de l'Alliance avec l'Unique, le schisme était le Mal absolu. Et, au Sud, c.-850, la tradition "Yahviste", ainsi désignée parce qu'elle affectionne de donner à l'Elohim son nom propre "Yahvé", produisit une épopée fondatrice donnant du Mal une première solution. La faute est le fait de l'homme, non du dieu, c'est sûr, mais de plus elle est originelle, et même essentielle. Ce fut la bévue (la gaffe, le faux pas, plutôt que le péché, pas encore inventé <6G1>) du couple d'Ish (Homo mâle) et d'Isha (Homo femelle), car, en ces temps préhelléniques, Homo (Adam) est encore toujours couple. Dans le Jardin d'Eden, ces deux-là n'avaient pas été capables de s'abstenir, non pas de l'Arbre de Vie, auquel ils avaient accès comme tout vivant (même si leur était barrée la vie éternelle, réservée aux dieux), mais de l'Arbre du Bien et du Mal, dont le fruit est la Vérité nue. Le serpent, le "rusé-glabre", leur fit croire que de goûter à la Vérité sans fard les rendrait égaux à YHVH ; en fait, le fruit de l'Arbre de Vérité leur montra seulement ce qu'ils étaient : des animaux de peu de science, "sans face, "nus" au sens oriental, le mâle gagnant son pain à la sueur de son front et la femelle enfantant dans la douleur (Genèse 2). Chassés du Paradis de l'insouciance, ils eurent honte. Tenant à l'essence humaine, ou découvant l'essence humaine, leur bévue expliquait toutes les fautes ultérieures, depuis celle de Caïn. On en fit un dicton : les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en sont agacées.

Au Nord, la tradition "Elohiste", c.-800, aborda le même problème monothéiste du Mal mais sous un autre angle, peut-être plus fondamental, quitte à remonter historiquement moins haut, à Abraham. En effet, c'est Abraham qui, pour une société patriarcale, éprouva à la limite les deux humeurs du dieu despote nomade arbitraire, exigeant d'abord d'un père le sacrifice (l'immolation, la "montée") de son fils ligoté, et sitôt après se restreignant, envoyant un ange retenir le bras levé, en même temps que surgissait (sacramentellement ?) d'un buisson un bélier, victime de substitution, selon l'habitude mésopotamienne de remplacer les sacrifices humains par des sacrifices animaux. Or Abraham avait subi ces deux humeurs sans broncher, acceptant d'un même mouvement le bon plaisir divin et sa propre ignorance, ce qui en fit le "père des croyants". Ainsi, pour rendre raison du Mal, la tradition "Elohiste" couplait l'incompétence d'Homo et la sagesse incommensurable de l'Elohim, selon ce que le christianisme appellera un jour la "transcendance divine". Il ne fallait donc pas appeler trop familièrement l'Elohim par son nom propre "YHVH", et ne plus le faire intervenir en chair et en os dans l'Eden comme s'y était plu la tradition "Yahviste", encore naïve. Préludant à l'iconoclasie, le divin, plus qu'à des apparitions détaillées, fut réduit à des voix, parfois à un simple "souffle bruissant".

Qu'ils aient été "yahvistes" ou "élohistes", pareil dieu, pareille langue, pareil schisme, pareilles versions du Mal devaient enfanter des prophètes. C'est vrai que les Mésopotamiens, largement Sémites aussi, avaient connu déjà des voyants exaltés, mais sans en faire grand cas. Or ici Débora, la crieuse de la première épopée fondatrice, est déjà prophétesse. Vers -750, Osée, prophète du Nord, proposa de lire le problème du Mal sous la catégorie passionnelle de l'Epouse/Courtisane, qui nous est familière depuis Gilgamesh. L'Epouse, Israël, a été infidèle à l'Epoux, YHVH, lequel ne peut que châtier la Courtisane, avant d'être tenté de la séduire à nouveau et de la réhabiliter comme Epouse. Selon les deux humeurs divines, déjà éprouvées par Abraham, YHVH dit d'abord sa rage : "Je la déshabillerai toute nue, je la rendrai pareille au désert, je la réduirai en terre aride, je la ferai mourir de soif. Elle courait après ses amants, et moi elle m'oubliait". Mais il est aussitôt vaincu par ses attendrissements d'amant déçu : "J'aurai pitié de Lo-Rouhama <la pas-pitié>. Je dirai à Lo-Ammi <la pas-mon-peuple> : Tu es mon peuple ; et lui dira : Mon dieu!". Des prophéties si charnelles appelaient des sacrements (signes incarnés du divin), et pour mieux s'identifier au dieu dont il était le porte-parole, Osée épousa très sacramentellement une prostituée non repentie. A ce compte, ce n'étaient plus les conventions rituelles qui importaient, mais les sentiments intimes, en une rupture anthropogénique avec toutes les religions antérieures. Mari-amant, YHVH le déclare sans ambages : "Je désire le chérissement, non le sacrifice. / La pénétration de YHVH, plus que les montées".

Isaïe, prophète contemporain, disqualifia également le rituel, mais pour lui préférer non plus les bons sentiments, comme Osée, mais les bonnes actions, en une nouvelle rupture anthropogénique : "Pourquoi la multitude de vos sacrifices pour moi ? Je suis rassasié des montées de béliers, de la graisse des buffles. L'encens m'est une abomination. Apprenez à bien faire. Faites justice à l'orphelin. Combattez pour la veuve!". Cependant, ce n'est pas pour cela qu'Isaïe deviendra le parangon des prophètes, mais pour avoir prouvé que le pro-pHènaï prophétique, d'abord simple parler-en-place-de-l'Autre, est aussi un parler-avant-l'Evénement. Et cela non par illumination, mais par des observations qui rappellent les "prédictions déductives" dont Bottéro parle chez les Mésopotamiens. En effet, si le Mal vient de l'homme, si le dieu jaloux y est bafoué par son peuple, il y faut des punitions exemplaires, dont la plus sévère, pour un peuple élu sur une terre promise, est la conquête par un peuple voisin. Or, à y regarder de près, ceci suppose que YHVH régisse les nations voisines vengeresses, bref qu'il gouverne l'univers. Et c'est bien ce que dit Isaïe : "Il élève une bannière pour les nations, au loin. Il le siffle <le Babylonien, l'Assyrien, l'Egyptien, le Hittite, le Perse, etc.> du bout de la terre, et voici, vite, léger, il vient". Autre prophète contemporain, Michée conclut aussi à une gouvernance transnationale, mais pour en déduire l'espoir d'une paix généralisée : "YHVH jugera des peuples multiples, il exhortera des nations multiples jusqu'au loin. Ils ne porteront plus l'épée nation contre nation, et n'apprendront plus la guerre". On remarquera pourtant combien son monothéïsme demeure relatif : "Oui, tous les peuples iront, chaque homme au nom de ses Elohim. Et nous nous irons au nom de YHVH."

Il faudra un siècle encore pour que l'unicité divine se tranche, à l'occasion d'une unité nationale devenue plus pressante sous les menaces extérieures, en une nouvelle confirmation de la théologie sociologique de Hammourabi énoncée plus haut <22B1>. En tout cas, sous le pieux roi Josias, l'élan unitaire de Canaan accoucha d'une supercherie féconde : c.-620, on feignit d'avoir retrouvé, enfoui dans le Temple, le texte de la Loi primitive de Moïse. Ce qui donna la première épopée fondatrice hébraïque monumentale, que son incipit appelle Paroles, et que, depuis la version grecque des Septante, nous nommons le Deutéronome, ou seconde loi. En une mise en scène formidable, du haut d'un Sinaï d'où s'apercevait toute la terre promise où il n'entrera pas, Moïse héros proclame en diatribes fulgurantes un contrat (berît, alliance) qui est en même temps une élection (bahar, choisir) entre son peuple Israël et son dieu YHVH. Assurément, ses "paroles" ne cherchent nullement à évoquer les années -1250 où elles sont censées avoir été prononcées, mais bien à articuler aussi fermement que possible le nouveau projet d'unité politico-religieuse des Cananéens.

En voici les pierres d'angle. (a) Le monothéisme est achevé : "Voyez maintenant, oui, moi je suis lui <j'abolis tous les autres>, sans autre Elohim avec moi. Moi, je fais mourir et je fais vivre, je mutile et je guéris. Contre ma main, pas de secours. Oui, je porte aux ciels ma main, et je dis : Moi-même je vis en pérennité. Ma main s'empare du jugement. Je saoule mes flèches de sang. Mon épée mange la chair." (b) Le culte de Yahvé ne sera toléré qu'en un seul lieu, Jérusalem, en un seul Temple, autour d'une seule arche : "Je fais le coffre en bois d'acacia". (c) Bien plus, le culte sera l'affaire d'une caste privilégiée, les Lévites : "En ce temps-là YHVH sépara le rameau de Lévi pour porter le coffre du pacte". (d) En conformité avec la tradition "élohiste" iconoclaste, aucune représentation du divin ne sera permise, "sculpture, image de tout symbole, forme mâle ou femelle". (e) L'alliance du dieu unique avec un peuple élu sur une terre promise s'assortira du refus du mariage hors de la race : "Ne donne pas ta fille au fils de l'étranger". Le mono-ethnisme glisse même à l'ethnocide : "Mange tous les peuples que Yavhé, ton Elohim, te donne", "Pille tout pour toi, hommes, femmes et marmaille (...) ne laisse vivre aucune haleine". Face à l'absolu de l'Unique, tout attendrissement est banni : "Prenez garde que votre coeur ne se vulve". Et cela jusqu'à l'intérieur de la tribu, du clan, des familles : "Serait-ce ton frère, le fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme de ton sein (...), si quelqu'un t'incite à sacrifier à Baal <l'Elohim agricole et pastoral concurrent de Yaweh>, "tu le tueras, tu le tueras (...), lapide-le de pierres, à mort". Le diamant hébraïque n'eut jamais autant d'éclat que dans cette férocité, et Chouraqui tient le Deutéronome pour "un des textes de la Bible littérairement des plus parfaits".

Cependant, le très juste roi Josias mourut prématurément dans une bataille perdue contre Babylone, victime de son alliance mal inspirée avec l'Egypte, et ce nouveau raté monothéiste contre le Mal suscita de nouveaux prophètes, qui commencèrent par balayer le dicton des raisins verts, et donc le péché originel de la tradition "yahviste". A la veille de l'Exil, Jérémie propose un double déplacement ("en vis-à-vis") de la Faute, du for externe au for interne, et du groupe à l'individu : "Je placerai ma Loi à l'intérieur d'eux-mêmes, et c'est au fond de leur coeur que je l'inscrirai, chacun mourra pour son propre crime". Quant à Josias, le juste trop infortuné, on prit la peine de lui inventer une fin conforme à ses mérites (après tout, était-il sûr qu'il mourût dans la bataille ?).

Enfin, survint l'Exil, l'abomination de la désolation. De -587 à -538, un demi siècle, les élites de Canaan, trois ou quatre mille hommes avec leurs familles, furent transportées à Babylone, où tous rituellement pleurèrent au souvenir de la terre natale avec le Psaume 137 : "Sur les fleuves de Babel, nous habitions là. Nous pleurions aussi, en mémorisant Siôn." Mais, en même temps, ces exilés doués prospérèrent financièrement et culturellement au contact d'une civilisation bimillénaire, mobilisée par l'influence de l'écriture alphabétique araméenne, avant que vers -500, l'araméen comme langue ne se mette à remplacer l'hébreu. Dans cette animation spirituelle, les vues géopolitiques des prophètes s'aiguisèrent au point qu'Isaïe II, ainsi appelé parce que ses dires nous sont conservés dans les chapitres XC à LV d'Isaïe, donc entre Isaïe I et ce que certains appellent Isaïe III, prévit la défaite proche des cruels Babyloniens par Cyrus (Korèsh), un Perse indo-européen espéré plus amène, et y vit la confirmation de la théophanie de Michée, où Yahvé deviendrait le créateur et le gouverneur de tous les peuples.

Mais surtout, sur cette lancée, l'anonyme eut l'audace anthropogénique inouïe, après des siècles de "théologie de la rétribution", de concevoir une "théologie de la déréliction", où la grandeur du juste tiendrait non plus à la puissance, mais à l'abaissement ultime : "Il monte comme un surgeon en terre aride. Il n'a ni forme ni splendeur. Méprisé, refusé par les hommes, homme de douleurs, pénétré de maladie, nous n'en tenions pas compte, et nous le comptions pour touché, frappé par Elohim, violenté. Mais en sa blessure nous sommes guéris." Ce que, plus audacieusement encore, il mit dans la bouche de YHVH même : " Il répartit le butin avec les puissants, pour avoir dénudé son être à mort, compté parmi ceux qui font carence. Il porte la faute de plusieurs, et pour ceux qui font carence il s'interpose". Cinq siècle plus tard, ces déclarations tellement intempestives ne purent que conforter la conviction des premiers juifs chrétiens, qu'orchestra l'évangile de Matthieu, que Jésus de Nazareth, Messie crucifié, et non plus Messie régalien, avait miraculeusement été prédit cinq siècles auparavant par des prophèties.

Cependant, à côté de cette révolution religieuse réservée à une élite étroite et sporadique, se mit en place une révolution politique populaire à résonances globales. Après l'autorisation de retour de Cyrus, beaucoup continuèrent d'habiter et de commercer fructueusement à Babylone, et seuls les "zélotes" rentrèrent au pays. Ainsi prit forme, entre Judée et Mésopotamie, non sans rapport avec l'élan des colonisations grecques contemporaines, la première expérience d'une diaspora singulière par laquelle un peuple extraordinairement unifié par la race, la religion, la langue, l'écriture, l'Alliance, éprouvait ses excroissances territoriales comme ouvrant et confortant son chez soi, et son chez soi comme resserrant et confortant ses excroissances territoriales. Ce fut le début du passage de l'hébraïsme au judaïsme, auquel d'aucuns attachent le nom d'Ezéchiel. Dans une vision fameuse, celui-ci prophétisa qu'après l'Exil les "ossements desséchés" des Hébreux reprendraient vie, ils ressusciteraient donnant naissance à un nouveau peuple, international. A toutes les caractéristiques que nous avons relevées plus haut du pays de Canaan vers les années -1250, il faut donc, depuis -538, ajouter maintenant cette prédestination d'être, comme couloir multiculturel entre quatre civilisations avancées, le foyer possible d'une diaspora pervasive au sein de peuples déjà cultivés.

C'est de cet avènement politique extraordinaire que le Pentateuque (Hexateuque), ou Tora (loi), sera l'épopée fondatrice canonique. Nous en connaissons quelque peu l'occasion. Les Perses affectionnaient une certaine décentralisation, et une missive d'un Artaxerxès proposa aux lettrés hébraïques de retour en Canaan une gestion religieuse autonome à la condition qu'ils rédigent leur coutume ; ce fut à l'époque de Néhémie, c.-450, s'il s'agit d'Artaxerxès I, ou à celle d'Esdras, c.-400, si ce fut Artaxerxès II, comme on le croit plutôt maintenant. La nature de la commande explique le caractère de compilation ou de florilège du résultat. Travaillant relativement vite, prêtres et érudits regroupèrent des oeuvres antérieures qui leur convenaient ; ils les distribuèrent en des ensembles titrés d'après leur incipit : Entête, Noms, Il crie, Au désert, Paroles, et qui nous sont devenus familiers sous les titres que leur imposèrent les Septante d'après leurs contenus, à la façon grecque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome ; ils les remodelèrent plus ou moins afin d'en faire des touts continus pour les lecteurs non avertis ; ils y insérèrent des préfaces et des postfaces infléchissant des textes à leur souhait. Ainsi, le récit de la création du monde, par lequel la tradition "Yavhiste" s'était proposé surtout d'introduire le péché originel, devint le chapitre 2 d'Entête (Genèse), et les compilateurs l'introduisirent par un doublet, notre chapitre 1 avec en hébreu son assonance et son allitération initiales fameuses  : "bèroshit bèra Elohim..." <En-tête fit Elohim>), après quoi la création se distribue sacerdotalement selon les 7 jours de la semaine liturgique (six jours de travail + un sabbat rigoureux), ou selon les 8 oeuvres de YHVH, ou selon ses 10 paroles (7 "Il vit", 8 "Il fit", 10 "Il dit"). Pour ce qui concerne Abraham, père des croyants, ce fut surtout la tradition "Elohiste" qui fut privilégiée. Quant au Deutéronome (Paroles) il répondait si bien au nouveau judaïsme conquérant puis pervasif qu'il semble avoir été repris en entier sans guère de retouches. Etc.

Assurément, c.-450/-400, à l'époque des historiens grecs Hérodote et Thucydide, ou tout simplement par souvenir mésopotamien, pareille épopée se devait de fournir une certaine chronologie, même sans chercher à être historique au sens grec. C'est à quoi servirent les thèmes des cosmogonies, des anthropogonies et des zoogonies de Gilgamesh, du Supersage et de Marduk, fréquentées durant l'Exil, en ignorant bien sûr les thèmes des théogonies, sans objet dans un monothéisme. Ainsi le Pentateuque comprit-il : (a) une création entendue comme la séparation des éléments initiaux Mer/Sol (en élidant l'accouplement de Tiamat femelle et d'Apsu mâle, incompatible avec YHVH créateur unique asexué) ; (b) Homo composé d'argile et de souffle ; (c) un Jardin d'Eden ; (d) un Adam arpenteur de l'espace et imposeur de noms déterminant l'être des choses ; (e) des ziggurats, fleurons de la technique de Babel ; (f) un Déluge, etc. A quoi furent ajoutés les "A genuit B" des Patriarches et des Matriarches pour satisfaire au goût hébraïque de la continuité séminale.

A l'anthropogéniste, ces emprunts mésopotamiens montrent combien le cerveau d'Homo est peu fertile en nouveaux thèmes cosmogoniques (comme en animaux fantastiques, ajouterait Borgès), mais aussi comment il lui arrive aussi d'en déplacer révolutionnairement le sens, comme ici quand Yahvé est dit seulement "celui qui est", ou encore quand la recherche de l'omniscience et de l'immortalité par Homo devient l'occasion d'un péché originel "yahviste", ou d'un pressentiment lointain de la transcendance "élohiste". Et le géopoliticien, sensible au passage de l'hébraïsme au judaïsme, ne pourra pas ignorer que, dans les facettes couplées du diamant hébraïque ancestral, le Pentateuque paraît avoir privilégié chaque fois le terme archaïque : faute originelle versus faute intime personnelle ; Yahvé mari jaloux versus Yahvé amant miséricorieux ; Yahvé ethniste génocidaire versus Yahvé universaliste ; Israël seul peuple élu (mono-ethniste) versus toutes les nations élues en second. Comme si les rédacteurs officiels, plus ou moins zélotes, avaient laissé aux prophètes le soin de représenter les opinions contraires ("en vis-à-vis"), respectables et certes authentiques, mais fort minoritaires, hors Tora.

A ce compte, on pourrait penser avec Bottéro que le Pentateuque, c.-450 ou c.-400, marque la fin de la période créatrice de l'hébraïsme et le début de sa sclérose dans le judaïsme, un peu comme, c.-1100, Marduk dieu souverain avait été le grand éclat crépusculaire de la culture créatrice mésopotamienne, avant sa décadence irrémédiable. C'est ce que confirmerait l'histoire de Joseph, que le récit situe dans l'Egypte d'avant l'Exode, mais que les situations évoquées attribuent presque certainement à la diaspora juive d'Egypte du début de la période perse (c.-500/-450). Très symptomatiquement, les compilateurs du Pentateuque ont fait à ce texte, qui tient autant du conte oriental que de l'épopée fondatrice, une place capitale : il couvre la moitié de la Genèse et assure sa liaison avec l'Exode (ch.30 à 50). Or, le thème est bien celui de la diaspora pervasive dans des peuples déjà cultivés : comment appartenir à un peuple élu sur une terre promise, et pourtant, quand on est doué, faire carrière à l'étranger, en mettant son savoir-faire nomade, financier et négociateur, au service des maîtres locaux, au point de les déstabiliser dans leur pouvoir ? De ce métissage Joseph aura fourni la recette à l'épreuve du temps : distance ou ironie à l'égard des "sacerdotaux de Juda" restés au pays (il a été vendu par ses "frères") ; mariage fort peu deutéronomiste avec la fille d'un prêtre égyptien d'Héliopolis ; distance à l'égard des deux thèmes classiques de la Tora : terre promise et alliance ; distance à l'égard de Yahvé même, nommé au seul chapitre 39, et uniquement comme le garant de la confiance inébranlable que trouve Joseph dans son habileté gestionnaire : "Et c'est YHVH avec Iosseph. YHVH est avec lui et tout ce qu'il fait. Et YHVH le fait triompher en sa main. Le chef de la maison d'arrêt donne en mains de Iosseph tous les prisonniers de la maison d'arrêt. Et tout ce qu'ils faisaient là, il le faisait, lui. Le chef de la maison d'arrêt ne voit rien de tout ce qu'il a en main, parce que YHVH est avec lui".

Fixé comme tora définitive, le Pentateuque ne fera plus guère que se repolir sous l'influence diffuse de la pensée méditerranéenne de l'heure, comme en témoigne le Targoum, sa traduction de l'hébreu à l'araméen. Par exemple, le Targoum glose l'histoire de Caïn de façon à éviter, grâce à l'accointance d'Eve avec un ange du Mal, un Shatân ou un de ses suppôts très présents dans l'hébraïsme ancien, la filiation trop directe entre Yahvé et le premier des assassins, marqué d'un signe paradoxal qui déclarait sa faute et le protégeait des vengeurs ; du même coup, le Déluge, au lieu d'apparaître trop comme une frasque de despote divin, se justifiait par les excès répétés de la descendance caïnique. De même, dans la catastrophe de Babel, le Targoum glose que les constructeurs de la ziggurat projetaient d'élever sur son sommet un autel aux faux dieux, ce qui lavait Yahvé d'être ce mauvais joueur du texte primitif qui s'inquiétait seulement que les hommes, détenteurs de la technique (ici techniciens du briquetage mésopotamien), ne deviennent aussi malins que lui ("Voici un seul peuple, une seule lèvre pour tous! Maintenant rien n'empêchera pour eux tout ce qu'ils préméditeront de faire.").

Quant aux vraies innovations du judaïsme successeur de l'hébraïsme, elles font figure de réactions aux préoccupations métaphysiques qui, en même temps que la koinè grecque, se répandirent en Palestine lors de son passage sous le contrôle des Séleucides, en -198. (a) Sans doute selon la disjonction ontologique grecque étant/non-étant, la création, conçue au départ comme une simple séparation (distribution) de la matière existante à la façon mésopotamienne, devint, à partir de 2 Maccabées 7.28, c.-150, une certaine creatio ex nihilo, non pas encore positivement, comme ce sera le cas dans le christianisme, mais au moins négativement : "Je te demande, mon fils, de regarder le ciel et la terre ; vois ce qui s'y trouve, et sache que ce n'est pas à partir de ce qui est qu'Elohim les a faits". (b) De façon aussi métaphysicienne, l'unicité originelle de l'Elohim, puis sa gouvernance du monde, se rapprochèrent d'une transcendance au monde, quand le même 2 Maccabées déclare que YHVH est "upsistos" <le plus haut dans le haut>, en une nouvelle annonce du créateur chrétien. (c) Toujours dans le même livre, le shéol hideux, où allaient croupir les morts mésopotamiens, commença à faire place à une immortalité glorieuse, laquelle néanmoins ne suivait pas du caractère immatériel (spirituel) et donc indestructible de la pensée, comme chez Platon et Aristote, mais, selon l'inlassable obsession de disculper Jahvé du sort injuste des justes par une résurrection des morts, où leur déboires dans le monde présent seraient compensés dans un monde futur ; cet eschatologisme de 2 Maccabées et de Daniel se limita d'abord aux martyrs.

Seul le mono-ethnisme deutéronomiste à relent ethnocidaire ne s'amendera pas, stimulé, on peut le croire, par les résistances des peuples évolués de la Méditerranée à la diaspora trop pervasive. L'Esther hébreu, qui sera encore augmenté par l'Esther grec, ne se contente pas de "judaïser" au moment où les Maccabées introduisent l'opposition "judaïsme/hellénisme", et de fantasmer dans les temps anciens un massacre réussi par les Juifs des dignitaires perses à travers leur empire, après que le pouvoir central perse ait voulu se débarrasser d'un Mardochée, nouveau Joseph trop envahissant. Il fait de ce massacre étendu l'étiologie de la "fête des pourim", qui se célèbre encore annuellement aujourd'hui : le "pour" <sort>des Juifs élus et le "pour" <sort> des Nations, non élues. "Ainsi il a fait deux "pourim", un pour le peuple d'Elohim et un pour tous les peuples."

Il serait cependant trop court de dire que toute créativité religieuse ait cessé avec le Pentateuque, si du moins nos exégètes ont raison de croire que, dans le Livre de Job, les deux premiers chapitres et la fin du dernier sont des textes très antérieurs, où Job, reconnu juste parmi les justes par YHVH lui-même, finit, après ses terribles épreuves auquel est mêlé Shatân, par être récompensé traditionnellement de façon fort palpable : "YHVH bénit l'après de Job plus que son en-tête. Et c'est pour lui quatorze mille ovins...Et c'est pour lui sept fils et trois filles...". Et que, par contre, les quarante chapitres intermédiaires, d'une originalité stupéfiante, seraient environ des années -450/-400. Assurément, dans ce texte détonnant, il est toujours question de compatibiliser Dieu unique et Mal dans le monde, mais cette fois le problème est creusé jusqu'à sa racine, dans une démarche qui s'avance, à certains égards, comme une tragédie grecque ou un dialogue de Platon. Trois amis de Job viennent lui expliquer, chacun à trois reprises, que, quoi qu'il pense, il a dû fauter, ce qui justifie ses malheurs ; Job balaie leurs arguments, au point d'accuser YHVH lui-même, se demandant s'il ne serait pas, lui homme, plus juste que son dieu ; et quelque prophète vient encore un moment plaider pour YHVH, pertinemment d'ailleurs. Enfin, et nous voici au coeur du débat, YHVH intervient en personne, sans intermédiaire. Et il fulgure d'une foudre dont il est seul capable: "Quel est celui qui enténèbre le conseil, aux mots sans pénétration ? Où étais-tu quand j'ai fondé la terre ? Rapporte-le, si tu pénètres le discernement! Qui a fixé ses mesures ? Le pénètres-tu ? Qui a tendu sur elle le cordeau ? Qui clôtura la mer à deux portails, quand, dans son déferlement elle sortit de la matrice ; quand je lui impartis la nuée pour vêtement, et pour lange le brouillard".

Dans La Naissance de Dieu (1986), Jean Bottéro, à qui sa connaissance directe et couvrante de la littérature mésopotamienne donne une compétence particulière sur l'originalité des Hébreux, estime que leur apport religieux ultime tient dans cette conclusion de Job, dont il voit la préparation dans Isaïe II, et qu'il croit retrouver dans le "tout est vanité" de l'Ecclésiaste, c.-250, dont il a tenté de fournir un texte dégagé de ses additions destructrices. Le monde serait une absurdité injustifiable aux yeux des hommes, aucune morale humaine ne pourrait en rendre compte, mais en même temps l'ordre des choses comporte tant de splendeurs qu'il doit bien résulter quelque part de quelque plan mystérieux, inaccessible aux hommes ; louons la splendeur du Monde et de son Principe, sans chercher à le comprendre. En tout cas, la conclusion de Job aura eu l'originalité extrême de faire culminer ses arguments dans une avalanche d'apostrophes interrogatives : "As-tu un bras comme El ? D'une voix comme la sienne tonnes-tu ? Qui franchit son double mors ? Les portes de ses faces, qui peut les ouvrir ?". Ce qui, aux logiciens de l'argumentation <20D>, pose la question de savoir si, en matière religieuse, mais aussi politique ou philosophique, la foi <27D3> ne tient pas autant et plus à des interrogations paradoxales qu'à des affirmations et à des négations.

Les épopées fondatrices de Canaan connaîtront un nouveau destin autour des débuts de notre ère, quand, entre -100 et +100, se mit en place l'écriture hébraïque carrée. Car elles avaient été parlées, et plus ou moins écrites, dans un milieu familier de l'écriture hébraïque archaïque, puis de l'écriture araméenne, toutes deux contractuelles <18C>, et par là propices à la nature et aux aventures de l'Alliance. Combinatoire consonantique et lourdement mémorante, l'hébraïque carrée était d'autre sorte <18E2>. Elle a certainement convenu au passage de l'hébraïsme au judaïsme sententiaire, commentateur, binairement interprétatif et casuistique, depuis le massorétisme jusqu'à la psychanalyse de Freud et à la phénoménologie de Husserl. Et l'on peut même se demander si elle n'a pas été inventée en partie par ce passage, tant elle lui correspond.

 

22B3. Inde : Le Mahâbhârata

En Inde, c'est le Mahâbhârata <mahat, grand, Bhârata, ancêtre aryen de c.-1200>, ou encore "la grande geste des Bhâratas", qui, avec le Ramayâna, confirme le propos ontologico-politique, et ainsi permanent, des épopées fondatrices.

Selon la subarticulation indéfinie qui est le destin-parti d'existence de la civilisation indienne <28B1>, sa composition a consisté en d'innombrables additions, paraphrases, récits et théories adventices, qui ont produit, au fil de huit siècles, de -400 à +400 environ, plus de 100.000 stances en vers et en prose regroupées en 28 chapitres, ensemble aussi indéfiniment proliférant, multidimensionnel et multitemporel que le panthéon des mille dieux indiens avec les cent visages de chaque dieu. Moyennant la conception dite "disciplique" de l'Inde, où le disciple est véritablement le maître continué, par exemple chez les grammairiens <23D2>, il y a suffi d'un seul auteur, Vyâsa, quasiment métempsycotique. Dans une civilisation phonématique, où la prononciation exacte des phonèmes est la garante de l'ordre du monde (théorie de la Mimansa <16A1>), la composition et la transmission sont musicalement parlées, d'où l'exclusion du discours indirect et les incessants discours directs à l'origine du théâtre indien ; cependant, l'imagerie montre Vyâsa dictant son texte au scribe divin, l'éléphant Ganesh, car c'est vrai que la parole ici, dans la conception de chaque sloka (grand vers épique) comme dans celle des structures narratives, coïncide avec les ligatures des écritures indiennes, telle la nâgarî <18E1>.

Toujours selon l'esprit des empires primaires, la loi cosmique et la loi sociale (des castes) ne sont pas dissociées, et se croisent et recroisent dans le mot immense de Dharma, Ordre-Justice qui descend sur les hommes sous forme de Destin, malédiction plus souvent que joie, et qui n'implique pas la paix, mais l'indifférence au conflit. Ainsi, dans son chant divin qui remplit le début du chapitre 6, la Bhagavad-Gîtâ, on entend Krishna, un avatar de Vishnou, révéler à l'humain Arjuna que le sage guerrier aura à tuer efficacement son ennemi, qui peut être son frère, en demeurant impassible, sans pulsion. Les inscriptions rupestres d'Açoka nous apprennent que vers -250 un empereur végétarien cofondateur du bouddhisme ne peut se dispenser ni de la conquête sanglante, ni du massacre de ses frères rivaux, tout en s'en faisant scrupule dans sa compassion universelle.

C'est sans doute en raison de cette prolifération subarticulante indéfinie, de cette continuité métempsycotique de la composition, de cette combinaison de cruauté (pôle Çiva) et de pitié impassible (pôle Vishnou), qu'aucune autre épopée fondatrice n'est restée jusqu'à aujourd'hui aussi vivace que le Mahâbhârata, épopée lunaire, secondée par le Râmâ-yana, épopée solaire.

 

22B4. Grèce et Rome : L'Iliade et l'Odyssée, la Théogonie et les Travaux et les jours, l'Enéide

Il faut maintenant nous tourner vers les épopées fondatrices du MONDE 2. Autour de -700, les Grecs de l'Egée achevèrent de transformer l'écriture phénicienne consonantique en une écriture consonantique-vocalique complète et à lettres égales, donnant le sentiment que l'écrit ainsi conçu pouvait être transparent à l'être, lequel réciproquement paraîtrait intelligible en soi, non seulement comme état mais comme devenir <18D>. Les vues binaires du monde, par éclats, comme celles d'Isaïe, allaient pouvoir devenir ternaires, synthétiques, dialectiques. Les beautés d'intensités contrastées, comme celles de Job, allaient se tranformer en beautés d'harmonie. Ce fut la cause en même temps que le résultat d'une nouvelle perception, où les choses apparaissaient comme des touts composés de parties intégrantes, et donc des formes prélevées adéquatement sur des fonds <13G, 14F>.

Alors, commença à se mettre en place ce qui devint progressivement notre Iliade, proclamant l'obsolescence des cités-royaumes des empires primaires au profit des cités grecques démocratiques (poleïs), dont les citoyens se saisiraient à leur tour comme des touts intégrés, prélevés sur leur environnement. Cette transformation prit forme de récit en évoquant une opposition épique entre Mycéniens et Troyens, autrement dit entre Grèce européenne et Proche-Orient dans les années -1200. Selon cette mouvance, l'Iliade se compléta d'une Odyssée explorant la cause première du nouvel esprit, à savoir la rencontre, toujours c.-1200, des Doriens, peuple indo-européen très syntaxique, avec la Méditerranée, mer intérieure assez grande, lumineuse et exigeante pour avoir suscité parmi eux un marin "aux mille ruses" (polumatHès), Ulysse, l'artisan rationnel grec, dont l'esprit explorateur parrainera tous les aspects techniques, militaires, économiques, théoriques de l'Occident <13G>.

Ces deux édifices ne s'élaborèrent pas en un jour. Nos encyclopédies font remarquer qu'il n'y eut guère de Grecs lisant depuis l'enfance avant c.-700, ni formant un vrai public de lecteurs avant -c.430 ; c'est seulement en -450 qu'on rencontre un auteur, Hérodote, qui parle de l'Iliade et de l'Odyssée comme d'un ouvrage connu, et les citations qu'en fait Platon, fort éloignées de celles d'Aristarque, prouvent, vers -400, de vraies différences de textes plutôt que de simples infidélités de mémoire. En tout cas, les deux épopées grecques apparaissent dans l'anthropogénie comme un immense éblouissement général d'un peuple, puis de tout le bassin de la Méditerranée, dans l'extase de la lumière et de l'apparition des choses désormais intégrées sous le regard et dans la parole. Contre les ombres, le chaos, l'horreur originels, d'autant plus vivement ressentis.

C'est cet éblouissement que rassemblent la Théogonie (Theogonia) et Oeuvres et jours (Erga kaï Hèmeraï) d'Hésiode et de ses interpolateurs, depuis c-800. On y reconnaît, à travers des intermédiaires hittites (indo-européens), l'influence lointaine des épopées mésopotamiennes, quand on y lit la cosmogonie de kHaos (mâle) et de ghè (femelle) animés par la force génératrice d'Erôs, comme aussi la théogonie des trois grands dieux successifs : OFranos, Kronos et Zeus, ce dernier comportant plusieurs traits de Marduk. Et on trouverait d'autres sources asiatiques à "la création des femmes par Zeus pour le malheur des hommes, après qu'ils furent devenus maîtres du feu dérobé par Prométhée". Mais l'essentiel d'Hésiode n'est pas là.

Chez lui, plus crûment encore que dans l'Iliade et l'Odyssée, le seul sens qu'il y ait dans le non-sens du monde est la lumière (pHôs), la lumière des corps physiques et la lumière de l'esprit, celle-ci s'organisant (plutôt que fulgurant) par les Muses, qui chantent et dansent, de façon plus apollinienne que dionysiaque, sur l'Hélicon au pied duquel Hésiode est né. Oui, c'est dans l'accord chorégraphique des neuf Muses qu'est le commencement véritable, c'est par elles que "nous commençons à chanter" (arkHômetH' aeïdeïn). Elles sont filles de Zeus, dieu du jour <*diF> et de Mnémosunè, déesse de la mémoire <*mnè>, entendons de la mémorisation et de la remémorisation, voire, moyennant le suffixe sunos-sunè, de ce que la présente anthropogénie appelle la mémoration <2A5>, source de toute intelligence et de tout génie intégrateurs, "afin que je glorifie ce qui sera et ce qui fut" (ina kleïoïmi ta t'essomena pro t'eonta" <v.32>).

Le reste découle. Ce qu'Hésiode énumère en des doxologies inlassables, comme l'avait fait la fin de Marduk dieu suprême, ce ne sont plus des dieux hypostasiant les activités humaines élémentaires, comme en Mésopotamie, ou la voix jalouse de l'imprononçable YHVH, mais des dieux paysages, qui sont les montagnes découpées de l'Hellade, les îles et les flots blancs de la Mer Egée, les saisons, les oeuvres, les humeurs de l'Anthopos grec, tous distinctement épelables en égalité de consonnes et de voyelles; autant de touts composés de parties intégrantes, comme le requiert le MONDE 2. De ce paysage, les Muses naissent comme son chant et sa diction, "elles qui habitent la montagne grande et divine de l'Hélicon!" Car l'incipit est bien : "MoHsaôn Hélikôniadôn". Le signe distinctif de l'Anthropos est le sourire qui, pour la première fois dans l'anthropogénie, illumine contemplativement les Kouroï et les Koraï archaïques : "Et vous donc maintenant réjouissez-vous, vous qui habitez l'Olympe, / Et vous les îles et les terres fermes, et les flots salés entre les deux! <v.962-3>". Le sens ultime de l'Univers, devenu ordre intégral du Macrocosme et du Microcosme, est la vision grecque des choses grecques, et la joie de chanter les noms des dieux grecs en litanies, dans la fraîcheur de l'apparition en tant qu'apparition (phaïnomena, phénomènes dans leur brillance) et de la vérité en tant que dévoilement (a-lètHeïa), dans les inlassables "aurores aux doigts de rose" d'Homère, levées par les fraîcheurs de la langue la plus vocalique qui fût.

L'épopée fondatrice méditerranéenne païenne ne s'est pourtant conclue qu'avec Virgile. Comme nous l'a montré l'anthropogénie des tectures, puis celle des images, le MONDE 2, en passant de la Grèce à Rome, et plus précisément à l'Empire romain d'Auguste, le MONDE 2 fit refluer sa volonté de totalisation infinie en une intériorisation infinie. L'Enéide eut alors une double tâche : superficiellement, de justifier l'imperium romain d'Auguste sur le mare nostrum de la Méditerranée par la filiation de Rome depuis Troie, mais profondément d'articuler le passage de l'émotion extérieure grecque au sentiment intérieur romain, autour de la pietas, à la fois piété et pitié, incarnée dans le "pius" Aeneas, combinant animus et anima <13H>. Moyennant les hexamètres les plus chauds, les plus denses, les plus coordonnés de l'histoire humaine, Virgile restera alors pour Claudel, le romano-chrétien, "le plus grand génie que l'humanité ait jamais produit", et pour Schnürer, le romano-germanique, le "père de l'Occident".

 

22B5. Méditerranée chrétienne : Les Epîtres de Paul et le Nouveau Testament

Au temps de Virgile la Méditerranée fut prête pour un avènement anthropogénique tellement improbable et intégrateur que, pendant deux millénaires, des nations entières y ont vu l'accomplissement non seulement de l'histoire humaine mais du cosmos en général. Les épopées fondatrice de ce saut majeur, à savoir les Epîtres de Paul de Tarse et les Evangiles, furent par leur contenu, mais aussi par la perméabilité de l'empire romain et des églises impériales qui les portèrent, non seulement des événements ponctuels considérables, mais aussi des foyers d'une mutation large et progressive. Si bien que, pour en mesurer le sens, il faut embrasser d'abord leur temps d'explicitation, qui couvre environ les quatre premiers siècles de notre ère, disons jusqu'au De civitate Dei d'Augustin et à la Vulgate de Jérôme, entre 400 et 420. Après quoi, Alaric ayant pillé Rome en 410, commence une autre histoire.

Cette fois, il ne s'agit plus seulement de propositions extrêmes mais réservées à une élite, comme les prophéties d'Israël, mais d'un ébranlement très vaste et potentiellement universel de peuples entiers, dans presque toutes les dimensions de l'humain et comprenant donc à tout le moins : une politique (celle de l'empire et du civis romanus), des pratiques techniques et commerciales développables (celles de l'artisanat rationnel grec), une attitude perceptive et esthétique (harmonisatrice), une exigence métaphysique (celle des philosophies de l'être, du tiers exclu et de l'identité), une épistémologie réaliste, même réalissime, favorable à la science archimédienne (pourtant encore barrée pour plusieurs siècles, mais insistante <21D2>), une langue latine devenue elle aussi réaliste pour exprimer et favoriser cette épistémologie et cette ontologie. On peut caractériser ce moment de prise de conscience quadriséculaire par un adjectif composé d'au moins cinq termes : romano-chrétien-stoïcien-néoplatonicien-néohébraïque.

(a) Le "prochain" du "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", de Matthieu 22,39, n'est plus celui du Lévitique 19,17, c'est-à-dire "ton frère", "ton compatriote", "les enfants de ton peuple", mais bien n'importe quel spécimen d'Homo, par-dessus les frontières, les races, les nations, les langues, même les religions, jusqu'au "il n'y a plus ni homme ni femme" de Paul de Tarse. Le civis romanus traversait, sur tout l'espace de la Méditerranée, les ethnies particulières. D'autre part, l'Empire romain, s'occupant de régler tout ce qui était civil, n'obligeait plus d'emblée ses citoyens à des conduites politico-religieuses, et libérait une sphère de l'esprit où il y avait un sens à dire : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". Comme nous l'ont appris les tectures <13H> et les images <14H2>, l'extériorité infinie se retourna en intériorité infinie.

(b) Selon ce mouvement d'intériorisation, le Principe suprême est perçu lui aussi intelligent, ingénieux, de bonne volonté, ouvert aux cohérences plutôt qu'aux éclats, presque aussi fraternel que paternel, et habité par un dessein de transformation, de création au sens propre de croissance active (creare, comme actif de crescere). C'est vrai que ce Principe, nommé "tHeos" par les Grecs et "deus" par les Latins, continue d'être entouré de foudres, de géhenne, de sacrifices, de réparations juridiques, de voies détournées et impénétrables, d'anathèmes, de jugement dernier, selon la tradition ancestrale du sacré. Mais la terreur religieuse devient résiduelle, sporadique, folklorique, poliment métaphysique, malgré quelques retours de flamme d'ordinaire vite oubliés. La rigueur et la damnation fournissent de riches thèmes à des transports d'éloquence écrite ou parlée, mais dès qu'on s'y attarde un peu trop, comme Tertullien, cela devient vite suspect. Bref, s'installe la conviction diffuse que le Principe n'est pas fatalement plus stupide et plus méchant que ses Conséquences principales, à savoir les hommes ordinaires dans leurs meilleurs moments. L'habitude prend cours de faire comme si le Bien était irradiant, épiphanique, glorieux, initial, tandis que le Mal serait second ; en tout cas depuis Augustin, le mal sera défini comme une diminution de l'être, un manque à être ("hoc solum a te non est quod non est ; motusque voluntatis a te, qui es, ad quod minus est", Confessiones XII,11) <hors de toi rien n'est que ce qui n'est pas, et tout mouvement de la volonté qui s'écarte de toi va vers un moins être >. On ne saurait nier qu'il y ait des défaillances, et même un "mal radical", mais sans jamais perdre de vue la ratio latine et le nomos grec ; le "vanité des vanités" de l'Ecclésiaste n'est plus qu'une citation. La prudentia, qui traduit sôphrosènè ("état sain de l'esprit et du coeur", Bailly) est une vertu cardinale.

(c) Du même coup, allait commencer l'Histoire majusculée. Non pas les histoires particulières que, depuis les empires primaires ou surtout la Grèce, certains avaient écrites sur des événements accomplis selon des fatalités, ou des accidents, ou des cycles. Mais l'Histoire comme un gigantesque mouvement global d'accomplissement de l'humanité et même du cosmos. Au lieu d'une succession de présents tenant en rencontres du Ciel et de la Terre (et permettant la "divination déductrice", que Bottéro rencontre partout chez les Mésopotamiens, et sur laquelle s'interroge encore Tacite), il s'agissait maintenant d'un présent intense, gonflé d'un futur eschatologique, d'une parousie, d'une résurrection générale en gésine, moyennant des grâces divines prévenantes et des initiatives humaines dont la combinaison était indéfinissable en théorie, mais très animatrice en pratique.

(d) Autant les épopées des empires primaires avaient magnifié les rituels et les symboliques, et se prêtaient donc à des interprétations multiples, autant les nouvelles tendances étaient antirituelles et modérément symboliques, qualifiant chacun par des actes extérieurs et intérieurs réalistes et réalisateurs, favorisant les lectures littérales et même univoques des textes et des événements. L'article de foi, le miracle, le sacrement, pouvaient être déroutants, voire un peu fous, comme un Messie crucifié, ils se prétendaient, en dernier ressort, ontologiques et référés à une intelligence finie ou infinie : la Trinité telle qu'elle est conçue par Athanase au Concile de Nicée de 325 combine une Substance unique avec trois Relations internes de cette substance, en une dialectique qui courra jusqu'à Hegel et Marx. On ne saurait assez dire combien l'ens infinitum de l'époque est en même temps realissimum, ce qui fera dire à Peirce encore qu'il est un médiéval d'un genre particulier. En tout cas, c'était entretenir, au moins comme braises sous la cendre, la préoccupation archimédienne de vérifier et même de mesurer tout.

Il se pourrait alors que les quatre mutations qui précèdent permettent, sinon de prévoir, du moins de situer un dernier événement, le plus surprenant, à savoir qu'à la pliure de notre ère, Homo et Dieu étaient devenus tellement proches, consanguins, familiers, par exemple dans la Grande Ame du stoïcisme, ou dans les émanations néo-platoniciennes de l'Un et du Noûs, qu'il fut acceptable pour beaucoup que le divin devînt humain, voire que Dieu devînt homme, renversant l'aventure d'Alexandre le Grand, homme devenu dieu. En d'autres mots, il n'était plus totalement invraisemblable que quelqu'un pût dire : "Celui qui me voit, voit le Père". Cependant, pareille descente supposait sans doute une sorte d'évanouissement d'un des deux termes, ou des deux. Mais même cela n'était plus totalement inconcevable pour un néohébraïsme qui, à Qûnram et autour, n'avait pas oublié le Juste meurtri d'Isaïe II et de Job, ni non plus pour un stoïcisme et un néoplatonisme qui commençaient à prendre en compte un rôle salvifique de la souffrance et de la maladie, qu'illustra Plotin. Après un premier recul de scandale, on pourrait peut-être dire du Dieu-Homme : "exinanivit semetipsum usque ad mortem, mortem autem crucis".

Alors, pour une anthropogénie, il est relativement peu essentiel de savoir si tous les actes et paroles que ses disciples ont prêté à Jésus de Nazareth ont été accomplis par lui, ou seulement quelques-uns. Ni même de décider si ses actes et ses paroles réellement accomplis ont procédé de sa volonté préalable, selon le christianisme traditionnel, ou d'une entrée progressive dans des circonstances qui le prévenaient avant qu'il les assume plus ou moins pleinement, comme l'a développé, de façon tolstoïenne, La dernière tentation de Kazantsakis. Dans les deux cas, la rupture anthropogénique du christianisme, fruit de l'esprit méditerranéen, reste aussi abyssale.

De même que la rupture que constituent les épopées fondatrices où il s'est exprimé. Ce fut d'abord, entre 50 et 53, les Epîtres de Paul de Tarse, lequel rassemblait justement l'esprit méditerranéen du moment : juif de race et même pharisien, lettré et écrivain grec accompli (l'université de Tarse avait bonne réputation), civis romanus sachant user de ses droits au point d'en appeler efficacement à César, enfin Levantin habitué à respirer toutes les gnoses, dont celle que nous évoquons sous le nom de Qûnram. Or, tandis qu'il va de Jérusalem à Damas pour y anéantir les disciples d'un certain Jésus de Nazareth crucifié peu avant et qu'ils proclament ressuscité parce qu'il leur est plusieurs fois apparu, il fait une chute de cheval, où justement ce même Jésus lui apparaît. Et tout s'organise dans son esprit. Maintenant apparu à lui aussi, ce Jésus est vraiment ressuscité. Et ressuscité après un supplice, n'est-il pas le Juste de déréliction prédit par Job-Isaïe II, Messie d'humilité et non plus de puissance ? Or, ce Messie-là est hors Tora deutéronomiste, rien n'empêche qu'il sauve autant les Païens incirconcis que les Juifs circoncis. Le salut n'est plus individuel, il tient dans la participation au corps anéanti et magnifié de Christ, "temple de dieu", accomplissement du cosmos grec. La loi faisait pulluler la faute, elle tuait au sens propre le Pharisien qu'il fut, et seul l'esprit vivifie : "si je n'ai pas la charité...". Le "ama et fac quod vis" d'Augustin est en route.

Assurément, l'épopée fondatrice de ce séisme cosmique supposait la création d'un nouveau genre littéraire, aussi original que les prophéties d'Israël. Ce furent les Epîtres, à la fois narratives, théoriques, performatives, autobiographies d'un individu et parousies de l'Univers. Il y fallait aussi une langue neuve, - vocabulaire, syntaxe, rhétorique, - une koinè égale à l'événement qu'elle véhiculait. Les Epîtres tinrent la gageure. Deux mots furent des clés : kHaris et ekklèsia, et il remarquable que ne pas changer "charity" en "love", ni "church" en "congregation" furent les deux restrictions de vocabulaire imposées aux traducteurs de la King James version.

Cependant, Paul n'étant que le prophète et le cri de la Charité, il fallut encore une épopée fondatrice de l'Adôn-Kyrios-Dominus qui en était l'être. Celle-ci fut multiple et progressive, sous forme de bonnes nouvelles, d'évangiles, d'histoires-kérygmes, dont un siècle d'exégèse nous fait maintenant comprendre assez les étapes d'éclosion, commodément articulées, pour le lecteur français, dans La Bible et sa Société (2000), que nous venons d'utiliser déjà pour l'Ancien Testament. (1) Ce fut sans doute d'abord, dans les années 60, l'Evangile selon Marc, peut-être un disciple de Paul, en tout cas préoccupé comme lui de l'extension de l'Annonce aux non-circoncis, même s'il ne craint pas de conserver quelques hébraïsmes. (2) C'est également, dans les mêmes années, l'Evangile selon les Logia, ou Source Q (Quelle), recueil de paroles de Jésus, dont nous donne une idée décalée la version copte de l'Evangile selon Thomas, aujourd'hui facilement accessible dans des présentations bilingues. (3) Puis, vers 80-85, un certain Luc, peut-être un médecin grec d'origine païenne, exploite les deux sources précédentes et prend une vue globale, géographique et historique, de la Révélation sur la Méditerranée, au point que son Evangile selon Luc, qui thématise la venue du Christ, et ses Actes des Apôtres, qui thématisant la venue de l'Eglise, paraissent former deux parties symétriques d'un ouvrage unique, adressé aux païens, comme l'évangile de Marc, dont il fut peut-être disciple. (4) L'Evangile selon Matthieu intervient vers l'année 90, alors que des tensions violentes sont de plus en plus marquées entre quatre groupes : (a) les chrétiens venus du paganisme, (b) Les chrétiens juifs provenant de la diaspora pervasive, (c) les juifs passés au christianisme sur le sol même de la Palestine, (d) les juifs de la mouvance rabbinique rigoriste née à Yavneh après la chute de Jérusalem en +70. A ces quatre il propose la réconciliation, en proclamant la supériorité des actions sur les paroles, et en montrant dans les unes et dans les autres les accomplissements des prophéties d'Israël, en une démonstration orchestrée. (5) Enfin, plus tard encore, un Evangile selon Jean, qui se donne comme inspiré de l'apôtre du même nom, défendra une révélation dite johannique des "renés d'en haut", de nouveau contre les persécutions de l'école de Yavneh, mais aussi contre la révélation dite apostolique, plus traditionnellement messianique, représentée par Pierre. C'est une production quasi gnostique, apercevant dans les événements du monde une lumière hors du monde, en tout cas pour qui a reçu la grâce de voir et d'entendre.

Une anthropogénie remarquera que le genre littéraire des Evangiles est à lui seul un événement aussi déroutant que les Epîtres de Paul. Ils sont assurément l'histoire d'un héros et d'un fondateur de peuple, ce qui les range dans l'épopée. Mais l'antihéros qu'est le héros Jésus-Christ ne pouvait plus avoir vécu plusieurs siècles avant sa formation épique, comme ç'avait été le cas pour Gilgamesh, pour Moïse et Abraham, pour le Bhârata éponyme des Indiens, pour Achille ou Ulysse. Il était si réaliste, si occidentalement réalisant, que ses narrateurs ne pouvaient l'évoquer qu'à travers les réminiscences de leur vue, de leur ouïe, de leur palpation directes : "quod manus nostrae contrectaverunt de verbo vitae" <ce que nos mains ont palpé du verbe de vie>, dira la première épître attribuée à Jean. Or, cette histoire d'une vie eut la fortune de se rédiger au moment même où Homo concevait ses premières histoires de vies comme des cohérences d'ensemble, comme des touts composés de parties intégrantes au sens du MONDE 2, dans les Vies parallèles de Plutarque. Cela donna paradoxalement l'expression du plus surnaturel sur le ton du plus naturel. Ou encore l'expression du plus fantastique dans la consistance du plus réaliste.

Ce paradoxe d'un réalisme surnaturel ou d'un surnaturel réaliste s'accomplira par une mutation de la langue latine achevée entre 380 et 420, avec Jérôme et Augustin, et qui marquera la fin de la période créatrice du christianisme et de ses épopées fondatrices. Le latin dans lequel Jérôme traduit le Nouveau Testament du grec de Paul et des premiers fidèles, mais aussi l'Ancien Testament du grec des Septante, puis de l'hébreu, et celui dans lequel Augustin écrit ses Confessiones et son De civitate Dei ont des caractéristiques semblables et tout à fait remarquables. Dans les deux cas, leur langue abandonne le caractère du latin classique de pouvoir, grâce à ses cas et à son absence d'articles, construire des syntagmes où les mots occupent une place presque quelconque, et se relient entre eux quelle que que soit leur distance, permettant ainsi, en plus de leurs fonctions, de jouer de leur ordre d'apparition pour multiplier les effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sméiotiques <7A-E> dans l'émotion, l'imaginaire, la logique, ces effets spéciaux de Cicéron dans le plaidoyer, de Virgile dans le poème, de Pétrone dans la vivacité du récit. Or, chez Jérôme et Augustin, dont nous savons qu'ils s'entrelisent continûment au moins sur l'Ancien Testament (Augustin estimant qu'il faut s'en tenir au grec de la Septante, tandis que Jérôme en fin de compte préfère repartir de l'hébreu), le latin pratique dorénavant un ordre des mots qui annonce l'anglais, le français, l'allemand modernes. Il procède par évidences successives, d'instant en instant aussi complètes que possible, vérifiables pièce après pièce, analytiques, même s'il y manque encore nos articles définis, indéfinis, partitifs. Il n'y a jamais de problèmes de construction dans une phrase de Jérôme, ni non plus dans une phrase d'Augustin, qui pourtant aborde les matières les plus subtiles de la métaphysique et de la psychologie des profondeurs.

C'est une révolution ontologique et épistémologique. Jusque-là, le monde était sorti des structures de ses langues, il était même parfois ses langues mêmes simplement explicitées, à Sumer, en Inde, en Israël. Or, le "beroshit bera elohim", qui ouvre la Genèse hébraïque, et où l'action divine sort littéralement de la consonance de "bera" (faire) et de "beroshim" (tête-dans), en un big bang phonosémique, deviendra dans le latin de Jérôme "In initio Deus creavit coelum et terram", où le moment (in initio) et l'action (creavit) sont réalistement et analytiquement distincts. Pourquoi cette mutation énorme ? Il y a là sans doute la conséquence d'une pratique du droit, de l'économie, de la technique impériaux. Et aussi le fait de traduire réalistement Dieu sous le regard de Dieu réalissime, comme Jérôme, ou de se décrire réalistement Dieu et soi-même sous le regard de Dieu réalissime, comme Augustin <22H>. L'écrivain réaliste et Dieu réel se renvoient et se confortent mutuellement de phrase en phrase.

Ainsi, la science archimédienne est en route dans le langage, même si elle ne l'est pas encore dans la connaissance. Alaric peut piller Rome en 410, ouvrant une nuit de six siècles, le très ontologique et très épistémologique Anselme, à la fin du XIe siècle, lira et pratiquera toujours le latin de 380-420 d'Augustin et de Jérôme, avec le fil réaliste archimédien qu'il comporte. (Au point qu'on pourrait se demander si l'invention de la prose française moderne par Pascal, une prose "géométrique", au sens du XVIIe siècle, n'a pas été favorisée par ses lectures d'Augustin, comme le confirmerait sa pratique de la rime intérieure, typiquement augustinienne <22H>, si Galilée parlant de Copernic n'avait pas déjà créé un italien de même sorte, pour des raisons toutes physiques, plusieurs années avant.) En tout cas, les épopées fondatrices chrétiennes, dont le canon quasiment définitif fut établi par Athanase en 367, deviendront, latinisées par Jérôme, une Vulgate (vulgus, le commun des hommes <Gaffiot>), et à travers l'allemand de la September Bibel de Luther de 1522 et l'anglais de la King James Version de 1611, archimédiseront, par leur syntagme et leur rythme d'énonciation, la plupart des nations occidentales, en même temps qu'elles nourriront leur mythologie, et une nouvelle sensibilité .

Cette sensibilité romano-chrétienne-stoïcienne-néoplatonicienne-néohébraïque, avec son exploitation des cinq sens au service de l'esprit, avec sa charge sexuelle, avec sa dialectique entre extériorité perceptive et intériorité proprioceptive (non istis..., et tamen quandam... interioris...), qui ont régné de Virgile à Bach, Proust et Cézanne, avec aussi son latin analytique réalissime et préarchimédien, est si intellectuellement et sensuellement embrassée dans un texte du livre X des Confessiones d'Augustin qu'une anthropogénie a profit à le citer en conclusion des épopées fondatrices chrétiennes. Il s'adresse évidemment au nouveau Dieu, intérieur, infini et extrême, principe et fin de toute intellection, désir et sensation : "Quid autem amo cum amo te ? Non speciem corporis, non decus temporis, non candorem lucis ecce istis amicum oculis, non dulces melodias cantilenarum omnimodarum, non florum et unguentorum et aromatum suaviolentiam, non manna et mella, non membra acceptabilia carnis amplexibus : non haec amo, cum amo Deum meum. Et tamen quamdam lucem, et quamdam vocem, et quemdam odorem, et quemdam cibum, et quemdam amplexum, cum amo Deum meum, lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei, ubi fulget animae meae quod non capit locus, et ubit sonat quod non rapit tempus, et ubi olet quod non spargit flatus, et ubi sapit quod non minuit edacitas, et ubi haeret quod non divellit satietas. Hoc est quod amo, cum deum meum amo." Pour comprendre pleinement la volupté spirituelle immense de ces lignes, il faut sans doute les lire au Musée du Bardo de Tunis, parmi les mosaïques néoplatoniciennes de pavement et de mur semblables à celles au milieu desquelles elles furent écrites <14H2>.

 

22B6. Europe ultérieure : Les épopées romanes et germaniques

Les Evangiles ont été, dans l'Ancien Monde, la dernière grande épopée fondatrice. Après l'anti-héros qu'est Jésus, après l'église universelle de Paul de Tarse, après le retournement du trône messianique en croix, il n'y avait plus rien à fonder cosmologiquement ; et le latin analytique de Jérôme et d'Augustin évacuait l'épopée. Pourtant, les six siècles qui suivent le sac de Rome de 410 marquent un tel retour au MONDE 1B des empires primaires, et même au MONDE 1A ascriptural, que vers 1100 la réapparition du MONDE 2 interrompu ressuscita, durant un temps court, l'étonnement premier et éruptif qui porte la diction épique.

En France, vers 1100, après des siècles d'invasions nordiques, dans le premier élan d'Homo cocréateur qui se met à édifier les basiliques romanes <13J>, la Geste de Rollant dresse le Charlemagne des années 800 et sa vengeance d'un revers militaire à Roncevaux pour sacraliser la victoire des nouveaux pouvoirs centripètes, royaux ou impériaux, sur l'ancienne féodalité centrifuge. Mais surtout, sa phonie incarne la nouvelle philosophie de la Substance, que dresse pour un millénaire l'argument ontologique d'Anselme de Cantorbury, et cela grâce à l'incomparable massivité de vers à la fois assonancés et métrés, les seuls de la littérature française, voire de la littérature universelle : Karles li reïs,// nostre em/pere/re magnes, (-..- // .-/.-/.-), Set anz / tuz pleins / ad estet /en Espaigne (.-/.-//..-/..-), Tresq en la mer / conquist / la terre altaigne (-..- /--/.-/.-). Le vers 2256 déclare même clairement l'intention de toute épopée : "Pur lei tenir et pur humes atraire" <pour maintenir la loi et attirer les hommes>. Mais la métrique miraculeuse de la Geste devint si vite inintelligible, et le Cycle de Charlemagne qui la suivra tourna si vite au roman, qu'elle ne fut jamais fondatrice.

Par contre, les trente-neuf aventures des Nibelungen, énoncées en trois mille strophes de quatre vers, et composées en Autriche au lendemain de 1200, formèrent une vraie épopée fondatrice vivace jusqu'à Wagner. Mais justement elle n'est pas chrétienne. Comme si, loin de la Méditerranée, dans ces populations germaniques pourtant acquises au christianisme, il y avait eu, ce que confirme l'Edda de Snorri dans les mêmes années, une inspiration persistante par les vieux dieux du nord plutôt que par Jésus-Christ. Là la mémoire continue de remonter au temps des conquêtes d'Attila (Atsil), pour ce qui est de la destruction des rois Burgondes (vaincus par les Huns en 437 dans la région de Worms), et peut-être même à l'époque romaine (à la victoire de Hermann sur les légions de Varus, en l'an 6) pour ce qui est du personnage de Siegfried, "beau-frère" des rois Burgondes.

Là toujours, malgré leur puissance vitale nimbée de pouvoirs merveilleux, les héros et les héroïnes périssent tous, Siegfried, sa femme Kriemhild et son amante Brünhild. Surtout, plus ils sont héroïques, plus chez eux l'élan vital et la mort se compénètrent, l'élan se veut jusqu'à la mort, la mort fait la grandeur de l'élan. Comme si Homo germanique avait été par origine le "sein zum Tode" par quoi Heidegger définira l'homme en général, après que Wagner l'eut accompli artistiquement dans sa Tétralogie, et qu'Hitler, martelant "Fatalité" et "Destinée" pour traduire le wurd ancestral, se soit proposé de l'accomplir politiquement dans Mein Kampf. La lumière qui nimbe Siegfried, ou que Siegfried est, ne vainc si bien les ombres que parce qu'il se nourrit d'elles. Personnage à la fois singulier et collectif, soi et nature. L'illuminisme germanique aboutit à ce que Wagner entend par l'opéra allemand. Celui de Bayreuth. Celui dans lequel la propagande nazie transforma la conquête de l'Est jusqu'à sa perte apocalyptique.

Après quoi l'Europe ne connut plus que des épopées savantes. Au Portugal, Os Lusíadas de Camões aura beau avoir pour th&egrav