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LE TOUR DE L'HOMME EN QUATRE-VINGTS THÈSES

Avec Micheline Lo
 
 

Les affirmations qui suivent se retrouvent dans le texte complet des trente chapitres d'Anthropogénie, dont les versions antérieures circulent polycopiées depuis 1992, et sont accessibles depuis 1998 au site d'accès libre : www.anthropogenie.be. Le présent abrégé ne fait pourtant pas double emploi, car on y dégage des rapports qui échappent peut-être dans les énoncés développés. Les mêmes idées montrent ici des implications, des tensions, des oppositions nouvelles. Et il est plus facile de mettre à jour un texte court qu'un texte long. Ce travail ne vise donc pas uniquement le lecteur pressé. Il a même appris des choses à son auteur.

 

Haeckel a créé le terme d'Anthropogenie, en français anthropogénie synonyme d'anthropogenèse, en 1874 dans un cadre d'embryologie comparée. La présente anthropogénie pose une question plus large mais simple : en quoi Homo, dont la biologie et la paléoanthropologie nous ont montré l'animalité, en particulier celle d'un mammifère et d'un primate, se singularise parmi les animaux, et parmi tous les autres états-moments de l'Univers? En tout cas, de notre Univers proche. Jules Verne a réussi un tour du monde en quatre-vingts jours. Pourquoi ne pas tenter un tour de l'homme en quatre-vingts thèses? Faire le tour ne veut pas dire qu'on a tout dit, vu, entendu, touché. Mais seulement qu'on est revenu à son point de départ. Ou qu'on ne l'a jamais quitté.

 

La dédicace à Micheline Lo n'est pas qu'une satisfaction conjugale et privée. Il fallait presque qu'une anthropogénie résulte de la complicité la plus étroite et constante d'un homme et d'une femme, d'un théoricien et d'une artiste extrême, qui déclara un jour comme par inadvertance : je peins le paysage cérébral. A ce nom il faut ajouter celui de trois collaborateurs de plus d'un demi-siècle, également disparus il y a peu, et qui ont connu et contrôlé au plus près toutes les étapes d'Anthropogénie jusqu'à hier : le poète et mathématicien René Lavendhomme de l'Université de Louvain-la-Neuve, catégoricien et toposiste ; le linguiste et terminologue Georges Lurquin, fondateur-directeur de la revue « Le langage et l'homme » et du centre « Informatique et Bible » ; le psychologue expérimental, statisticien et clinicien, Jean-Louis Laroche de l'Université de Montréal.

 

Tous les quatre avaient aperçu que l'anthropogénie n'est pas une philosophie de plus, ni une simple addition aux sciences humaines, mais une nouvelle discipline.

 

I - LES BASES

 

A. UN CORPS TECHNIQUE ET SÉMIOTIQUE

 

1. L'angularité calable. L'orthogonalité. La stature dressée et assise – Le plus frappant dans le corps d'Homo est sans doute que ses articulations sont capables d'angles, entre phalangettes, phalangines, phalanges, puis au poignet, au coude, à l'épaule, enfin au bassin, au genou, au pied s'appliquant au sol. Il angularise. Ces angles ne sont pas seulement décidés, mais peuvent être calés durant un temps plus ou moins long, moyennant des dispositions osseuses et même des perceptions kinesthésiques angulatrices. Et parmi ces angles, certains sont droits, orthogonaux, ce qui leur donne une faculté de référence, révolutionnaire dans l'environnement antérieur. Homo a surgi dans notre Univers proche comme l'animal angulateur, orthogoniseur. Articulateur de tout ce qu'il saisit. D'autant qu'aux orthogonalités de la station debout son corps a adjoint celles de la station assise, démontrant la stabilité pratique mais aussi sémiotique de trois angles droits majeurs, - bassin, genoux, pieds, - que fixera la chaise tant de l'artisan que du potentat, civil ou religieux. La chaise de l'évêque, la cathèdre, a suscité la cathédrale. Les parsecs, par lesquels nous calculons la distance des étoiles, sont encore des angles.

 

2. Les mains planes et planifiantes en symétrie bilatérale. L'application (mapping) – En concordance avec l'angulation, l'évolution d'Homo a sélectionné des mains planes et qui mettent en évidence leur symétrie bilatérale. S'appliquant à un environnement, ces mains ont invité à le malaxer, pétrir, lisser, jusqu'à créer l'évidence d'objets relativement lisses, d'abord courbes, puis orthogonalement plans. Mais elles furent portées aussi à s'appliquer l'une à l'autre, l'une sur l'autre, l'une dans l'autre, et cela en toutes directions, semblables ou inverses. De quoi engendrer le nombre, arithmétique, et la figure, géométrique. Bref, de quoi mathématiser toute forme, inanimée ou vivante. Un ouvrage de mathématique très général, Conceptual Mathematics des catégoriciens Lawvere and Shanuel, s'ouvre sur cette phrase très anthropogénique : « We all begin gathering our mathematical ideas in early childhood, when we discover that our two hands match » ; le verbe « match » anglais, de la racine *maacen, couvre l'égalité (to equal) et l'accouplement (to mate). Les mêmes auteurs dégagent plus loin le caractère aussi fondamental de l'application, autre performance des mains planes et de la symétrie bilatérale, en anglais to map (cartographier). Le mapping comporte le concept de fonction : y = (f)x, clé de toute mathématique ultérieure. Ou le regard mathématique comme tel. Et physicien aussi. Le pli de l'application, pli à pli, est la première des sept catastrophes élémentaires de la topologie différentielle (Thom), à savoir : le pli, la fronce, la queue d'aronde, l'aile de papillon, les ombilics elliptique, parabolique, hyperbolique. Les applications des mains planes mathématisent tout ce qu'Homo aborde, saisit dans tous les sens de ce verbe à la fois immédiatement tactile et lointainement mental.

 

3. Le ralentissement du couple continu/discontinu. Geste et pas, le segment technique. La topologie et le rythme – Mais cette maîtrise de l'étendue, expérience première de l'espace, eût été inefficace sans la maîtrise de la durée, expérience première du temps. Et Homo a sélectionné évolutivement la capacité de ralentir indéfiniment ses mouvements, leur permettant, en plus de modeler et de moduler, d'ajuster angulations et planages, jusqu'à concevoir la justesse, et un jour la justice ; la phalangette et la phalangine du pouce sapiens sapiens furent sélectionnées selon une proportion invitant à des prises graciles pointues que ne permettait pas le pouce robuste néandertalien. Continus et ralentis à volonté, les mouvements des mains devinrent le geste (gerere, dont vient gestus, n'est pas simplement facere, operari). Et ceux des pieds, le pas. Le couple du pas et du geste, où les pieds transportent les mains là où elles sont efficaces, fit la technique. Déclenchant corrélativement la topologie, c'est-à-dire la distribution en proche et lointain, continu et discontinu, englobant et englobé, ouvert et fermé. Mais aussi, très tôt sans doute, la mesure de la géométrie (mesure de la terre arpentée), à partir des étalons du pas, du pied, du pouce, de l'empan, de la coudée, de la brassée. Pendulaire, le pas sera même un étalon qui croise l'espace et le temps, et sa cadence, sa chute (thesis) et sa levée (arsis) réglées, fournira un premier métronome, à la façon dont les doigts de la main furent le premier boulier compteur. Le pas acheva sa fonction anthropogénique comme matrice du rythme, avec ses huit recours <30>, commandant en particulier la santé <67> et la vie d'art <70>. La marche se fit démarche.

 

4. La substitution et la possibilisation. Le primate possibilisateur. L'échange et la segmentarisation. Le commerce – Au bout des deux bras dégagés, les mains planes et symétriques peuvent se croiser de façon aisée, claire, récurrente. Ainsi, un objet A dans la main droite se donne comme pouvant occuper la place d'un objet B dans la main gauche. L'inverse et le même ne s'excluent pas, ils sont chacun en puissance de l'autre. Oui, A ou B ou C sont ici maintenant, mais ils peuvent, ou en tout cas pourraient, être ailleurs, ou autres. La substitution manuelle et à un moindre degré la substitution pédestre ouvrirent les possibles, les possibilités, la possibilisation, le virtuel, qui est une façon de saisir tout ce qu'on saisit en tant qu'à la fois effectif et disponible. Déjà angularisant, planant et arpentant, Homo a surgi dans l'environnement terrestre comme l'animal possibilisateur. Sa faculté de substitution acheva de distribuer son environnement en segments, suggérant l'échange exact et l'échange interprétatif. Elle fera du commerce (merx, échangé, échangeable) l'activité constante d'Homo, et de l'échangeur neutre (notre monnaie) l'instrument de ses plus grands projets et de ses plus grandes folies.

 

5. La transversalisation. La largeur prévalente. L'évidence et le suspens. Le primate transversalisant et suspensif – En sorte qu'Homo a fini par introduire sur Terre trois plans de référence orthogonaux l'un à l'autre, et donc trois dimensions décidées. D'abord le plan de largeur, infini et mince, qu'ont dressé dans l'environnement terrestre son tronc relativement plat, ses bras qui s'écartent à tous les intermédiaires des hauteurs diverses, ses jambes qui s'écartent de même, comme l'ont anthropogéniquement dessiné Léonard de Vinci pour l'homme debout et Micheline Lo pour la femme parturiente (dos de la couverture). Puis, en constraste orthogonal, le plan de profondeur, suivant le sol horizontal, c'est-à-dire cerné par l'horizon. Enfin, perçu antigravitationnel, un plan de hauteur coupant les deux premiers, orthogonalement encore. Parmi les trois dimensions, on ne saurait assez marquer la primauté de la largeur ; c'est en elle que nous sentons et aimons la symétrie, remarquait Pascal géomètre et physicien ; ajoutons que c'est en elle principalement que se déploie le rythme, clé de l'ethos d'Homo <66>. Alors que les autres animaux sont radiolaires ou caudaux-rostraux (poussés par leur élan de la queue à la bouche), Homo est transversalisant, et ainsi frontal-dorsal, frontalisant dans un sens strict, conférant un front non seulement à lui-même mais aussi à tout ce qui vient en face de lui (in front of). Etalant son environ, comme un jour il étalera ses cartes géographiques, ses schémas techniques et ses arbres de Porphyre dans l'évidence. Ou s'arrêtant dans le suspens. Ainsi la pulsion à l'exploration, déjà présente chez certains singes supérieurs, va connaître une ouverture qui progressivement fera couple avec ce suspens. L'attribut qui à propos d'Homo dit les choses les plus variées et les plus natives est sans doute : primate transversalisant. La transversalité subsume tous les caractères répertoriés dans cette première section. En particulier, l'invention de la lenteur et du suspens.

 

B. LE *WORULD

 

6. Les panoplies et les protocoles. Outils versus instruments – Possibilisé, virtuel, transversalisé, ralenti, frontalisé, segmentarisé, l'environ d'Homo se distribue en panoplies pour l'étendue, en protocoles pour la durée. Panoplies et protocoles s'induisent réciproquement dans la perception, l'imagination et la mémoire. Dans les deux cas, il s'agit d'ensembles plus ou moins fermés, et dont les termes se prêtent aux substitutions, aux articulations, au suspens. Ceci fait la différence entre l'outil et le simple instrument. Les autres animaux, depuis les loutres et certains oiseaux, emploient des instruments (la femelle du corbeau plie le bout d'un fil de fer en crochet), c'est-à-dire des moyens qui complètent leur corps pour leur permettre des actions autrement impossibles ou difficiles. Seul Homo a des outils au sens exact du verbe latin uti, donc des instruments intervenant dans des protocoles et des panoplies, où la subtituabilité fait qu'ils renvoient l'un à l'autre, se thématisent techniquement l'un l'autre, en thématisations synergiques, lesquelles donneront lieu un jour, dans les signes, à des thématisations pures, c'est-à-dire non seulement techniques mais sémiotiques <24>. Dire d'Homo qu'il est un primate panoplique et protocolaire est presque aussi essentiel que de dire qu'il est un primate transversalisant.

 

7. Le *woruld. Les segments et l'horizon – Les langues germaniques possèdent un mot, Welt en allemand, world en anglais, dont la racine, transparente dans le néerlandais wereld, s'écrit souvent *woruld, laquelle vise un milieu en tant qu'il est approprié par Homo, actuellement ou virtuellement, et se transforme ainsi en un environnement, un milieu globalisable. Le terme convient bien à une anthropogénie. Mieux qu'univers, trop large. Et que cosmos grec ou sa traduction latine mundus, tous deux trop étroits, puisqu'ils ne conviennent qu'à l'univers rationnel de l'Occident classique, cosmétique selon cosmos, non-immonde selon mundus. C'est donc *woruld qui désignera ici l'environnement approprié ou appropriable par un corps géométrisant, arithmétisant, physicien, substitutif, possibilisateur, transversalisant, ralentissant, suspensif. Le *woruld est à ce compte divisé en segments, ralentis, échangeables, commercialisables ; un de ces segments se dit en français chose (causa), et en anglais thing (néerl. ding, all. Ding), deux mots qui renvoient à des éléments en jeu, en partage, en palabre, en contestation, en question, par exemple juridiquement. Et le Welt allemand est sensible au fait que pareil environnement, panoplique et protocolaire, n'est cernable que par et sur un horizon, clôture intrinsèquement ouverte (Heidegger).

 

C. UN CERVEAU ENDOTROPIQUE

 

8. Les conséquences cérébrales de la transversalisation : un cervelet et un néocortex importants. La foetalisation – Avec un pareil corps, on songe d'abord à considérer le cervelet, dont la fonction a toujours été de lisser les mouvements dans l'espace et dans le temps, puisque déjà chez les Poissons la posture suppose des actions-réactions musculaires agonistes et antagonistes, avec des feed-back et des feed-forward presque instantanés ; c'est pour ces équilibrismes que le cervelet est la seule partie d'un cerveau à être latéralement symétrique et verticalement parallèle. Le cervelet des grands singes, qui ont à se tenir parfois debout et à sauter de branche en branche, était déjà remarquable. Pour tirer parti de son angularisation et de sa transversalisation, moyennant des commandes distales très différenciées (il jouera du piano), Homo eut cependant à développer les afférences et efférences entre le cervelet latéral important des primates et son cortex primaire et prémoteur. Heureusement, le foramen magnum devenant toujours plus médian en raison de la station debout dégagea la place pour un gros cervelet. Il en dégagea une autre pour les accroissements du néocortex appelés par les apprentissages illimités de la possibilisation <4>. Et du coup il fallait qu'Homo naisse avec un cerveau achevé seulement au tiers, au lieu des deux-tiers des autres primates. En effet, son bassin femelle eut à compatibiliser des exigences contraires : assurer la mise bas d'un animal à cerveau encombrant, mais en même temps ne pas compromettre la course bipède requise par la distance de fuite d'un animal dressé, et par là vulnérable. La « foetalisation » ou « néoténie » cérébrale convenait à cette compatibilité. Et par une de ces convergences qui ont été un ressort majeur de l'Evolution, elle convenait également à un primate possibilisateur <4>, chez lequel les apprentissages post-nataux comptent autant et plus que les automatismes ancestraux, seuls à se construire dans la vie utérine.

 

9. Un cerveau modélisable comme un computer biochimique analogique et digital, c'est-à-dire un computer biochimique hybride. Perceptions ouvertes et perceptions fixatrices fixées (clivées) – L'adjectif « biochimique » implique ici que les éléments visés, neurones et synapses, sont capables de génération et de dépérissement, de modifications physiologiques, de changements de régime par des neuromédiateurs (neurotransmetteurs et hormones). Ces éléments s'inhibent et s'activent (souvent par inhibition d'inhibition) à la fois holistiquement , par intégrations lointaines entre eux, et modulairement moyennant certaines voies fonctionnellement spécialisées (ainsi les voies « comment », « quoi », « couleur », « forme », « mouvement » du cerveau optique) et aussi certains relais (septum dans l'orgasme, hippocampe dans la mémoire neuve, tonsilles dans l'évaluation émotive, sites du temporal gauche dans la foi sacrée, etc). Selon pareil modèle, les populations de neurones et synapses ont d'abord fonctionné à la façon de computers analogiques, c'est-dire en mimant des aspects de l'environnement par les contrastes de leurs stimulations (lumière/ombre, haut/bas, rugueux/poli), ce mimétisme large ou étroit déclenchant des réponses motrices, des mémorations à court ou long terme, des émotions orchestrantes. Le cerveau hominien a gardé ce fonctionnement analogique fondamental dans toutes ses opérations sensori-motrices qui ont à globaliser ou à nuancer passions et actions assez continûment. Mais l'environnement d'Homo, étant segmentarisé, substitutif, réparti en panoplies et protocoles, a sélectionné un autre traitement cérébral, opérant cette fois par des choix successifs dans des inventaires suffisamment fermés (panoplies, protocoles), où, une collection ABCD étant donnée, B est ce qui n'est pas A, ni non plus C, ni non plus D, ce que les computers digitaux (ordinateurs) élaborent par une succession de choix oui/non, flip-flop, 0/1. Comme ce fonctionnement digital, adapté au *woruld panoplique et protocolaire, supposait des connexions autres que les connexions analogiques, l'Evolution les a économiquement regroupées dans un des deux hémisphères, le gauche, du moins pour l'essentiel. Et les dures-mères de boîtes crâniennes d'Homo montrent assez tôt des particularités dans l'hémisphère gauche, en accord avec le développement du planum temporale gauche qui s'observe déjà chez certains grands singes. Néanmoins, l'hémisphère droit d'Homo fut également concerné par la digitalisation de l'environnement, serait-ce par les informations digitalisées (oppositives) de l'hémisphère gauche qui lui parviennent à travers le corps calleux. Et notre cerveau entier se modélise alors comme un computer biochimique hybride, hybrid computer, c'est-à-dire combinant les propriétés d'un computer analogique, analog computer, et d'un computeur digital, digital computer. Etant donné ce mélange d'analogie et de digitalité, on ne s'étonnera pas qu'Homo, à côté de ses perceptions ouvertes, connaisse des perceptions fixatrices fixées, clivées,  « paranoïaques » au sens vulgaire, où le perçu est fixé, clivé, bloqué par le percevant, qu'il fixe, clive, bloque en retour.

 

10. La latéralisation hémisphérique. La vectorialisation du plan transversal – Dire que l'hémisphère droit travaille spontanément par analogie, tandis que l'hémisphère gauche se singularise en sus par des digitalisations modélise utilement ce que les spécialistes ont remarqué jusqu'ici des prestations des deux hémisphères, si l'on prend soin de se rappeler que, moyennant le chiasme nerveux des vertébrés, l'hémisphère gauche sensori-moteur contrôle la partie droite du corps, et l'hémisphère droit sensori-moteur la partie gauche. Ainsi, les voies et relais commandant le langage, très digitalisant, ont été localisés dans l'hémisphère gauche, depuis Broca pour l'émission, depuis Wernicke pour la réception, avec un gros faisceau de coordination entre les deux. Goldstein trouvait l'hémisphère gauche plus rationnel, stabilisant, dogmatique ; le droit plus souple, nuancé, voire ergoteur. Les dessins produits par des patients à corps calleux muet ou sectionné signalent sans ambiguïté un hémisphère gauche (commandant une main droite) plus oppositif, un droit (commandant une main gauche) plus sensible aux gradients. On a remarqué que nos indexations strictes se font de la main droite, et les gestes affectifs, en particulier de désappointement, de la gauche (la main du « bof ! »). Dans la vision, l'hémisphère droit analogisant a un champ de surveillance bihémisphérique, tandis que l'hémisphère gauche digitalisant ne se déborde pas ou peu ; d'où le fait que l'héminégligence (une lésion hémisphérique provoquant une inattention qui abolit une moitié du champ visuel sans qu'il y ait pour autant cécité) n'affecte que le champ visuel gauche, pas le droit (Ramachandran). Si le langage se contente presque de l'hémisphère gauche, la musique requiert largement en sus l'hémisphère droit, en particulier pour la perception du phrasé global, mais aussi des timbres. Dans les coordonnées cartésiennes du physicien, l'axe horizontal gauche-droite est généralement celui du progrès du temps archimédien <60>, et l'axe vertical celui des quantifications d'une variable selon ce progrès ; cela n'est pas arbitraire ; les peintres savent que le fait de disposer une action de gauche à droite la rend progressive, et de droite à gauche régressive, voire mortifère (Guernica). La tranche de ses outils montre qu'Homo est généralement droitier, donc ouvrier digitalisant, depuis ses origines. En tout cas, une anthropogénie retiendra que l'opposition fonctionnelle des hémisphères, en renforçant la latéralisation chez Homo, n'a pu que renforcer la transversalisation <5> en la vectorialisant, d'habitude de la gauche (analogisée) à la droite (digitalisée).

 

11. Le lobe frontal : tactique et stratégie. Le domaine et la domination vs le territoire animal. Du comportement à la conduite. L'inconscient physiologique – Un corps frontalisé et frontalisant, élaborant des panoplies et des protocoles par rapport à trois plans de référence, où la largeur est primordiale, agit sur ses environs non seulement par des tactiques fermées, séquenciatrices à court terme, comme celle des loups chasseurs, mais aussi par des stratégies, séquenciatrices à long terme, ouvertes, possibilisatrices. Le lobe frontal était prédestiné à l'organisation de ces stratégies, adjacent qu'il est rostralement aux afférences et efférences du bandeau cérébral sensori-moteur ; il trouva son espace d'épanouissement grâce au front redressé, grâce aussi à la réduction de foyers devenus moins utiles, comme le bulbe olfactif. Ainsi, tactique et stratégique, Homo compléta l'agressivité homospécifique (combat de mâles) et la prédation allospécifique (chasse) de l'animalité antérieure par la domination latéralisante et suspensive, pour un dominus maître d'un domaine, où le territoire animal, amas de couloirs sensori-moteurs rigidifiés par les stimuli-signaux <25>, se déploie dorénavant sous l'effet d'un horizon, aussi disponible que conclu. A ce compte, la plupart des comportements se transformèrent en conduites <66>. On n'oubliera pourtant jamais que même les conduites les plus raffinées d'Homo, comme les gestes de sympathie ou le sourire quand ils sont spontanés, continuent de reposer sur des coordinations assurées par les noyaux de la base (subcorticaux), montages archaïques, voire innés (prénataux), et ne sont réalisées que gauchement quand elles sont commandées de façon volontaire par le cortex tactique ou stratégique, comme dans un sourire ou un embrassement de commande. Jusque dans les prestations les plus « humaines » persistera un inconscient physiologique, bien plus fondamental que celui du refoulé ou du déni freudiens, sémiotique.

 

12. Mémorisation et remémorisation. Mémoire et mémoration. Le sommeil REM ou paradoxal et le rêve – Appelons mémoire d'un cerveau à un moment son état biochimique global à ce moment. Et voyons qu'un cerveau primatal a deux types de mémorisation et de remémorisation : l'une à court terme (tenant en modifications covalentes de protéines préexistantes ?), l'autre à long terme (supposant des expressions géniques, des synthèses de protéines et de nouvelles connexions neuronales ?). Or certaines perceptions-motricités et certaines imaginations plus fortes ou imprévues faisant irruption dans ce système y créent des déséquilibres, tantôt féconds (allostasies), tantôt invalidants (homéostasies perturbées). Ainsi, les cerveaux des animaux supérieurs ont sélectionné des processus de rééquilibration interconnective, une sorte de digestion cérébrale, que nous appellerons mémoration. Le sommeil, avec ses trois phases majeures (légère, profonde et onirique intense) est un moment privilégié des mémorations. Sa phase onirique intense, dite REM en anglais parce que les yeux s'y agitent violemment, est dite paradoxale en français, parce que s'y combine une inertie motrice extrême du corps entier avec une grande activité végétative, comme les érections génitales dans les deux sexes, et une activité cérébrale constructive, les rêves. Chez Homo les phases REM-paradoxales se multiplièrent et s'allongèrent de la première à la dernière, pour des raisons qui ressortent de tout ce qui précède, et que voici.

 

13. Inquiétude perceptivo-motrice et sommeil paradoxal. Intelligence et génie – En effet, déjà la station debout expose (ponere, ex) Homo dans son environnement et complique sa vitesse et sa diversité de fuite. La transversalisation lui ouvre un champ de possibles qui ne sont pas fatalement sûrs. Ses mouvements précis, ralentissables, ajustables, frontaux sont très rentables techniquement et stratégiquement, mais en même temps moins infaillibles que les mouvements rostraux de l'animalité antérieure déterminés par les stimuli-signaux <25>. Cérébralement, sa digitalité, abstractive, ne jouit pas des chaleurs de l'analogie, concrète, charnelle. Ainsi, les perceptions-motricités d'Homo et leurs rémanences imaginaires sont souvent traumatiques et elles exigent des mémorations (digestions cérébrales) importantes, impliquant de multiples phases de sommeil REM-paradoxal. Du reste, en une autre bifurcation fonctionnelle de l'Evolution <8>, cette phase devint un moment privilégié de collecte, de position et de solution de problèmes (ou discrépances neuroniques), donc de compréhension et d'invention. Du coup, le sommeil d'Homo a favorisé, autant que les homéostasies, les allostasies déjà présentes chez les singes supérieurs, instruments de l'intelligence, qui pose et résout des problèmes dans des référentiels préalables, et du génie, qui introduit de nouveaux référentiels, ou du moins déplace les référentiels antérieurs.

 

14. *Woruld exotropique et endotropique. Les imaginations et l'imaginaire. Les dix modes d'existence : affrontement / isolement ; soumission / bluff ; sérieux / jeu ; exploration / coquetterie ; rêve / rêverie – Tous les cerveaux d'animaux supérieurs connaissent deux régimes majeurs : l'un exotropique, tourné vers les opérations dans le milieu extérieur, l'autre endotropique, fonctionnant plus ou moins en circuit fermé, comme dans la rêvasserie du lion qui digère. L'exotropie, pour consommer ou modifier l'environnement, active le circuit motricité-perception, qui utilise des connexions établies (innées et acquises) et crée des connexions nouvelles par des apprentissages conditionnels (pavloviens) ou actifs (essais et erreurs). L'endotropie, outre qu'elle permet la recharge nerveuse des activités perceptivo-motrices, gère les connexions exotropiquement acquises pour les compatibiliser avec le système nerveux existant, qu'elles soient simplement neuves, ou que leur nouveauté ou leur intensité soient traumatiques <13>. Chez Homo, presque toutes les opérations mobilisent ces deux régimes cérébraux, mais avec un accent puissant, inutile dans l'animalité antérieure, sur l'endotropie, en des imaginations assez fortes et cohérentes pour instituer ce que le français appelle un imaginaire. Renvoyant tous deux à image, les mots « imagination » et « imaginaire » sont éclairants en ce qu'ils signalent ce que l'endotropie comporte d'analogie, mais ils sont trop oublieux de ce qu'elle implique aussi, chez un animal panoplique et protocolaire, de digitalité. Maintenant, si l'on convient d'appeler A les moments exotropiques, et B les moments endotropiques, on doit s'attendre à ce que tantôt A induise B, tantôt B induise A, tantôt aussi que A induise B qui réinduit A, etc. Une combinatoire élémentaire de A et de B donne ainsi dix séquences principales, dont on trouvera le système dans www.anthropogenie.be, au chapitre 6, et dont les couples sont en français : affrontement et isolement, soumission et bluff, sérieux et jeu, exploration et coquetterie, rêve et rêverie. Ces attitudes, que les animaux cousins connaissent assez, puisque les chiens et les éléphants distinguent le sérieux et le jeu, et que certains singes pratiquent le jeu jusqu'à l'autohandicap, Homo va non seulement les développer, mais les thématiser et les systématiser en les faisant alterner de façon réglée et compensatoire, en une combinaison d'équilibres (homéostasies) et d'ouvertures (allostasies). Ce seront chez lui de vrais modes d'existence.

 

15. Des affects aux sentiments – Dès qu'un comportement exige une certaine durée, il ne peut se contenter du circuit perception-motricité-perception. Il faut que ce dernier soit entretenu par des circuits secondaires qui le relancent, le rendent parfois même cumulatif. Ce sont les voies et les relais des affects, ces coadjuteurs du faire (facere, ad) : peur, colère, dégoût, surprise, etc. Plus généralement, les affects de douleur entretiennent la fuite, l'évitement, certaines défenses, et les affects de plaisir les processus longs que sont la chasse, le combat, l'accouplement, la nidification, le nourrissage des petits. Le mésencéphale, qui se charge des affects, est une des parties les plus archaïques des cerveaux ; un rat dont une patte est reliée à des voies et relais cérébraux du plaisir peut répéter indéfiniment son mouvement déclencheur jusqu'à l'inanition. Homo, qui lui aussi doit chasser, se nourrir, s'accoupler, éduquer, suppose les mêmes adjuvents limbiques. Mais, comme ses comportements sont des conduites possibilisatrices et stratégiques, les affects chez lui deviennent souvent moins dépendants de l'exotropie, et leur endotropie les rend parfois si stables qu'ils traversent l'existence entière d'un spécimen. En français, il est commode de dire qu'en plus d'affects immédiats, d'émotions (movere, ex), les conduites hominiennes entraînent des affects durables, les sentiments (-mentum, sentire). Certaines afférences et efférences en feedback et feedforward entre le lobe frontal stratégique et le cerveau limbique émotionnel jouent là un rôle essentiel, comme le confirment les lobotomies.

 

16. L'intercérébralité – Dans les rapports homospécifiques amicaux ou hostiles, mais aussi dans les rapports allospécifiques entre prédateur et proie, on a souvent l'impression que deux ou plusieurs cerveaux ne donnent pas lieu seulement à des additions, mais à des produits, suscitant des sortes d'états intercérébraux, par exemple dans une meute de loups qui chassent ou dans une escadrille d'oiseaux migrateurs. Notre imagerie cérébrale et nos sondes neuroniques ponctuelles éclairent cette observation. Elles voient en effet, chez les grands singes, qu'à la seule perception (visuelle, auditive, tactile) d'une performance de A, il arrive que le cerveau de B réagisse pour la mimer parfois activement, mais parfois aussi simplement virtuellement, en une sorte d'anticipation cérébrale. Ces paraphases cérébrales virtuelles, maintenant isolées, jettent de vives lumières sur l'apprentissage, en tout cas par essais et erreurs ; le tigre a depuis longtemps intériorisé et compatibilisé les feedback et les feedforward de la course et du bond de sa mère bien avant sa première chasse. Cette intercérébralité, qu'on nomme parfois « travail en miroir » des cerveaux, est évidemment centuplée chez Homo transversalisant, suspensif, échangeur, possibilisant, endotropique, dont on comprend ainsi comment il participe (partem, capere) non seulement aux actions, mais encore aux stratégies, aux sentiments, et jusqu'aux endotropies d'autrui (alteri). Cette propriété cérébrale rend bien compte d'une des propriétés du rythme <30>, qui est sa convection ; le rythme de l'un entraîne et module celui de l'autre. Chez Homo, un nombre considérable d'effets intercérébraux (visuels, auditifs, tactiles) convoquent les huit propriétés du rythme <30>.

 

17. La présence, ou la présence-absence, ou l'autotranslucidité comme aspect de la conscience. Réalité et Réel. La distinction universelle initiale : fonctionnements (constants, descriptibles) / présence-absence (intermittente, indescriptible). Cause et occasion – Enfin, reste à signaler un aspect fuyant des cerveaux en général. Certains de leurs fonctionnements sont accompagnés par un élément qu'en 1943, dans l'Etre et le néant, Sartre a appelé présence ; nous nommerons ces fonctionnements des fonctionnements présentiels. Sans que la neurophysiologie soit avancée sur ce point, on peut suspecter que ce sont des fonctionnements neuronaux très différenciés et en même temps compacts spatialement ou temporellement, et ainsi capables de réflexion et parfois de réflexivité au niveau anatomo-physiologique. La présence est alors cet aspect de la conscience (perceptive, volitive, imaginante, souffrante, etc) qui n'est pas son pouvoir cognitif ou volitif ou affectif de coordination (le con-scire de l'étymologie), donc d'avoir des objets, des buts, des affects particuliers, affaire de fonctionnements neuronaux identifiables ; ni même sa capacité de former un self, réductible sans doute aussi à des fonctionnements neuronaux identifiables (Damasio) ; mais son aspect d'autotranslucidité, d'apparitionnalité, de phénoménalité, de présence, de présence-absence, aspect à la fois immédiat, non particulier, non coordonnable, et pour autant indescriptible ; c'est même à propos de la présence ainsi comprise que Sartre a recouru à l'idée de néantisation, brièvement néant (Van Lier, L'Encyclopédie française, vol. XIX, L'existentialisme de J.-P. Sartre, 1957). L'indescriptibilité de cet aspect explique les hésitations et infirmités du vocabulaire. Car étymologiquement le terme présence désigne seulement un être-devant physique (prae-esse) ; et il a fallu deux millénaires d'évolution (romano-chrétienne) pour aboutir au sens sartrien, avec pour relais majeur Shakespeare dont le « as presence did present them » en parlant de deux rois, ou encore le « present-absent » à propos de deux amants éloignés, thématisent certainement la présence physique (le prae-esse de l'étymologie), mais aussi les autotranslucidités des deux consciences en jeu. Quoi qu'il en soit, la présence-autotranslucidité est déjà active dans l'animalité préhumaine, à ce que nous supposons quand nous caressons notre chien, voire notre tortue. Mais dans le cerveau animal même supérieur cet aspect est sans doute non-thématisé, tandis que, chez Homo transversal et par là suspensif <8-16>, il est thématisé et même cultivé ou du moins pointé dans des pratiques savantes comme le nir-gana (sans-objet) en Inde, le dikr étourdissant en Islam, le tch'an en Chine, le satori au Japon ; il l'est même tout à fait populairement (depuis Homo erectus, voire Homo habilis ?) dans l'usage de substances enivrantes, ou familièrement dans l'orgasme, avec ses prodromes et rémanences para-orgastiques (beaucoup de danses-musiques <37,47>). Une anthropogénie ne saurait ignorer que le primate transversalisant et suspensif est un primate présentif, ou présentifiant, c'est-à-dire thématisant et cultivant ses autotranslucidités. Et elle aura même profit, comme le permet le français, à faire une distinction entre la Réalité, où dans le *woruld la présence est vaguante et non thématisée, et le Réel, où elle est thématiquement prise en compte. – La distinction fonctionnements (constants, descriptibles) / présence (intermittente, indescriptible) est la distinction ontologique et épistémologique fondamentale, ou initiale. Entre les deux termes, on peut établir une relation d'occasion (cadere, ob, tomber en travers, en face, en même temps), mais non de causalité, laquelle supposerait que la cause et l'effet soient tous deux descriptibles.

 

 

D. DES SENS INTÉGRATEURS

 

18. Une vue focalisante, latéralisante et globalisante – Au sein de la canopée, la vue des singes dut, pendant des centaines de milliers d'années, permettre des sauts vertigineux de branche en branche, le repérage de fruits colorés, la reconnaissance de congénères à visage glabre (pour quoi ils ont des voies et relais cérébraux considérables), et sélectionna des animaux non seulement polychromates et aux yeux à convergence stéréoscopique, mais encore aptes à combiner la vision focale de l'épouillage et la vision périphérique des rapports de dominance. C'était une préparation admirable à la vue hominienne, ayant à être transversalisante, continue/discontinue, stratégique, suspensive, avec une aptitude particulière à la mise en angles et en plans, ainsi qu'à la saisie de l'effet processionnel, où des objets mobiles ou immobiles sont perçus comme glissant régulièrement les uns derrière les autres dans la profondeur (l'effet cinématographique par excellence). Du reste, la capacité de transversaliser, latéraliser et globaliser un environnement, donc d'en faire un globe et surtout un demi-globe sur le sol horizontal au profit de stratégies durables, paysagistes, exigea une vue saisissant les longueurs d'ondes autour de 700 nanomètres, les plus énergiques, et donc les plus équilibrantes, pour un Soleil de 8000° en surface (Weinberg). La globalisation visuelle d'Homo fut parachevée quand le trou occipital médian de la station debout permit à un cou gracile de capter deux quarts de sphère, donc 180°, sans bouger le tronc, tandis que le tronc mobile permettait de capter deux demi-sphères, donc 360°, sans bouger les pieds.

 

19. Une ouïe proportionnante et en attente d'écho – L'ouïe primatale était également bien préparée à devenir une ouïe hominienne. Le crâne redressé en améliora la stéréophonie au service d'une écoute transversalisante, frontalisante et se plaisant à l'écho affectionné par les mammifères en général. Cette écoute harmonique se désintéressa des extrêmes trop dispersants, ou trop rostraux, comme ceux des communications sonores suraiguës des singes saïmiris, et sélectionna les fréquences plus totalisatrices, celles qui intéressent la technique, voire la musique, donc en dessous de 20.000 hertz, avec des pointes de sensibilité autour de 2000 hertz, où auront lieu un jour les productions du musement, du chant et du langage. Ainsi, les afférences et efférences de notre ouïe (c'est dans ses qualia sonores qu'on remarqua d'abord les feedbacks sensoriels entre afférences et efférences nerveuses) captèrent de mieux en mieux les finesses des sons vocaux permis par l'évolution de l'angle pharynx-larynx en raison de la station debout, ainsi que les bruits de plus en plus subtils rendus par les frappes que produisaient ou utilisaient les outils <6>, ancêtres des instruments de musique. Homo, trouvant profit à l'enveloppement mammalien qu'assurait le massage de son corps entier par le son, et à l'endotropie perceptive que lui proposait l'affinement de son oreille moyenne, ne put que renforcer son intérêt pour les différences sonores et même les écarts et les accords sonores comme tels. Transversalisante comme sa vue, son ouïe allait devenir globalisante et digitalisatrice à sa manière, c'est-à-dire tantôt résonante (musicale) <37>, tantôt articulatoire (langagière) <38>, selon des voies nerveuses qui se jouxtent mais ne se confondent pas.

 

20. Un tact caressant, un odorat planeur, un goût substantialiste. La hiérarchie des sensations. L'holosomie – Le tact, devenu lissé et lissant, avec des senseurs subtils de surface et de profondeur, kinesthésique et très proprioceptif, privilégia le continu (temporel et spatial), ce qui en fit longtemps, pour Homo se défiant des sautes de ses possibilisations et de ses endotropies, le garant de la réalité, contre les abus du rêve et de l'imaginaire, hautement discontinus. Mais sa continuité eut également des conséquences affectives. Déjà les mammifères terrestres et marins avaient inventé la caresse, cette insistance tactile qui, avec l'écho, favorise la cohésion du groupe ; et, pour la poursuite suffisante de l'accouplement, ils avaient rendu la caresse cérébralement cumulative jusqu'à l'orgasme du mâle. Chez Homo, transversalisant et muni de mains planes exploratrices en symétrie bilatérale, l'embrassement raffina la caresse et sélectionna un orgasme bisexuel. Quant à l'odorat et au goût, ces sens chimiques archaïques et bien dotés génétiquement, leurs facultés discriminatrices devinrent moins urgentes pour des primates que la vue rendait capables de reconnaître leurs aliments à distance selon la couleur et la forme. Lorsque l'olfaction et la gustation furent assez transversalisées, Homo profita de leur flou et de leur compénétrations pour faire de la première, en rapport direct avec le système limbique, l'occasion d'une mémoire à la fois diffuse et inébranlable (le parfum vague de la madeleine de Proust est peu altéré par des expériences ultérieures), et de la seconde une preuve de la densité obscure des substances (Lavelle), déjà suggérée par la mastication d'une denture devenant égale. Ainsi, odorat et goût devinrent des sens privilégiés de la présence physique et métaphysique (eucharistie), voire de la présence-absence (Valéry) <17>. – Panoplique, Homo devait un jour établir une hiérarchie des sens. Pour un animal saisissant tout, et même le Tout, à partir d'un horizon <7>, il y eut deux sens dits « supérieurs » : celui des vibrations atmosphériques, l'audition, et celui des vibrations électromagnétiques venant des confins de l'Univers, la vision. Les sens archaïques de la proximité chimique, le goût et l'odorat, et celui de la proximité physique, le tact, furent subalternes, à mesure que régnèrent la technique et la sémiotique. Ou déjà dès que le territoire des mammifères flairé par l'odorat, ou celui des oiseaux saisi par une vue spécialisée devinrent le domaine hominien <11>, dominé par la vue globalisante et l'ouïe proportionnante. Chez Homo, les sens partagent pourtant un caractère : alors que dans l'animalité antérieure, ils sont hautement spécialisés et ont des performances pointues, chez lui ils sont surtout mesurés, et par là mesurants. Médians, et par là médiatisants. Pour finir, Homo est holosomique, c'est-à-dire disposant de perceptions-motricités très globales centralement et très différenciées distalement, ce qui n'est sans doute pas étranger à son désir de présence-absence pure <17>, et l'on doit donc s'attendre à des particularités de son thalamus, cet ultime noeud sensori-moteur avant le cortex. Or, une partie médio-rétro-ventrale du thalamus chez nous est beaucoup plus grosse que chez les autres primates.

 

 

E. LA COMMUNAUTÉ

 

21. Famille et filiation. Un organisme rhétorique. Self-évidence. Le vêtement. Le visage – Les paléoanthropologues s'intéressent à la question de savoir comment Homo a instauré un système social fondé sur la famille, où se croisent quotidiennement les mâles et les femelles, à partir des hordes de l'Ancêtre commun d'Homo et du Chimpanzé (-5mA), si du moins cet ancêtre eut suffisamment les moeurs conservées par les Chimpanzés actuels, lesquels séparent les groupes mâles hiérarchisés, défendant les bordures du territoire, et les groupes de femelles hiérarchisées qui s'occupent des petits, mais aussi, quand leurs tumescences génitales signalent leurs chaleurs, débordent les bordures territoriales pour rechercher des accouplements à partenaires multiples, où la filiation n'est pas identifiable, avec pour bénéfice évolutif de protéger leur descendance contre les rivalités. Les réponses à cette question, amorcées par les thèses antérieures sur la panoplie et le protocole, vont se multipler avec les thèses suivantes sur la rencontre et les signes (en particulier les univers de discours), et on laissera au lecteur le soin de les percevoir et les coordonner. Voyons plutôt que l'animalité antérieure n'avait aucune raison d'étaler ses fonctions, elle avait même avantage à les dissimuler. Les organes digestifs, respiratoires, sexuels des oiseaux et des mammifères sont peu apparents ; les ostentations de certains mâles (bois du cerf, queue du paon) en vue de leur sélection sexuelle (Darwin) n'étaient pas la déclaration d'organes comme tels. Au contraire, le tronc dressé et transversalisé d'Homo se propose comme un édifice, panoplies et protocoles organiques déclarés selon les urgences physiologiques et anatomiques de bas en haut : reproduction, excrétion, digestion, respiration, pompe sanguine, le cadrage par quatre membres capables d'angles droits, sous une tête haute proposant ses activités ingestives, les unes physiques (bouche, nez), les autres sensorielles (yeux, oreilles). L'axe de l'animalité antérieure, caudal-rostral, a été remplacé par la frontalité transversalisante, distinguant, à partir du plan de la largeur, un avant et un arrière, où l'avant n'est plus seulement la pointe (rostrale) de l'agression et de l'ingestion mais la face du visage et le ventre de l'intimité ; où l'arrière est l'envers, le dos, l'inconnu. Sur la rhétorique naturelle d'un corps devenant progressivement glabre (témoin le gène de la mélanine, -1.200.000?), le vêtement (témoin le pou du vêtement, versus le pou du pubis et le pou des cheveux, -160.000?) sera une rhétorique rédupliquée, et pas seulement le recours d'un primate ayant perdu la protection et l'intimité de la fourrure. Corps et vêtement feront de l'organisme dressé une façade, face insistante, à laquelle correspondra un jour la façade, en tant qu'opposée à ‘intérieur' et ‘arrières', des tectures grandes (maisons) et petites (ustensiles) de l'environnement <45>. Ceci sera achevé quand une trentaine de muscles faciaux auront fait du visage le miroir des intentions, pour des primates dotés d'un équipement cérébral considérable de reconnaissance des visages <18>.

 

22. La rencontre. Les vivants et les morts. Le sacré. Le deuil comme intercérébralité continuée – Ainsi l'organisme transversalisant et évident d'Homo a introduit dans notre système solaire la rencontre, où « -contre » marque l'opposition frontale, « -en- » un mélange d'extériorité et d'intériorité, « re- » le caractère à la fois réduplicatif et intensif de toute confrontation. La r-en-contre est un événement d'univers considérable, où la transversalisation se double de l'intercérébralité <16>. La démarche d'un organisme transversalisé holosomique et à cerveau endotropique y croise celle d'un autre organisme tranversalisé à cerveau endotropique, sur le chemin, dans le travail, lors des ruts et des chaleurs, en un événement où saillent et se thématisent « le même » et « l'autre », avec ce que le plan frontal dissimule de possibilités et possibilisations sous chaque front. La rencontre entre vivants s'est continuée et déplacée devant le corps mort. Dans la transversalité du cadavre immobile, les évidences immanentes du mouvement prennent la fascination transcendante du suspens. Le sacré, à savoir le lieu et la durée séparés de la vie courante <69>, s'est sans doute initialement rehaussé et clôturé à partir de la rencontre de l'ancêtre mort étalé. En sa « présence », ici au sens physique descriptible de « mise devant » (esse, præ), l'absence a pu survolter la présence-absence au sens de l'autotranslucidité indescriptible <17>, et ouvrir le suspens cultivé de la foi sacrée <72>. Du reste, l'intercérébralité <16> hominienne est si intriquante qu'elle survit à l'anéantissement d'un de ses termes. Pendant un temps variable selon les cultures, l'ancêtre survit à sa vie, et la rencontre endotropisée avec lui déborde temporellement la rencontre exotropique. La continuation intercérébrale des morts deviendra une part considérable de la survie des vivants <77>.

23. La complémentarité sexuelle ostensible : le coït affronté holosomique et l'orgasme femelle. Les âges contrastés et marqués. Le voisin et la communauté – La rhétorique organique et la rencontre ont en particulier déclaré chez Homo la différence et la complémentarité des sexes, où la station debout détache des mamelles saillantes jusqu'en dehors des périodes de lactation (certains voudraient que ce soit comme stimulus sexuel à l'occasion du passage du coït dorsal au coït affronté), et surtout un triangle pubien qui focalise la complémentarité vulvaire/pénien par sa situation médiane. Le coït ventral, déjà réalisé chez les Bonobos, devint affronté au sens fort de transversalisé, et, pratiqué ou virtuel, il va fournir l'archétype de la complémentarité et de l'implication physiques et logiques, préparées par la caresse <20> et l'embrassement des mains planes en symétrie bilatérale <2>. En tout cas, l'orgasme mâle, assez ponctuel, se compléta d'un orgasme femelle, plus diffus, moyennant la mobilisation de voies et relais cérébraux quelque peu différents. C'est sans doute que, croisant deux organismes possibilisateurs, l'achèvement de l'accouplement exigeait une imbrication et une stimulation cumulative plus constante des deux partenaires. Mais, par bifurcation sémiotique, cette récompense comportementale a fini par figurer pour Homo la possibilisation illimitée, la fusion absolue, une implication réciproque transpatiale et transtemporelle, la présence-absence comme extase, la conciliation de la vie et de la mort (« petite mort »), et par la coaptation rythmique l'intercérébralité holosomique exemplaire. Semblablement, la nudité et l'évidence de la station debout accentuèrent les âges très contrastés d'un animal foetalisé (néoténique)  <9>. La première enfance, l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte, la vieillesse devinrent des âges marqués. La combination de la complémentarité coïtale et des âges marqués ne put que contribuer à transformer la horde primatale des congénères en la communauté des voisins. C'est celle-ci que nous allons voir maintenant devenir, avec la naissance des signes, la société des alliés, des socii.

 

F. LES SIGNES

 

24. Le signe est un thématiseur pur (vs techniquement opératoire) – Dès la naissance du *woruld, c'est-à-dire de l'environnement en tant qu'approprié par Homo <7>, les éléments panopliques et protocolaires se renvoient (se réfèrent) techniquement l'un à l'autre : le sabot du sanglier dans la boue renvoie au sanglier poursuivi, le marteau renvoie au clou sur lequel on frappe, frappera, a frappé ; le tournevis à la vis ; mais aussi le clou renvoie à la vis, le marteau au tournevis. Ces thématisations-là sont opératoires, ce ne sont que des présupposés de réalisations actuelles ou virtuelles ; dans l'urgence de l'opération, elles ne sont pas aperçues comme thématisations. Cependant, étant portées par un corps transversalisant, substitutif, suspensif, par des sens intégrateurs, et surtout par un cerveau très endotropique encore stimulé par la rencontre <22>, rien n'empêche que, par moments, elles apparaissent, serait-ce un instant, puis assez constamment, dans leur caractère thématiseur, indépendamment d'effectuations actuelles ou virtuelles. Elles sont alors des signes ; elles désignent et signifient. Un signe est un segment du *woruld technicisé qui thématise un autre segment de ce *woruld en s'épuisant dans (en se contentant d'être) cette thématisation ou ce renvoi, donc indépendamment des effectuations (actuelles ou virtuelles) qui s'ensuivent dans l'action technique. Ceci n'exclut pas que des signes, thématiseurs purs, commandent, provoquent, pointent des actions techniques ; mais provoquer, appeler, pointer n'est pas opérer au sens technique. L'intercérébralité <16>, et en particulier la capacité des cerveaux primataux à mimer virtuellement un mouvement observé, a joué un rôle majeur dans le glissement du technique au sémiotique.

 

25. Signaux, stimuli-signaux, signes. Les indices (pleins) et les index (vides) – Ainsi, à côté du monde minéral et végétal, qui ne connaît que des signaux, donc des effets signalant leurs causes ; à côté du monde animal, qui ne connaît que des stimuli-signaux, donc des signaux qui, pour le système nerveux où ils s'introduisent, se transforment en excitants (stimuli) de réactions motrices innées ou apprises, Homo possibilisateur introduit dans son Univers apprivoisé, dans son *woruld, les signes, segments dont il ne garde que l'aspect thématiseur, en un certain suspens de l'effectuation, renforçant la transversalisation. Il y a eu alors deux sortes de signes. (1) Certains renvoient ‘naturellement' à des actions et objets déterminés : le sabot dans la boue renvoie au sanglier, ou au chasseur, ou à la chasse, ou à l'idée d'empreinte ; le marteau renvoie au clou, ou au charpentier, ou à l'acte de clouer, ou à l'assassin qui en a assommé sa victime. Ce sont les indices, signes pleins, gros, engrossés des thèmes qu'ils visent. (2) Mais Homo suscite également des signes vides. Car le référentiel de la largeur <25> permet à son regard, à son nez, à son bras, à sa main plane, à ses doigts avec leurs angles calables et même orthogonaux <1>, de provoquer, en se pointant dans la direction d'un segment (action ou objet quelconques), une convection <16> qui détache ce segment-là et le thématise, sans en être plein ou gros pour autant. Le français nomme index ces signes vides, du nom de leur meilleur support, le doigt index tendu (que l'allemand explicite comme Zeigefinger), privilégié parce qu'il se détache sur un pouce opposable jusqu'à l'angle droit avec lequel il fait les saisies les plus subtiles. La claire distinction des indices (lat. indicium, pl. indicia), qui vont de l'objet au sujet, et des index (lat. index, pl. indices), qui vont du sujet à l'objet, aura été un coup de génie anthropogénique des Romains, puis des langues latines, que ne permet plus guère l'anglais, qui d'ordinaire recouvre les deux du nom unique d'index, même chez Peirce, dont pour autant la sémiotique tourne court. Il va de soi qu'anthropogéniquement les indices et les index se sont confortés les uns les autres ; les indices les plus pleins appellent des indexations affinées ; les index les plus intenses, les plus chargés de mouvance <28>, chargent les indices qu'ils visent. Des affects et des sentiments suivent ces deux renforcements. Disséminateurs dans le cas des indices. Concentrateurs, séparateurs, accusateurs, excommunicateurs, dans le cas des index. La circulation indice/index ne put que renforcer chez Homo, à côté de ses perceptions ouvertes et ouvrantes, des perceptions fixatrices fixées avec leurs violences <9>, dans ses passions et ses leaderships.

 

26. Signes analogiques et signes digitaux. Le socius et la société. De la sémiotique à la convention. Interprétation, superstition, paranoïa, accusation, toute-puissance. La magie. La torture et le supplice. L'astrologie – Les indices ont fonctionné principalement comme des signes analogiques ; la blessure mime la flèche qui l'a provoquée ; elle en est l'image inversée. Et les index ont surtout fonctionné comme des signes digitaux, puisque, en plus de convections thématisantes positives, ils peuvent prélever un thème grâce à des exclusions progressives des thèmes voisins dans une panoplie ou un protocole fermés : oui/non, flip/flop, 0/1 ; ainsi ont-ils instauré la négation et l'affirmation, en même temps que l'association (et...et), la disjonction (ou...ou), la causalité (si...alors), le coeur de la logique pratique et théorique <63-64> ; sans oublier la mathématique <55>. En bref, le *woruld des ‘choses' (causes) se transversalisa comme un champ <28> d'indices indexés ; et le *woruld des « congénères » fit de même : chacun s'y posta comme un « tel quel » par l'indicialité, et comme un « je » (mon), un « tu » (ton), un « il » (son) par les indexations permutantes de la collaboration ; au point que le voisin de la communauté technique devint le socius de la société sémiotique. Du reste, l'indicialité et l'indexation, très naturelles au départ, glissèrent à l'institution, voire la convention, c'est-à-dire allongèrent et détendirent la distanciation (entre désignant et désigné) qu'elles comportaient. Par quoi Homo indicialisant devint superstitieux (préoccupé, stare, super) et paranoïaque (interprétateur indéfini, noïeïn, para). Et Homo indexateur se fit accusateur, tranchant le couple bien/mal, ou potentat : à Taragone, le bras levé d'Auguste vers la mer suffit à son imperium sur la Méditerranée. L'animal technicien devint l'animal signé et signant, et du même coup l'animal magicien, si la magie consiste à confondre les propriétés de la technique et celles de la sémiotique, au point que certains signes semblent capables de réaliser leur signification ; directement : un signe de ‘pluie' ferait pleuvoir ; indirectement : verser de l'eau par terre induirait un signe ‘pluie', lequel ferait pleuvoir. Et Homo sémiotique fut aussi l'animal torturant et suppliciel, si la torture consiste à chercher le signe (le secret ou l'altérité) dans le corps ennemi ou autre, et le supplice à réinscrire le signe (le code social) dans le corps ami, quand celui-ci s'en est détourné. L'astrologie consiste à inscrire l'animal signé dans le champ des indices indexables et indexateurs les plus sublimes, ceux du ciel étoilé.

 

G. LES EFFETS DE CHAMP ET LE RYTHME

 

27. Les effets de champ. Leurs deux genres : perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques – Tout animal est sollicité simultanément par des attracteurs multiples, qui déterminent dans son cerveau ce qu'on pourrait appeler (avec la topologie différentielle et déjà la Gestalt) des bassins d'attraction (Thom) contigus ou non, dont alors un comportement particulier sort par moments comme une résultante. Le poulet picore par faim ou par stress les grains d'une certaine forme immobile ; le chat attrape ou agace des souris mobiles. Dans ces cas, les attracteurs restent cependant canalisés selon les couloirs des stimuli-signaux <25>. Par contre, dans le *woruld transversalisé d'Homo, les attracteurs sont variés et ouverts par la possibilisation, non seulement en nombres, mais en ordres, croisant le naturel et le technique, l'actuel et le virtuel, le technique et le sémiotique, l'analogique et le digital, le motivé, l'institutionnel, le conventionnel. Cela leur confère des instabilités, des tensions et des distances, mieux des distanciations de premier degré, de second, de troisième. Si bien qu'on peut décrire l'action des attracteurs comme des effets de champ, lesquels sont de deux sortes. Les effets de champ perceptivo-moteurs compatibilisent des attracteurs visuels, ou sonores, ou tactiles, ou olfactifs-gustatifs. Les effets de champ logico-sémiotiques compatibilisent des attracteurs catégoriels, indiciels et indexateurs.

 

28. Les effets de champ. Leurs quatre modes : fixes, cinétiques, dynamiques, excités – Encore, dans ces deux sortes, les effets de champ hominiens montrent au moins quatre modes. Commençons par les perceptivo-moteurs. (1) Il y en a qu'on pourrait dire fixes, comme ceux qui permettent de prélever un triangle, un losange, un cercle avec une certaine stabilité, laquelle est cependant plus disponible que celle du grain attrapé par le poulet ; pour la vue substitutive d'Homo un carré s'impose, mais peut donner lieu à deux triangles. (2) Les effets cinétiques permettent à un archer de viser une proie mobile, moyennant un calcul cérébral moins infaillible mais plus tactique et stratégique que celui du chat ‘jouant' avec sa souris. (3) Les effets dynamiques donnent à saisir dans des mouvements les forces dont ils procèdent, ils captent des mouvances ; sur ce point, le combat d'un spécimen hominien, très doué à cet égard, et d'un carnassier, moins doué, n'est pas symétrique. (4) Enfin, Homo connaît des effets de champ « excités » (Thom), ceux où les attracteurs sont si multiples ou si hétérogènes, où ils causent des décentrements si fuyants qu'ils ne permettent pas de résultante déterminable ; non coordonnables par un calcul de facto, voire par un calcul de jure, ces effets sont seulement compatibilisables par le rythme et ses huit recours <30>. Les effets de champ excités n'ont pas été sélectionnés chez les animaux, où ils seraient plus nuisibles qu'utiles. Mais Homo transversalisant les éprouve, les pâtit ; bien plus, il les cultive et en tout cas les thématise, en particulier lorsqu'il vise la présence-absence-autotranslucidité <17, 70-73>. Quant aux effets de champ logico-sémiotiques, même si les signes qui les déclenchent ne sont pas de même sorte que les data de la perception, on peut également en distinguer quatre, et de mêmes qualifications : statiques, cinétiques, dynamiques, excités. Là aussi, ces derniers, souvent incoordonnables, sont compatibilisables par le rythme, avec ses accrocs intégrés.

 

29. Les effets de champ et les fantasmes. Fantasmes de fascination et d'ouverture. Les signes absolus – Nous appellerons fantasmes les thèmes quelconques, physiques ou techno-sémiotiques (« mentaux »), dès lors qu'ils sont entourés d'effets de champ. Il y a alors autant de types de fantasmes que d'effets de champ : fantasmes fixateurs, cinétiques, dynamiques, excités. Et autant de fantasmes que de thèmes : fantasmes d'actions, de choses, d'outils, de congénères, de signes, d'indices, d'index, de *woruld, et même des fantasmes de la présence-absence-autotranslucidité <17>. Il importe grandement à une anthropogénie de remarquer que tout fantasme peut avoir deux régimes : compulsionnel et dilatateur. (1) Dans le régime compulsionnel, les effets de champ déterminent, à partir de leurs attracteurs, une sorte de vortex ; c'est le cas des fantasmes de fascination, dont les plus familiers sont ceux qui conduisent à des vols, viols, assassinats fulgurants, ou à des tortures et supplices insatiables <26> ; ils canalisent aussi les passions et les coups de force ; ils font que la perception fixatrice-fixée <9,25> joue un rôle fondamental dans l'existence des individus (maladies mentales) <67> et des peuples (leaders charismatiques) <25,72>. (2) Dans le régime dilatateur (par résonances auréolantes), les effets de champ rendent au contraire leur thème disponible, poreux, in(dé)fini, complémentaire ; ce sont les fantasmes d'ouverture. Les quatre sous-espèces d'effets de champ se prêtent aux deux régimes ; mais, dans l'immense majorité des cas, ce sont les effets de champ fixes, cinétiques, dynamiques qui portent les fantasmes de fascination, et les effets de champ excités qui portent les fantasmes d'ouverture. On notera que la puissance fantasmatique des effets de champ excités fait les signes absolus (solvere, ab), ces signes à la fois richement analogiques et facilement digitalisables, tels le swastika indien, la croix chrétienne, le tàijì et le chi chinois, le kriss malais, le double triangle israélien du bouclier (magem) de David, le croissant musulman, le mandala tibétain, etc.

 

30. Les attracteurs incoordonnables et leur compatibilisation par le rythme. Les huit recours du rythme – Incoordonnables de facto, sinon de jure, les effets de champ excités n'ont qu'une seule source d'entretien et de résolution : le rythme, cette compatibilisation des incoordonnables par centrations et décentrements successifs et réciproques. Ce pour quoi le rythme a au moins huit recours, qui possibilisent les propriétés orthogonalisantes, transversalisantes, latéralisantes, suspensives, holosomiques du corps hominien. Les voici en un désordre voulu, tant ils s'entre-conditionnent : 1) l'alternance périodique et métronomique, 2) l'interstabilité (vs instabilité vs métastabilité), 3) l'accentuation, 4) le tempo, 5) l'autoengendrement et le suspens, 6) la convection, 7) l'aller-retour du strophisme, 8) la distribution par noyaux (Bach), enveloppes (Mozart), résonances (Beethoven, Schumann), interfaces (Wagner). Le rythme joue de régularités, mais les décale toujours ; on a parlé de sa régularité irrégulière. Le nourrisson gesticulant dans son berceau, puis tentant de compatibiliser bien avant que de coordonner ses quatre membres, propose la genèse du geste, puis de la danse, enfin de la musique et du langage. L'animal n'a que faire du rythme parce que la spécialisation de ses stimuli-signaux <25> n'a que faire d'effets de champ excités. Les effets de champ et les recours du rythme achèvent l'holosomie d'Homo <20>.

 

31. Le(s) plaisir(s), le bonheur et la joie, la jouissance – Homo rythmique ne se contente pas de parer à ses hétérogénéités et à ses décentrements. Contrevenant au principe homéostatique (Freud, Ashby), il les stimule, les excite, les entretient ; et pas seulement pour mieux les résoudre. Car, en déstabilisant ses habitudes, en jouant avec d'autres points de vue, il redéploie ses possibilisations, interrompt ses entropies par des néguentropies, ses homéostasies par des allostasies, multiplie ses pulsions à l'exploration (déjà importantes chez les primates cousins), déplace ses référentiels, même celui de la largeur ; le génie ne tient-il pas en la création de référentiels nouveaux <13>? Le rythme, en même temps qu'un compatibilisateur d'écarts, en est donc un producteur mesuré. Et, comme toute conduite prolongée, il doit être soutenu par des affects <15>, ceux du plaisir, lequel prend souvent en français la forme plurielle plaisirs, suggérant sa diversification indéfinie. Conjoignant la répétition et la surprise, le rythme s'étend à presque toutes les activités et passivités d'Homo, au repas, au repos, au travail, au nursing, il s'exalte dans l'accouplement holosomique. Quand il s'ouvre de l'émotion au sentiment, on le dit bonheur et joie, où le corps se dissout presque dans le signe. A l'inverse, la jouissance se referme du sentiment à l'émotion, compulsionnellement répétitive, bloquant le signe entre objet et corps.

 

31. Le rythme et la thématisation de la présence-absence-autotranslucidité – Certains fonctionnements peuvent être assez traversés d'effets de champ excités pour s'annuler presque en tant que fonctionnements. Soit que le rythme les neutralise, les égalise en suspens. Soit qu'il les travaille d'écarts et de décentrations internes jusqu'à l'explosion ou l'implosion. Ce sont des occasions où la présence-absence-autotranslucidité <17>, d'ordinaire simple accompagnement inaperçu du travail ou du divertissement, se thématise tantôt de façon quasi involontaire en une sorte de rapt (grâce gratuite), tantôt au contraire à travers des conduites tendues ou rusées (yoga). Nous l'avons déjà dit <17>, une anthropogénie sera alors attentive aux fonctionnements présentifs exceptionnels, ceux du mystique occidental ou oriental, de l'artiste, du héros, de l'amoureux passionné, mais elle le sera plus encore aux fonctionnements présentifs quotidiens, ceux de la drogue, du farniente, des enivrements, de l'orgasme, avec ses modalités pré-, post-, para-orgastiques. Enfin, elle remarquera ces deux transcendances du rythme : l'extase quand la présence-absence s'y manifeste comme le plein, l'horreur quand elle s'y manifeste comme le vide.

 

33. Des choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon – Jusqu'ici l'anthropogénie, ou constitution continue d'Homo comme état-moment d'Univers, s'est articulée selon deux aspects. Des variations géographiques et biologiques ont produit depuis six millions d'années, dans des populations de primates (africains), des caractères qui, en se coordonnant, ont permis qu'émergent et s'installent, à travers mille bifurcations, des organismes transversalisants, angularisants, latéralisants, holosomiques, à cerveau endotropique, en corrélation avec le redressement et la bipèdie. Sous l'action de ces organismes, certaines portions de la croûte terrestre, celles qui ont favorisé et sélectionné ce cas biologique, ont été appropriées techniquement et sémiotiquement en un *woruld <6>. Pouvons-nous déjà typer ce *woruld en quelques termes-clés? Chose, qui vient du latin ‘causa', signale, comme du reste ‘thing' anglais et ‘Ding' allemand, que les éléments échangeables des panoplies et protocoles hominiens fonctionnent à la manière d'indices indexables, donc de thèmes de litige et de jugement (commercial, juridique). Performances, accolé à ‘choses', suggère que les comportements deviennent alors des conduites, où le circuit perception-motricité-perception de l'animalité est possibilisé, thématisé, et les affects élargis en sentiments. Situation, qui n'est pas uniquement le situs déterminable par des coordonnées d'espace-temps (Leibniz), indique que toute action hominienne s'ouvre de choix mais aussi de flottements entretenus. Circonstance comprend la multiplicité et l'hétérogénéité des attracteurs qui font que toute situation est travaillée d'effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques, souvent excités, parfois au point d'être présentifiants <17,30>. Horizon <7> précise que tout *woruld est à la fois totalisable et ouvert, et n'exclut pas qu'en plus de ses réalités descriptibles, il comporte des présences-absences indescriptibles, par quoi il est thème de désir (de, sidera), avec ou sans manque, et pas seulement de besoin, d'ordinaire avec manque. On verra bien que, dans la définition que ramasse notre titre, les prépositions majusculées EN, DANS, SUR sont aussi importantes que les substantifs, vu qu'il s'agit de topologie, de cybernétique, de logico-sémiotique, de présentivité <42>, et du reste qu'il n'y a pas d'objets sans actions.

 

H. TECTURES, IMAGES, DANSES-MUSIQUES, LANGAGES MASSIFS

 

34. Le socle anthropogénique proto-tectural, proto-imagier, proto-musical, proto-langagier. Massif vs détaillé – Une anthropogénie prend les choses le plus génétiquement possible. Si bien que, dans tout ce qui précède, Homo, déjà technicien indiciel et indexateur, n'a pas encore eu besoin de tectures (architectures), d'images, de musiques, de langages. Nos marionnettistes savent que quelques indices et surtout pas mal d'index suffisent à dire bien des choses narratives et descriptives, mais aussi philosophiques, ontologiques, métaphysiques. En d'autres mots, Homo pré-tectural, pré-imagier, pré-musicien, pré-langagier, qu'illustrent ontogénétiquement nos nourrissons, a été phylogéniquement viable en tant qu'Homo habilis, il y a deux millions d'années. Cependant, il nous reste à voir qu'il n'a fallu qu'un million ou quelques centaines de milliers d'années de maturation technique, sémiotique, biologique pour que, sur le socle des indices-indexés <25-26>, soient apparues des proto-tectures, proto-images, proto-musiques, proto-langages, massifs et non encore détaillés, qu'on peut sans doute attribuer à Homo ergaster-erectus depuis un bon million d'années.

 

35. Les établissements au sol. Les trois logiques des tectures. Le lieu et le sacré – L'abri bâti, et pas seulement aménagé, devint indispensable pour un primate qui avait à s'assurer un sommeil avec de multiples et longues phases REM-paradoxales <13>, mais aussi à conserver sa nourriture, en particulier comme un carnassier charognard incapable de tuer lui-même des proies trop puissantes ou rapides, et les attendant de prédateurs plus doués. D'autre part, comme le montre le site Est-Africain de Melka Kunturé, le lieu du repos et le lieu du travail cessèrent de coïncider chez un primate explorateur. Ces circonstances et quelques autres firent que des groupes hominiens commencèrent à inscrire sur le sol une étendue distribuée, qui n'était plus la simple collection de couloirs et de cibles du territoire animal mais un domaine de dominus <11> ; et les productions panopliques et protocolaires qui constituèrent cette pré-écriture ont été heureusement qualifiées d' a établissements au sol. Ce furent les premières tectures destinées à se préciser plus tard en immeubles (parois, toits) et meubles (sièges, couches). Même rudimentaires, elles furent un stimulus anthropogénique puissant en raison de leurs trois logiques, convergentes et divergentes : (a) logique de la construction, (b) logique des fonctions, surtout du théâtre quotidien intercérébral <16,40>, (c) logique de l'enveloppement, ce dernier étant essentiel chez des mammifères ayant passé plusieurs mois lunaires dans une matrice dont ils gardent un souvenir ineffaçable. Les établissements au sol n'ont pu que conforter l'idée d'un ailleurs, de lieux autres, étrangers, étranges, sacrés <72>, ceux des Ancêtres vaguant sur la terre-mère, ou encore devenant célestes ou souterrains <22>, surtout en rêve.

 

36. Le biface, la frontalité et l'image. Le monument et l'idole – Homo, en raison de sa frontalité possibilisatrice qui le rend à la fois entreprenant et labile, maître-seigneur de domaines plus vastes et plus flottants que les territoires animaux <11>, dut chercher des vis-à-vis holosomiques, des contours proches en miroir, le confortant et le configurant en même temps que le provoquant. Il a eu besoin de l'intercérébralité <16> arrêtée d'images, d'échos-similitudes en face de soi (im-, sem-, similis). Les choppers d'Homo habilis, résultats de fractures irrégulières, n'apportaient guère de satisfaction à cet égard. Par contre, les bifaces d'Homo ergaster-erectus n'étaient pas sans rapport avec la symétrie bilatérale d'un corps transversalisant. De plus, ils détachaient un contour avec d'autant plus de force qu'ils étaient massifs, non détaillés en dedans. C'était assez pour les faire hésiter entre une fonction d'outil <6> et une fonction de signe <24> de plus en plus conventionnel <24>, et donc pour initier la vie d'art <70>. On peut donc prendre les bifaces pour archétype de l'image artistique, dont on remarquera qu'ils activaient, pour Homo artisan debout ou assis, plusieurs correspondances : entre corps du fabricant et gestes de fabrication ; entre gestes de fabrication et gestes d'utilisation ; entre corps de soi et corps du socius ; entre gestes et choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon <33>. L'image massive proposée par le biface fut un vis-à-vis d'autant plus créatif que son immobilité transversale introduisait le suspens <5>, en résonance avec le pays séparé ou autre, sacré, de l'ancêtre mort que présageaient les établissements au sol <35>. Fixe, fixée, fixante, toute image vire au monument (monere, rappeler et avertir), à l'idole, démoniaque ou divine, propice aux perceptions intenses, tant ouvertes que fixatrices fixées <9,25>.

 

37. La danse-musique massive. Proportion auditive. Un intensificateur éminent de la présence-absence-autotranslucidité – Pour Homo transversalisant et gestuel, la naissance de la danse-musique dut répondre au même désir de délimitation, de reprise de soi, que l'image. Le son est fluctuant, il s'échappe toujours, en raison d'harmoniques qui entretiennent un rapport mathématiquement  irrationnel avec leur fondamental, mais, saisi par l'ouïe proportionnante d'Homo <19>, il peut aussi d'instant en instant être ressaisi, restabilisé, recentré, en même temps qu'il s'articule, se construit, dans ses durées et ses intensités ; rien de plus exact et ouvert, de plus liant (analogique) et oppositif (digitalisant) que le son. Homo marcheur-danseur rythmique a dû trouver tôt, dans les ondes sonores calibrées de ses outils <6> et dans celles vocales également calibrées que commençaient d'émettre sa soufflerie pulmonaire et l'angle nouveau de son larynx-pharynx suite à la station debout, l'occasion de pratiquer un mélange, serré dans l'instant, d'autarcie et d'abandon ; expérience éminente d'endotropie par les retours de l'écho, multiplié dans les grottes, les rives, les montagnes, ou tout simplement parmi les échos internes du groupe choral <19>. Et ainsi d'orchestrer les dix modes d'existence qu'il partage avec l'animalité cousine, mais chez lui thématisés ; le mot arabe maqam couvre à la fois les modes musicaux et les modes d'existence <15>. Et, comme nulle part ne se produisent aussi économiquement des effets de champs perceptivo-moteurs excités et les huit recours holosomiques du rythme <30>, la danse-musique massive fut vouée aux réalisations éminentes de la présentivité, c'est-à-dire de la présence-absence thématisée <17>.

 

38. Le langage massif. Un premier thématiseur vocal du *woruld et du geste – Enfin, tandis que la musique est la pratique du son vocal ou instrumental comme fluctuation ressaisie, le langage s'en tint au son vocal en tant qu'articulable, par la combinaison de l'angle larynx-pharynx et de la soufflerie pulmonaire modulable de la station debout, d'une denture omnivore égale et semi-circulaire, d'une langue capable de contacts très différenciés avec le palais et le reste de la cavité buccale, d'une mobilité du voile du palais permettant de contraster les émissions buccales et nasales. Bref, là où la danse-musique est surtout intense, le langage, affaire caractéristique de l'hémisphère gauche <10>, est surtout distributeur, c'est-à-dire que, dans la voix, il retient d'abord ses oppositions digitalisables. Et ses panoplies et protocoles de segments vocaux ont une connivence native avec le *woruld, lui aussi composé de panoplies et protocoles de segments. Pour thématiser des choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon <33>, le langage massif (antérieur au ton), que nous considérons à ce stade, put donc se contenter de corréler suffisamment certains de ses segments avec certains des segments déjà articulés du *woruld. Rien de plus anthropogéniquement spontané que le langage massif. Il n'eut même pas à cerner, comme fait l'image. Ni davantage à rassembler en ouvrant, comme fait la musique. Il put se contenter d'inter-venir en thématisant quelques distributions d'un déjà-distribué, le *woruld technicisé et sémiotisé d'indices et d'index, précédemment gestualisé.

 

39. Les signes langagiers massifs pleins et vides. La convention et l'institution. La spécification langagière – Etant composé de signes, ou thématiseurs purs, on ne s'étonnera pas que le langage massif ait exploité la distinction des indices et des index <25> pour s'articuler en signes pleins (indiciels, analogiques) et signes vides (indexateurs, digitalisants). (A) Les vocables massifs pleins, indicialisants, ancêtres de nos verbes d'action-passion, de nos substantifs et adjectifs, spécifièrent leurs thèmes par quelques mimes vocaux minimaux d'une qualité ou quantité perçues, ou d'un contraste de qualités-quantités, appuyant des gestes effecteurs ou mimétiques déjà fort explicites, et correspondant (respondere, cum) par un ou deux aspects à la structure, ou à la texture, ou à la topologie, ou à la temporalité visuelles, tactiles, olfactives, gustatives, sonores des choses-performance <33>. Ce genre de correspondance se décala et se détendit, donnant lieu à des institutions et conventions de plus en plus distanciantes entre désignant et désigné, comme il advient à tout signe analogique, surtout s'il va se digitaliser <26>. (B) Les vocables massifs vides, indexateurs, thématisèrent leur thème en le pointant vocalement, directement par convection vocale, ou indirectement par exclusion vocale de ce qui n'est pas lui dans une panoplie ou un protocole suffisamment fermés, oui/non, 0/1 <9>. A quoi suffirent, entourées de l'éloquence préalable ou consécutive des gestes, quelques oppositions sonores et articulatoires, préludant aux couples vocaliques « i/a » de nos démonstratifs ceci/cela, this/that, ou consonantiques « m/t/s » de nos possessifs mon/ton/son, mein/dein/sein. A ces deux sortes de vocables, pleins et vides, convinrent sans doute longtemps les grognements et cris devenus délimités et modulés d'Homo ergaster-erectus, voire inchoativement d'Homo habilis, auxquels on demandait seulement d'être assez soutenus et oppositifs pour faire articulation segmentisante. Le langage massif ne put que conforter la classification gestuelle des minéraux, des végétaux et des animaux en espèces et classes. Et c'est même cette prédétermination spécifique gestuelle qui inviterait à privilégier le verbe spécifier (species, facere) pour dire le type de thématisation qu'opère le langage en général.

 

I. LES ŒUVRES ET LE X-MÊME

 

40. Les œuvres. Œuvres quotidiennes et œuvres extrêmes. La scène du théâtre quotidien et de ses rôles – Hannah Arendt a anthropogéniquement mis en valeur une triade grecque : (a) le ponos-labor, dont les résultats sont produits et reproduits journellement ou régulièrement (ainsi la préparation nourricière, le ménage, l'accouplement) ; (b) l'ergon-opus-œuvre, dont les résultats dépassent la consommation quotidienne, débordent même les saisons et le temps d'une vie, et manifestent une indépendance du produit à l'égard de l'organisme périssable qui en est l'auteur et l'utilisateur (ainsi un lit ou un récipient) ; la traduction de ce concept est difficile en germanique, où work-Werk a même racine que (F)ergon, mais a pris un sens plus large, se confondant avec le ponos-labor, par exemple chez Marx ; (c) la praxis, substantif verbal de pratteïn, dont les résultats sont imprévisibles, même pour le sujet de l'action (ainsi une bataille ou un acte d'éducation). Cette triade situe bien le rôle anthropogénique de l'œuvre, et de son inauguration par les tectures, images, danses-musiques, langages massifs <34-39>. La forme primitive en fut l'outil <6>, tels les bifaces ou les gourdes des travailleurs mobiles du site de Melka Kunturé ; et la forme éminente la tombe. D'autre part, on y distinguera des pratiques quotidiennes et extrêmes. (1) Les œuvres quotidiennes demeurent dans l'ordre des fonctionnements ordinaires, avec une présence-absence non thématisée <17>. (2) Les œuvres extrêmes sont celles qui, grâce à des effets de champ excités <28>, obtiennent que leurs fonctionnements thématisent la présence-absence à travers leur tension ou leur suspens ; disons-les présentives, voire présentives-absentives <17,22>. L'archétype de l'œuvre extrême fut le monument funéraire, avec la danse-musique autour de lui, qui thématise ultimement la communion de la communauté-société dans l'intercérébralité et la présence-absence. En tout cas, extrêmes ou quotidiennes, les œuvres sont pour un groupe hominien le support de ses rôles sociaux. Elles instituent la ‘scène', à la fois passive et active, assistante et suggestive, de son théâtre quotidien <35>.

 

41. L'œuvre et le self hominien. Le X-même – Ce qu'on appelle un spécimen vivant ce n'est nullement un individu, un non-divisé, c'est un volume de contacts entre un milieu intérieur (Claude Bernard) et un milieu extérieur selon un lot suffisamment compatibilisé d'interfaces (Gilbert Simondon). Parmi celles-ci, beaucoup ont pour fonction d'assurer la nutrition et la reproduction de l'organisme dans son environnement ; mais quelques-unes assurent sa distinction à l'égard des autres, étrangers ou familiers. C'est son self. Le self hominien est plus thématisé que celui de ses cousins animaux ; il l'est même assez pour qu'on croie en identifier les soubassements, parce que certains relais cérébraux deviennent inactifs quand il s'évanouit, par exemple dans des expériences « mystiques ». Mais le self hominien est aussi beaucoup plus vulnérable. Dans le sommeil, ses traumatismes sont réparés par la mémoration (digestion neuronique) d'importantes phases REM-paradoxales <12>. Et, à l'état de veille, il est aidé par les œuvres qui le soutiennent de leur continuité spatiale, de leur résistance temporelle, de leur autarcie relative, de leur couches d'élaboration concordantes. Le résultat de tous ces croisements d'unités, de dispersions, de réunifications est qu'un spécimen hominien peut être dit un X-même, où ‘même' indique la continuité mémorante domaniale du self transversalisant <11> ; et ‘x' signale que pareille ‘mêméité' n'est pourtant qu'une compatibilisation de séries hétérogènes grâce au rythme. ‘X' majusculé suggère que les ‘x-mêmes' sont partout désignés par des noms propres, signes pleins et vides à la fois, qui les situent comme des noeuds fuyants d'indicialités et d'indexations conjecturales <25>.

 

42. Les destins-partis d'existence comme topologie (pour l'espace), cybernétique (pour le temps), logico-sémiotique (pour les signes), présentivité (pour le rapport immanence / transcendance). Les sujets d'œuvre comme construction d'un destin-parti d'existence – Le X-même a beau être singulier, on peut cependant lui reconnaître des dimensions, dont nous retiendrons quatre, qui lui font un destin-parti d'existence, où destin marque les généralités (acquises ou héritées) et parti les singularités résultantes. (1) Sa topologie est le rapport que ‘chacun' établit à l'étendue, avant même la mesure et la figure, donc comme dosage original de proche/lointain, continu/discontinu, ouvert/fermé, englobant/englobé, etc (ainsi les orifices externes-internes du corps, bouche, anus, sexe, ont un rôle nodal dans la plupart des psychologies d'Homo). (2) Sa cybernétique couvre les rapports fondamentaux de ‘chacun' à la durée, avant même l'étalon de l'heure, et concerne ses dosages de feedback et feedforward, d'action et rétroaction, de rétroaction positive et négative, de linéarité et détours, et surtout d'activité et passivité. (3) Sa logico-sémiotique couvre le rapport de ‘chacun' aux signes, et en particulier sa prédilection pour les indices ou les index ; pour l'association, la disjonction, l'implication ; pour la disjonction inclusive ou exclusive ; pour les effets de champ logiques statiques, cinétiques, dynamiques, excités. (4) Sa présentivité concerne le privilège que ‘chacun' accorde, dans le couple fonctionnements/présence <17>, tantôt aux fonctionnements, parfois jusqu'à ignorer la présence-absence (behaviorisme), tantôt au contraire à la présence-absence, parfois jusqu'à considérer les fonctionnements comme des apparences (maya, doxa) <58>. – Le destin-parti d'existence ainsi compris qualifie les groupes hominiens autant que les X-mêmes. Et il se retrouve dans les œuvres <40> en tant que celles-ci, indépendamment de leurs messages narratifs ou descriptifs, activent et passivent elles-aussi des topologies, des cybernétiques, des logico-sémiotiques, des présentivités, que nous appellerons leur sujet d'œuvre. L'indépendance de l'œuvre à l'égard de son producteur <40> fait que les destins-partis de l'œuvre et ceux du X-même qui l'a produite sont loin de se recouvrir exactement.

L'oeuvre fait (partiellement) son producteur plus qu'elle ne l'exprime. Par là encore, le X-même est plus X que même.

 

 

II - LES ACCOMPLISSEMENTS

 

J. LES MONDES

 

43. Une suite obligée : continu proche, continu distant, discontinu – L'apparition d'Homo parmi les Primates est le résultat de suites très hétérogènes : mouvements des plaques tectoniques terrestres, aventures internes du Soleil, courants océaniques, éruptions de volcans, épidémies, mutations géniques, etc. Mais une fois que les spécimens hominiens se stabilisèrent comme un genre (Homo) couvrant ses espèces (Habilis, Ergaster-Erectus, Sapiens, Sapiens sapiens (depuis au moins 160.000 ans, à voir des crânes éthiopiens récemment reconstitués), certaines suites ont pu être obligées. C'est ce que suggère, dans les destins-partis d'existence <42>, le rôle primordial qu'y joue la topologie, laquelle active quatre concepts fondamentaux : le proche, le lointain, le continu, le discontinu. Or, on voit mal comment un primate transversalisant aurait pu privilégier le discontinu avant le continu, et le lointain avant le proche. Pour suivre les accomplissements d'Homo, on est ainsi invité à interroger la succession conceptuelle : (1) continu proche, (2) continu distant, (3) discontinu. N'y a-t-il pas là trois « mondes», trois *woruld <7>, du moins depuis qu'Homo est devenu sapiens sapiens, c'est-à-dire depuis qu'il est passé des tectures, images, danses-musiques, langages massifs <34-39>, que nous avons comptés dans ses bases, aux tectures, images, danses-musiques, langages détaillés, que nous allons considérer maintenant depuis le paléolithique supérieur (-50mA à -12mA)?

 

44. Les trois MONDES – Et c'est en effet ce que donnent à penser l'archéologie et l'histoire. Le MONDE 1, celui du continu proche, est exemplifié par les civilisations antérieures à l'écriture, et dont on devine encore aujourd'hui les destins-partis d'existence <42> à travers les traditions de la Polynésie, de l'Afrique subsaharienne, des Esquimaux ; et aussi, après l'introduction de l'écriture, à travers les empires primaires de Sumer, d'Egypte, d'Inde, de Chine, d'Amérinde. Nous distinguerons donc un MONDE 1A, ascriptural, et un MONDE 1B, scriptural. Puis, autour de -800, le MONDE 2 grec, celui du continu distant, a inauguré sa surprenante pratique de prélever les formes sur les fonds, et de les traiter comme des touts intégrés de parties intégrantes, soit dans la « juste distance » de la scène (skènè) du théâtre, soit dans celle du cadre de la théorie. Cette perception totalisatrice a dominé la civilisation occidentale jusqu'en 1850-1950, avec une hésitation durant les invasions barbares, entre +400 et +1000. Enfin, le MONDE 3, celui du discontinu, est en train de recouvrir la planète depuis les mêmes années 1850-1950, porté par des techniques et des médias planétaires enfantés par les sciences archimédiennes <59-61>. Nous allons examiner d'abord si cette ponctuation anthropogénique en trois moments se vérifie dans les tectures, les images, les danses-musiques détaillées. Puis, dans les langages détaillés, lesquels nous mèneront aux écritures, aux philosophies, aux sciences. D'où le titre de cette partie : les accomplissements d'Homo.

 

K. TECTURES, IMAGES ET DANSES-MUSIQUES DÉTAILLÉES

 

45. Les tectures détaillées : topoï, cadrage, sous-cadrage, perspective, réticulation, windows – Dans le MONDE 1A, au temps du Paléolithique supérieur, depuis -50.000 ans, succédant aux aménagements au sol d'Homo ergaster-erectus <35>, ceux d'Homo sapiens-sapiens commencèrent à proposer des organisations topologiques, inspirées des suggestions coaptatives des anfractuosités des roches (calcaires). A la Grotte Chauvet et à Lascaux, on voit ces organisations exploiter les topologies opposables de la salle, de la paroi, du couloir, du vis-à-vis, du cul-de-sac, au profit d'une systématique existentielle des topoï du proche et du lointain, de l'entourant et de l'entouré, de l'ouvert et du fermé, dont les significations détaillées nous échappent, mais qui semblent avoir porté des panoplies et des protocoles de la Génération, croisant la chasse, l'alimentation, l'accouplement, la parturition, la mort, le tout sous-tendu par la présence-absence <17>, en des rituels qui évoquent assez ce que montrait hier encore le chamanisme des Inuits et des Sibériens. Avec le Néolithique, ces topologies thématisées acquirent une première régularité géométrique dans les monuments circulaires de Göblike Tepe (Turquie, -11.000), très avant Stonehenge. Bien plus, dans le Croissant Fertile, Homo se mit à domestiquer céréales et bêtes, formant des villages denses, où les murs de l'habitat jusque-là courbes ou circulaires durent se croiser de la façon la plus économique, donc à angle droit. Ainsi le tecte néolithique inaugura ce qui reste pour le primate orthogonal et transversalisant la plus révolutionnaire de ses innovations : le cadre, spécialement rectangulaire. Il suffit alors de quelques siècles pour que le cadrage des tectures néolithiques vire au sous-cadrage des Empires primaires du MONDE 1B. C'est ce sous-cadrage qui distribua les quartiers quadrangulaires des « villes » et les arpentages des campagnes à Sumer, en Egypte, en Inde, en Chine, en Précolombie, en même temps qu'il éveillait les écritures, sous-cadreuses par excellence. Les tectes devinrent des archi-tectes (arkHeïn, tekteïn) gouvernant d'immenses projets ; les corporations de maçons inventèrent la discipline et un début d'horaire. Vers -800, la subarticulation générale fit que, dans les conditions exigeantes de navigation de la Méditerranée orientale et chez un peuple pratiquant une langue indo-européenne (donc très syntaxique) et une écriture phénicienne complétée, le continu proche du MONDE 1A et 1B, pulsatoire, se transforma dans le continu distant du MONDE 2, abstractif, c'est-à-dire dans le détachement des formes sur les fonds et la production de touts formés de parties intégrantes, donnant lieu aux temples de Sicile et d'Athènes, et du coup exaltant la perspective, ce cadrage totalisateur en profondeur, qui a dominé l'Occident jusqu'à hier. Enfin, depuis 1930, les tectures se sont multicadrées dans les discontinuités du MONDE 3, qui remplaçent les étendues-durées traditionnelles par un espace-temps fenêtrant-fenêtré et réticulaire, invitant à une redéfinition des trois logiques de toute tecture, celles de la construction, de la fonction, de l'enveloppement <35>. Or si la discontinuité est déjà problématique pour les tectures petites (les ustensiles), à cause des continuités exigées par l'anatomie et la physiologie d'Homo, elle l'est plus encore pour les tectures grandes (les habitats), à cause de l'inertie des matériaux, des besoins de contact social physique, et peut-être surtout de l'espace entourant, embrassant, requis par un mammifère qui a passé dix mois lunaires dans une matrice. Aussi les réalisations de tectures et architectures du MONDE 3, en dépit de théories révolutionnaires comme celles de la Harvard School of Design, restent pour l'instant relativement archaïques, même chez Calatrava (construction) ou Gehry (fonction et enveloppement). Pourront-elles un jour s'inspirer des séquenciations dynamiques (« aminées » <61>) que la biologie montre dans les formations vivantes, lesquelles aux paradigmes traditionnels des structures et des textures ajoutent celui des ultrastructures de l'histologie <46,47>? Quelles constructions prévoir pour des spécimens fenêtrants-fenêtrés et idiosyncrasiques <67>, qui souvent vivent seuls dans des « villes de l'autre », que tente de décrire une « psychosociologie des singularités » ?

 

46. Les images détaillées, tracées (peinture, sculpture, gravure) et granulaires (photographie, cinéma, télévision) – Nous avons vu Homo erectus-ergaster invité à concevoir des images massives par les contours symétriques de ses bifaces <36>. Homo sapiens sapiens, en même temps qu'il taillait des outils multifaces, ce qui suppose des gestes et des imaginations en feed-back et feed-forward, se mit à détailler ses images. Ainsi, au paléolithique supérieur, on voit apparaître des images humaines (Australie) et animales (Europe) comportant des parties internes : jambe, tête, tronc, nez, yeux ; organes de corps parallèles aux organes d'outils. Anthropogénétiquement, ceci marque l'entrée en scène de la re-présentation, c'est-à-dire d'une façon de présenter à nouveau (re-), et de façon différente (re-), un donné initial, comme les systèmes nerveux des vertébrés le faisaient depuis des dizaines de millions d'années quand, de relais en relais, ils réélaborent les stimuli enregistrés par les transductions des organes des sens pour les adapter au circuit perceptivo-moteur d'un organisme. Et, de même que les représentations nerveuses peuvent être fort libres (pas toujours isotopiques), vu la stabilité des actions vitales où elles interviennent, ainsi les représentations imagétiques purent être également libres, vu la stabilité des panoplies et protocoles du *woruld où elles interviennent : il suffit de quelques détails en un ordre presque quelconque pour qu'une image d'une chose-performance-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon <33> soit identifiable comme celle d'une femme, d'un homme, un cheval, un bison, voire telle espèce de bison. Et, du même coup, commencèrent à proliférer les effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques imagétiques <27>. D'abord parce qu'ils complètent la représentation, du moins quand ils sont fixateurs, cinétiques ou dynamiques <28> (c'est souvent l'allure qui nous permet d'identifier une espèce, voire une sous-espèce des cavernes), mais aussi parce que, quand ils sont excités <28>, ils éveillent la présence-autotranslucidité <17> du spectateur. Enfin, les images détaillées développèrent, plus puissamment que les tectures, les possibilités du cadrage <45>. Dès le paléolithique supérieur, la ligne d'échine des animaux peints et le contour losangé de certaines Vénus sculptées inaugurèrent un protocadre. Du coup, au néolithique, peut-être sous l'effet des murs à angle droit <45>, les trois têtes de taureau superposées de Çatal Hüyük déclarèrent un cadre frontal, qui deviendra pour les siècles à venir le référentiel majeur d'Homo théoricien. La génération paléolithique devint le schématisme générateur néolithique, bien illustré par The Goddesses and Gods of Old Europe de Marija Gimbutas. Si bien que, lors du passage du MONDE 1A au MONDE 1B, les images des empires primaires n'eurent pas de peine à enfanter le sous-cadrage générateur impérial. Et, vers -700, avec le MONDE 2, les peintres et sculpteurs grecs puis occidentaux, dans le même esprit que leurs frères architectes, commençèrent à prélever les formes sur les fonds et à dresser des touts composés de parties intégrantes <45>, avant d'explorer toutes les ressources de la perspective jusqu'à la géométrie projective linéaire mais aussi colorée et lumineuse de Piero della Francesca (De prospectiva pingendi). En sa fin, cet objectivisme produisit un coup de théâtre. Avec la photographie, puis la cinématographie et la magnétoscopie, les images, qui jusque là avaient été tracées, devinrent granulaires <78>, faites non de traits mais de grains, et pour autant digitalisables, donc mutables, remontables, incrustables, imposant ainsi le pluricadrage fenêtrant-fenêtré (windows) du MONDE 3. Même les images tracées (peintures et sculptures) ont répercuté ce séisme. Elles ont d'abord produit le pointillisme (granulaire) de l'impressionnisme, puis le multicadre (windows) du cubisme et de la bande dessinée (Mac Cay, Little Nemo, 1905), bientôt les dessins quantiques (« trébuchets ») de Marcel Duchamp. Certaines correspondent maintenant, consciemment ou non, au paradigme des séquenciations dynamiques des formations vivantes, aminées, au point qu'on pourrait les dire aminoïdes <61>. Homo plasticien ajoute là à ses concepts traditionnels de structure et de texture, seuls conçus par sa perception et son imagination spontanées, celui d'ultrastructure <45,61>. Décisivement dans les Chemins des écritures de Micheline Lo de 1997. Déjà inchoativement dans les « alphabets » de Jasper Johns, dès 1960.

 

47. La danse-musique détaillée – Sur les origines de la danse-musique, si fondamentale pour Homo, mammifère endotropique <14> et en quête d'échos <19, 37>, il est frustrant que nous ne disposions que de traces lacunaires : quelques instruments réels ou figurés, dont nous ne pouvons que deviner l'usage. Ainsi une peinture de la grotte des Trois Frères, qui a suggéré à Chailley le titre de 30.000 ans de musique, montre un organisme dansant mi-animal mi-humain tenant un arc musical ( ?), dont la corde unique consonnerait avec le protocadre imagier du paléolithique supérieur <46>, et dont on pourrait penser qu'il exploitait les retours sonores du lieu souterrain pour créer des accents de rhombe complétant les voix rauques et chamaniques du moment. Sinon, l'anthropogénie de la danse-musique, dès que nous en avons des témoins, s'est montrée parallèle à celle de l'image. (1) Cadrée fortement dans les sociétés néolithiques, à entendre les percussions qui dominent encore aujourd'hui le MONDE 1A ascriptural, par exemple en Afrique. (2) Sous-cadrante dans la musique impériale éthico-politico-cosmique du MONDE 1B scriptural, dont témoignent clairement les théories de la Chine, mais aussi ces partitions gestuelles que sont les chironomies, mouvements codés des mains (kHeïr, nomos), des coudes, des jambes d'un chef de choeur, qu'on trouve sur les fresques égyptiennes, et qui ont persisté en particulier à travers la liturgie copte. (3) Prélevée comme forme sur fond (bruit) et faite de parties intégrant des touts dans le MONDE 2, depuis la gamme du double tétracordre dorien (cette espèce sonore de la perspective) jusqu'à la mélodie accompagnée orchestrée de l'opéra occidental. (4) Granulaire dans le discontinu du MONDE 3 en raison de ses enregistrements, comme aussi des synthétiseurs et de l'informatique qui lui permettent de construire digitalement ses hauteurs, ses intensités et jusqu'à ses timbres. Séquentielle par nature, et ainsi très apte à mimer non seulement les formes (Gestalt) mais les formations (Gestaltung), la musique est devenue la pratique la plus encline à épouser les séquenciations dynamiques des formations vivantes (aminées) <61>. C'est à ce titre que les compositions de Steve Reich depuis 1970 pourraient être dites aminoïdes, plus explicitement même que certaines images <46>. Dans le travail du cinéaste-musicien Thierry De Mey et de sa soeur chorégraphe Anne De Mey, les structures et textures, où les corps dansants réalisaient traditionnellement des formes mentales, sont maintenant anticipées par les ultrastructures, où les formes sont générées par les singularités vitales (aminées <46>) des organismes, eux-mêmes résultant d'un milieu naturel ou sémiotique archaïque générateur (Love Sonnets).

 

L. LANGAGES DÉTAILLÉS

 

48. L'angulari