Les affirmations qui suivent se retrouvent
dans le texte complet des trente chapitres d'Anthropogénie, dont les versions antérieures circulent polycopiées
depuis 1992, et sont accessibles depuis 1998 au site d'accès libre : www.anthropogenie.be. Le présent abrégé ne fait pourtant pas double emploi, car on y dégage
des rapports qui échappent peut-être dans les énoncés développés. Les mêmes
idées montrent ici des implications, des tensions, des oppositions nouvelles.
Et il est plus facile de mettre à jour un texte court qu'un texte long. Ce
travail ne vise donc pas uniquement le lecteur pressé. Il a même appris des
choses à son auteur.
Haeckel a créé le terme d'Anthropogenie, en français anthropogénie
synonyme d'anthropogenèse, en 1874 dans un cadre d'embryologie comparée. La
présente anthropogénie pose une question plus large mais simple : en quoi Homo,
dont la biologie et la paléoanthropologie nous ont montré l'animalité, en
particulier celle d'un mammifère et d'un primate, se singularise parmi les
animaux, et parmi tous les autres états-moments de l'Univers? En tout cas, de
notre Univers proche. Jules Verne a réussi un tour du monde en quatre-vingts
jours. Pourquoi ne pas tenter un tour de l'homme en quatre-vingts thèses? Faire
le tour ne veut pas dire qu'on a tout dit, vu, entendu, touché. Mais seulement
qu'on est revenu à son point de départ. Ou qu'on ne l'a jamais quitté.
La dédicace à Micheline Lo n'est pas qu'une
satisfaction conjugale et privée. Il fallait presque qu'une anthropogénie
résulte de la complicité la plus étroite et constante d'un homme et d'une
femme, d'un théoricien et d'une artiste extrême, qui déclara un jour comme par
inadvertance : je peins le paysage cérébral. A ce nom il faut ajouter
celui de trois collaborateurs de plus d'un demi-siècle, également disparus il y
a peu, et qui ont connu et contrôlé au plus près toutes les étapes d'Anthropogénie jusqu'à hier : le poète et
mathématicien René Lavendhomme de l'Université de Louvain-la-Neuve,
catégoricien et toposiste ; le linguiste et terminologue Georges Lurquin,
fondateur-directeur de la revue « Le langage et l'homme » et du
centre « Informatique et Bible » ; le psychologue expérimental, statisticien et clinicien, Jean-Louis Laroche
de l'Université de Montréal.
Tous les quatre avaient aperçu que
l'anthropogénie n'est pas une philosophie de plus, ni une simple addition aux
sciences humaines, mais une nouvelle discipline.
I - LES BASES
A. UN CORPS
TECHNIQUE ET SÉMIOTIQUE
1. L'angularité calable. L'orthogonalité. La
stature dressée et assise – Le plus frappant dans le corps d'Homo est sans
doute que ses articulations sont capables d'angles, entre phalangettes,
phalangines, phalanges, puis au poignet, au coude, à l'épaule, enfin au bassin,
au genou, au pied s'appliquant au sol. Il angularise. Ces angles ne sont pas
seulement décidés, mais peuvent être calés durant un temps plus ou moins long,
moyennant des dispositions osseuses et même des perceptions kinesthésiques
angulatrices. Et parmi ces angles, certains sont droits, orthogonaux, ce qui
leur donne une faculté de référence, révolutionnaire dans l'environnement
antérieur. Homo a surgi dans notre Univers proche comme l'animal angulateur,
orthogoniseur. Articulateur de tout ce qu'il saisit. D'autant qu'aux
orthogonalités de la station debout son corps a adjoint celles de la station
assise, démontrant la stabilité pratique mais aussi sémiotique de trois angles
droits majeurs, - bassin, genoux, pieds, - que fixera la chaise tant de
l'artisan que du potentat, civil ou religieux. La chaise de l'évêque, la
cathèdre, a suscité la cathédrale. Les parsecs, par lesquels nous calculons la
distance des étoiles, sont encore des angles.
2. Les mains planes et planifiantes en
symétrie bilatérale. L'application (mapping) – En concordance avec
l'angulation, l'évolution d'Homo a sélectionné des mains planes et qui mettent
en évidence leur symétrie bilatérale. S'appliquant à un environnement, ces
mains ont invité à le malaxer, pétrir, lisser, jusqu'à créer l'évidence
d'objets relativement lisses, d'abord courbes, puis orthogonalement plans. Mais
elles furent portées aussi à s'appliquer l'une à l'autre, l'une sur
l'autre, l'une dans l'autre, et cela
en toutes directions, semblables ou inverses. De quoi engendrer le nombre,
arithmétique, et la figure, géométrique. Bref, de quoi mathématiser toute
forme, inanimée ou vivante. Un ouvrage de mathématique très général, Conceptual Mathematics des catégoriciens
Lawvere and Shanuel, s'ouvre sur cette phrase très anthropogénique : « We all
begin gathering our mathematical ideas in early childhood, when we discover
that our two hands match » ; le verbe « match » anglais, de la racine
*maacen, couvre l'égalité (to equal) et l'accouplement (to mate). Les mêmes
auteurs dégagent plus loin le caractère aussi fondamental de l'application, autre performance des mains
planes et de la symétrie bilatérale, en anglais to map (cartographier). Le mapping comporte le concept de fonction
: y = (f)x, clé de toute mathématique ultérieure. Ou
le regard mathématique comme tel. Et physicien aussi. Le pli de l'application,
pli à pli, est la première des sept catastrophes élémentaires de la topologie
différentielle (Thom), à savoir : le pli, la fronce, la queue d'aronde, l'aile
de papillon, les ombilics elliptique, parabolique, hyperbolique. Les
applications des mains planes mathématisent tout ce qu'Homo aborde, saisit dans tous les sens de ce verbe à
la fois immédiatement tactile et lointainement mental.
3. Le ralentissement du couple continu/discontinu. Geste et
pas, le segment technique. La topologie et le rythme –
Mais cette maîtrise de l'étendue, expérience première de l'espace, eût été
inefficace sans la maîtrise de la durée, expérience première du temps. Et Homo
a sélectionné évolutivement la capacité de ralentir indéfiniment ses
mouvements, leur permettant, en plus de modeler et de moduler, d'ajuster
angulations et planages, jusqu'à concevoir la justesse, et un jour la
justice ; la phalangette et la phalangine du pouce sapiens sapiens furent
sélectionnées selon une proportion invitant à des prises graciles pointues que
ne permettait pas le pouce robuste néandertalien. Continus et ralentis à
volonté, les mouvements des mains devinrent le geste (gerere, dont vient
gestus, n'est pas simplement facere, operari). Et ceux des pieds, le pas.
Le couple du pas et du geste, où les pieds transportent les mains là où elles
sont efficaces, fit la technique.
Déclenchant corrélativement la topologie,
c'est-à-dire la distribution en proche et lointain, continu et discontinu,
englobant et englobé, ouvert et fermé. Mais aussi, très tôt sans doute, la
mesure de la géométrie (mesure de la
terre arpentée), à partir des étalons du pas, du pied, du pouce, de l'empan, de
la coudée, de la brassée. Pendulaire, le pas sera même un étalon qui croise
l'espace et le temps, et sa cadence, sa chute (thesis) et sa levée (arsis)
réglées, fournira un premier métronome, à la façon dont les doigts de la main
furent le premier boulier compteur. Le pas acheva sa fonction anthropogénique
comme matrice du rythme, avec ses
huit recours <30>, commandant en particulier la santé <67> et la vie
d'art <70>. La marche se fit démarche.
4. La substitution et la possibilisation. Le primate
possibilisateur. L'échange et la segmentarisation. Le commerce – Au bout des deux bras dégagés, les mains planes et symétriques peuvent se croiser de façon aisée, claire, récurrente.
Ainsi, un objet A dans la main droite se donne comme pouvant occuper la place d'un objet B dans la main gauche.
L'inverse et le même ne s'excluent pas, ils sont chacun en puissance de
l'autre. Oui, A ou B ou C sont ici
maintenant, mais ils peuvent, ou en
tout cas pourraient, être ailleurs,
ou autres. La substitution manuelle et à un moindre degré la substitution
pédestre ouvrirent les possibles, les possibilités, la possibilisation, le virtuel, qui
est une façon de saisir tout ce qu'on saisit en tant qu'à la fois effectif et
disponible. Déjà angularisant, planant et arpentant, Homo a surgi dans
l'environnement terrestre comme l'animal
possibilisateur. Sa faculté de
substitution acheva de distribuer son environnement en segments, suggérant l'échange exact et l'échange interprétatif.
Elle fera du commerce (merx, échangé, échangeable) l'activité
constante d'Homo, et de l'échangeur neutre (notre monnaie) l'instrument de
ses plus grands projets et de ses plus grandes folies.
5. La transversalisation. La largeur prévalente. L'évidence
et le suspens. Le primate transversalisant et suspensif – En sorte qu'Homo a fini par introduire sur Terre trois plans de
référence orthogonaux l'un à l'autre, et donc trois dimensions décidées.
D'abord le plan de largeur, infini et mince, qu'ont dressé dans l'environnement
terrestre son tronc relativement plat, ses bras qui s'écartent à tous les
intermédiaires des hauteurs diverses, ses jambes qui s'écartent de même, comme
l'ont anthropogéniquement dessiné Léonard de Vinci pour l'homme debout et
Micheline Lo pour la femme parturiente (dos de la couverture). Puis, en
constraste orthogonal, le plan de profondeur, suivant le sol
horizontal, c'est-à-dire cerné par l'horizon. Enfin, perçu antigravitationnel,
un plan de hauteur coupant les deux premiers, orthogonalement encore.
Parmi les trois dimensions, on ne saurait assez marquer la primauté de la largeur ; c'est en elle que nous
sentons et aimons la symétrie, remarquait Pascal géomètre et physicien ;
ajoutons que c'est en elle principalement que se déploie le rythme, clé de
l'ethos d'Homo <66>. Alors que les autres animaux sont radiolaires ou caudaux-rostraux (poussés par leur élan de la queue à la bouche),
Homo est transversalisant, et ainsi frontal-dorsal, frontalisant dans un sens strict, conférant un front non seulement
à lui-même mais aussi à tout ce qui vient en face de lui (in front of). Etalant
son environ, comme un jour il étalera ses cartes géographiques, ses schémas
techniques et ses arbres de Porphyre dans l'évidence. Ou s'arrêtant
dans le suspens. Ainsi la pulsion à l'exploration, déjà présente chez
certains singes supérieurs, va connaître une ouverture qui
progressivement fera couple avec ce suspens. L'attribut qui à propos d'Homo dit
les choses les plus variées et les plus natives est sans doute : primate
transversalisant.
La transversalité subsume tous les
caractères répertoriés dans cette première section. En particulier, l'invention
de la lenteur et du suspens.
B. LE *WORULD
6. Les panoplies et les protocoles. Outils versus
instruments – Possibilisé, virtuel, transversalisé,
ralenti, frontalisé, segmentarisé, l'environ d'Homo se distribue en panoplies pour l'étendue, en protocoles pour la durée. Panoplies et
protocoles s'induisent réciproquement dans la perception, l'imagination et la
mémoire. Dans les deux cas, il s'agit d'ensembles plus ou moins fermés, et dont
les termes se prêtent aux substitutions, aux articulations, au suspens. Ceci
fait la différence entre l'outil et
le simple instrument. Les autres
animaux, depuis les loutres et certains oiseaux, emploient des instruments (la femelle du corbeau plie
le bout d'un fil de fer en crochet), c'est-à-dire des moyens qui complètent
leur corps pour leur permettre des actions autrement impossibles ou difficiles.
Seul Homo a des outils au sens exact
du verbe latin uti, donc des
instruments intervenant dans des protocoles et des panoplies, où la
subtituabilité fait qu'ils renvoient l'un à l'autre, se thématisent
techniquement l'un l'autre, en thématisations
synergiques, lesquelles donneront lieu un jour, dans les signes, à des thématisations pures, c'est-à-dire non
seulement techniques mais sémiotiques <24>. Dire d'Homo qu'il est un primate
panoplique et protocolaire est presque aussi essentiel que de dire
qu'il est un primate transversalisant.
7. Le *woruld. Les segments et l'horizon – Les langues germaniques possèdent un mot, Welt en allemand, world
en anglais, dont la racine, transparente dans le néerlandais wereld, s'écrit souvent *woruld, laquelle vise un milieu en tant
qu'il est approprié par Homo, actuellement ou virtuellement, et se transforme
ainsi en un environnement, un milieu globalisable. Le terme convient bien à une
anthropogénie. Mieux qu'univers, trop
large. Et que cosmos grec ou sa
traduction latine mundus, tous deux
trop étroits, puisqu'ils ne conviennent qu'à l'univers rationnel de l'Occident
classique, cosmétique selon cosmos,
non-immonde selon mundus. C'est donc
*woruld qui désignera ici l'environnement approprié ou appropriable par un corps
géométrisant, arithmétisant, physicien, substitutif, possibilisateur,
transversalisant, ralentissant, suspensif. Le *woruld est à ce compte divisé en
segments, ralentis, échangeables,
commercialisables ; un de ces segments se dit en français chose (causa), et en anglais thing
(néerl. ding, all. Ding), deux mots qui renvoient à des
éléments en jeu, en partage, en palabre, en contestation, en question, par
exemple juridiquement. Et le Welt
allemand est sensible au fait que pareil environnement, panoplique et
protocolaire, n'est cernable que par
et sur un horizon, clôture intrinsèquement ouverte (Heidegger).
C. UN CERVEAU
ENDOTROPIQUE
8. Les conséquences cérébrales de la
transversalisation : un cervelet et un néocortex importants. La
foetalisation – Avec un pareil corps, on songe d'abord
à considérer le cervelet, dont la fonction a toujours été de lisser les
mouvements dans l'espace et dans le temps, puisque déjà chez les Poissons la
posture suppose des actions-réactions musculaires agonistes et antagonistes,
avec des feed-back et des feed-forward presque instantanés ; c'est pour
ces équilibrismes que le cervelet est la seule partie d'un cerveau à être
latéralement symétrique et verticalement parallèle. Le cervelet des grands
singes, qui ont à se tenir parfois debout et à sauter de branche en branche,
était déjà remarquable. Pour tirer parti de son angularisation et de sa
transversalisation, moyennant des commandes distales très différenciées (il
jouera du piano), Homo eut cependant à développer les afférences et efférences
entre le cervelet latéral important des primates et son cortex primaire et
prémoteur. Heureusement, le foramen
magnum devenant toujours plus médian en raison de la station debout dégagea
la place pour un gros cervelet. Il en dégagea une autre pour les accroissements
du néocortex appelés par les apprentissages illimités de la possibilisation
<4>. Et du coup il fallait qu'Homo naisse avec un cerveau achevé
seulement au tiers, au lieu des deux-tiers des autres primates. En effet, son
bassin femelle eut à compatibiliser des exigences contraires : assurer la
mise bas d'un animal à cerveau encombrant, mais en même temps ne pas
compromettre la course bipède requise par la distance de fuite d'un animal
dressé, et par là vulnérable. La « foetalisation » ou «
néoténie » cérébrale convenait à cette compatibilité. Et par une de ces
convergences qui ont été un ressort majeur de l'Evolution, elle convenait
également à un primate possibilisateur <4>, chez lequel les
apprentissages post-nataux comptent autant et plus que les automatismes
ancestraux, seuls à se construire dans la vie utérine.
9. Un cerveau modélisable comme un computer biochimique
analogique et digital, c'est-à-dire un computer biochimique hybride.
Perceptions ouvertes et perceptions fixatrices fixées (clivées) – L'adjectif « biochimique » implique
ici que les éléments visés, neurones et synapses, sont capables de génération
et de dépérissement, de modifications physiologiques, de changements de régime
par des neuromédiateurs (neurotransmetteurs et hormones). Ces éléments
s'inhibent et s'activent (souvent par inhibition d'inhibition) à la fois holistiquement , par intégrations lointaines entre eux,
et modulairement moyennant certaines voies fonctionnellement
spécialisées (ainsi les voies « comment », « quoi »,
« couleur », « forme », « mouvement » du cerveau
optique) et aussi certains relais (septum dans l'orgasme,
hippocampe dans la mémoire neuve, tonsilles dans l'évaluation émotive, sites du
temporal gauche dans la foi sacrée, etc). Selon pareil modèle, les populations
de neurones et synapses ont d'abord fonctionné à la façon de computers analogiques, c'est-dire en
mimant des aspects de l'environnement par les contrastes de leurs stimulations
(lumière/ombre, haut/bas, rugueux/poli), ce mimétisme large ou étroit
déclenchant des réponses motrices, des mémorations à court ou long terme, des
émotions orchestrantes. Le cerveau hominien a gardé ce fonctionnement analogique
fondamental dans toutes ses opérations sensori-motrices qui ont à globaliser ou
à nuancer passions et actions assez continûment. Mais l'environnement d'Homo,
étant segmentarisé, substitutif, réparti en panoplies et protocoles, a
sélectionné un autre traitement cérébral, opérant cette fois par des choix
successifs dans des inventaires suffisamment fermés (panoplies, protocoles),
où, une collection ABCD étant donnée, B est ce qui n'est pas A, ni non plus C,
ni non plus D, ce que les computers
digitaux (ordinateurs) élaborent
par une succession de choix oui/non, flip-flop, 0/1. Comme ce fonctionnement
digital, adapté au *woruld panoplique et protocolaire, supposait des
connexions autres que les connexions analogiques, l'Evolution les a
économiquement regroupées dans un des deux hémisphères, le gauche, du moins
pour l'essentiel. Et les dures-mères de boîtes crâniennes d'Homo montrent assez
tôt des particularités dans l'hémisphère gauche, en accord avec le
développement du planum temporale
gauche qui s'observe déjà chez certains grands singes. Néanmoins, l'hémisphère
droit d'Homo fut également concerné par la digitalisation de l'environnement,
serait-ce par les informations digitalisées (oppositives) de l'hémisphère
gauche qui lui parviennent à travers le corps calleux.
Et notre cerveau entier se modélise alors comme un computer biochimique hybride, hybrid
computer, c'est-à-dire combinant les propriétés d'un computer analogique, analog computer, et d'un computeur
digital, digital computer. Etant
donné ce mélange d'analogie et de digitalité, on ne s'étonnera pas qu'Homo, à
côté de ses perceptions ouvertes,
connaisse des perceptions fixatrices
fixées, clivées, « paranoïaques » au sens vulgaire, où le perçu
est fixé, clivé, bloqué par le percevant, qu'il fixe, clive, bloque en retour.
10. La latéralisation hémisphérique. La vectorialisation du
plan transversal – Dire que l'hémisphère droit
travaille spontanément par analogie, tandis que l'hémisphère gauche se
singularise en sus par des digitalisations modélise utilement ce que les
spécialistes ont remarqué jusqu'ici des prestations des deux hémisphères, si
l'on prend soin de se rappeler que, moyennant le chiasme nerveux des vertébrés,
l'hémisphère gauche sensori-moteur contrôle la partie droite du corps, et
l'hémisphère droit sensori-moteur la partie gauche. Ainsi, les voies et relais commandant
le langage, très digitalisant, ont été localisés dans l'hémisphère gauche,
depuis Broca pour l'émission, depuis Wernicke pour la réception, avec un gros
faisceau de coordination entre les deux. Goldstein trouvait l'hémisphère gauche
plus rationnel, stabilisant, dogmatique ; le droit plus souple, nuancé, voire
ergoteur. Les dessins produits par des patients à corps calleux muet ou
sectionné signalent sans ambiguïté un hémisphère gauche (commandant une main
droite) plus oppositif, un droit (commandant une main gauche) plus sensible aux
gradients. On a remarqué que nos indexations strictes se font de la main
droite, et les gestes affectifs, en particulier de désappointement, de la
gauche (la main du « bof ! »). Dans la vision, l'hémisphère
droit analogisant a un champ de surveillance bihémisphérique, tandis que
l'hémisphère gauche digitalisant ne se déborde pas ou peu ; d'où le fait
que l'héminégligence (une lésion hémisphérique provoquant une inattention qui
abolit une moitié du champ visuel sans qu'il y ait pour autant cécité)
n'affecte que le champ visuel gauche, pas le droit (Ramachandran). Si le
langage se contente presque de l'hémisphère gauche, la musique requiert
largement en sus l'hémisphère droit, en particulier pour la perception du
phrasé global, mais aussi des timbres. Dans les coordonnées cartésiennes du
physicien, l'axe horizontal gauche-droite est généralement celui du progrès du
temps archimédien <60>, et l'axe vertical celui des quantifications d'une
variable selon ce progrès ; cela n'est pas arbitraire ; les peintres
savent que le fait de disposer une action de gauche à droite la rend
progressive, et de droite à gauche régressive, voire mortifère (Guernica). La tranche de ses outils
montre qu'Homo est généralement droitier, donc ouvrier digitalisant, depuis ses
origines. En tout cas, une anthropogénie retiendra que l'opposition
fonctionnelle des hémisphères, en renforçant la latéralisation chez Homo,
n'a pu que renforcer la
transversalisation <5> en la vectorialisant,
d'habitude de la gauche (analogisée) à la droite (digitalisée).
11. Le lobe frontal : tactique et stratégie. Le domaine et la
domination vs le territoire animal. Du comportement à la conduite.
L'inconscient physiologique – Un corps frontalisé et
frontalisant, élaborant des panoplies et des protocoles par rapport à trois
plans de référence, où la largeur est primordiale, agit sur ses environs non
seulement par des tactiques fermées, séquenciatrices à court terme, comme celle
des loups chasseurs, mais aussi par des stratégies, séquenciatrices à long
terme, ouvertes, possibilisatrices. Le lobe frontal était prédestiné à
l'organisation de ces stratégies, adjacent qu'il est rostralement aux
afférences et efférences du bandeau cérébral sensori-moteur ; il trouva
son espace d'épanouissement grâce au front redressé, grâce aussi à la réduction
de foyers devenus moins utiles, comme le bulbe olfactif. Ainsi, tactique et
stratégique, Homo compléta l'agressivité
homospécifique (combat de mâles) et la prédation
allospécifique (chasse) de l'animalité antérieure par la domination latéralisante
et suspensive, pour un dominus maître
d'un domaine,
où le territoire animal, amas de
couloirs sensori-moteurs rigidifiés par les stimuli-signaux <25>, se
déploie dorénavant sous l'effet d'un horizon, aussi disponible que conclu. A ce
compte, la plupart des comportements
se transformèrent en conduites
<66>. On n'oubliera pourtant jamais que même les conduites les plus
raffinées d'Homo, comme les gestes de sympathie ou le sourire quand ils sont
spontanés, continuent de reposer sur des coordinations assurées par les noyaux
de la base (subcorticaux), montages archaïques, voire innés (prénataux), et ne
sont réalisées que gauchement quand elles sont commandées de façon volontaire
par le cortex tactique ou stratégique, comme dans un sourire ou un embrassement
de commande. Jusque dans les prestations les plus « humaines » persistera
un inconscient
physiologique, bien plus fondamental que celui du refoulé ou du déni
freudiens, sémiotique.
12. Mémorisation et remémorisation. Mémoire et mémoration. Le
sommeil REM ou paradoxal et le rêve – Appelons mémoire d'un cerveau à
un moment son état biochimique global à ce moment. Et voyons qu'un cerveau
primatal a deux types de mémorisation
et de remémorisation : l'une à court terme (tenant en modifications
covalentes de protéines préexistantes ?), l'autre à long terme (supposant des expressions géniques, des synthèses de
protéines et de nouvelles connexions neuronales ?). Or certaines
perceptions-motricités et certaines imaginations plus fortes ou imprévues
faisant irruption dans ce système y créent des déséquilibres, tantôt féconds
(allostasies), tantôt invalidants (homéostasies perturbées). Ainsi, les
cerveaux des animaux supérieurs ont sélectionné des processus de rééquilibration
interconnective, une sorte de digestion cérébrale, que nous
appellerons mémoration. Le sommeil,
avec ses trois phases majeures (légère, profonde et onirique intense) est un
moment privilégié des mémorations. Sa phase onirique intense, dite REM en anglais parce que les yeux s'y
agitent violemment, est dite paradoxale en français, parce que
s'y combine une inertie motrice extrême du corps entier avec une grande
activité végétative, comme les érections génitales dans les deux sexes, et une
activité cérébrale constructive, les rêves. Chez Homo les phases
REM-paradoxales se multiplièrent et s'allongèrent de la première à la dernière,
pour des raisons qui ressortent de tout ce qui précède, et que voici.
13. Inquiétude perceptivo-motrice et sommeil paradoxal.
Intelligence et génie – En effet, déjà la station debout expose
(ponere, ex) Homo dans son environnement et complique sa vitesse et sa
diversité de fuite. La transversalisation lui ouvre un champ de possibles qui
ne sont pas fatalement sûrs. Ses mouvements précis, ralentissables, ajustables,
frontaux sont très rentables techniquement et stratégiquement, mais en même
temps moins infaillibles que les mouvements rostraux de l'animalité antérieure
déterminés par les stimuli-signaux <25>. Cérébralement, sa digitalité,
abstractive, ne jouit pas des chaleurs de l'analogie, concrète, charnelle.
Ainsi, les perceptions-motricités d'Homo et leurs rémanences imaginaires sont
souvent traumatiques et elles exigent
des mémorations (digestions cérébrales) importantes, impliquant de multiples phases
de sommeil REM-paradoxal. Du reste, en une autre bifurcation fonctionnelle de
l'Evolution <8>, cette phase devint un moment privilégié de collecte, de
position et de solution de problèmes
(ou discrépances neuroniques), donc de compréhension et d'invention. Du coup,
le sommeil d'Homo a favorisé, autant que les homéostasies, les allostasies
déjà présentes chez les singes supérieurs, instruments de l'intelligence, qui pose et résout des
problèmes dans des référentiels préalables, et du génie, qui introduit de nouveaux référentiels, ou du moins déplace
les référentiels antérieurs.
14. *Woruld exotropique et endotropique. Les
imaginations et l'imaginaire. Les dix modes d'existence : affrontement /
isolement ; soumission / bluff ; sérieux / jeu ; exploration /
coquetterie ; rêve / rêverie – Tous les cerveaux d'animaux supérieurs
connaissent deux régimes majeurs : l'un exotropique,
tourné vers les opérations dans le milieu extérieur, l'autre endotropique, fonctionnant plus ou moins
en circuit fermé, comme dans la rêvasserie du lion qui digère. L'exotropie,
pour consommer ou modifier l'environnement, active le circuit
motricité-perception, qui utilise des connexions établies (innées et acquises)
et crée des connexions nouvelles par des apprentissages conditionnels
(pavloviens) ou actifs (essais et erreurs). L'endotropie, outre qu'elle
permet la recharge nerveuse des activités perceptivo-motrices, gère les
connexions exotropiquement acquises pour les compatibiliser avec le système nerveux
existant, qu'elles soient simplement neuves, ou que leur nouveauté ou leur
intensité soient traumatiques <13>. Chez Homo, presque toutes les
opérations mobilisent ces deux régimes cérébraux, mais avec un accent puissant,
inutile dans l'animalité antérieure, sur l'endotropie, en des imaginations assez fortes et cohérentes
pour instituer ce que le français appelle un imaginaire. Renvoyant
tous deux à image, les mots
« imagination » et « imaginaire » sont éclairants en ce
qu'ils signalent ce que l'endotropie comporte d'analogie, mais ils sont trop
oublieux de ce qu'elle implique aussi, chez un animal panoplique et
protocolaire, de digitalité. Maintenant, si l'on convient d'appeler A les
moments exotropiques, et B les moments endotropiques, on doit s'attendre à ce
que tantôt A induise B, tantôt B induise A, tantôt aussi que A induise B qui
réinduit A, etc. Une combinatoire élémentaire de A et de B donne ainsi dix
séquences principales, dont on trouvera le système dans www.anthropogenie.be, au chapitre 6, et dont les couples sont en français :
affrontement et isolement, soumission et bluff, sérieux et jeu, exploration et
coquetterie, rêve et rêverie. Ces attitudes, que les animaux cousins
connaissent assez, puisque les chiens et les éléphants distinguent le sérieux
et le jeu, et que certains singes pratiquent le jeu jusqu'à l'autohandicap,
Homo va non seulement les développer, mais les thématiser et les systématiser
en les faisant alterner de façon réglée et compensatoire, en une combinaison
d'équilibres (homéostasies) et d'ouvertures (allostasies). Ce seront chez lui
de vrais modes d'existence.
15. Des affects aux sentiments – Dès qu'un comportement exige une certaine
durée, il ne peut se contenter du circuit perception-motricité-perception. Il
faut que ce dernier soit entretenu par des circuits secondaires qui le
relancent, le rendent parfois même cumulatif. Ce sont les voies et les relais
des affects, ces coadjuteurs du faire
(facere, ad) : peur, colère, dégoût, surprise, etc. Plus généralement, les
affects de douleur entretiennent la
fuite, l'évitement, certaines défenses, et les affects de plaisir les processus longs que sont la chasse, le combat,
l'accouplement, la nidification, le nourrissage des petits. Le mésencéphale,
qui se charge des affects, est une des parties les plus archaïques des cerveaux
; un rat dont une patte est reliée à des voies et relais cérébraux du plaisir
peut répéter indéfiniment son mouvement déclencheur jusqu'à l'inanition. Homo,
qui lui aussi doit chasser, se nourrir, s'accoupler, éduquer, suppose les mêmes
adjuvents limbiques. Mais, comme ses comportements sont des conduites
possibilisatrices et stratégiques, les affects chez lui deviennent souvent
moins dépendants de l'exotropie, et leur endotropie les rend parfois si stables
qu'ils traversent l'existence entière d'un spécimen. En français, il est
commode de dire qu'en plus d'affects immédiats, d'émotions (movere, ex), les conduites hominiennes entraînent des
affects durables, les sentiments
(-mentum, sentire). Certaines afférences et efférences en feedback et
feedforward entre le lobe frontal stratégique et le cerveau limbique émotionnel
jouent là un rôle essentiel, comme le confirment les lobotomies.
16. L'intercérébralité – Dans les
rapports homospécifiques amicaux ou hostiles, mais aussi dans les rapports
allospécifiques entre prédateur et proie, on a souvent l'impression que deux ou
plusieurs cerveaux ne donnent pas lieu seulement à des additions, mais à des produits,
suscitant des sortes d'états intercérébraux, par
exemple dans une meute de loups qui chassent ou dans une escadrille d'oiseaux
migrateurs. Notre imagerie cérébrale et nos sondes neuroniques ponctuelles
éclairent cette observation. Elles voient en effet, chez les grands singes,
qu'à la seule perception (visuelle, auditive, tactile) d'une performance de A,
il arrive que le cerveau de B réagisse pour la mimer parfois activement, mais
parfois aussi simplement virtuellement, en une sorte d'anticipation cérébrale. Ces paraphases cérébrales virtuelles,
maintenant isolées, jettent de vives lumières sur
l'apprentissage, en tout cas par essais et erreurs ; le tigre a depuis
longtemps intériorisé et compatibilisé les feedback et les feedforward de la
course et du bond de sa mère bien avant sa première chasse. Cette intercérébralité, qu'on nomme parfois
« travail en miroir » des cerveaux, est évidemment centuplée chez
Homo transversalisant, suspensif, échangeur, possibilisant, endotropique, dont
on comprend ainsi comment il participe (partem, capere) non seulement aux actions,
mais encore aux stratégies, aux sentiments, et jusqu'aux endotropies d'autrui (alteri). Cette propriété
cérébrale rend bien compte d'une des propriétés du rythme <30>, qui est
sa convection ; le rythme de
l'un entraîne et module celui de l'autre. Chez Homo, un nombre considérable
d'effets intercérébraux (visuels, auditifs, tactiles) convoquent les huit
propriétés du rythme <30>.
17. La présence, ou la présence-absence, ou
l'autotranslucidité comme aspect de la conscience. Réalité et Réel. La
distinction universelle initiale : fonctionnements (constants,
descriptibles) / présence-absence (intermittente, indescriptible). Cause et
occasion – Enfin, reste à signaler un aspect fuyant
des cerveaux en général. Certains de leurs fonctionnements sont accompagnés par un élément qu'en 1943,
dans l'Etre et le néant, Sartre a
appelé présence ; nous
nommerons ces fonctionnements des fonctionnements
présentiels. Sans que la neurophysiologie soit avancée sur ce point, on
peut suspecter que ce sont des fonctionnements neuronaux
très différenciés et en même temps compacts spatialement ou temporellement, et
ainsi capables de réflexion et parfois de réflexivité au niveau
anatomo-physiologique. La présence
est alors cet aspect de la conscience
(perceptive, volitive, imaginante, souffrante, etc) qui n'est pas son pouvoir cognitif ou volitif ou affectif de
coordination (le con-scire de
l'étymologie), donc d'avoir des objets, des buts, des affects particuliers,
affaire de fonctionnements neuronaux identifiables ; ni même sa capacité
de former un self, réductible sans
doute aussi à des fonctionnements neuronaux identifiables (Damasio) ; mais
son aspect d'autotranslucidité, d'apparitionnalité, de phénoménalité, de présence, de présence-absence,
aspect à la fois immédiat, non particulier, non coordonnable, et pour autant indescriptible ;
c'est même à propos de la présence ainsi comprise que Sartre a recouru à l'idée
de néantisation, brièvement néant (Van Lier, L'Encyclopédie française, vol. XIX, L'existentialisme de J.-P.
Sartre, 1957). L'indescriptibilité de cet aspect explique les hésitations et
infirmités du vocabulaire. Car étymologiquement le terme présence désigne seulement un être-devant
physique (prae-esse) ; et il a fallu deux millénaires d'évolution
(romano-chrétienne) pour aboutir au sens sartrien, avec pour relais majeur
Shakespeare dont le « as presence
did present them » en parlant de deux
rois, ou encore le « present-absent »
à propos de deux amants éloignés, thématisent certainement la présence physique
(le prae-esse de l'étymologie), mais
aussi les autotranslucidités des deux consciences en jeu. Quoi qu'il en soit,
la présence-autotranslucidité est
déjà active dans l'animalité préhumaine, à ce que nous supposons quand nous
caressons notre chien, voire notre tortue. Mais dans le cerveau animal même
supérieur cet aspect est sans doute non-thématisé, tandis que, chez Homo
transversal et par là suspensif <8-16>, il est thématisé et même cultivé
ou du moins pointé dans des
pratiques savantes comme le nir-gana
(sans-objet) en Inde, le dikr étourdissant en Islam, le tch'an en Chine, le satori au Japon ; il l'est même tout à fait populairement (depuis
Homo erectus, voire Homo habilis ?) dans l'usage de substances enivrantes,
ou familièrement dans l'orgasme, avec ses prodromes et rémanences
para-orgastiques (beaucoup de danses-musiques <37,47>). Une anthropogénie
ne saurait ignorer que le primate transversalisant et suspensif est un primate présentif, ou présentifiant, c'est-à-dire thématisant et cultivant ses
autotranslucidités. Et elle aura même profit, comme le permet le français, à
faire une distinction entre la Réalité, où dans le *woruld la
présence est vaguante et non thématisée, et le Réel, où elle est
thématiquement prise en compte. – La
distinction fonctionnements (constants, descriptibles) / présence
(intermittente, indescriptible) est la distinction ontologique et
épistémologique fondamentale, ou initiale. Entre les deux termes, on peut
établir une relation d'occasion (cadere, ob, tomber en
travers, en face, en même temps), mais non de causalité, laquelle
supposerait que la cause et l'effet soient tous deux descriptibles.
D. DES SENS
INTÉGRATEURS
18. Une vue focalisante, latéralisante et globalisante – Au sein de la canopée, la vue des singes dut, pendant des centaines de
milliers d'années, permettre des sauts vertigineux de branche en branche, le
repérage de fruits colorés, la reconnaissance de congénères à visage glabre
(pour quoi ils ont des voies et relais cérébraux considérables), et sélectionna
des animaux non seulement polychromates et aux yeux à convergence
stéréoscopique, mais encore aptes à combiner la vision focale de l'épouillage
et la vision périphérique des rapports de dominance. C'était une préparation
admirable à la vue hominienne, ayant à être transversalisante,
continue/discontinue, stratégique, suspensive, avec une aptitude particulière à
la mise en angles et en plans, ainsi qu'à la saisie de l'effet processionnel, où des objets
mobiles ou immobiles sont perçus comme glissant régulièrement les uns derrière
les autres dans la profondeur (l'effet cinématographique par excellence). Du
reste, la capacité de transversaliser,
latéraliser et globaliser un environnement, donc d'en faire un globe et surtout un demi-globe sur le sol horizontal au profit de stratégies durables, paysagistes, exigea une vue saisissant les
longueurs d'ondes autour de 700 nanomètres, les plus énergiques, et donc les
plus équilibrantes, pour un Soleil de 8000° en surface (Weinberg). La
globalisation visuelle d'Homo fut parachevée quand le trou occipital médian de
la station debout permit à un cou gracile de capter deux quarts de sphère, donc
180°, sans bouger le tronc, tandis que le tronc mobile permettait de capter
deux demi-sphères, donc 360°, sans bouger les pieds.
19. Une ouïe proportionnante et en attente d'écho – L'ouïe primatale était également bien préparée à devenir une ouïe
hominienne. Le crâne redressé en améliora la stéréophonie au service d'une
écoute transversalisante, frontalisante et se plaisant à l'écho affectionné par
les mammifères en général. Cette écoute harmonique se désintéressa des extrêmes
trop dispersants, ou trop rostraux, comme ceux des communications sonores
suraiguës des singes saïmiris, et sélectionna les fréquences plus
totalisatrices, celles qui intéressent la technique, voire la musique, donc en
dessous de 20.000 hertz, avec des pointes de sensibilité autour de 2000 hertz,
où auront lieu un jour les productions du musement, du chant et du langage.
Ainsi, les afférences et efférences de notre ouïe (c'est dans ses qualia sonores qu'on remarqua d'abord
les feedbacks sensoriels entre afférences et efférences nerveuses) captèrent de
mieux en mieux les finesses des sons vocaux permis par l'évolution de l'angle
pharynx-larynx en raison de la station debout, ainsi que les bruits de plus en
plus subtils rendus par les frappes que produisaient ou utilisaient les outils
<6>, ancêtres des instruments de musique. Homo, trouvant profit à
l'enveloppement mammalien qu'assurait le massage de son corps entier par le
son, et à l'endotropie perceptive que lui proposait l'affinement de son oreille
moyenne, ne put que renforcer son intérêt pour les différences sonores et même
les écarts et les accords sonores comme tels. Transversalisante comme sa vue,
son ouïe allait devenir globalisante et digitalisatrice à sa manière,
c'est-à-dire tantôt résonante (musicale) <37>, tantôt articulatoire
(langagière) <38>, selon des voies nerveuses qui se jouxtent mais ne se
confondent pas.
20. Un tact caressant, un odorat planeur, un goût substantialiste.
La hiérarchie des sensations. L'holosomie – Le tact, devenu lissé et lissant, avec des
senseurs subtils de surface et de profondeur, kinesthésique et très
proprioceptif, privilégia le continu
(temporel et spatial), ce qui en fit longtemps, pour Homo se défiant des sautes
de ses possibilisations et de ses endotropies, le garant de la réalité, contre les abus du rêve et de
l'imaginaire, hautement discontinus. Mais sa continuité eut également des
conséquences affectives. Déjà les mammifères terrestres et marins avaient
inventé la caresse, cette insistance
tactile qui, avec l'écho, favorise la cohésion du groupe ; et, pour la
poursuite suffisante de l'accouplement, ils avaient rendu la caresse
cérébralement cumulative jusqu'à l'orgasme du mâle. Chez Homo, transversalisant
et muni de mains planes exploratrices en symétrie bilatérale, l'embrassement
raffina la caresse et sélectionna un orgasme bisexuel. Quant à l'odorat et au goût, ces sens chimiques archaïques et bien dotés génétiquement,
leurs facultés discriminatrices devinrent moins urgentes pour des primates que
la vue rendait capables de reconnaître leurs aliments à distance selon la
couleur et la forme. Lorsque l'olfaction et la gustation furent assez
transversalisées, Homo profita de leur flou et de leur compénétrations pour
faire de la première, en rapport direct avec le système limbique, l'occasion
d'une mémoire à la fois diffuse et inébranlable (le parfum vague de la
madeleine de Proust est peu altéré par des expériences ultérieures), et de la
seconde une preuve de la densité obscure des substances (Lavelle), déjà
suggérée par la mastication d'une denture devenant égale. Ainsi, odorat et goût
devinrent des sens privilégiés de la présence physique et métaphysique
(eucharistie), voire de la présence-absence (Valéry) <17>. – Panoplique, Homo devait un jour établir une hiérarchie des sens. Pour un animal saisissant tout, et même le Tout, à partir
d'un horizon <7>, il y eut deux sens dits « supérieurs » : celui des
vibrations atmosphériques, l'audition,
et celui des vibrations électromagnétiques venant des confins de l'Univers, la vision. Les sens archaïques de la
proximité chimique, le goût et l'odorat, et celui de la proximité
physique, le tact, furent
subalternes, à mesure que régnèrent la technique et la sémiotique. Ou déjà dès que le territoire
des mammifères flairé par l'odorat, ou celui des oiseaux saisi par une vue
spécialisée devinrent le domaine
hominien <11>, dominé par la
vue globalisante et l'ouïe proportionnante. Chez Homo, les sens partagent
pourtant un caractère : alors que dans l'animalité antérieure, ils sont
hautement spécialisés et ont des performances pointues, chez lui ils sont
surtout mesurés, et par là mesurants. Médians, et par là médiatisants. Pour
finir, Homo est holosomique, c'est-à-dire disposant de perceptions-motricités
très globales centralement et très différenciées distalement, ce qui n'est sans
doute pas étranger à son désir de présence-absence pure <17>, et l'on
doit donc s'attendre à des particularités de son thalamus, cet ultime noeud
sensori-moteur avant le cortex. Or, une partie médio-rétro-ventrale du thalamus
chez nous est beaucoup plus grosse que chez les autres primates.
E. LA
COMMUNAUTÉ
21. Famille et filiation. Un organisme rhétorique.
Self-évidence. Le vêtement. Le visage – Les
paléoanthropologues s'intéressent à la question de savoir comment Homo a
instauré un système social fondé sur la famille,
où se croisent quotidiennement les mâles et les femelles, à partir des hordes de l'Ancêtre commun d'Homo et du
Chimpanzé (-5mA), si du moins cet ancêtre eut suffisamment les moeurs
conservées par les Chimpanzés actuels, lesquels séparent les groupes mâles
hiérarchisés, défendant les bordures du territoire, et les groupes de femelles
hiérarchisées qui s'occupent des petits, mais aussi, quand leurs tumescences
génitales signalent leurs chaleurs, débordent les bordures territoriales pour
rechercher des accouplements à partenaires multiples, où la filiation n'est pas
identifiable, avec pour bénéfice évolutif de protéger leur descendance contre
les rivalités. Les réponses à cette question, amorcées par les thèses
antérieures sur la panoplie et le protocole, vont se multipler avec les thèses
suivantes sur la rencontre et les signes (en particulier les univers de
discours), et on laissera au lecteur le soin de les percevoir et les
coordonner. Voyons plutôt que l'animalité antérieure n'avait aucune raison
d'étaler ses fonctions, elle avait même avantage à les dissimuler. Les organes
digestifs, respiratoires, sexuels des oiseaux et des mammifères sont peu
apparents ; les ostentations de certains mâles (bois du cerf, queue du
paon) en vue de leur sélection sexuelle (Darwin) n'étaient pas la déclaration
d'organes comme tels. Au contraire, le tronc dressé et transversalisé d'Homo se
propose comme un édifice, panoplies
et protocoles organiques déclarés selon les urgences physiologiques et
anatomiques de bas en haut : reproduction, excrétion, digestion, respiration,
pompe sanguine, le cadrage par quatre membres capables d'angles droits, sous
une tête haute proposant ses activités ingestives, les unes physiques (bouche,
nez), les autres sensorielles (yeux, oreilles). L'axe de l'animalité
antérieure, caudal-rostral, a été remplacé par la frontalité transversalisante,
distinguant, à partir du plan de la largeur, un avant et un arrière, où l'avant
n'est plus seulement la pointe (rostrale) de l'agression et de l'ingestion mais
la face du visage et le ventre de l'intimité ; où l'arrière est l'envers, le
dos, l'inconnu. Sur la rhétorique naturelle d'un corps devenant progressivement
glabre (témoin le gène de la mélanine, -1.200.000?), le vêtement (témoin le pou du vêtement, versus le pou du pubis et le
pou des cheveux, -160.000?) sera une rhétorique rédupliquée, et pas seulement
le recours d'un primate ayant perdu la protection et l'intimité de la fourrure.
Corps et vêtement feront de l'organisme dressé une façade, face insistante, à laquelle correspondra un jour la façade,
en tant qu'opposée à ‘intérieur' et ‘arrières', des tectures grandes (maisons)
et petites (ustensiles) de l'environnement <45>. Ceci sera achevé quand
une trentaine de muscles faciaux auront fait du visage le miroir des intentions, pour des primates dotés d'un
équipement cérébral considérable de reconnaissance des visages <18>.
22. La rencontre. Les vivants et les morts. Le sacré. Le
deuil comme intercérébralité continuée – Ainsi
l'organisme transversalisant et évident d'Homo a introduit dans notre système
solaire la rencontre, où « -contre »
marque l'opposition frontale, « -en- » un mélange d'extériorité et
d'intériorité, « re- » le caractère à la fois réduplicatif et intensif de toute
confrontation. La r-en-contre
est un événement d'univers considérable, où la transversalisation se double de
l'intercérébralité <16>. La démarche d'un organisme transversalisé
holosomique et à cerveau endotropique y croise celle d'un autre organisme
tranversalisé à cerveau endotropique, sur le chemin, dans le travail, lors des
ruts et des chaleurs, en un événement où saillent et se thématisent « le
même » et « l'autre », avec ce que le plan frontal dissimule de
possibilités et possibilisations sous chaque front. La rencontre entre vivants s'est continuée et déplacée
devant le corps mort. Dans la
transversalité du cadavre immobile, les évidences immanentes du mouvement
prennent la fascination transcendante du suspens.
Le sacré, à savoir le lieu et la
durée séparés de la vie courante <69>, s'est sans doute initialement
rehaussé et clôturé à partir de la rencontre de l'ancêtre mort étalé. En sa
« présence », ici au sens physique descriptible de « mise devant »
(esse, præ), l'absence a pu survolter la présence-absence au sens de
l'autotranslucidité indescriptible <17>, et ouvrir le suspens cultivé de la foi sacrée
<72>. Du reste, l'intercérébralité
<16> hominienne est si intriquante qu'elle survit à l'anéantissement d'un
de ses termes. Pendant un temps variable selon les cultures, l'ancêtre survit à
sa vie, et la rencontre endotropisée avec lui déborde temporellement la
rencontre exotropique. La continuation intercérébrale des morts deviendra une
part considérable de la survie des vivants <77>.
23. La complémentarité sexuelle ostensible : le coït affronté
holosomique et l'orgasme femelle. Les âges contrastés et marqués. Le voisin et
la communauté – La rhétorique organique et la
rencontre ont en particulier déclaré chez Homo la différence et la
complémentarité des sexes, où la station debout détache des mamelles saillantes
jusqu'en dehors des périodes de lactation (certains voudraient que ce soit
comme stimulus sexuel à l'occasion du passage du coït dorsal au coït affronté),
et surtout un triangle pubien qui focalise la complémentarité vulvaire/pénien
par sa situation médiane. Le coït ventral, déjà réalisé chez les Bonobos,
devint affronté au sens fort de transversalisé, et, pratiqué ou virtuel, il va
fournir l'archétype de la
complémentarité et de l'implication physiques et logiques, préparées par la
caresse <20> et l'embrassement des mains planes en symétrie bilatérale
<2>. En tout cas, l'orgasme mâle, assez ponctuel, se compléta d'un
orgasme femelle, plus diffus, moyennant la mobilisation de voies et relais
cérébraux quelque peu différents. C'est sans doute que, croisant deux
organismes possibilisateurs, l'achèvement de l'accouplement exigeait une imbrication
et une stimulation cumulative plus constante des deux partenaires. Mais, par
bifurcation sémiotique, cette récompense comportementale a fini par figurer
pour Homo la possibilisation illimitée, la fusion absolue, une implication
réciproque transpatiale et transtemporelle, la présence-absence comme extase,
la conciliation de la vie et de la mort (« petite mort »), et par la
coaptation rythmique l'intercérébralité holosomique exemplaire. Semblablement,
la nudité et l'évidence de la station debout accentuèrent les âges très
contrastés d'un animal foetalisé (néoténique) <9>. La première
enfance, l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte, la vieillesse devinrent des âges
marqués. La combination de la
complémentarité coïtale et des âges marqués ne put que contribuer à transformer
la horde primatale des congénères en la communauté des voisins.
C'est celle-ci que nous allons voir maintenant devenir, avec la naissance des
signes, la société des alliés, des socii.
F. LES SIGNES
24. Le signe est un thématiseur pur (vs techniquement
opératoire) – Dès la naissance du *woruld,
c'est-à-dire de l'environnement en tant qu'approprié par Homo <7>, les
éléments panopliques et protocolaires se renvoient (se réfèrent) techniquement
l'un à l'autre : le sabot du sanglier dans la boue renvoie au sanglier
poursuivi, le marteau renvoie au clou sur lequel on frappe, frappera, a
frappé ; le tournevis à la vis ; mais aussi le clou renvoie à la vis, le
marteau au tournevis. Ces thématisations-là sont opératoires, ce ne sont que des
présupposés de réalisations actuelles ou virtuelles ; dans l'urgence de
l'opération, elles ne sont pas aperçues comme thématisations. Cependant, étant
portées par un corps transversalisant, substitutif, suspensif, par des sens
intégrateurs, et surtout par un cerveau très endotropique encore stimulé par la
rencontre <22>, rien n'empêche que, par moments, elles apparaissent,
serait-ce un instant, puis assez constamment, dans leur caractère thématiseur,
indépendamment d'effectuations actuelles ou virtuelles. Elles sont alors des signes ; elles désignent et signifient. Un
signe est un segment du *woruld technicisé qui thématise un autre segment de ce
*woruld en s'épuisant dans (en se contentant d'être) cette thématisation ou ce
renvoi, donc indépendamment des effectuations (actuelles ou virtuelles)
qui s'ensuivent dans l'action technique. Ceci n'exclut pas que des signes,
thématiseurs purs, commandent, provoquent, pointent des actions
techniques ; mais provoquer, appeler, pointer n'est pas opérer au sens
technique. L'intercérébralité
<16>, et en particulier la capacité des cerveaux primataux à mimer
virtuellement un mouvement observé, a joué un rôle
majeur dans le glissement du technique au sémiotique.
25. Signaux, stimuli-signaux, signes. Les indices (pleins) et
les index (vides) –
Ainsi, à côté du monde minéral et végétal, qui ne connaît que des signaux, donc des effets signalant
leurs causes ; à côté du monde animal, qui ne connaît que des stimuli-signaux, donc des signaux qui,
pour le système nerveux où ils s'introduisent, se transforment en excitants
(stimuli) de réactions motrices innées ou apprises, Homo possibilisateur
introduit dans son Univers apprivoisé, dans son *woruld, les signes, segments dont il ne garde que l'aspect thématiseur, en un certain
suspens de l'effectuation, renforçant la transversalisation. Il y a eu alors
deux sortes de signes. (1) Certains
renvoient ‘naturellement' à des actions et objets déterminés : le sabot dans la
boue renvoie au sanglier, ou au chasseur, ou à la chasse, ou à l'idée d'empreinte
; le marteau renvoie au clou, ou au charpentier, ou à l'acte de clouer, ou à
l'assassin qui en a assommé sa victime. Ce sont les indices, signes pleins, gros, engrossés des thèmes qu'ils visent. (2) Mais Homo suscite également des
signes vides. Car le référentiel de la largeur <25> permet à son regard,
à son nez, à son bras, à sa main plane, à ses doigts avec leurs angles calables
et même orthogonaux <1>, de provoquer, en se pointant dans la direction
d'un segment (action ou objet quelconques), une convection <16> qui
détache ce segment-là et le
thématise, sans en être plein ou gros pour autant. Le français nomme index ces signes vides, du nom de
leur meilleur support, le doigt index tendu (que l'allemand explicite comme Zeigefinger),
privilégié parce qu'il se détache sur un pouce opposable jusqu'à l'angle droit
avec lequel il fait les saisies les plus subtiles. La claire distinction des indices (lat. indicium, pl. indicia),
qui vont de l'objet au sujet, et des index
(lat. index, pl. indices), qui vont du sujet à l'objet, aura été un coup de génie
anthropogénique des Romains, puis des langues latines, que ne permet plus guère
l'anglais, qui d'ordinaire recouvre les deux du nom unique d'index, même chez Peirce, dont pour
autant la sémiotique tourne court. Il va de soi qu'anthropogéniquement les
indices et les index se sont confortés les uns les autres ; les indices
les plus pleins appellent des indexations affinées ; les index les plus
intenses, les plus chargés de mouvance <28>, chargent les indices qu'ils
visent. Des affects et des sentiments suivent ces deux renforcements.
Disséminateurs dans le cas des indices. Concentrateurs, séparateurs,
accusateurs, excommunicateurs, dans le cas des index. La circulation
indice/index ne put que renforcer chez Homo, à côté de ses perceptions ouvertes et ouvrantes, des perceptions fixatrices fixées avec leurs violences <9>, dans
ses passions et ses leaderships.
26. Signes analogiques et signes digitaux. Le socius et la
société. De la sémiotique à la convention. Interprétation, superstition,
paranoïa, accusation, toute-puissance. La magie. La torture et le supplice.
L'astrologie – Les indices ont fonctionné
principalement comme des signes analogiques ; la blessure mime
la flèche qui l'a provoquée ; elle en est l'image inversée. Et les index
ont surtout fonctionné comme des signes digitaux, puisque, en plus de
convections thématisantes positives, ils peuvent prélever un thème grâce à des
exclusions progressives des thèmes voisins dans une panoplie ou un protocole fermés :
oui/non, flip/flop, 0/1 ; ainsi ont-ils instauré la négation et l'affirmation,
en même temps que l'association
(et...et), la disjonction (ou...ou),
la causalité (si...alors), le coeur
de la logique pratique et théorique <63-64> ; sans oublier la mathématique
<55>. En bref, le *woruld des ‘choses' (causes) se transversalisa comme
un champ <28> d'indices indexés ; et le *woruld des
« congénères » fit de même : chacun s'y posta comme un « tel quel »
par l'indicialité, et comme un « je » (mon), un « tu » (ton), un « il
» (son) par les indexations permutantes de la collaboration ; au
point que le voisin de la communauté technique devint le socius
de la société sémiotique. Du reste, l'indicialité et l'indexation, très
naturelles au départ, glissèrent à l'institution,
voire la convention, c'est-à-dire
allongèrent et détendirent la distanciation
(entre désignant et désigné) qu'elles comportaient. Par quoi Homo indicialisant
devint superstitieux (préoccupé,
stare, super) et paranoïaque
(interprétateur indéfini, noïeïn, para). Et Homo indexateur se fit accusateur, tranchant le couple
bien/mal, ou potentat : à
Taragone, le bras levé d'Auguste vers la mer suffit à son imperium sur la
Méditerranée. L'animal technicien devint l'animal signé et signant, et du
même coup l'animal magicien, si la magie consiste à
confondre les propriétés de la technique et celles de la sémiotique, au point
que certains signes semblent capables de réaliser leur signification ;
directement : un signe de ‘pluie' ferait pleuvoir ; indirectement : verser
de l'eau par terre induirait un signe ‘pluie', lequel ferait pleuvoir. Et Homo
sémiotique fut aussi l'animal torturant et suppliciel,
si la torture consiste à chercher le
signe (le secret ou l'altérité) dans le corps ennemi ou autre, et le supplice à réinscrire le signe (le code
social) dans le corps ami, quand celui-ci s'en est détourné. L'astrologie consiste à inscrire l'animal
signé dans le champ des indices indexables et indexateurs les plus sublimes,
ceux du ciel étoilé.
G. LES EFFETS
DE CHAMP ET LE RYTHME
27. Les effets de champ. Leurs deux genres :
perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques – Tout animal
est sollicité simultanément par des attracteurs multiples, qui déterminent dans
son cerveau ce qu'on pourrait appeler (avec la topologie différentielle et déjà
la Gestalt) des bassins d'attraction
(Thom) contigus ou non, dont alors un comportement particulier sort par moments
comme une résultante. Le poulet picore par faim ou par stress les grains d'une
certaine forme immobile ; le chat attrape ou agace des souris mobiles. Dans ces
cas, les attracteurs restent cependant canalisés selon les couloirs des
stimuli-signaux <25>. Par contre, dans le *woruld transversalisé d'Homo,
les attracteurs sont variés et ouverts par la possibilisation, non seulement en
nombres, mais en ordres, croisant le naturel et le technique, l'actuel et le
virtuel, le technique et le sémiotique, l'analogique et le digital, le motivé,
l'institutionnel, le conventionnel. Cela leur confère des instabilités, des
tensions et des distances, mieux des distanciations
de premier degré, de second, de troisième. Si bien qu'on peut décrire l'action
des attracteurs comme des effets de
champ, lesquels sont de deux sortes. Les effets de champ perceptivo-moteurs compatibilisent des
attracteurs visuels, ou sonores, ou tactiles, ou olfactifs-gustatifs. Les
effets de champ logico-sémiotiques compatibilisent des attracteurs catégoriels,
indiciels et indexateurs.
28. Les effets de champ. Leurs quatre modes : fixes, cinétiques,
dynamiques, excités – Encore, dans ces deux sortes, les effets de champ
hominiens montrent au moins quatre modes. Commençons par les perceptivo-moteurs.
(1) Il y en a qu'on pourrait dire fixes, comme ceux qui permettent de
prélever un triangle, un losange, un cercle avec une certaine stabilité,
laquelle est cependant plus disponible que celle du grain attrapé par le
poulet ; pour la vue substitutive d'Homo un carré s'impose, mais peut
donner lieu à deux triangles. (2) Les effets cinétiques permettent à un
archer de viser une proie mobile, moyennant un calcul cérébral moins
infaillible mais plus tactique et stratégique que celui du chat ‘jouant' avec
sa souris. (3) Les effets dynamiques donnent à saisir dans des
mouvements les forces dont ils procèdent, ils captent des mouvances ;
sur ce point, le combat d'un spécimen hominien, très doué à cet égard, et d'un
carnassier, moins doué, n'est pas symétrique. (4) Enfin, Homo connaît des
effets de champ « excités » (Thom), ceux où les attracteurs
sont si multiples ou si hétérogènes, où ils causent des décentrements si
fuyants qu'ils ne permettent pas de résultante déterminable ; non
coordonnables par un calcul de facto, voire par un calcul de
jure, ces effets sont seulement compatibilisables par le
rythme et ses huit recours <30>. Les effets de champ excités n'ont pas
été sélectionnés chez les animaux, où ils seraient plus nuisibles qu'utiles.
Mais Homo transversalisant les éprouve, les pâtit ; bien plus, il les
cultive et en tout cas les thématise, en particulier lorsqu'il vise la
présence-absence-autotranslucidité <17, 70-73>. Quant aux effets de
champ logico-sémiotiques, même si les signes qui les déclenchent ne sont
pas de même sorte que les data de la perception, on peut également en
distinguer quatre, et de mêmes qualifications : statiques, cinétiques,
dynamiques, excités. Là aussi, ces derniers, souvent incoordonnables, sont
compatibilisables par le rythme, avec ses accrocs intégrés.
29. Les effets de champ et les fantasmes. Fantasmes de fascination et
d'ouverture. Les signes absolus – Nous appellerons fantasmes les
thèmes quelconques, physiques ou techno-sémiotiques (« mentaux »),
dès lors qu'ils sont entourés d'effets de champ. Il y a alors autant de
types de fantasmes que d'effets de champ : fantasmes
fixateurs, cinétiques, dynamiques, excités. Et autant de fantasmes que de thèmes
: fantasmes d'actions, de choses, d'outils, de congénères, de signes,
d'indices, d'index, de *woruld, et même des fantasmes de la
présence-absence-autotranslucidité <17>. Il importe grandement à une
anthropogénie de remarquer que tout fantasme peut avoir deux régimes :
compulsionnel et dilatateur. (1) Dans le régime compulsionnel, les
effets de champ déterminent, à partir de leurs attracteurs, une sorte de
vortex ; c'est le cas des fantasmes de fascination, dont les
plus familiers sont ceux qui conduisent à des vols, viols, assassinats
fulgurants, ou à des tortures et supplices insatiables <26> ; ils
canalisent aussi les passions et les coups de force ; ils font que la perception
fixatrice-fixée <9,25> joue un rôle fondamental dans l'existence des
individus (maladies mentales) <67> et des peuples (leaders
charismatiques) <25,72>. (2) Dans le régime dilatateur (par
résonances auréolantes), les effets de champ rendent au contraire leur thème
disponible, poreux, in(dé)fini, complémentaire ; ce
sont les fantasmes d'ouverture. Les quatre sous-espèces d'effets
de champ se prêtent aux deux régimes ; mais, dans l'immense majorité des
cas, ce sont les effets de champ fixes, cinétiques, dynamiques qui portent les
fantasmes de fascination, et les effets de champ excités qui portent les
fantasmes d'ouverture. On notera que la puissance fantasmatique des effets de
champ excités fait les signes absolus (solvere, ab), ces signes à la
fois richement analogiques et facilement digitalisables, tels le swastika
indien, la croix chrétienne, le tàijì et le chi chinois, le kriss malais, le
double triangle israélien du bouclier (magem) de David, le croissant musulman,
le mandala tibétain, etc.
30. Les attracteurs incoordonnables et leur compatibilisation par le
rythme. Les huit recours du rythme – Incoordonnables de facto, sinon
de jure, les effets de champ excités n'ont qu'une seule source
d'entretien et de résolution : le rythme, cette compatibilisation
des incoordonnables par centrations et décentrements successifs et
réciproques. Ce pour quoi le rythme a au moins huit recours, qui
possibilisent les propriétés orthogonalisantes, transversalisantes,
latéralisantes, suspensives, holosomiques du corps hominien. Les voici en un
désordre voulu, tant ils s'entre-conditionnent : 1) l'alternance périodique
et métronomique, 2) l'interstabilité (vs instabilité
vs métastabilité), 3) l'accentuation, 4) le tempo, 5) l'autoengendrement
et le suspens, 6) la convection, 7) l'aller-retour du
strophisme, 8) la distribution par noyaux (Bach), enveloppes
(Mozart), résonances (Beethoven, Schumann), interfaces (Wagner).
Le rythme joue de régularités, mais les décale toujours ; on a parlé de sa
régularité irrégulière. Le nourrisson gesticulant dans son berceau, puis
tentant de compatibiliser bien avant que de coordonner ses quatre membres,
propose la genèse du geste, puis de la danse, enfin de la musique et du
langage. L'animal n'a que faire du rythme parce que la spécialisation de ses
stimuli-signaux <25> n'a que faire d'effets de champ excités. Les effets
de champ et les recours du rythme achèvent l'holosomie d'Homo
<20>.
31. Le(s) plaisir(s), le bonheur et la joie, la jouissance – Homo
rythmique ne se contente pas de parer à ses hétérogénéités et à ses
décentrements. Contrevenant au principe homéostatique (Freud, Ashby), il les
stimule, les excite, les entretient ; et pas seulement pour mieux les résoudre.
Car, en déstabilisant ses habitudes, en jouant avec d'autres points de vue, il
redéploie ses possibilisations, interrompt ses entropies par des néguentropies,
ses homéostasies par des allostasies, multiplie ses pulsions à l'exploration
(déjà importantes chez les primates cousins), déplace ses référentiels, même
celui de la largeur ; le génie ne tient-il pas en la création de
référentiels nouveaux <13>? Le rythme, en même temps qu'un
compatibilisateur d'écarts, en est donc un producteur mesuré. Et, comme toute
conduite prolongée, il doit être soutenu par des affects <15>, ceux du plaisir,
lequel prend souvent en français la forme plurielle plaisirs,
suggérant sa diversification indéfinie. Conjoignant la répétition et la
surprise, le rythme s'étend à presque toutes les activités et passivités
d'Homo, au repas, au repos, au travail, au nursing, il s'exalte dans
l'accouplement holosomique. Quand il s'ouvre de l'émotion au sentiment, on le
dit bonheur et joie, où le corps se dissout presque
dans le signe. A l'inverse, la jouissance se referme du sentiment
à l'émotion, compulsionnellement répétitive, bloquant le signe entre objet et
corps.
31. Le rythme et la thématisation de la
présence-absence-autotranslucidité – Certains fonctionnements peuvent être
assez traversés d'effets de champ excités pour s'annuler presque en tant que
fonctionnements. Soit que le rythme les neutralise, les égalise en suspens.
Soit qu'il les travaille d'écarts et de décentrations internes jusqu'à l'explosion
ou l'implosion. Ce sont des occasions où la
présence-absence-autotranslucidité <17>, d'ordinaire simple
accompagnement inaperçu du travail ou du divertissement, se thématise tantôt de
façon quasi involontaire en une sorte de rapt (grâce gratuite), tantôt au
contraire à travers des conduites tendues ou rusées (yoga). Nous l'avons déjà
dit <17>, une anthropogénie sera alors attentive aux fonctionnements
présentifs exceptionnels, ceux du mystique occidental ou oriental, de
l'artiste, du héros, de l'amoureux passionné, mais elle le sera plus encore aux
fonctionnements présentifs quotidiens, ceux de la drogue, du farniente,
des enivrements, de l'orgasme, avec ses modalités pré-, post-,
para-orgastiques. Enfin, elle remarquera ces deux transcendances du rythme : l'extase
quand la présence-absence s'y manifeste comme le plein, l'horreur
quand elle s'y manifeste comme le vide.
33. Des
choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon – Jusqu'ici
l'anthropogénie, ou constitution continue d'Homo comme état-moment d'Univers,
s'est articulée selon deux aspects. Des variations géographiques et biologiques
ont produit depuis six millions d'années, dans des populations de primates
(africains), des caractères qui, en se coordonnant, ont permis qu'émergent et
s'installent, à travers mille bifurcations, des organismes transversalisants,
angularisants, latéralisants, holosomiques, à cerveau endotropique, en
corrélation avec le redressement et la bipèdie. Sous l'action de ces
organismes, certaines portions de la croûte terrestre, celles qui ont favorisé
et sélectionné ce cas biologique, ont été appropriées techniquement et sémiotiquement
en un *woruld <6>. Pouvons-nous déjà typer ce *woruld en quelques
termes-clés? Chose, qui vient du latin ‘causa', signale, comme du reste
‘thing' anglais et ‘Ding' allemand, que les éléments échangeables des panoplies
et protocoles hominiens fonctionnent à la manière d'indices indexables, donc de
thèmes de litige et de jugement (commercial, juridique). Performances,
accolé à ‘choses', suggère que les comportements deviennent alors des
conduites, où le circuit perception-motricité-perception de l'animalité est
possibilisé, thématisé, et les affects élargis en sentiments. Situation,
qui n'est pas uniquement le situs déterminable par des coordonnées
d'espace-temps (Leibniz), indique que toute action hominienne s'ouvre de choix
mais aussi de flottements entretenus. Circonstance comprend la
multiplicité et l'hétérogénéité des attracteurs qui font que toute situation
est travaillée d'effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques,
souvent excités, parfois au point d'être présentifiants <17,30>. Horizon
<7> précise que tout *woruld est à la fois totalisable et ouvert, et
n'exclut pas qu'en plus de ses réalités descriptibles, il comporte des
présences-absences indescriptibles, par quoi il est thème de désir (de,
sidera), avec ou sans manque, et pas seulement de besoin,
d'ordinaire avec manque. On verra bien que, dans la définition que ramasse
notre titre, les prépositions majusculées EN, DANS, SUR sont aussi importantes
que les substantifs, vu qu'il s'agit de topologie, de cybernétique, de
logico-sémiotique, de présentivité <42>, et du reste qu'il n'y a pas
d'objets sans actions.
H. TECTURES,
IMAGES, DANSES-MUSIQUES, LANGAGES MASSIFS
34. Le socle anthropogénique proto-tectural, proto-imagier,
proto-musical, proto-langagier. Massif vs détaillé – Une anthropogénie
prend les choses le plus génétiquement possible. Si bien que, dans tout ce qui
précède, Homo, déjà technicien indiciel et indexateur, n'a pas encore eu besoin
de tectures (architectures), d'images, de musiques, de langages. Nos marionnettistes
savent que quelques indices et surtout pas mal d'index suffisent à dire bien
des choses narratives et descriptives, mais aussi philosophiques, ontologiques,
métaphysiques. En d'autres mots, Homo pré-tectural, pré-imagier, pré-musicien,
pré-langagier, qu'illustrent ontogénétiquement nos nourrissons, a été
phylogéniquement viable en tant qu'Homo habilis, il y a deux millions d'années.
Cependant, il nous reste à voir qu'il n'a fallu qu'un million ou quelques
centaines de milliers d'années de maturation technique, sémiotique, biologique
pour que, sur le socle des indices-indexés <25-26>, soient apparues des
proto-tectures, proto-images, proto-musiques, proto-langages, massifs et
non encore détaillés, qu'on peut sans doute attribuer à Homo
ergaster-erectus depuis un bon million d'années.
35. Les établissements au sol. Les trois logiques des tectures. Le lieu
et le sacré – L'abri bâti, et pas seulement aménagé, devint indispensable
pour un primate qui avait à s'assurer un sommeil avec de multiples et longues phases
REM-paradoxales <13>, mais aussi à conserver sa nourriture, en
particulier comme un carnassier charognard incapable de tuer lui-même des
proies trop puissantes ou rapides, et les attendant de prédateurs plus doués.
D'autre part, comme le montre le site Est-Africain de Melka Kunturé, le lieu du
repos et le lieu du travail cessèrent de coïncider chez un primate explorateur.
Ces circonstances et quelques autres firent que des groupes hominiens
commencèrent à inscrire sur le sol une étendue distribuée, qui
n'était plus la simple collection de couloirs et de cibles du territoire animal
mais un domaine de dominus <11> ; et les productions panopliques
et protocolaires qui constituèrent cette pré-écriture ont été heureusement
qualifiées d' a établissements au
sol. Ce furent les premières tectures destinées à se préciser
plus tard en immeubles (parois, toits) et meubles (sièges, couches). Même
rudimentaires, elles furent un stimulus anthropogénique puissant en raison de
leurs trois logiques, convergentes et divergentes : (a) logique de la construction,
(b) logique des fonctions, surtout du théâtre quotidien
intercérébral <16,40>, (c) logique de l'enveloppement,
ce dernier étant essentiel chez des mammifères ayant passé plusieurs mois
lunaires dans une matrice dont ils gardent un souvenir ineffaçable. Les
établissements au sol n'ont pu que conforter l'idée d'un ailleurs,
de lieux autres, étrangers, étranges, sacrés <72>, ceux des Ancêtres vaguant sur la
terre-mère, ou encore devenant célestes ou souterrains <22>, surtout en
rêve.
36. Le biface, la frontalité et l'image. Le monument et l'idole –
Homo, en raison de sa frontalité possibilisatrice qui le rend à la fois
entreprenant et labile, maître-seigneur de domaines plus vastes et plus
flottants que les territoires animaux <11>, dut chercher des
vis-à-vis holosomiques, des contours proches en miroir, le confortant et le
configurant en même temps que le provoquant. Il a eu besoin de
l'intercérébralité <16> arrêtée d'images, d'échos-similitudes en
face de soi (im-, sem-, similis). Les choppers d'Homo habilis, résultats
de fractures irrégulières, n'apportaient guère de satisfaction à cet égard. Par
contre, les bifaces d'Homo ergaster-erectus n'étaient pas sans rapport
avec la symétrie bilatérale d'un corps transversalisant. De plus, ils
détachaient un contour avec d'autant plus de force qu'ils étaient massifs, non
détaillés en dedans. C'était assez pour les faire hésiter entre une fonction
d'outil <6> et une fonction de signe <24> de plus en plus conventionnel
<24>, et donc pour initier la vie d'art <70>. On peut donc
prendre les bifaces pour archétype de l'image artistique, dont on
remarquera qu'ils activaient, pour Homo artisan debout ou assis, plusieurs
correspondances : entre corps du fabricant et gestes de fabrication ;
entre gestes de fabrication et gestes d'utilisation ; entre corps de soi
et corps du socius ; entre gestes et
choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon
<33>. L'image massive proposée par le biface fut un vis-à-vis d'autant plus
créatif que son immobilité transversale introduisait le suspens <5>, en
résonance avec le pays séparé ou autre, sacré, de l'ancêtre mort que
présageaient les établissements au sol <35>. Fixe, fixée, fixante, toute
image vire au monument (monere, rappeler et avertir), à l'idole,
démoniaque ou divine, propice aux perceptions intenses, tant ouvertes que
fixatrices fixées <9,25>.
37. La danse-musique massive. Proportion auditive. Un intensificateur
éminent de la présence-absence-autotranslucidité – Pour Homo
transversalisant et gestuel, la naissance de la danse-musique dut répondre au
même désir de délimitation, de reprise de soi, que l'image. Le son est
fluctuant, il s'échappe toujours, en raison d'harmoniques qui entretiennent un
rapport mathématiquement irrationnel avec leur fondamental, mais, saisi
par l'ouïe proportionnante d'Homo <19>, il peut aussi d'instant en
instant être ressaisi, restabilisé, recentré, en même temps qu'il s'articule,
se construit, dans ses durées et ses intensités ; rien de plus exact et
ouvert, de plus liant (analogique) et oppositif (digitalisant) que le son. Homo
marcheur-danseur rythmique a dû trouver tôt, dans les ondes sonores calibrées
de ses outils <6> et dans celles vocales également calibrées que
commençaient d'émettre sa soufflerie pulmonaire et l'angle nouveau de son
larynx-pharynx suite à la station debout, l'occasion de pratiquer un mélange,
serré dans l'instant, d'autarcie et d'abandon ; expérience éminente
d'endotropie par les retours de l'écho, multiplié dans les grottes, les rives,
les montagnes, ou tout simplement parmi les échos internes du groupe choral
<19>. Et ainsi d'orchestrer les dix modes d'existence qu'il partage avec
l'animalité cousine, mais chez lui thématisés ; le mot arabe maqam
couvre à la fois les modes musicaux et les modes d'existence
<15>. Et, comme nulle part ne se produisent aussi économiquement des
effets de champs perceptivo-moteurs excités et les huit recours holosomiques du
rythme <30>, la danse-musique massive fut vouée aux réalisations éminentes
de la présentivité, c'est-à-dire de la présence-absence thématisée
<17>.
38. Le langage massif. Un premier
thématiseur vocal du *woruld et du geste – Enfin, tandis que la musique est
la pratique du son vocal ou instrumental comme fluctuation ressaisie, le langage s'en tint au son vocal en tant
qu'articulable, par la combinaison de
l'angle larynx-pharynx et de la soufflerie pulmonaire modulable de la station
debout, d'une denture omnivore égale et semi-circulaire, d'une langue capable
de contacts très différenciés avec le palais et le reste de la cavité buccale,
d'une mobilité du voile du palais permettant de contraster les émissions
buccales et nasales. Bref, là où la danse-musique est surtout intense,
le langage,
affaire caractéristique de l'hémisphère gauche <10>, est surtout distributeur,
c'est-à-dire que, dans la voix, il retient d'abord ses oppositions
digitalisables. Et ses panoplies et protocoles de segments vocaux ont une connivence native avec le *woruld, lui
aussi composé de panoplies et protocoles de segments.
Pour thématiser des
choses-performances-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon
<33>, le langage massif (antérieur au ton), que nous
considérons à ce stade, put donc se contenter de corréler suffisamment certains
de ses segments avec certains des segments déjà articulés du *woruld. Rien de
plus anthropogéniquement spontané que le langage massif. Il n'eut même pas à cerner, comme fait l'image. Ni davantage
à rassembler en ouvrant, comme fait
la musique. Il put se contenter d'inter-venir
en thématisant quelques
distributions d'un déjà-distribué, le *woruld technicisé et sémiotisé d'indices
et d'index, précédemment gestualisé.
39. Les signes langagiers massifs pleins et vides. La convention et
l'institution. La spécification langagière – Etant composé de signes, ou
thématiseurs purs, on ne s'étonnera pas que le langage massif ait exploité la
distinction des indices et des index <25> pour s'articuler en signes
pleins (indiciels, analogiques) et signes vides (indexateurs, digitalisants).
(A) Les vocables massifs pleins,
indicialisants, ancêtres de nos verbes d'action-passion, de nos substantifs et
adjectifs, spécifièrent leurs thèmes par quelques mimes vocaux minimaux d'une
qualité ou quantité perçues, ou d'un contraste de qualités-quantités, appuyant
des gestes effecteurs ou mimétiques
déjà fort explicites, et correspondant (respondere, cum) par un ou deux aspects
à la structure, ou à la texture, ou à la topologie, ou à la temporalité
visuelles, tactiles, olfactives, gustatives, sonores des choses-performance <33>. Ce genre de correspondance se décala
et se détendit, donnant lieu à des institutions et conventions de plus en
plus distanciantes entre désignant et désigné, comme il advient à tout signe
analogique, surtout s'il va se digitaliser <26>. (B) Les vocables massifs vides, indexateurs,
thématisèrent leur thème en le pointant vocalement, directement par convection
vocale, ou indirectement par exclusion vocale de ce qui n'est pas lui dans une
panoplie ou un protocole suffisamment fermés, oui/non, 0/1 <9>. A quoi
suffirent, entourées de l'éloquence préalable ou consécutive des gestes,
quelques oppositions sonores et articulatoires, préludant aux couples
vocaliques « i/a » de nos démonstratifs ceci/cela, this/that, ou
consonantiques « m/t/s » de nos possessifs mon/ton/son, mein/dein/sein.
A ces deux sortes de vocables, pleins et vides, convinrent sans doute longtemps
les grognements et cris devenus délimités et modulés d'Homo ergaster-erectus,
voire inchoativement d'Homo habilis, auxquels on demandait seulement d'être
assez soutenus et oppositifs pour faire articulation segmentisante. Le langage
massif ne put que conforter la
classification gestuelle des minéraux, des végétaux et des animaux en espèces et classes. Et c'est même cette prédétermination spécifique gestuelle
qui inviterait à privilégier le verbe spécifier (species, facere) pour dire le type de thématisation qu'opère le
langage en général.
I. LES ŒUVRES
ET LE X-MÊME
40. Les œuvres. Œuvres quotidiennes et œuvres extrêmes. La scène du théâtre
quotidien et de ses rôles – Hannah Arendt a anthropogéniquement mis en
valeur une triade grecque : (a)
le ponos-labor,
dont les résultats sont produits et reproduits journellement ou régulièrement
(ainsi la préparation nourricière, le ménage, l'accouplement) ; (b) l'ergon-opus-œuvre, dont les résultats
dépassent la consommation quotidienne, débordent même les saisons et le temps
d'une vie, et manifestent une indépendance du produit à l'égard de l'organisme
périssable qui en est l'auteur et l'utilisateur (ainsi un lit ou un
récipient) ; la traduction de ce concept est difficile en germanique, où work-Werk a même racine que (F)ergon, mais a pris un sens plus
large, se confondant avec le ponos-labor,
par exemple chez Marx ; (c) la praxis, substantif verbal de pratteïn, dont les résultats sont
imprévisibles, même pour le sujet de l'action (ainsi une bataille ou un acte
d'éducation). Cette triade situe bien le rôle anthropogénique de l'œuvre, et de son inauguration par les
tectures, images, danses-musiques, langages massifs <34-39>. La forme
primitive en fut l'outil <6>,
tels les bifaces ou les gourdes des travailleurs mobiles du site de Melka
Kunturé ; et la forme éminente la tombe.
D'autre part, on y distinguera des pratiques quotidiennes et extrêmes. (1) Les œuvres quotidiennes demeurent dans
l'ordre des fonctionnements ordinaires, avec une présence-absence non
thématisée <17>. (2) Les œuvres
extrêmes sont celles qui, grâce à des effets de champ excités <28>,
obtiennent que leurs fonctionnements thématisent la présence-absence à
travers leur tension ou leur suspens ; disons-les présentives, voire présentives-absentives <17,22>.
L'archétype de l'œuvre extrême fut le monument
funéraire, avec la danse-musique autour de lui, qui thématise ultimement la
communion de la communauté-société
dans l'intercérébralité et la présence-absence. En tout cas, extrêmes ou
quotidiennes, les œuvres sont pour un groupe hominien le support de ses rôles
sociaux. Elles instituent la ‘scène', à la fois passive et active, assistante
et suggestive, de son théâtre quotidien
<35>.
41. L'œuvre et le self hominien. Le X-même – Ce qu'on appelle un spécimen vivant ce n'est nullement un individu, un non-divisé, c'est un volume
de contacts entre un milieu intérieur (Claude Bernard) et un milieu extérieur
selon un lot suffisamment compatibilisé d'interfaces (Gilbert Simondon). Parmi
celles-ci, beaucoup ont pour fonction d'assurer la nutrition et la reproduction
de l'organisme dans son environnement ; mais quelques-unes assurent sa
distinction à l'égard des autres, étrangers ou familiers.
C'est son self. Le self hominien est plus
thématisé que celui de ses cousins animaux ; il l'est même assez pour
qu'on croie en identifier les soubassements, parce que certains relais
cérébraux deviennent inactifs quand il s'évanouit, par exemple dans des
expériences « mystiques ». Mais le self hominien est aussi beaucoup
plus vulnérable. Dans le sommeil, ses traumatismes sont réparés par la
mémoration (digestion neuronique) d'importantes phases REM-paradoxales <12>. Et, à l'état de veille, il est aidé par
les œuvres qui le soutiennent de leur
continuité spatiale, de leur résistance temporelle, de leur autarcie relative,
de leur couches d'élaboration concordantes. Le
résultat de tous ces croisements d'unités, de dispersions, de réunifications
est qu'un spécimen hominien peut être dit un X-même, où ‘même' indique la
continuité mémorante domaniale du self
transversalisant <11> ; et ‘x' signale que pareille ‘mêméité'
n'est pourtant qu'une compatibilisation de séries hétérogènes grâce au rythme. ‘X'
majusculé suggère que les ‘x-mêmes' sont partout désignés par des noms propres, signes pleins et vides à
la fois, qui les situent comme des noeuds fuyants d'indicialités et
d'indexations conjecturales <25>.
42. Les destins-partis d'existence comme topologie (pour l'espace),
cybernétique (pour le temps), logico-sémiotique (pour les signes), présentivité
(pour le rapport immanence / transcendance). Les sujets d'œuvre comme
construction d'un destin-parti d'existence – Le X-même a beau être
singulier, on peut cependant lui reconnaître des dimensions, dont nous
retiendrons quatre, qui lui font un destin-parti d'existence, où destin marque les généralités (acquises
ou héritées) et parti les
singularités résultantes. (1) Sa topologie est le rapport que ‘chacun'
établit à l'étendue, avant même la
mesure et la figure, donc comme dosage original de proche/lointain,
continu/discontinu, ouvert/fermé, englobant/englobé, etc (ainsi les orifices
externes-internes du corps, bouche, anus, sexe, ont un rôle nodal dans la
plupart des psychologies d'Homo). (2)
Sa cybernétique couvre les rapports
fondamentaux de ‘chacun' à la durée,
avant même l'étalon de l'heure, et concerne ses dosages de feedback et
feedforward, d'action et rétroaction, de rétroaction positive et négative, de
linéarité et détours, et surtout d'activité et passivité. (3) Sa logico-sémiotique
couvre le rapport de ‘chacun' aux signes,
et en particulier sa prédilection pour les indices ou les index ; pour
l'association, la disjonction, l'implication ; pour la disjonction
inclusive ou exclusive ; pour les effets de champ logiques statiques,
cinétiques, dynamiques, excités. (4)
Sa présentivité concerne le
privilège que ‘chacun' accorde, dans le couple fonctionnements/présence
<17>, tantôt aux fonctionnements,
parfois jusqu'à ignorer la présence-absence (behaviorisme), tantôt au contraire
à la présence-absence, parfois
jusqu'à considérer les fonctionnements comme des apparences (maya, doxa)
<58>. – Le destin-parti d'existence ainsi compris qualifie les groupes
hominiens autant que les X-mêmes. Et il se retrouve dans les œuvres <40> en tant que
celles-ci, indépendamment de leurs messages narratifs ou descriptifs, activent
et passivent elles-aussi des topologies, des cybernétiques, des
logico-sémiotiques, des présentivités, que nous appellerons leur sujet d'œuvre. L'indépendance de
l'œuvre à l'égard de son producteur <40> fait que les destins-partis de
l'œuvre et ceux du X-même qui l'a produite sont loin de se recouvrir exactement.
L'oeuvre fait (partiellement) son producteur
plus qu'elle ne l'exprime. Par là encore, le X-même est plus X que même.
II - LES
ACCOMPLISSEMENTS
J. LES
MONDES
43. Une suite obligée : continu proche, continu distant, discontinu –
L'apparition d'Homo parmi les Primates est le résultat de suites très
hétérogènes : mouvements des plaques tectoniques terrestres, aventures internes
du Soleil, courants océaniques, éruptions de volcans, épidémies, mutations
géniques, etc. Mais une fois que les spécimens hominiens se stabilisèrent comme
un genre (Homo) couvrant ses espèces (Habilis, Ergaster-Erectus, Sapiens,
Sapiens sapiens (depuis au moins 160.000 ans, à voir des crânes éthiopiens
récemment reconstitués), certaines suites ont pu être obligées. C'est ce que
suggère, dans les destins-partis d'existence <42>, le rôle primordial
qu'y joue la topologie, laquelle active quatre concepts fondamentaux : le
proche, le lointain, le continu, le discontinu. Or, on voit mal comment un
primate transversalisant aurait pu privilégier le discontinu avant le continu,
et le lointain avant le proche. Pour suivre les accomplissements d'Homo, on est
ainsi invité à interroger la succession conceptuelle : (1) continu proche, (2)
continu distant, (3) discontinu. N'y a-t-il pas là trois « mondes», trois
*woruld <7>, du moins depuis qu'Homo est devenu sapiens sapiens,
c'est-à-dire depuis qu'il est passé des tectures, images, danses-musiques,
langages massifs <34-39>, que nous avons comptés dans ses bases,
aux tectures, images, danses-musiques, langages détaillés, que nous
allons considérer maintenant depuis le paléolithique supérieur (-50mA à -12mA)?
44. Les trois MONDES – Et c'est en effet ce que donnent à penser
l'archéologie et l'histoire. Le MONDE 1,
celui du continu proche, est exemplifié
par les civilisations antérieures à l'écriture, et dont on devine encore
aujourd'hui les destins-partis d'existence <42> à travers les traditions
de la Polynésie, de l'Afrique subsaharienne, des Esquimaux ; et aussi, après
l'introduction de l'écriture, à travers les empires primaires de Sumer,
d'Egypte, d'Inde, de Chine, d'Amérinde. Nous distinguerons donc un MONDE 1A,
ascriptural, et un MONDE 1B, scriptural. Puis, autour de -800, le MONDE 2 grec, celui du continu distant, a inauguré sa
surprenante pratique de prélever les formes sur les fonds, et de les traiter
comme des touts intégrés de parties intégrantes, soit dans la « juste
distance » de la scène (skènè) du théâtre,
soit dans celle du cadre de la théorie.
Cette perception totalisatrice a dominé la civilisation occidentale jusqu'en
1850-1950, avec une hésitation durant les invasions barbares, entre +400 et
+1000. Enfin, le MONDE 3, celui du discontinu, est en train de recouvrir
la planète depuis les mêmes années 1850-1950, porté par des techniques et des
médias planétaires enfantés par les sciences archimédiennes <59-61>. Nous
allons examiner d'abord si cette ponctuation anthropogénique en trois moments
se vérifie dans les tectures, les images, les danses-musiques détaillées. Puis,
dans les langages détaillés, lesquels nous mèneront aux écritures, aux
philosophies, aux sciences. D'où le titre de cette partie : les
accomplissements d'Homo.
K. TECTURES,
IMAGES ET DANSES-MUSIQUES DÉTAILLÉES
45. Les tectures
détaillées : topoï, cadrage, sous-cadrage, perspective, réticulation,
windows – Dans le MONDE
1A, au temps du Paléolithique
supérieur, depuis -50.000 ans, succédant aux aménagements au sol d'Homo
ergaster-erectus <35>, ceux d'Homo sapiens-sapiens commencèrent à
proposer des organisations topologiques,
inspirées des suggestions coaptatives des anfractuosités des roches
(calcaires). A la Grotte Chauvet et à Lascaux, on voit ces organisations
exploiter les topologies opposables de la salle, de la paroi, du couloir, du
vis-à-vis, du cul-de-sac, au profit d'une systématique existentielle des topoï du proche et du lointain, de
l'entourant et de l'entouré, de l'ouvert et du fermé, dont les significations
détaillées nous échappent, mais qui semblent avoir porté des panoplies et des
protocoles de la Génération, croisant la chasse, l'alimentation, l'accouplement,
la parturition, la mort, le tout sous-tendu par la présence-absence <17>,
en des rituels qui évoquent assez ce que montrait hier encore le chamanisme des
Inuits et des Sibériens. Avec le Néolithique,
ces topologies thématisées acquirent une première régularité géométrique dans les monuments
circulaires de Göblike Tepe (Turquie, -11.000), très avant Stonehenge. Bien
plus, dans le Croissant Fertile, Homo se mit à domestiquer céréales et bêtes,
formant des villages denses, où les murs de l'habitat jusque-là courbes ou
circulaires durent se croiser de la façon la plus économique, donc à angle droit. Ainsi le tecte
néolithique inaugura ce qui reste pour le primate orthogonal et
transversalisant la plus révolutionnaire de ses innovations : le cadre, spécialement rectangulaire. Il suffit alors de
quelques siècles pour que le cadrage des tectures néolithiques
vire au sous-cadrage des Empires
primaires du MONDE 1B. C'est ce
sous-cadrage qui distribua les quartiers quadrangulaires des
« villes » et les arpentages des campagnes à Sumer, en Egypte, en
Inde, en Chine, en Précolombie, en même temps qu'il éveillait les écritures, sous-cadreuses par
excellence. Les tectes devinrent des archi-tectes (arkHeïn, tekteïn)
gouvernant d'immenses projets ; les corporations de maçons inventèrent la
discipline et un début d'horaire. Vers -800, la subarticulation générale fit
que, dans les conditions exigeantes de navigation de la Méditerranée orientale
et chez un peuple pratiquant une langue indo-européenne (donc très syntaxique)
et une écriture phénicienne complétée, le continu
proche du MONDE 1A et 1B, pulsatoire, se transforma dans le continu distant du MONDE 2, abstractif, c'est-à-dire dans le détachement des formes sur les
fonds et la production de touts formés de parties intégrantes,
donnant lieu aux temples de Sicile et d'Athènes, et du coup exaltant la perspective,
ce cadrage totalisateur en profondeur,
qui a dominé l'Occident jusqu'à hier. Enfin, depuis 1930, les tectures se sont
multicadrées dans les discontinuités
du MONDE 3, qui remplaçent les étendues-durées
traditionnelles par un espace-temps fenêtrant-fenêtré et réticulaire,
invitant à une redéfinition des trois logiques de toute tecture, celles de la
construction, de la fonction, de l'enveloppement <35>. Or si la
discontinuité est déjà problématique pour les tectures petites (les ustensiles), à cause des continuités exigées
par l'anatomie et la physiologie d'Homo, elle l'est plus encore pour les tectures grandes (les habitats), à cause
de l'inertie des matériaux, des besoins de contact social physique, et
peut-être surtout de l'espace entourant, embrassant, requis par un mammifère
qui a passé dix mois lunaires dans une matrice. Aussi les réalisations de
tectures et architectures du MONDE 3, en dépit de théories révolutionnaires
comme celles de la Harvard School of Design, restent pour l'instant
relativement archaïques, même chez Calatrava (construction) ou Gehry (fonction
et enveloppement). Pourront-elles un jour s'inspirer des séquenciations dynamiques
(« aminées » <61>) que la biologie montre dans les formations
vivantes, lesquelles aux paradigmes traditionnels des structures et des textures
ajoutent celui des ultrastructures de l'histologie <46,47>? Quelles constructions
prévoir pour des spécimens fenêtrants-fenêtrés et idiosyncrasiques <67>,
qui souvent vivent seuls dans des « villes de l'autre », que tente de
décrire une « psychosociologie des singularités » ?
46. Les images détaillées, tracées (peinture, sculpture, gravure) et
granulaires (photographie, cinéma, télévision) – Nous avons vu Homo
erectus-ergaster invité à concevoir des images
massives par les contours symétriques de ses bifaces <36>. Homo
sapiens sapiens, en même temps qu'il taillait des outils multifaces, ce qui
suppose des gestes et des imaginations en feed-back et feed-forward, se mit à
détailler ses images. Ainsi, au paléolithique
supérieur, on voit apparaître des
images humaines (Australie) et animales (Europe) comportant des parties
internes : jambe, tête, tronc, nez, yeux ; organes de corps
parallèles aux organes d'outils. Anthropogénétiquement, ceci marque l'entrée en
scène de la re-présentation,
c'est-à-dire d'une façon de présenter à nouveau (re-), et de façon différente
(re-), un donné initial, comme les systèmes nerveux des vertébrés le faisaient
depuis des dizaines de millions d'années quand, de relais en relais, ils
réélaborent les stimuli enregistrés par les transductions des organes des sens
pour les adapter au circuit perceptivo-moteur d'un organisme. Et, de même que
les représentations nerveuses peuvent être fort libres (pas
toujours isotopiques), vu la stabilité des actions vitales où elles
interviennent, ainsi les représentations
imagétiques purent être également libres, vu la stabilité des panoplies et
protocoles du *woruld où elles
interviennent : il suffit de quelques détails en un ordre presque quelconque
pour qu'une image d'une chose-performance-EN-situation-DANS-la-circonstance-SUR-un-horizon
<33> soit identifiable comme celle d'une femme, d'un homme, un cheval, un
bison, voire telle espèce de bison. Et, du même coup, commencèrent à proliférer
les effets de champ perceptivo-moteurs
et logico-sémiotiques imagétiques <27>. D'abord parce qu'ils
complètent la représentation, du moins quand ils sont fixateurs, cinétiques ou
dynamiques <28> (c'est souvent l'allure
qui nous permet d'identifier une espèce, voire une sous-espèce des cavernes),
mais aussi parce que, quand ils sont excités <28>, ils éveillent la
présence-autotranslucidité <17> du spectateur. Enfin, les images
détaillées développèrent, plus puissamment que les tectures, les possibilités
du cadrage <45>. Dès le paléolithique supérieur, la ligne
d'échine des animaux peints et le contour losangé de certaines Vénus sculptées
inaugurèrent un protocadre. Du coup, au néolithique,
peut-être sous l'effet des murs à angle droit <45>, les trois têtes de
taureau superposées de Çatal Hüyük déclarèrent un cadre frontal, qui
deviendra pour les siècles à venir le référentiel majeur d'Homo théoricien. La génération
paléolithique devint le schématisme générateur néolithique,
bien illustré par The Goddesses and Gods
of Old Europe de Marija Gimbutas. Si bien que, lors du passage du MONDE 1A au MONDE 1B, les images des empires primaires n'eurent pas de peine à
enfanter le sous-cadrage générateur
impérial. Et, vers -700, avec le MONDE
2, les peintres et sculpteurs grecs puis occidentaux, dans le même esprit
que leurs frères architectes, commençèrent à prélever les formes sur les fonds
et à dresser des touts composés de parties intégrantes <45>, avant
d'explorer toutes les ressources de la perspective
jusqu'à la géométrie projective
linéaire mais aussi colorée et lumineuse de Piero della Francesca (De prospectiva pingendi). En sa fin, cet
objectivisme produisit un coup de théâtre. Avec la photographie, puis la
cinématographie et la magnétoscopie, les images, qui jusque là avaient été tracées,
devinrent granulaires <78>, faites non de traits mais de grains, et
pour autant digitalisables, donc mutables, remontables, incrustables,
imposant ainsi le pluricadrage
fenêtrant-fenêtré (windows) du MONDE
3. Même les images tracées (peintures et sculptures) ont répercuté ce
séisme. Elles ont d'abord produit le pointillisme (granulaire) de
l'impressionnisme, puis le multicadre (windows) du cubisme et de la bande
dessinée (Mac Cay, Little Nemo,
1905), bientôt les dessins quantiques (« trébuchets ») de Marcel Duchamp.
Certaines correspondent maintenant, consciemment ou non, au paradigme des séquenciations
dynamiques des formations vivantes, aminées, au point qu'on pourrait
les dire aminoïdes <61>. Homo plasticien ajoute là à ses concepts
traditionnels de structure et de texture, seuls conçus par sa
perception et son imagination spontanées, celui d'ultrastructure <45,61>.
Décisivement dans les Chemins des
écritures de Micheline Lo de 1997. Déjà inchoativement dans les
« alphabets » de Jasper Johns, dès 1960.
47. La danse-musique détaillée – Sur les origines de la danse-musique, si
fondamentale pour Homo, mammifère endotropique <14> et en quête d'échos
<19, 37>, il est frustrant que nous ne disposions que de traces
lacunaires : quelques instruments réels ou figurés, dont nous ne pouvons
que deviner l'usage. Ainsi une peinture de la grotte des Trois Frères, qui a
suggéré à Chailley le titre de 30.000 ans
de musique, montre un organisme dansant mi-animal mi-humain tenant un arc
musical ( ?), dont la corde unique consonnerait avec le protocadre imagier du paléolithique
supérieur <46>, et dont on pourrait penser qu'il exploitait les retours
sonores du lieu souterrain pour créer des accents de rhombe complétant les voix
rauques et chamaniques du moment. Sinon, l'anthropogénie de la danse-musique,
dès que nous en avons des témoins, s'est montrée parallèle à celle de l'image. (1) Cadrée fortement dans les sociétés
néolithiques, à entendre les percussions qui dominent encore aujourd'hui le MONDE 1A ascriptural, par exemple en
Afrique. (2) Sous-cadrante dans la
musique impériale éthico-politico-cosmique du MONDE 1B scriptural, dont témoignent clairement les théories de la
Chine, mais aussi ces partitions gestuelles que sont les chironomies, mouvements
codés des mains (kHeïr, nomos), des coudes, des jambes d'un chef de choeur,
qu'on trouve sur les fresques égyptiennes, et qui ont persisté en particulier à
travers la liturgie copte. (3) Prélevée
comme forme sur fond (bruit) et
faite de parties intégrant des touts dans le MONDE 2, depuis la gamme du double tétracordre dorien (cette espèce
sonore de la perspective) jusqu'à la mélodie accompagnée orchestrée de l'opéra
occidental. (4) Granulaire dans le
discontinu du MONDE 3 en raison de
ses enregistrements, comme aussi des synthétiseurs et de l'informatique qui
lui permettent de construire digitalement ses hauteurs, ses
intensités et jusqu'à ses timbres. Séquentielle par nature, et ainsi très apte
à mimer non seulement les formes
(Gestalt) mais les formations
(Gestaltung), la musique est devenue la pratique la plus encline à épouser les séquenciations
dynamiques des formations vivantes (aminées) <61>. C'est à ce
titre que les compositions de Steve Reich depuis 1970 pourraient être dites aminoïdes,
plus explicitement même que certaines images <46>. Dans le travail du
cinéaste-musicien Thierry De Mey et de sa soeur chorégraphe Anne De Mey, les structures et textures, où les corps dansants réalisaient traditionnellement des
formes mentales, sont maintenant anticipées par les ultrastructures, où les
formes sont générées par les singularités vitales (aminées <46>) des
organismes, eux-mêmes résultant d'un milieu naturel ou sémiotique archaïque
générateur (Love Sonnets).
L. LANGAGES
DÉTAILLÉS
48. L'angulari