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ANTHROPOGÉNIES LOCALES - SÉMIOTIQUE
 
 
 
L'INTENTION SEXUELLE
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Avant-propos
 
 
Partie 1 - LE RÉPERTOIRE EXPRESSIF
 
 
Chapitre 1 – LE TACT SEXUEL GÉNÉRAL
Chapitre 2 - LE TACT GÉNITAL
 
Chapitre 3 - LE TACT RÉCIPROQUE
 
Chapitre 4 - LA BIPOLARITÉ
Chapitre 5 - LA FÉCONDITÉ ET LA FÉCONDATION
 
Chapitre 6 - L'IMAGINAIRE ET LE SYMBOLE
Chapitre 7 - LE RETOUR DU BALANCIER
 
 
Partie 2 - LES INTERPRÉTATIONS
 
 
Chapitre 8 - LES PERVERSIONS
Chapitre 9 - LES NIVEAUX
 
 

 
 
 
L'INTENTION SEXUELLE
 
 
 

AVANT-PROPOS

 

Si étrange que cela paraisse, il n'y a pas, à notre connaissance, de description systématique du coït comme phénomène humain. A cet égard, la médecine se retranche sagement dans sa compétence. Les anthropologues écrivent de nouveaux Supplément au voyage de Bougainville. Les psychanalystes, en raison de leur point de vue, sont plutôt attentifs à la sexualité infantile et anormale qu'à celle de l'adulte normal. Somme toute, les lumières les plus abondantes nous viennent des philosophes et des littérateurs. Mais ils orientent leurs dévoilements, souvent profonds, selon les besoins de leur système ou de leur œuvre.

Une lacune si considérable doit avoir quelque raison. En nos pays, jusqu'à ces dernières années, on pouvait invoquer la pudeur. Comme elle sévit peu aujourd'hui, reste que Freud nous aurait convaincus que l'expérience sexuelle baigne à ce point dans l'histoire de nos fantasmes qu'il serait vain de vouloir l'élucider sans refaire le trajet de la psychanalyse, seule méthode en définitive pour débusquer l'inconscient.

Il nous a semblé pourtant qu'une autre voie s'ouvrait. Tout en baignant dans le fantasme, la sexualité a pour noyau, comme nous espérons le montrer, une expérience de perception et d'action, dont la description appelle une méthode qui n'est pas seulement psychanalytique, mais rejoint celle que nous avons utilisée, dans Les Arts de l'espace, à propos de l'œuvre d'art. Cette approche, nous préférons ne pas en tenter de formulation abstraite, puisque après tout la marche se démontre assez bien en marchant. Le travail prouvera si elle est féconde ou creuse.

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE : LE REPERTOIRE EXPRESSIF

 

 

Chapitre 1 - LE TACT SEXUEL GÉNÉRAL

 

Jacques Hury - Mais vous serez si près de moi que je ne vous verrai plus.
Paul Claudel, L'Annonce faite à Marie.

En contraste avec presque toutes nos activités, le coït se développe au plan du tact. Les autres sens, qui y jouent un rôle souvent indispensable, se limitent à prévenir, à prolonger le tact. Et si parfois ils le contredisent, c'est encore en soulignant sa primauté, car ils le complètent, l'équilibrent, sans jamais déployer leur perception pour elle-même. Ils lui font escorte.

Or le toucher a des propriétés remarquables. Dans l'architecture du monde par les sens, il nous fournit la distinction la plus simple et la plus irréfutable du sujet et de l'objet [1]. Dès qu'il s'éveille, il applique une surface contre une autre, il s'oppose; et sauf peut-être dans le cas des fluides, eau ou air, le sujet tactile ne saurait se couler dans les choses. Mais cette distinction ne met pas à distance, car elle porte l'objet et le sujet à la rencontre l'un de l'autre.

Présent à son organe, l'épiderme, le tact attire en quelque sorte celui qui l'éprouve jusqu'au bord de lui-même, et du plus profond, parce que d'habitude il s'accompagne d'efforts. En même temps, il s'accroche l'objet, se le fixe, à quoi échouent le goût et l'odorat, trop fluents. Ainsi est-il par excellence le sens de l'immédiat, lequel suppose un minimum de médiations - de discriminations, de constructions - pour être ferme, et donc perceptiblement immédiat. Cette proximité est même telle que le touchant et le touché solide s'isolent du monde. Bien que glissant parfois sur des surfaces, la palpation vise à étreindre son objet et à se refermer avec lui en un système clos. Et puisque les sensations de poids qui la suivent atteignent comme un tout ce qu'elles pèsent, elles renforcent cette fermeture. Du reste, le toucher contracte la durée en même temps que l'espace. Sa faible mémoire échoue dans les suites prolongées et complexes où réussit l'oreille musicale, et a fortiori dans les parcours réversibles qui sont le privilège de l'œil. Il existe au présent. Nulle part la liberté n'est aussi prompte, mais ne renonce tant aux horizons.

Ainsi se dessinent déjà certains traits du coït humain. Privilégiant le tact, et le tact des solides, il ne confond pas ses partenaires. Il peut faire participer deux êtres aussi étroitement que possible, il n'abolit pas leur distinction : il la souligne même, vécue d'instant en instant dans l'exercice de l'affrontement. Mais en même temps il obtient l'immédiat ferme, l'espace conclu, le présent saturé.

Cependant tout cela se retrouve dans le toucher le plus pratique, celui qui explore, construit, transforme le monde de proche en proche. Lorsqu'il se sexualise, le tact s'oriente de manière à n'être plus analytique, ni édificateur, ni transformateur, mais à la poursuite d'une pure présence. Et dans cette direction, son premier pas, non encore sexuel, est la caresse.

 

1A. LA CARESSE

 

C'est sa nature unie et pourrait-on dire étalée qui fait de l'ombre un bonheur.
Roland Barthes, Sur Racine.

La caresse veut se rendre présent le caressé non à la manière du toucher pratique ou scientifique, par une adjonction de parties les unes aux autres, mais par une saisie si intense et si diffuse de peu de parties, voire d'une seule, que les autres y résonnent. Elle maintient la discrimination tactile, sans quoi elle se perdrait, mais elle s'attache à ouvrir le distinct et le relatif en un continu sans limite. Elle peut ainsi tout à la fois saisir la partie de façon stable et, liant, nouant, dénouant - glissant à la torpeur - l'universaliser, faire qu'elle devienne le tout du caressé, et que le caressé devienne tout. La rangera-t-on dans l'art, puisqu'en art aussi l'ensemble se manifeste en chaque fragment? Mais, dans le tableau et la sonate, c'est la référence lucide qui assure la présence du tout dans le détail. Au contraire, la caresse s'enlise dans la mèche, la fossette. Quand elle palpe un organisme, il lui apparaît moins comme structure diversifiée que dans son pouvoir d'être ici et là le même. Elle fait du détail le tout.

En si bonne voie, le tact montre des vertus nouvelles. Il sait être englobant et englobé, prenant et pris, et lorsque la nourrice glisse son bras sous le bras de l'enfant qu'elle apaise, la main qui alternativement parcourt, contourne et se niche, tantôt extérieure, tantôt intérieure, ne distingue pas les organes, mais les saisit en coulée. D'où la faveur des régions où l'on s'immisce : chevelure, attaches des membres et, dans le coït, la région génitale. D'où aussi l'attirance vers les étreintes plus larges, qui accroissent l'emmêlement et la torpeur bienfaitrice. Quand la saisie gagne le corps entier, l'objet stimule, en sus des membres explorateurs, les portions inertes, et comme celles-ci, quoique moins innervées, sont plus répandues, les zones actives cessant d'être au centre de la sensation deviennent franges de passivité, passivées à leur tour.

Mais le tact est encore le plus rythmique de nos sens, et il offre à la langueur le va-et-vient de temps forts et de temps faibles, de pressions et de détentes, qui la prennent dans juste assez de répétitions et de variations pour la faire jouir du sommeil sans y tomber. Il nourrit même son alternance au rythme le plus profond, presque aussi secret que celui du cœur, en même temps qu'à une étoffe indéfinie : le souffle. Aussi, quand le caressé est un être animé, fondu dans la même ambiance diffuse que le caressant, tous deux participent, en sus de l'échange tactile, à une caresse englobante, à une caresse mère, cependant que chacun, s'exhalant dans l'autre et l'inspirant, reçoit et restitue comme un toucher de l'intérieur des corps. Il n'y a pas de caresse un peu prolongée sans régulations respiratoires, ou mieux - car l'athlète et le travailleur en pratiquent déjà - sans complaisance au souffle. C'est pourquoi ce toucher culmine dans le baiser qui monte aux lèvres. Aussi raffinées mais plus fluides que la main, actives dans l'effleurement, passives dans l'ouverture, les lèvres, qui offrent le sujet dans l'intime de sa muqueuse, éprouvent l'air émané des narines et connaissent le rythme également archaïque de la succion.

En plus du tact, la caresse trouve alors d'autres alliés dans le sens thermique, qui recueille la chaleur rayonnant de l'objet et le porte unifié vers nous, - en nous, - et dans l'odorat, qui achève cette continuité d'échange en nous portant vers lui, en lui. L'odeur, l'odeur tiède, attire au secret des substances, dit Nogué. Jointe au toucher, elle le soustrait à son étouffement, à ses « rencontres sans jamais d'attente », elle le désintéresse, l'ouvre au désir. Va-t-elle alors faire éclater la langueur dans la tentation du futur, la projeter dans la distance de la vue et de l'ouïe ? L'odorat réalise le paradoxe baudelairien d'une ouverture privée. Perception de l'infiniment loin dans le tout près, tendance dans une inspiration, desserrement qui ne cesse d'être intime, c'est pour la caresse un des complices les plus adroits et les plus secrets.

Reste à apprivoiser nos sens supérieurs, qui sont serviteurs moins dociles. Il faut qu'en cette coulée l'ouïe se fascine sur ce qu'il y a de plus tactile, thermique, olfactif dans les bruits, et, si un langage s'élève, qu'elle l'entende indistinct, diminutif, phatique [2], cependant que la vue se compose également un babil, la pénombre, où glissent les formes en inattention. Mais domptés de la sorte, le visuel et l'auditif, riches en mémoire, achèvent de fluidifier le distinct et le séparé en les dilatant dans l'imaginaire. Si la caresse a l'œil mi-clos, si sa parole gazouille, c'est que la vue et l'ouïe s'y développent moitié dans le perçu, moitié dans des fantasmes aidant à faire glisser des parties en compénétrations réciproques, des parties si intenses et si ombreuses qu'elles rayonnent du tout, comme des touts.

Alors, si le caressé est lui-même chair, et chair humaine, - molle, tiède, granuleuse, odorante, - voici attentivement, passionnément saisie une réalité physique, avec sa configuration, sa consistance, son grain, sa chaleur, ses parfums, mais qui comporte en chacun de ces détails un affleurement de subjectivité. Inversement, voici appréhendée une subjectivité, mais tout entière descendue, immergée, distribuée et pourtant rassemblée dans le plus singulier d'une configuration, d'une consistance, d'un grain, d'une chaleur, d'un parfum. Loin de l'abstraction du sujet pur (qu'est le corps dans la vie quotidienne), loin de l'abstraction de l'objet pur (qu'est le corps visité par le dermatologue), voilà le caressé intégralement concret, présence. Ce qui suppose justement qu'il soit chair, puisque seule la conscience incarnée, universelle et séductible, peut ainsi se piéger en un point.

Et c'est en même temps ses membres à lui que le caressant éprouve maintenant en une unité diffuse tantôt ici tantôt là. Cessant d'être le simple accès au monde qu'est le corps qui perçoit et construit, ou l'élan d'approbation au monde qu'est le corps enthousiaste, sa chair ne se vit point pur sujet; elle ne présente pas davantage l'opacité, la raideur dans la saisie, l'emprise étrangère au-dedans qui font glisser le corps fatigué ou douloureux du côté de l'objet. Elle prend pour elle-même un poids, qui n'est pas un obstacle, mais une liberté d'un autre ordre : lourdeur de ce qui n'est plus connaissance ou commande, mais croissance, accomplissement levant de soi et se complaisant à soi. Ni seulement soi, ni devant soi, elle assiste et consent à soi étant soi.

 

1B. LA CARESSE SEXUELLE

 

Le sentiment de perdre pied, de chavirer…
Georges Bataille, L'érotisme.

Ce chapitre fut ouvert avec l'idée de définir le tact sexuel. Or tout ce que nous avons dit de la caresse n'a rien de spécifiquement sexuel; jusqu'ici l'amant n'est pas distinct de la nourrice. Serions-nous égarés? Car la nuance n'est pas facile à saisir. Qui décidera à quel moment la câlinerie vire à la séduction? Quand le dorlotement succombe à la langueur? Toutes ces démarches n'exploitent-elles pas les mêmes ressources du tact et de nos autres sens ?

Sans doute, et c'est pourquoi nous nous sommes attardés à la caresse en général. Mais les intentions divergent. Chez la nourrice, il y a de l'abandon et le tact a renoncé à ses fins exploratrices ou constructrices, mais la présence reste orientée vers autre chose qu'elle-même. Si marginalement que ce soit, elle poursuit un but : chez le sujet, de consoler, chez l'objet, d'être consolé, c'est-à-dire de retrouver cette proximité avec les choses et la vie qui assure à l'existence son terrain nourricier, maternel, et que le chagrin avait perdue. On voudrait affirmer alors que le contact se sexualise en devenant sa propre fin, lorsqu'il se complaît en soi, à soi attentif. Mais ce n'est pas assez dire, car il advient que s'établisse, entre des êtres parfaitement familiers, un contact dépourvu de but sans passage au sexuel. Pour un moment, on s'arrête dans la simple présence, sans histoire.

Or tel est bien le mot : le sexuel, lui, est histoire. Du moins, un devenir saisi comme tel. La caresse y accède lorsqu'elle est entraînée par son propre mouvement; lorsque sa complaisance à soi la tire activement et passivement vers une complaisance plus grande, avec un consentement plus empressé. Toute caresse cherche la coulée; elle se sexualise en accélérant sa chute, en épousant ses détours et ses retours pour y trouver de nouveaux enroulements, de nouvelles pesanteurs. La voici emportée par son rythme, sa montée, sa descente, sa pulsation, la montée de sa pulsation; la voici vertigineuse, ratifiant incessamment son vertige. Alors que la caresse simple n'est pas consommatrice, la caresse sexuelle ira, sauf accident, jusqu'à l'épuisement nerveux de l'orgasme, celui du sujet et, si possible, de l'objet. Sans détruire comme la manducation, elle consomme, catabolique.

Elle aussi n'arrive point là sans autre aide. Elle altère le souffle qui, sitôt qu'elle intervient, privilégie une expiration fricative, quelque peu tremblée, saccadée, confinant au gémissement. L'amant contrarie le dormeur, qui d'habitude expire plus vite qu'il n'inspire. Il vit une coulée favorisée, une descente intensifiée, et s'il cesse d'analyser et de construire, ce n'est pas qu'il s'endort, mais par une sorte d'excès d'attention vertigineuse [3]. Somme toute, caresse et souffle sexuels sont les deux faces d'une même intention rythmique. Cette respiration constrictive est la caresse dans son entraînement le plus intime; et cette caresse, à mesure qu'elle s'entraîne, est prise en charge par la tension de la poitrine et de l'abdomen.

En même temps s'accélère et s'amplifie la pulsation cardiaque, autre rythme où la vie se bat sa présence, tandis que la chaleur apportée par la vaso-dilatation en surface tend, sinon à dépasser l'individualité du corps, du moins à estomper ses limites. La torpeur rend la proximité forte et vague, obsédante et diffuse.

L'odorat mue à son tour. Simple ouverture dans la caresse ordinaire, il se souvient maintenant de son passé animal, où l'odeur fugitive le tenait en haleine, suscitant la poursuite. Il s'éveille même à de nouveaux objets. Si, avec Nogué [4], l'on accepte de diviser les odeurs en respiratoires, nutritives, sexuelles, et si parmi ces dernières on distingue les odeurs florales, ambrosiaques, capryliques, les florales conviennent à la caresse en général, tandis que les ambrosiaques, en poignant, les capryliques, en repoussant et contraignant à l'effort pour les surmonter, accentuent le vertige.

Chemin faisant, la modification respiratoire a sexualisé l'ouïe en ramenant la parole, déjà exténuée par le babil, à n'être qu'une voix, « ou plutôt pas exactement une voix, c'est-à-dire pas les sons familiers que l'oreille est habituée à entendre sortir d'une gorge, moulés sur des mots, sur un langage articulé, anonyme et préfabriqué, mais la voix (ou si l'on préfère le langage) à l'état brut, primitif : une plainte... » [5]. L'œil même, dans la mesure où il veille encore, s'enferme dans les signes du souffle et du flux sanguin altérés.

A ce point, on attendrait l'entrée d'un acteur resté dans l'ombre : le goût; non la simple discrimination des saveurs, qui confirme seulement l'odorat et le toucher, mais la sensation de saveur ingérée, d'ingestion sapide. Ainsi compris, le goût semble accomplir au mieux cette intention : il isole sa proie et se referme sur elle dans le plus étroit embrassement; il l'approche de soi de façon transitoire mais jusqu'à l'assimiler; il est rythmique comme le souffle et se fascine dans le présent de ses reprises; lui aussi est un sens des substances, qu'il pénètre et incorpore à la nôtre; il possède même, comme l'odorat, un certain élan, puisque, par la déglutition, surtout des liquides, il fait alterner les prises et les quêtes. Il paraît donc servir d'autant mieux la caresse sexuelle qu'on a voulu voir dans le coït la forme polie d'un cannibalisme qui en serait la visée profonde : « Dans le transport de l'amour humain, qui ne sait qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer de toutes manières, et, comme disait ce poète, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime, pour le posséder, pour s'en nourrir, pour s'y unir, pour en vivre. » [6]

Mais la description de Bossuet est forcée par le désir de justifier l'eucharistie, et là où on la retrouve, car de nombreux auteurs lui font écho [7], elle semble une évocation lyrique ou un reliquat infantile ne soulignant qu'un côté des choses. En réalité, le goût complet, avec la déglutition, ne fait pas partie du coït normal, même comme visée. Nous avons vu les autres sens aider le tact à dépasser sa juxtaposition des parties et son face à face de l'objet et du sujet, mais sans détruire les termes en présence. Or la gustation est la sensation où nous faisons l'expérience la plus primitive du corps propre, mais en abolissant l'objet ingéré. Son égoïsme ne réussirait qu'à faire échouer l'immédiat et le total poursuivis par le tact sexuel, comme il se voit dans les régressions où elle prédomine [8].

Ainsi n'intervient-elle normalement que d'une manière allusive dans le mordillement, la succion, le lèchement, l'échange salivaire, qui en sont les prodromes, encore proversifs; la morsure ne secourt l'orgasme féminin que s'il n'est pas résolutoire. Le goût entier, qui déglutit, ne réalise ni ne figure le paroxysme inavoué du coït, car les paroxysmes sexuels sont des équilibres. Nous en avons eu une première preuve, tout au long de ce chapitre, dans le savant dosage des emprunts à l'arsenal des qualités sensibles. Cependant, l'intention coïtale n'exploite pas les seuls sensibles généraux. Elle met en œuvre une sensation originale, qu'on peut relier au tact, mais qui présente des caractères si particuliers qu'on a voulu y reconnaître un sixième sens.

 

 

Chapitre 2 - LE TACT GÉNITAL

 

Cette sensation que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère…
Diderot, Sur les femmes.

Sans doute l'être humain possède-t-il de multiples zones érogènes réparties sur le corps, et celles-ci sont plus actives et plus nombreuses chez la femme que chez l'homme. Sans doute aussi la sensation génitale évolue, surtout chez la femme, qui, de plus clitoridienne au début de l'initiation, devient, à mesure qu'elle s'épanouit, plus vaginienne, voire utéro-annexielle [9]. Il reste que les régions sont érogènes dans la mesure où elles stimulent ou orchestrent la sensation génitale, et que celle-ci est assez unifiée, même chez la femme, pour qu'on puisse parler d'un tact génital, aux caractères singuliers.

Bergson déjà avait relevé son indigence. Et en effet, il a en propre de ne transporter presque aucune information. Celui qui mange ou boit distingue des goûts, et est ainsi informé sur la diversité des aliments; celui qui touche, fût-ce d'une caresse, recueille une variété de formes, de positions, de températures; a fortiori l'œil et l'ouïe sont prodigieusement riches de discriminations, et donc de renseignements. La sensation génitale n'est pas discriminatrice : lorsqu'on prend soin de ne pas la confondre avec les sensations tactiles qui s'y mêlent, et qui d'ailleurs sont généralement le signe d'un embarras physique, elle ne distingue rien, ni en position, ni en forme, ni en chaleur, elle peut juste se prononcer sur des intensités, et encore très mal. Si on voulait à tout prix qu'elle connaisse des différences, par exemple du lisse au rugueux, - mais il s'agit encore d'un événement tactile, et qui ne lui appartient pas en propre, - ce serait à l'état de traces emportées dans sa diffusion. Et c'est en réalité sa vertu. Confuse, diffusive, non informationnelle, la sensation génitale subjugue; et lorsqu'elle se répand dans l'organisme, elle recouvre de son indistinction les autres, renforçant la compénétration visée par la caresse. Dès qu'elle entre en jeu, tout semble comme ses prolongements, comme des médiations qui commentent, élargissent, soulignent son immédiation. Indistincte et présente, elle contribue à vider le sujet de lui-même sans l'anéantir.

Sa situation favorise cette tâche, puisqu'elle a lieu au centre exact du corps, et dans un de nos rares organes de surface à ne pas se présenter par paire; le héros de Montherlant qui souhaite cent membres virils fait un contresens sexuel. Sise, écrit Diderot, en des tissus intestins, aussi éloignée que possible des parties actives, - tête, mains, pieds, poitrine respirante, - elle attire dans ce qu'Alain appelait la région de la lymphe, celle des échanges entre la nourriture et le vivant, là où se trame « cette vie si naïvement inférieure en l'homme » [10], où la conscience, sans disparaître, est le plus loin de soi, presque perdue en la nature qui l'alimente et la reprend. Parmi cette zone abdominale, elle choisit la portion la plus aliénante, une ouverture; cette ouverture est une muqueuse, c'est-à-dire un affleurement de l'intime de l'organisme. Et comme si de la sorte le sujet n'était pas encore assez tendu à l'extrême bord de lui-même, cet orifice termine des tissus érectiles. Qu'on ne songe pas tant à l'érection pénienne et clitoridienne, cette dernière étant peu marquée, qu'à la levée de toute la zone génitale, laquelle se vérifie également chez la femme et chez l'homme. Cette érection au sens large est en rigueur le mouvement génital. La motricité pelvienne exprime déjà la proversion de l'organisme, du moins si l'on admet avec Nogué que, l'axe haut-bas étant celui de l'indépendance, l'axe gauche-droite celui du choix, l'axe arrière-avant est celui du désir [11]. Mais le mouvement pelvien peut poursuivre une conquête; il échoue alors, comme l'éprouvent, dans la frénésie du choc, les personnages du Château. Les vraies motricité et sensation génitales se portent aussi loin que possible sans cesser d'être intérieures. Telle est l'érection, expansion immanente ou, si l'on ose dire, transcendance immanente. L'activité pelvienne ne la provoque pas mais la prolonge, y trouvant son moment central et son modèle.

Du reste, l'érection s'accompagne d'écoulements qui confirment cette intimité jusque dans le passage : sécrétions urétrales chez l'homme, sécrétions vaginales plus abondantes chez la femme. Car, au contraire des émissions qui tournent l'organisme vers l'extérieur (le jet urinaire du garçon semble à Simone de Beauvoir une expérience de transcendance), les profusions génitales, plus exsudées que jaillies, ne passent pas du sujet au monde. Elles s'éprouvent comme le sujet même se répandant, comme ses propres organes liquéfiés. Wilhelm Reich parlait de sensation fondante.

Cependant, ici encore, l'essentiel réside dans la structure rythmique. Revenons un moment à la bibition. Si le buveur, quand il avale, annule son plaisir pour en jouir, il le sauve en s'élançant vers une autre succion; à tel point que l'assoiffé se projette sans cesse en avant, que le temps moteur pour lui n'est bientôt plus la déglutition mais cette projection même. Or le tact génital a une structure semblable. Contrairement au va-et-vient de la caresse, voire de la caresse sexuelle, où les temps faibles et les temps forts demeurent de simples accents, il connaît une annulation après l'élan où ce qui est senti et ce qui est désiré se renvoient sans cesse l'un à l'autre, bien plus, où le désir prend le temps fort, tandis que la sensation devient satisfaction transitoire et éveil de désir, en quelque sorte sensation de désir [12]. Ainsi, l'érection génitale s'accompagne d'une sensation à son tour érectile, projetée et tirant à sa suite, par sa position centrale, tout l'organisme. Du coup, bien autrement que dans la caresse simple ou sexuelle, la conscience devient présente en chacune des parties de sa chair, intentionnellement et mécaniquement orientées vers une seule que toutes désignent et miment, et qui tire chaque fois davantage l'organisme au-delà. Mais, dans la mesure où le désir naît du senti, ce rythme, en même temps qu'il projette, retient; il ne va de l'avant qu'en rentrant dans le corps dont il procède. C'est toujours la même intention, pour la transcendance, de ne pas échapper à une immanence dont elle désigne seulement un pôle extrême encore intime.

De ce premier trait du rythme génital en découle un second : il s'entretient spontanément. Le jeu des réflexes y pourvoit déjà, mais restons au plan du senti. On a pu dire que tout rythme vécu s'engendrait et s'alimentait de lui-même : dans la danse primitive, le danseur part d'une action élémentaire, le balancement, où le geste induit une sensation qui à son tour induit une reprise du geste, selon la réaction circulaire de Baldwin; et c'est de ce cercle que surgissent, peut-être par intolérance perceptive à la répétition, les ruptures et les inventions motrices qui forment le rythme libre; la vraie danse n'est pas le rythme conjoint à une invention, mais le seul rythme, circulaire d'abord, puis qui se brise, nourrissant sa brisure à sa circularité [13]. Or le rythme génital est mieux encore autonome. Enfermé dans la pression et le coulissage les plus élémentaires, il connaît une grande économie motrice; et son branle n'est pas seulement rappelé en écho, comme dans la réaction de Baldwin, son réflexe est désir, en sorte, disions-nous, que c'est moins la sensation qui y naît du mouvement que le mouvement de la sensation. Les manuels d'érotique savent que celle-ci est d'autant plus profonde qu'elle se cherche moins, qu'elle demeure sans urgence, dans la fidélité au senti, en un mot, que le rythme y est plus vrai, plus originel, c'est-à-dire plus entretenu de soi. En tout cas, l'autonomie rythmique, en démobilisant la volonté, contribue à décentrer le sujet, à le porter vers une altérité qui le prend en charge, vers des rythmes qu'on peut dire viscéraux, archaïques, cosmiques. Mais le sujet ne s'y perd jamais en un autre qui le relayerait, comme dans le mysticisme. Si involontaire qu'elle soit, la rythmisation génitale demeure éprouvée dans le corps et dans la conscience incarnée; elle s'opère dans le cycle du mouvement, de la sensation et du désir.

Tous ces caractères viennent culminer dans l'orgasme. Par leur va-et-vient, la sensation et la motricité génitales cherchent une synchronisation des neurones, dont le tonus sans cesse augmenté finit par monter vers un climax, avant de craquer en spasmes, en trous d'énergie. On peut considérer l'orgasme comme le sommet de ce mouvement, en y comprenant la dernière ascension de la phase tonique et la première descente de la phase clonique. Ces deux moments participent du sommet, le premier parce que le tonus y devient assez élevé pour que le désir ne doute plus d'atteindre sa libération, le second parce que l'énergie déployée dans le clonus est encore assez considérable pour ne pas percevoir son épuisement. Il est vain de se demander si l'orgasme est l'instant le plus voluptueux de l'acte sexuel; il en est en tout cas le temps central, le plus accompli, le plus complet. Avant lui il y a montée, après lui descente. En lui seul le désir est déjà libération, la libération reste encore désir. Il réalise le vœu humain d'un désir apaisé sans cesser d'être.

Pour le reste, on y retrouve la pauvreté de l'information, qui y confine à l'inconscience [14]. Centralité, viscéralité, érectilité s'y font despotiques. Les profusions y redoublent et cèdent même la place, chez l'homme, à l'éjaculation du sperme, forme suprême de la projection de l'organisme. Surtout, la compénétration rythmique de la sensation par le désir et du désir par la sensation devient si étroite que le sujet ne se montre plus libre d'y mettre un frein.

N'est-ce pas que l'orgasme fait éclater l'immanence de la caresse génitale, qu'il débouche sur une transcendance pure, et donc une passivité pure, en d'autres mots qu'il est extatique, comme le donnent à croire, avec d'innombrables auteurs, la « petite mort » du langage populaire et le « fais-moi mourir » de l'héroïne d'Apulée? On peut en effet qualifier d'extase un état où le sujet se sent projeté à l'extrême limite de soi tout en restant soi. Mais on comprend plus rigoureusement sous ce terme que le sujet se décentre au point de se perdre en un autre ou d'exister par un autre : c'est l'allégation des mystiques. Or, en ce dernier sens, l'orgasme n'est pas plus extatique que la caresse génitale. Il reste tactile, avec les qualités de distinction qui s'attachent au tact; il demeure rythmique, avec l'alternance d'abandon et de reprise propre au rythme. On s'en assure mal dans l'épreuve même, à cause de sa rapidité et de sa presque inconscience, mais on le vérifie par ses déboires. Si l'homme est trop maîtrisé, s'il insiste exagérément sur la rétention indispensable à la tension sexuelle, il souffre d'éjaculation retardée, mais s'il est trop abandonné, il échoue dans l'éjaculation précoce. On trouve chez la femme des correspondants de ces deux échecs. En d'autres mots, si passif qu'il finisse par être, l'orgasme reste une synthèse de passivité et d'activité [15], à la fois transcendant et immanent, élan jusqu'au dernier bord de soi, mais en soi. En ce seul sens nous parlerons de son « extase ».

Ainsi, d'un bout à l'autre de sa carrière, la caresse sexuelle, puis génitale, ne se déroule pas de manière simplement proversive. Son va-et-vient l'accomplit dans un équilibre fragile, aventureux, de détente et de tension, où le physiologiste souligne le jeu serré du réflexe et du feed-back; où le psychologue observe l'aisance à se mouvoir sur les frontières de la conscience et de l'inconscience, de la maîtrise et de l'abandon; où le phénoménologue retrouve le projet de l'immédiat et du total possédés. En somme, caresse et orgasme sont deux moments ou deux intensités d'une seule expérience. Ils se distinguent trop dans le temps pour se confondre, comme la dernière montée et la première descente orgastiques; mais ils se ressemblent assez pour que la caresse, qui laissée à elle-même serait molle, s'enrichisse de l'intensité vertigineuse de l'orgasme qu'elle mime et anticipe; pour que l'orgasme, qui isolé serait fugace, réalise d'avance dans la caresse, sur un mode plus conscient, varié et temporellement élargi, le mouvement qu'il sera, souvent trop extrême et rapide pour être vraiment perçu, quand il aura lieu.

 

 

CHAPITRE 3 - LE TACT RÉCIPROQUE

 

A l'encontre du sens un peu trop alimentaire du goût que l'on ne peut ni ralentir ni retenir, et qui n'est pas réversible, et qui dépend si goulûment de la plénitude d'une poche, la peau est un admirable organe étendu, mince et subtil, et le seul qui puisse, pour ainsi dire, jouir de son organe jumeau : d'autres peaux, d'un grain égal ou différent, d'une tactilité, d'un dépoli sensible... Le regard seul a cet immédiat dans la réponse..., mais voir est si différent d'être vu; cependant que toucher est le même geste qu'être touché…
Victor Ségalen, équipées.

Jusqu'ici, pour simplifier les choses, nous avons considéré le tact sexuel comme unilatéral, allant d'un sujet vers un objet, quitte à y reconnaître la plus étroite immédiation. En réalité, c'est un tact réciproque. Il faut bien dire que dans le coït quelqu'un touche, en étant touché, un autre qui est touché par lui en le touchant.

Cette caresse jumelle confirme assurément l'intention coïtale. Chacun trouve l'autre déjà rassemblé, rassemblant, et l'alternance des stimulations et des réponses noue un rythme plus serré, les temps faibles de l'un étant comblés par les temps forts de l'autre. L' « extase » génitale accroît son vertige du vertige qu'elle suscite. Et le sommeil est mieux approché et mieux évité dans cette séduction mutuelle, jamais achevée.

Mais la réciprocité comble surtout une faille. D'habitude, le sujet qui perçoit ouvre devant lui un champ auquel il s'expose; même dans l'embrassement, quand il étreint un objet insensible, il maintient cette ouverture en face, ce froid qu'illustre René pressant les arbres de Combourg; de cette manière, la totalisation cherchée par la caresse ne peut aboutir. Mais si le senti est lui-même sentant, s'il poursuit en sens inverse l'immédiat du tact, le système se referme. Plus de devant extérieur, mais, par la rencontre, des sujets protégés de partout. Car l'organisme est fait de telle sorte que c'est en face que nous nous éprouvons ouverts; notre sensibilité se dirige d'arrière en avant à partir de la face dorsale, en deçà de laquelle commence une sorte de zéro d'être et de sensation. Ainsi, dans la saturation frontale obtenue par le coït, le champ perceptif se clôt, sphère sensible sans dehors, orientée vers son centre et le réchauffant : la « bête à deux dos » de Shakespeare abolit les entours. Selon les peuples, des degrés se distingueront dans cette fermeture, puisque le coït dorsal n'a pas sur ce point les ressources du coït affronté; mais partout s'obtient une réponse dans la zone génitale, laquelle, récapitulant les organismes, assure au couple une centrale et intense conclusion.

évidemment, pour que le cercle se close, il faut que chacun sente l'autre sentant. Mais ici la sensation adverse se communique au mieux : anatomiquement, les organes génitaux se coaptent au point que chacun est l'autre inversé; physiologiquement, les conditions générales de l'orgasme sont communes aux deux sexes; sensitivement, le synchronisme moteur veut que la sensation de l'un se vive naissant de la sensation complice. Le cercle clos, s'opère alors l'immédiation à autrui comme à soi. Une conscience seule n'a aucun moyen de s'être immédiatement présente; sa proximité, sa naïveté, son évidence se perdent dès qu'elle s'envisage. Mais j'échappe à la distance et à l'évanescence du miroir si mon abandon, suscitant l'abandon d'un autre, m'est révélé et rendu dans le sien.

Telle est la spontanéité où chacun n'a plus à quêter sa vérité et sa consistance, garanties dans l'acquiescement, toujours concret et vérace [16], du désir de l'autre. Telle est la communauté où, chacun se tenant d'un partenaire qui se tient de lui, il n'y a plus des êtres ayant une relation mais une relation engendrant des êtres. Telle est la plénitude, toutes brèches colmatées, où la projection, au lieu d'une perte vers le dehors, devient, réciproquée, une extase interne, une extase de concentration, de recueillement, totale dans sa suffisance, infinie dans son élan. Telle est aussi l'extrême aventure, car cette double innocence s'éveille sans cesse suspendue à la séduction hasardeuse de deux libertés. Dans cette constitution réciproque, il ne s'agit plus seulement du rythme alterné, des chants amébées de la caresse visant à conjuguer l'alternance avec la continuité. Nous touchons à la dialectique où se fabrique, serait-ce transitoirement, de l'être neuf : l'être en couple.

La fermeture du tact réciproque explique l'isolement du coït, qui se retrouve chez tous les peuples. Il n'y a guère que la sexualité orgiaque où la promiscuité ait été recherchée; encore se tempérait-elle souvent de l'obscurité de la nuit, du lieu souterrain ou ombragé du culte; sinon, même dans les tribus où l'émoi sexuel, à la façon de certaines espèces animales, requiert une excitation collective, habituellement dansée [17], les couples s'égaillent bientôt dans la solitude. Tabou, culpabilité, pudeur? Ces motifs ont leur poids selon les sociétés et les individus. Mais la réciprocité tactile reste au fondement. Par son intention d'établir un circuit fermé arrêtant toute sensation proversive de moi vers autrui par celle réversive d'autrui vers moi, elle exclut la présence de témoins désengagés. Au plus tolère-t-elle un tiers coadjuteur dans certaines postures du tantrisme indien (probablement théoriques), ou complice tactile chez Sade ou dans tel conte de La Fontaine, voire complice visuel dans quelques performances de Casanova. Mais, mises à part ces originalités relevant du rituel, de la perversion, de la fantaisie littéraire ou de la gageure, elle réalise le mieux sa visée dans le seul à seule, sans distraction d'aucun tiers. Les considérations de tabou, de culpabilité, de pudeur viennent en sus.

Le tact réciproque trouve sans doute sa réalisation la plus forte dans ce qu'on pourrait appeler le chiasme des sensations génitales. La sensation glandaire de l'homme a lieu dans la profondeur du corps féminin, au-delà de la sensation clitoridienne-vulvaire, et celle de la femme, malgré sa répercussion ondulatoire en profondeur, trouve son départ et en quelque sorte son point d'application au clitoris, au-delà de la sensation glandaire de l'homme. Cette structure croisée porte à l'extrême l'« extase » du tact génital non devant l'autre, ni contre l'autre, mais conjugué avec lui. Jointe à la concordance temporelle du rythme, elle marque le dernier resserrement du couple.

 

 

CHAPITRE 4 - LA BIPOLARITÉ

 

C'est curieux, se dit-elle, que pour moi il soit un visage avant tout, et que je veuille être un corps pour lui.
André Pieyre de Mandiargues, Le Lys de mer.

Depuis les grottes préhistoriques il y a une mythologie du masculin et du féminin [18]. Non seulement nous nous sommes entendus pour reconnaître à l'homme et à la femme certains caractères opposés, mais nous avons voulu y voir l'expression de phénomènes plus larges, intéressant l'univers, manifestant sa structure primordiale. Ainsi a-t-on assimilé le masculin à l'été, au sec, au lumineux, au solaire, à l'aérien, à l'actif; le féminin à l'hiver, à l'humide, au nocturne, au lunaire, au terrien, au passif[19]. Ces spéculations, en germe dans l'hermaphrodisme des statues africaines et polynésiennes ou dans la symbolique indienne du lingam-yoni, ont sans doute trouvé leur forme la plus achevée dans les conceptions chinoises du yang masculin et du yin féminin, rendant compte de la formation des cinq éléments, des points cardinaux, de la terre et du ciel, de la montagne et de la vallée, des espèces végétales et animales, des rapports sociaux. Agrandi de ces perspectives, le coït, en croisant l'homme et la femme, serait le lieu d'un événement cosmique privilégié. Il rassemblerait les principes d'être.

La vérité est moins simple. Si toutes les cultures présentent pareils jeux d'oppositions, les couples d'opposés varient. Les indigènes de Port-Darwin assimilent au masculin l'humide et au féminin le sec, parce que, dans leur climat contrasté, la saison sèche est la bonne (fertilisée), la saison des pluies la mauvaise (fertilisante), et que les mâles, ne pouvant à la fois « régir et personnifier » le « bon côté de l'existence », se sont identifiés à l'humide pour dominer le sec [20]. En allemand, le soleil est féminin, la lune masculine. Et Margaret Mead a montré comment la douceur « féminine » et la violence « masculine » s'inversent lorsqu'on passe, dans une même région de la Nouvelle-Guinée, des Arapèches aux Mundugumors, et des Mundugumors aux Tchambuli [21].

Or pour notre propos, qui est de dégager une essence, il importe de déterminer en quoi contrastent les comportements sexuels de l'homme et de la femme, mais en faisant abstraction des particularités de culture. Y a-t-il une méthode qui nous permette d'accéder sur ce point au « naturel », c'est-à-dire à l'ensemble des possibles d'un être (la culture est déjà un choix) dont la réalisation ne le mène pas à des contradictions existentielles, à l'« antinaturel »? On ne saurait procéder par induction; un trait de comportement peut manquer ou être présent chez un ou plusieurs peuples, voire chez tous, à cause d'une inversion, c'est-à-dire d'un choix précisément contradictoire. Par ailleurs, il serait gratuit de postuler, à la manière de Simmel [22], une sorte d'essence métaphysique, en tout cas de détermination psychologique formelle des sexes; comment fonder ces couples de contraires, sinon par une vue de l'esprit? Et nous n'aurions pas plus de chance en invoquant seulement des structures anatomiques et physiologiques; la phénoménologie nous a prévenus que les traits bruts ne sont pas un destin; le sujet les assume en des sens opposés; la petitesse de taille engendre l'humilité ou l'orgueil.

C'est néanmoins du côté des caractères physiques qu'il faut poursuivre le fondement d'une « nature sexuelle », car il n'est pas toujours sûr qu'on les interprète à son gré. Supposons en effet : a) qu'ils fassent partie d'un être selon son espèce et l'inscrivent ainsi dans un groupe considérable; b) qu'ils l'invitent à des préférences à l'égard des pôles de toute existence, lesquels se distribuent en deux grandes classes :

sujet                                        sujet-objet

décollement                             contact

faire                                         laisser-être

dynamisme expansif                 dynamisme adaptatif

images posturales                     images viscérales

discontinuité                             continuité [23]

Portons en compte, comme y insiste le structuralisme, que l'homme est un animal classificateur, qu'il tend à souligner les différences, surtout quand leur confrontation permet de réaliser à l'échelle sociale l'être humain complet que chacun ne peut accomplir à part soi. Alors, il y a gros à parier que, malgré les ressources de la liberté, la plupart choisiront le rôle que leur suggèrent leurs structures physiques; bien plus, ceux qui décideront de faire autrement n'y parviendront qu'en nourrissant quelque contradiction profonde, c'est-à-dire en posant le caractère « naturel » de ce qu'ils contrarient.

Or certains traits physiques qui distinguent les hommes et les femmes répondent bien à ces conditions. Nous allons essayer de les relever en montrant à chaque coup l'attitude existentielle et donc sexuelle qu'ils suggèrent, et qu'ils finissent, grâce à leur convergence au sein de l'individu et du groupe, par proposer comme « naturel ».

 

4A. LES ORIGINALITÉS PHYSIOLOGIQUES

 

Je ne pouvais trouver entre ce corps et le mien que des ressemblances.
Marguerite Duras, Hiroshima mon amour.

Rappelons brièvement les faits. Le garçon dispose d'une innervation plus développée des articulations, ce qui, joint à sa puissance musculaire, lui donne la faculté de déplacements larges et nets, la fille excellant dans les déplacements réduits et subtils. Nous connaissons mal le travail des hormones, mais globalement les androgènes développent plus l'agressivité que les œstrogènes [24]. Ensuite, le corps féminin est plus fluctuant que le masculin : si la femme résiste mieux à la maladie déclarée (en d'autres mots, si elle se montre plus homéostatique par rapport aux dérèglements graves), elle est plus sensible aux petites fluctuations, celles de la température, du sucre et du taux acide-base du sang[25]; elle subit les atteintes considérables de la menstruation, de la défloration, de la gestation et de la lactation; du même coup, elle se vit plus traversée, plus habitée, hantée et soutenue à la fois par la nature, laquelle l'imprègne d'autant mieux qu'elle lui intime moins des actes que des devenirs secrets, germinations ou mûrissements. Il y a aussi un sens à dire que l'homme a une constitution d'attaque, mobilisant rapidement mais pour un temps assez court des énergies surtout motrices se répandant au-dehors, tandis que la femme a une constitution de réserve, mobilisant plus lentement des énergies à long terme et se limitant au corps lui-même, comme il se voit dans la grossesse.

Quant à l'orgasme féminin, il est moins abrupt, plus étalé dans le temps, comme les zones érogènes féminines le sont dans l'espace. Mais surtout, alors que l'orgasme masculin, en raison de la rigidité pénienne, reste relié au système musculo-squelettique, soutenant l'éveil de la conscience, l'orgasme féminin pleinement abouti, c'est-à-dire utéro-annexiel, suppose dans sa dernière séquence la relaxation complète des muscles de la vie de relation [26]; c'est pourquoi la femme vit cette phase, sinon dans l'inconscience, du moins dans une conscience si peu discriminatrice que les renseignements que nous possédons à ce propos nous viennent des partenaires masculins.

Mettons ensemble ces caractères. On conclura sans doute que, chacun à leur façon, ils invitent davantage la femme à un dynamisme adaptatif, au recueillement sur son propre corps, à des rapports fluides avec le milieu, privilégiant les images viscérales, les attitudes de laisser-être, de continuité, d'épreuve de soi comme d'un sujet-objet, et même comme d'un sujet encore nature, tandis que le garçon est stimulé au dynamisme expansif, au faire, au décollement, à la discontinuité, à l'attitude d'un sujet à distance des choses et devant le monde, aux images posturales.

 

4B. LES CONTRASTES DE CONFIGURATION

 

L'idée d'une similitude qu'une différence rend plus sensible…
Georges Bataille, L'érotisme.

Mais ces originalités physiologiques, malgré leur importunée, n'ont sans doute pas, sur la distinction des sexes, jetant d'influence que les facteurs anatomiques. Quoique statiques, ceux-ci sont plus apparents; ils se prêtent mieux à la comparaison visuelle, la plus nette; ils demeurent dans l'imagination et fournissent matière aux arts et à la littérature. Il faut s'attendre à ce qu'ils soient particulièrement éloquents chez l'être humain, s'il est vrai qu'un animal exhibe un corps d'autant plus expressif que son index de céphalisation est plus élevé [27].

A ce propos, Buytendijk a soutenu que la femme avait une apparence plus symétrique, ce qui lui ferait exprimer l'acceptation, le recueillement : prêtres et orants de toutes les religions adoptent une certaine frontalité, tandis que les conduites de mise en question se manifestent par les dissymétries du visage et du corps. Le corps féminin ferait preuve également de plus de juvénilité, c'est-à-dire de disponibilité aux possibles, s'alliant bien avec la prédominance de la symétrie [28]. Mais ces traits sont enclins à varier selon les cultures. Tout en reconnaissant qu'ils éclairent la femme occidentale et s'accordent assez avec les structures féminines essentielles pour être presque constants, nous ne les compterons pas parmi les caractères premiers sur lesquels nous voulons prendre appui.

Par contre, il est bien fondamental que la femme ait un corps plus offert, plus proposé que celui de l'homme : le développement des mamelles et des hanches comme aussi la constitution adipeuse rendent plus voyantes ses zones passives, celles qui ne sont pas agissantes comme le visage, les mains, les muscles. Tandis que le corps masculin devient significatif dans la mesure où il annonce ou rappelle des actions, celui de la femme se suffit assez comme présence ou comme paysage. Dans l'art et dans la vie, en sus des significations qu'il a, il est sens, Goethe eût dit « forme » [29].

Et plus offert, il s'ouvre davantage. Sans doute la matrice n'est pas le simple terrain de croissance que voulait Aristote, et l'ovule est aussi actif que le spermatozoïde, mais la femme demeure sexuellement réceptrice et se vit - est vécue - comme le lieu d'un devenir; son corps s'offre mieux en accueil, refuge, repos, pour l'enfant et l'amant. Somme toute, il y a deux modes de l'ouverture. Celle de l'homme, proversive, brisée [30], se préparant à disposer des objets autour de soi en un monde, dans l'activité du travail ou du jeu expansif. Celle de la femme, recueillante, intussusceptrice, consentant à déclore la forme pour la nourrir, pour enrichir son immanence. La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi. L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral.

Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel : la présence ou l'absence de pénis. C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage. Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire. Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects.

 

4B1. Distinction et diffusion

La haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja.
Saint-John Perse, Amers

Le pénis tirant à lui les gonades est un organe distinct. Par son ressaut, il sépare nettement la zone génitale masculine, le germen, du reste du corps, le soma, mais aussi de la région anale. Cette séparation ne peut que favoriser chez le garçon une saisie discriminée et posturale du corps propre et, à travers lui, de l'environnement objectivé. Elle réussit d'autant mieux que le pénis est l'organe sexuel unique du mâle, centre constant de son développement libidinal depuis la phase phallique, comme l'a vu Freud, de sorte que, quelles que soient les mutations de l'objet et du comportement érotiques, les expériences viennent s'organiser autour de cet axe communiquant sa permanence et son unicité à la personne entière.

Le cas de la fille est plus complexe. Non seulement son clitoris se dissimule, mais sa zone génitale a plusieurs pôles : lèvres vulvaires, clitoris, vagin, col de l'utérus, de significations sexuelles assez diverses et que la libido investira à travers des fluctuations d'accents où les étapes antérieures resteront présentes, empêchant une définitive décision. D'autre part, l'excitabilité féminine dépasse, plus que celle de l'homme, la zone génitale. Le vagin est peu distant du rectum, si bien que ses sensations rayonnent dans l'ensemble de la primitive région cloacale, selon l'enseignement traditionnel de la psychanalyse; et la matrice réagit à la stimulation des seins, comme il se voit, après les accouchements, dans ses contractions et sa réduction accélérée sous l'effet du téter. Or cette multiplicité des zones érogènes ne peut que favoriser les sentiments de continuité, d'immanence, de viscéralité déjà reconnus.

Le coït radicalise ces caractères, conduisant la distinction et la discontinuité péniennes jusqu'à la concentration punctiforme de l'éjaculation, l'indistinction et la continuité vulvaires jusqu'à la relaxation quasi complète de la musculature de relation. Les sexes se poussent ainsi à leur extrême divergence, mais en même temps, par le tact réciproque, s'agrandissent et s'équilibrent de leur complément. L'homme trouve à s'immerger dans la paix et la richesse du continu; la femme accède au solide et au distinct : le pénis intervient en elle comme l'axe à partir duquel sa réalité se dispose et s'organise, avant lequel elle est surtout fluence et promesse; d'où l'importance de la rigidité virile, symbole du désir, mais aussi point d'amarre et d'ancrage. Ce double mouvement rendrait compte d'une conduite fréquemment observée : qu'à égal degré de fidélité et d'indépendance sociale, et supposée semblable l'interprétation du coït [31], le choix féminin du partenaire serait plus exclusif. La femme ouvre l'homme à la continuité de l'être, des êtres, des femmes dans la femme. Il l'arrête, la fixe, en lui portant la détermination.

Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que la participation de chacun à l'autre suppose quelque ambiguïté des rôles. La discontinuité masculine se fluidifie dans la caresse, dans l'abandon au rythme vrai, voire dans le caractère profusif de l'éjaculation elle-même. Tandis que la femme, à mesure que l'acte se déroule, favorise en soi une mise en forme génitale à la fois structurelle et motrice.

 

4B2. Projection et accueil

L'homme-arbre. Sa racine plonge dans la femme, sa tête la surplombe. Dedans et au-dessus, englué et détaché.
Jacques de Bourbon Busset, La Nature est un talisman

La sensation glandaire a lieu en avant de l'enveloppe générale du corps propre, en autrui (tout en restant en soi) ; et cette transcendance se renforce du fait que la posture des membres inférieurs n'est pas brisée chez l'homme par sa partenaire; la délimitation d'un soi intact jusque dans la région viscérale accuse le vis-à-vis, en même temps que la projection vers lui. Chez la femme, bien qu'également « extatique », la sensation génitale demeure dans l'enveloppe du corps propre; et cette immanence se confirme par la rupture posturale des membres inférieurs en l'ouverture la plus aliénante, la plus éloignée des retours possibles de la conscience délimitatrice et de ses gestes; au lieu d'être devant l'autre, le corps est jusqu'aux racines envahi par lui. Ainsi, malgré le chiasme des sensations génitales, l'émotion masculine s'oriente davantage à partir de soi dans l'autre, la féminine à partir de l'autre en soi.

En généralisant, on dirait que, dans le coït, l'homme va à l'en-face qu'est la nature, cette nature qu'il poursuit dans la culture, dont il a été le moteur, tandis que la femme, plus proche de la nature au principe, accueille le choc du décollement, initiateur de toute histoire, collective ou personnelle.

 

4B3. Délégation et entièreté

II me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui…
Claude Simon, La Route des Flandres.

Le pénis est aussi pour le jeune garçon un organe actif et passif, commandé et s'érigeant spontanément, faisant partie de son corps et s'en détachant, à la fois lui et un autre, lui sous forme d'un autre [32]. Pour autant l'« autre » est intime au mâle, qui s'habitue, sans sortir de soi, à avoir rapport-à, prise-sur, et se prépare ainsi à aborder, sans heurts, un monde d'objets. D'autre part, grâce à cette présence, le garçon forme à lui seul une sorte de cosmos, sujet et objet, ce qui favorise une manière confiante d'aborder les réalités extérieures sans s'y perdre. Il est invité à cette attitude qu'on nomme d'ordinaire l'objectivité, et d'où procède le monde technique, scientifique, économique, politique.

Par l'absence de pénis, la fille n'a pas un autre soi-même avec soi. Elle forme moins un système fermé, sujet et objet, et son rapport aux réalités ambiantes est moins aisément la saisie objective, organisatrice et fabricatrice. Sans le médium phallique, l'autre, quand elle y accède, lui apparaît davantage comme le tout autre, auquel elle est exposée, à découvert, à moins qu'il ne soit le tout intime, le toi=moi de la grossesse [33]. D'où aussi son rapport à elle-même, car il ne suffit pas de due qu'elle est narcissique; le garçon l'est également. Mais cet autre intime et en réduction qu'est le pénis favorise la saisie de l'individu dans un double (mi-imaginé, mi-mondain) soutenant la distance intérieure et la projection de soi parmi les choses du monde; tandis que la fille est invitée, par l'absence en soi d'un autre réduit et intime, à porter plus d'attention à la présence immédiate et globale de son corps. Ses seules images qui n'engagent pas autrui sont, dans nos cultures, extérieures, comme le substitut génital des fleurs (Hubert Benoit) ou du sac à main (Françoise Dolto), et plus généralement extérieures et entières, celles du miroir et de la poupée. Ainsi la présence féminine à soi s'opère moins dans un autre elle en elle que dans une proximité à soi sans distance intérieure.

 

4B4. Inclus et incluant

Ils sont tous enragés pour entrer là d'où ils sont sortis.
James Joyce, Ulysse.

Des conséquences semblables découlent de l'incluant et de l'inclus. Dans le coït, l'homme est inclus quant à la zone génitale, - centrale, mais limitée, déléguée, - tout en demeurant assez libre pour être incluant quant au reste du corps. Inversement, la femme est incluante quant à la zone génitale et à l'évasement des membres inférieurs, incluse quant au reste du corps; en d'autres termes, la fonction du pénis (d'être inclus) est assumée chez elle par le corps complet, la zone génitale exceptée. Nous retrouvons donc par un autre biais l'opposition des narcissismes : c'est tout entière que la femme est encline à se saisir comme sujet-objet, tandis que l'homme reste d'autant mieux sujet devant un monde objectivé qu'il ne s'abandonne, englobé, qu'en une partie réduite de soi, même si cette dernière, dans l'« extase » du coït, entraîne l'organisme.

D'autre part, l'inclus et l'incluant se disposent de la façon la plus nette quand le premier est au centre et le second à la périphérie. L'inclus est alors nodalement protégé, l'incluant cosmiquement totalisateur, tandis que les deux zones s'articulent et se distinguent. Tel est bien le cas chez l'homme, pour qui l'inclusion passive du centre est ressaisie par l'inclusion active de la périphérie. Mais chez la femme, l'incluant étant central et l'inclus du corps-pénis périphérique, ils se délimitent moins.

Observons encore la hiérarchie des désirs. Le fait que le vivant sort d'une enveloppe rend plausible l'affirmation de Ferencsi [34], que le désir le plus primitif, en tout cas chez les mammifères, serait d'être inclus, ressaisi dans la poche protectrice, en un retour au sein maternel, où il faudrait voir moins l'obsession d'un lieu que d'une situation, celle de l'entouré, du fœtus, centre du monde. Le désir d'être englobant, limite, paroi du monde, serait, quoique également impérieux, second et selon l'être et selon le temps. Or le pénis étant la seule zone franchement érogène de l'homme, la sensation génitale atteint chez lui son paroxysme dans l'être-inclus, senti comme point de départ. Bref, ses inclusions passive et active suivraient l'ordre spontané du rapport du vivant au monde, ce qui, joint à leur distinction, favoriserait à nouveau l'abord des choses. Chez la femme l'être incluant apparaît au foyer, si bien que les désirs inverseraient leur ordre et tendraient à fusionner; ce qui nous reconduit à une appréhension plus globale, privilégiant le sujet-objet, le laisser-être, la continuité, le contact avec la nature, la viscéralité.

Il ne faudrait pas voir dans la diffusion féminine une carence. Au contraire, organisée à partir de l'axe du pénis, la femme en rayonne avec une puissance qui déborde l'homme. Parce que chez lui l'incluant est périphérique, le mâle clôt; l'incluant étant central chez la femme, par le reste de son être elle surabonde, fluide, en une expansion qu'il revient à l'homme de rassembler dans son étreinte. Quant à la précession temporelle, si le féminin ne remonte pas à l'archétype de la naissance, il se réclame d'une origine plus lointaine, de l'archétype de la génération, de la Terre-Mère engendrant, principe, incluante avant d'être incluse. L'incluant n'est pas seulement le lieu de l'inclus, ni même son accueil, il en accouche et l'enfante. Dans le coït la femme se vit plus ancienne que son partenaire. Et ce qui fait son bonheur, c'est que l'ouverture, qui dans l'accouchement la sépare et dans la masturbation la perd, dans l'orgasme partagé la resserre en même temps sur la présence pénienne.

 

4B5. Quasi-instrument et quasi-milieu

Les sillons paternels…
Sophocle, œdipe roi.

Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive. Le mot prête à contresens. Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu : bien des coutumes, surtout orientales ou africaines, où les initiatives manuelles et pelviennes de la femme sont considérables, contredisent cette vue simpliste, répandue en Occident. Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques. Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi.

Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35], il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle. Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive. On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses.

 

4B6. Ad-gression et appel

Qu'il est de met en marche vers l'Amante!
Saint-John Perse, Amers.

Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36]; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37]. Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38].

Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes (dont nous sortons à peine), la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs : le Mundugumor déchire le pagne de la femme qu'il convoite, mais elle, en retour, lui casse ses sagaies [39]. Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes en vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.

Et, en effet, il y a entre la cruauté et le coït un lien étroit, dont un pathétique exemple est fourni par tous ceux qui restent incapables d'aimer sans faire souffrir, comme les sadiques, sans se faire souffrir, comme les masochistes, et cette liaison ne tient pas seulement à une concomitance fortuite, - à ce que la libido anale se manifeste en même temps que les premières réussites du plaisir musculaire de préhension et de destruction, - elle est intrinsèque : libido sexuelle et libido agressive, dans leur intention initiale, poursuivent chacune l'immédiat et le total. Mais on renverserait plutôt le rapport. Ce n'est pas l'agressivité qui est la vérité du coït, mais le coït qui est la vérité de l'agressivité. Tout en étant dans la même ligne que lui (les assauts de Tancrède et de Clorinde ont l'élan de leurs caresses), elle demeure plus fruste, plus élémentaire, plus extérieure, elle suppose moins d'équilibre des contraires. Surtout, elle est habitée de contradictions que l'accouplement, dans la mesure où il mûrit, ne connaît plus. Ne poursuit-elle pas l'identité par la consommation, l'immédiat par le choc, le total par la contracture? Si bien que la sexualité adulte est l'aboutissement dialectique de l'agressivité, ce en quoi elle se surmonte quand elle a vaincu ses contradictions internes, et non l'inverse.

Cependant, on ne saurait congédier, sans plus, l'idée d'une agression pénienne. Si nettement que la personne dépasse les violences infantiles, si variés que soient les rôles selon les cultures, si grandes les initiatives féminines dans l'incitation au coït ou dans son déroulement, il reste sans doute, dans le moment de l'intromission et surtout de l'éjaculation, cette agressivité au sens étymologique d'ad-gredi, qui veut que l'homme aille à la femme, tandis qu'elle ne va pas à l'homme, mais revient à soi à travers son mouvement à lui. Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée (viparîta-maithuna) mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre. La kundalinî, force basale d'essence féminine, s'enroule en serpent autour du lingam de çiva, elle ne va pas vers lui, mais seulement le sollicite à monter en soi. Inversement, s'il se dresse stable comme le diamant (vajra), comme le sceptre, c'est qu'il est l'érigé, le parfait d'un dynamisme sans cesse accompli, le toujours en arrêt [40]. La protension virile, sans impliquer l'agression et l'effraction animales, suppose, même immobile, l'ad-gredi, l'aller-vers, l'aller-dans du mâle éternel.

De ce point de vue encore, le coït met donc l'homme initialement du côté du devant-l'autre (dans l'autre), de la posture, du discontinu; la femme du côté du par-l'autre (dans soi), du contact viscéral et continu avec la nature consciente.

 

4B7. Convexe et concave

La lourde tapisserie trembla, et, par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.
Flaubert, Salammbô.

Enfin, et c'est une conséquence de sa distinction, le pénis se détache comme une forme, au sens plein d'eidos. Il partage ce caractère avec d'autres organes, bras, pied, langue, dent, chevelure, qui souvent le symbolisent dans les rêves et les rites, mais sa vertu formelle a une prégnance accrue du fait que, sexuel, il contraste avec le vagin, caractérisé par l'absence de forme. Ainsi tend-il à s'opposer à son complément comme le plein au vide, l'affirmation à l'appel, le jour à la nuit, le dehors à l'intime, l'un au multiple, et surtout le convexe au concave. Bien plus, son érectilité en fait une information plutôt qu'une forme, forme qui devient, qui naît, qui commence, qui toujours commence, même aboutie, qui est commencement; et un commencement qui procède de soi, une auto-information, origine, acte pur. En d'autres termes, il présente les propriétés du phallus.

On peut se demander si le phallus-lingam des religions primitives, ce symbole d'unité, d'indépendance, de lumière, de vie et de résurrection, encore très actif dans la Grèce et l'Inde classiques et que l'on retrouve jusque sur les tombes de la basse antiquité, a été induit des caractères du pénis concret, ou si au contraire le pénis a reçu ses propriétés de cet archétype, de cette sorte d'idée platonicienne qu'est le phallus pour l'être humain. En tout cas, nous retiendrons de l'interprétation empiriste que le pénis a objectivement les mêmes caractères que le phallus, et de la thèse platonisante que ces caractères semblent un pôle fondamental de la conscience.

Ainsi, érectile et convexe, le sexe masculin devient le révélant et le révélé. Au contraire, passé son dehors floral de lèvres et de plis, le sexe féminin concave et comme inerte, in-forme, ne révèle point et ne peut être révélé, seulement toujours révélable. Depuis la danse des sept voiles de Salomé jusqu'au strip-tease contemporain, le dépouillement progressif (l'effeuillement) semble son attribut essentiel, un dépouillement qui n'a pas pour fin de le dévoiler, mais d'éprouver que, n'étant pas définitivement dévoilable, il est abyssal [41]. Face au phallus, représentation par excellence [42], les symboles qui l'évoquent disent son absence. Objet de préhension ni mentale ni physique, il n'est même pas objet du tout. Et pour autant il déconcerte la conscience objective et l'action instrumentale qui toujours appréhendent et saisissent.

L'Occidental a tiré de tout cela un jugement de valeur. Pour les Grecs de la grande époque, épris sculpturalement de « forme », de convexité, d'érectilité surgissante, en d'autres mots de masculinité, le phallus fut le symbole sexuel unique, le sexe féminin n'existant littéralement pas, conçu depuis le Timée comme passivité pure, ce dans quoi quelque chose se passe, mais qui par soi-même n'est ni être ni acte; le concave et le germinatif sont forclos de l'hellénisme classique. Ils le seront presque autant du christianisme romain. Les personnes trinitaires sont toutes masculines, malgré la colombe du Saint-Esprit, et si la Vierge joue un rôle considérable, c'est encore comme femme convexe, ante, per et post partum inviolata. Saint Thomas, fidèle à Aristote, pense que « la femme a été faite pour aider l'homme, mais uniquement en vue de la procréation par le coït, car pour toute autre chose un homme peut être mieux aidé par un autre homme que par une femme » [43]. Somme toute, si l'Occident donne au féminin un rôle culturel comme ornement de l'existence, parfois comme prétexte de l'amour courtois, il ne lui trouve pas de rôle métaphysique positif; pour Weininger [44], le féminin est exactement le non-être : le creux se confond avec le vide. Et lorsque Freud et Hélène Deutsch affirment qu'il n'y a qu'une libido, masculine, orientée vers la possession (fantasmatique) de la mère, et que la petite fille se tourne vers le père à la suite d'une conversion intervenue lorsque le clitoris - substitut défaillant du pénis - s'est avéré insuffisant; surtout, lorsqu'ils donnent à croire que la sexualité de la femme adulte continue cette conversion à la triade masochiste castration-viol-accouchement, on doit se demander s'ils proposent une vérité universelle ou s'ils n'illustrent pas à leur tour l'inaptitude occidentale à penser le concave comme positif, comme complémentaire du convexe, et non comme un convexe avorté.

Au contraire, le Chinois ne conçoit pas le yang sans le yin; l'Iranien insère dans le triangle masculin sur sa base, signe d'évolution, le triangle féminin sur sa pointe, signe d'involution; l'Indien complète la verticalité du lingam par l'horizontalité du yoni, qui le soutient, et voit ce dimorphisme remonter jusqu'aux dieux suprêmes : çiva ne va point sans çakti, Vichnou sans Lakshmi. A cet égard, l'orientation de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones semble moins étroitement gréco-romaine quand elle reconnaît une sexualité vaginienne primaire, d'emblée tournée vers l'homme, et qui ne deviendrait clitoridienne que dans des moments de difficultés : lors du complexe d'œdipe face aux menaces fantasmées de la mère; lors de l'initiation sexuelle, où effectivement la femme est d'ordinaire clitoridienne avant de devenir vaginienne, puis utéro-annexielle; parfois, lors de la crise de la ménopause. C'est reconnaître que le pénis (le clitoris) est un recours d'évidence et d'ancrage, mais accepter en même temps que le révélable, la nuit, l'appel, le creux, le germinatif sont, comme principes d'existence, aussi premiers que leurs contraires.

En vérité, il ressort de toutes nos descriptions que, même si nous avons parfois utilisé le mot, l'intention sexuelle ne vise pas un objet - notion empruntée au monde de la connaissance et du travail. Elle poursuit l'immédiat et le total, c'est-à-dire ni l'objet, ni le sujet, ni même leur addition, mais leur lien. Si elle se différencie en rôles, c'est que l'immédiation totalisatrice se réalise au mieux selon les possibilités morphologiques de chacun : d'une manière pénienne dans un corps masculin, vaginienne dans un corps féminin. Mais alors, si la relation est première, et seule cherchée, et que les rôles sont distribués par elle, il n'y a, semble-t-il, aucun privilège existentiel au fait d'être un centre visible, révélé et révélant, plutôt qu'un centre invisible, jamais révélé, et seulement toujours révélable. Il n'y a aucune supériorité au fait de s'ériger au-dehors plutôt que d'aspirer au-dedans. Ce sont deux façons de se vivre centres, origines et fins. C'est peut-être même, quand on les conjugue, le moyen d'être un moment, à deux, le centre, l'origine et la fin.

Encore, en parlant de la sorte, craindrions-nous de laisser croire que l'immédiation conjugue tenon et mortaise par accident, - en raison d'une morphologie de fait, - alors qu'il s'agit d'une nécessité profonde. Lorsque nous voulons concevoir une partition de l'unité qui ne la disperse pas aussitôt en juxtapositions, adhérences ou accrochages, nous rencontrons d'abord celle du tenon et de la mortaise. Seuls ils restent engagés l'un dans l'autre jusque dans l'acte qui les distingue. Ils offrent la différenciation minimale et la complémentarité maximale. C'est cet archétype de toute inhérence et de toute inclusion que Platon a aperçu dans le mythe de l'Androgyne, et que nous appellerons - avec une majuscule pour la marquer - la Conjonction. Si le coït a pour fin l'immédiat et le total, - disons maintenant la Conjonction, - le tenon n'est pas existentiellement plus premier que la mortaise. Tous deux sont l'unité même dans sa scission et sa conciliation premières, cosmogoniques.

Ceci se confirme dans la succession des phases orale, anale, phallique au cours du développement libidinal de l'être humain. Comme Freud l'a montré, la sexualité se joue autour des orifices à sphincter, - bouche, anus, organes génitaux, - qui, en même temps qu'ils mettent en communication le dehors et le dedans, éprouvent et vivent ce passage. Mais la bouche du nourrisson, perdue dans son règne liquide et ne connaissant comme événements que la tumescence et la détumescence, ne réussit pas à sortir du pur continu. De même dans la séparation du bâton fécal d'avec le corps, la phase anale découvre un discontinu mais non médiatisé lui aussi, presque purement extérieur, thème de rupture et d'agression, du reste lié à la phase du « non » [45]. Le propre de l'érectilité génitale est alors, dans l'un et l'autre sexe, de composer ces deux moments dans la synthèse la plus étroite. La mortaise et le tenon érectiles ne se limitent pas au corps propre, incapable de médiatiser le dedans et le dehors, ils montrent une tendance de tout l'être vers un autre, mais un autre dedans, réciproque. En eux le sujet n'est plus ni devant ni à côté, ni même dans ou autour. Il se fait complémentaire de quelque chose, contraint de fantasmer, avant soi-même et l'autre, une relation dont il n'est qu'un des termes, et qui met rigoureusement ces termes en équivalences. L'organe génital mâle ou femelle renvoie non tant à son complément qu'à la Conjonction.

En somme, Freud a raison de ne voir qu'une libido. Mais elle n'est pas phallique, comme le voulait sa mentalité d'Occidental, mais, dans les deux sexes, conjonctive. Point d'attirance d'une configuration mâle par une configuration femelle, ni l'inverse, ni les deux. Mais l'attirance, chez chacun selon ses pouvoirs, de l'unité plénifiante où naissent les deux. Il n'y a pas deux libidos : masculine, féminine. Il n'y a qu'une libido polarisée.

Certes, on n'évacue pas pour autant la question de l'antériorité libidinale du clitoris (pénis) ou du vagin, et il reste génétiquement essentiel de savoir à quel moment la fille découvre son organe génital : dès les premiers mois, selon Mélanie Klein, ou lors des premières règles, comme le veut Hélène Deutsch. Dans le second cas, la résolution du complexe d'œdipe a supposé une conversion. Mais y a-t-il pour autant une conversion continuée à l'âge adulte? Si l'on se débarrasse des préjugés gréco-romains, la ratification adulte de l'organe féminin n'a plus rien d'une conversion continuée ni sublimée; c'est une vraie découverte, donnant lieu à une vraie intégration [46].

Est-il besoin de dire que la valeur phallique du pénis confirme les traits du masculin et du féminin déjà relevés? Si la femme possède des caractères du phallus, - les seins, la chevelure (le Sacre de Béjart en fait un usage flagellant), la motricité du corps entier dès la protrusion de la naissance, - elle en est dépourvue dans la zone génitale. Et on admettra que la convexité et l'érectilité de ce foyer, opposées à la concavité et à l'apparente amorphie, incitent l'homme à se vivre davantage comme un sujet postural, privilégiant le faire expansif au milieu d'un monde d'objets en discontinuité entre eux et avec lui, tandis que la femme est invitée à se percevoir davantage comme sujet-objet, plus viscéral, dans la continuité du laisser-être et de la nature-conscience, en un dynamisme d'adaptation.

 

4C. LA PORTÉE DES DIFFÉRENCES

 

O mon Mésa, tu n'es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme.
Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi…
Claudel, Partage de midi.

Nous croyons avoir retenu l'essentiel. Les autres différences anatomiques et physiologiques, comme la taille et la force musculaire moindres, ainsi que la maturation plus rapide de la fille, ont perdu beaucoup de leur signification coïtale dans nos sociétés mécanisées, policées, à scolarité prolongée; du reste, elles confirmeraient nos descriptions. Et en opposant continu et discontinu, viscéral et postural, etc., nous avons compris les différences psychologiques. S'y laissent réduire en effet les rares et légères inégalités intellectuelles : la supériorité des filles aux tests de fluence verbale, leur infériorité aux tests d'achievement et, chose plus importante, leur moindre aptitude à opérer des restructurations mentales du donné [47]. S'y apparente aussi le fait, souligné par l'enquête Kinsey, qu'elles réagissent moins aux excitants sexuels symboliques et davantage au contact direct, ce qui se comprend bien si elles sont plus proches de leur corps [48]. Quant aux intérêts, ils divergent si peu que deux personnes de sexe opposé et de même métier en ont de plus semblables que deux personnes de même sexe et de métier différent; sauf précisément que les filles s'attachent par prédilection aux objets personnalisés [49], ce qui nous ramène à des oppositions existentielles.

On peut donc dire qu'en général, et particulièrement au point de vue du coït, les différences sont moins affaire de capacités que de styles, ce que Buytendijk a appelé des modes d'exister. Et ceci importe grandement à l'intention sexuelle. S'il y avait de franches inégalités de facultés, de vertus ou d'intérêts, comme les romantiques l'imaginaient, - allant jusqu'à réserver à la femme l'intelligence et la douceur, à l'homme la volonté et le courage, - il n'y aurait qu'un tact réciproque défaillant. Pour que celui-ci se conclue en univers, il importe que chacun soit assuré de la sensation de l'autre. Il faut donc que les dispositions profondes soient équivalentes, que seuls les styles diffèrent, et non encore du tout au tout, mais par déplacements d'accents. Ainsi chacun peut être avec un autre qui est lui selon d'autres insistances, en une participation si étroite que le déroulement du coït connaîtra d'ordinaire des changements de rôles prolongés ou fugaces; que chacun ne saura guère s'il perçoit l'autre à partir de lui, ou-lui à partir de l'autre. Tant il est vrai qu'au lieu de seulement se compléter, ils s'éprouvent reçus tous deux de la Conjonction [50].

 

 

Chapitre 5 - LA FÉCONDITÉ ET LA FÉCONDATION

 

Et en moi le profond dérangement
De la création, comme la Terre
Lorsque l'écume aux lèvres, elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable
Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte!

Claudel, Partage de midi.

Même lorsqu'une fécondation est impossible ou indésirable, le coït s'accompagne d'un sentiment de fécondité. Quand en effet éprouvons-nous cette imminence des possibles qu'est la fécondité? Dans réchauffement de ce qui cuit, mûrit, surtout si la chaleur est naturelle, insolation ou couvaison; en présence du fruit qui gonfle, se remplit de son jus, tend sa peau sous la pression interne; devant les « dures grenades entrouvertes, cédant à l'excès de leurs grains », la cosse et la capsule répandant leur vol d'ombelles; dans l'orage en gésine; dans les « très hauts parfums d'humus et de feuillage »; dans la greffe et la blessante pénétration du soc, comme en général devant toute ouverture et toute intrusion génératrice d'échanges; au creux des bercements où le rythme finit par s'engendrer lui-même; devant la confusion grouillante, pleine d'imprévisibles, d'agglutinations nouvelles; dans la projection désirante.

Or c'est exactement ce que donne l'acte sexuel : vaso-dilatation en surface; accélération orageuse du rythme cardiaque en profondeur; turgescence et tension progressive des tissus érectiles; éclatement rythmique aboutissant à la profusion de l'orgasme; « très hauts parfums des femmes mûrissantes »; pénétration blessante et stimulante; autonomie du rythme de la caresse et projection du tact génital.

Il y avait même imprudence à dire que le coït institue un univers clos, total, à moins d'entendre par là l'abolition de l'extériorité, et non la fermeture, ni l'immobilité, ni la perfection parménidienne. La conclusion du tact réciproque est bien un cercle, mais qui s'intensifie, s'épanouit en se contractant. Autant que d'un monde clos, il s'agit d'un monde plein, progressivement plus plein, débordant de la profusion de ses possibles, avec ceci que ce débordement n'est pas perte au-dehors, mais expansion vers un dehors qui reste dedans.

L'union charnelle est encore féconde parce qu'elle enfante cet être neuf : le couple amant, qui n'est pas l'addition des partenaires, ni même leur rencontre. Les mécaniques de la complémentarité (pour Weininger, l'homme recherche une femme d'autant plus féminine qu'il est plus masculin; pour Jung et Szondi, chacun reconnaît dans l'autre la part inconsciente de soi) ne rendent pas compte de la naissance ni de la vie du couple conjugué. Quand il croise des individus normaux, capables d'organisations complexes et mobiles, celui-ci n'est pas une résultante; c'est une entité originale, conviant ses pôles à des virilité et féminité qu'il reçoit mais aussi qu'il dicte, selon ses exigences de vivant singulier.

Enfin, expérience secrète, généralement inconsciente mais réelle, les partenaires sexuels sont quelque peu engendrés l'un par l'autre. L'abondance des diminutifs dans le langage amoureux ne tient pas seulement à la caresse, elle exprime aussi cette sorte de naissance recommencée. L'impression de nourrissage vaginien fréquente chez la femme, celle d'habitation pénienne d'une matrice fréquente chez l'homme sont, à cet égard, plutôt des symptômes que des causes. L'union remet l'être humain dans un état d'avant la société, d'avant la fonction, d'avant l'âge, en un affleurement où la vie n'est pas encore accaparée ni défendue mais reçue - du couple, et de l'autre dans le couple - en sa première naïveté.

Et tout cela ne ferait donc qu'accomplir l'intention coïtale telle que nous l'avons suivie jusqu'ici, si la fécondité au sens large ne débouchait maintenant sur la fécondité au sens strict, sur la fécondation. On sait le problème : beaucoup de primitifs l'ont ignorée, ou du moins ont refoulé son lien avec l'accouplement; nombre de civilisés l'évitent; désirée, elle ne figure jamais qu'un possible; même probable, elle n'est pas vécue en tant que telle, car la pénétration de l'ovule par le spermatozoïde nous échappe. Comme Klages y a insisté, l'appétit de copulation ne comporte pas ce qu'une mauvaise foi plus ou moins inconsciente a appelé un instinct de reproduction.

Notons tout de suite que cela vaut mieux, car le coït sinon deviendrait un travail, rapprochant des chromosomes mâles et femelles pour combiner des gènes. Or aucun caractère du travail n'est compatible avec l'intention sexuelle : une activité volontaire contredirait son laisser-être; des démarches analytiques répugneraient à sa pure présence; la production d'un objet (en tant que réorganisés, les chromosomes sont encore des objets) la distrairait du tact réciproque. D'ailleurs, des partenaires non pas même ouvriers, seulement spectateurs passifs, à supposer que ce fût possible, compromettraient déjà l'immédiat et le total.

Cependant, il est aussi inexact que la fécondation advienne au coït comme un simple accident extérieur, comme cette duperie de la nature dont parlait Schopenhauer, et selon laquelle, tandis qu'ils poursuivent l'union, les amants mettraient en branle un processus étranger, celui de la perpétuation de l'espèce. Outre que l'idée d'une duplicité de la nature est déconcertante, il doit y avoir entre l'intention sexuelle et la fécondation une articulation secrète mais profonde.

Et en effet le pénis survenant en la femme comme l'axe et l'autre, elle cherche à l'établir en soi; la fécondation c'est le don pénien à demeure, l'altérité et la référence en imprégnation : tu es avec moi non pour un temps mais pour toujours. D'autre part, le coït vécu fémininement en remontée vers le centre, le sans cesse en deçà, vers le plus initial et le plus spontané, ne trouve sans doute son point ultime d'introjection spatiale ni dans un lieu, ni dans une chose, ni dans un acte, mais dans un germe : tu es avec moi jusqu'à ce foyer plus intime que moi, d'où une vie peut repartir. L'éjaculation virile, de son côté, obtient une réciprocité dans la germination, où le recevant devient donnant à son tour. Enfin, identifiant les organismes dans leurs délégations les plus exquises, - le spermatozoïde et l'ovule, - la fécondation achève l'unité du couple; et elle perpétue en quelque sorte ce vivant transitoire, incarné dans l'échange rythmique et séminal, en un vivant capable de se maintenir.

Or, ainsi comprise, elle cesse de contredire l'intention sexuelle. Celle-ci ne peut viser de production analytique et concertée, comme un travail; mais le moment fécondateur a lieu dans un laisser-être où chacun, loin d'opérer, se contente de poser des conditions biologiques, aboutissement de la caresse et du tact génital. Les partenaires ne sauraient être témoins d'une élaboration, sous peine de briser l'immédiat poursuivi; mais leur production leur échappe au point qu'ils en apprennent l'événement longtemps après, et la naissance est mystère pour parents et enfants [51]. L'union immanente et universalisante se détruirait en se terminant à un objet extérieur limité; mais justement l'engendré n'est ni objet, ni extérieur, ni limité, c'est un sujet, avec l'intériorité à soi et à autrui, en même temps qu'à ses générateurs, propre à un sujet; comme tout sujet, il s'égale en quelque sorte à toutes choses. Bref, la génération est le seul acte qui achève l'intention coïtale sans la détruire.

Elle joue donc dans le coït un rôle subtil. Elle y donne être à ce qui menace de rester intention et geste; cependant cet être, comme contenu vécu, n'est jamais qu'éventuel. Quoique faisant partie de l'intention coïtale, il ne s'y exige ni réalisé ni même poursuivi; il appartient au sens de l'acte sans constituer sa fin; il s'y vit comme possible, tout en étant souvent impossible. C'est la femme qui déclare que jamais les relations sexuelles ne lui ont paru si fécondes (de fécondité) et même fécondantes (de fécondation) qu'en temps de grossesse, lorsque toute suite fécondatrice était exclue, mais que la perception du fruit d'un coït antérieur rendait plus sensible la « possible » conclusion du coït présent. C'est l'utilisateur de contraceptifs qui remarque que dans la mesure où il ne craint plus les grossesses, il réintègre dans l'intention sexuelle la « possible » fécondation.

 

 

Chapitre 6 - L'IMAGINAIRE ET LE SYMBOLE

 

Plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'imagination est la force même de la production psychique. Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie.
Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu.

La fécondation envisagée comme « possible » vient de nous faire glisser à l'imaginaire, dont nous avons évité de parler jusqu'ici pour des raisons de méthode, mais qui fournit une dimension du coït sans laquelle on ne saurait comprendre pleinement son intention.

Nous n'envisageons pas les cas où un partenaire plus désirable est substitué en pensée au partenaire réel : simple satisfaction hallucinatoire comme il en existe dans tous les domaines, et qui, contrastant avec la vérité de la situation sexuelle, est plus décevante ici qu'ailleurs. Mais il y a dans l'union charnelle une aura imaginative qui appartient à la vérité de l'acte, et où des niveaux se distinguent.

 

6A. LES COMPLÉMENTS

 

Hanter l'être est d'un mime…
Hanter l'être n'est point leurre.
Et l'Amante n'est point mime.
Saint-John Perse, Amers.

Organes et comportements sexuels signifient plus que ce qu'ils perçoivent et effectuent. La chose est nette chez certains handicapés souffrant de déficiences anatomiques et motrices plus ou moins graves. Mais, même pour l'homme et la femme normaux, la caresse, les inclusions, le rythme ne réalisent pas toujours entièrement les effets de présence, de conclusion, de réciprocité cherchés par les partenaires. L'imaginaire alors compense, prolonge ce qui se perçoit et s'accomplit. Et il y réussit d'autant mieux que l'organisme est un champ prodigieux d'échos et de similitudes, où ceci peut tenir lieu de cela.

Ces sortes de prothèses sont floues : fantasmes plus qu'images, elles se taillent dans une rêverie fluide. Mais en même temps elles ne demeurent pas simplement mentales : projetées par la caresse, elles se commencent réellement en elle. Et point à la façon d'un mime. Bien que moins conventionnel que le langage, le mime n'établit qu'un rapport extérieur et volontaire entre le signifiant et le signifié. La caresse porte et amorce ses compléments imaginaires dans son être même.

 

6B. LES EXPANSIONS COSMIQUES

 

Chacune de ces vagues l'enfonçait un peu plus sous une montagne merveilleuse qui était légère quoiqu'elle s'élevât jusqu'au ciel et qui dans la nuit de la chambre était comme une immensité de blancheur absolue.
André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette.

On ne s'étonnera donc pas que des images non seulement complètent les perceptions et les gestes du coït, mais prolifèrent à partir d'eux. C'est le chien de La Route des Flandres : « Alors je fus dans le fourré haletant courant à quatre pattes comme une bête à travers les taillis traversant les buissons me déchirant les mains sans même le sentir toujours courant galopant à quatre pattes j'étais un chien... ». Ou bien cette confidence : « Je fleurissais dans le pommier. J'avais vu le jour même, ou la veille, le pommier en fleurs. Simplement la merveille, la confiance, la profusion. » Ces fantaisies masculines et féminines concernent le sujet, mais elles se surimpriment aussi au partenaire : « L'Amante tient l'Amant comme un peuple de rustres, et l'Amant tient l'Amante comme une mêlée d'astres. » Elles se diffusent dans l'environnement : « Aimez, ô couples, les vaisseaux; et la mer haute dans les chambres! » et, quoique surtout visuelles, elles portent parfois jusqu'à l'imagination auditive le piétinement lointain des chevaux d'Halewijn. En tout cas, les événements y tiennent plus de place que les objets; si Swann surimprimait à Odette les lignes de la Primavera, si un autre a vu un jour l'aimée plongée dans l'océan de chair blonde des Filles de Leucippe, il s'agit ici et là d'un devenir, d'un flot, d'un battement, où l'imaginaire sort du rythme coïtal, et en même temps l'entretient.

Ces images sont, comme les premières, imprécises, fantasmatiques. Elles se dissolvent dans leur mouvement. Leurs racines très archaïques, même quand elles charrient les souvenirs culturels de Botticelli ou de Rubens, les universalisent jusqu'à les confondre avec les rythmes essentiels de l'animal, de la plante. Surtout, comme les prolongements, elles s'incarnent, et pour autant se dérobent dans l'instant où elles naissent : le corps de l'Amante est le pommier en fleurs; dans le passage allégué de Claude Simon, la langue du chien et l'organe qu'elle symbolise alternent comme les deux faces d'une réalité unique en une course absorbante, vertigineuse, sorte de mouvement sans mouvement à force d'être régulière (comme les sabots des chevaux affolent les rêves des vierges dans les légendes anciennes), la bête se dérobant et émergeant sans cesse, devenue le fourré, le bois, le monde, tout le halètement du monde. Ainsi les corps affrontés compriment littéralement entre eux, jusqu'à l'évanescence/ces spectacles fugitifs dont ils agrandissent leurs jeux. Rien donc là de définissable ni de circonstancié. Mais sans doute le coït est-il toujours effleuré, principalement au seuil de l'orgasme, par des franges d'imaginaire qui ne sont plus exactement des compléments mais irradient de ceux-ci et contribuent en retour à les nourrir.

Au vrai, si l'union charnelle n'est pas le sommeil ni le rêve, elle hante leurs confins. Et il y a longtemps que les états parahypniques rendent compte non seulement du sentiment océanien d'Amiel et de Rousseau, mais encore de toutes les sortes de visions [52]. Avec plus d'exactitude : l'activité onirique de l'adulte est liée à cette phase du sommeil qu'on appelle sommeil paradoxal, et c'est durant cette phase que se manifestent chez le nourrisson les premières érections et les premiers sourires [53]. Si l'on veut bien admettre avec Freud que le sourire marque une complaisance indéfinie et libidinale de l'organisme à soi et au monde, la liaison, chez le nourrisson, du sommeil paradoxal, de l'érection et du sourire propose sans doute une préparation de ce qui deviendra, quand l'érection quittera le sommeil pour une conscience frôlée de sommeil, l'infinité imaginaire du coït. Les accointances des états parahypniques avec le désendormissement et l'endormissement, et de ceux-ci avec le sommeil paradoxal, invitent à risquer le passage.

 

6C. L'IMAGE DU DÉSIR

 

L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin.
Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu.

Les images coïtales dont nous venons de parler font suite aux perceptions et aux gestes sexuels ; elles en comblent les lacunes, elles émanent de leur foyer. Il y en a une, faut-il ajouter, qui est principe elle-même et, loin de suivre l'accouplement, le précède, précède même son désir, forme la nuée vague où le désir germe.

Comme Merleau-Ponty y insiste dans son analyse de Schn., chez l'être humain les excitants ne suffisent pas à soutenir un comportement sexuel global, signifiant pour le sujet [54]. Bien plus, sauf stimulation directe électrique ou chimique des centres nerveux, il semble qu'aucune présentation ou représentation, aucune mise en branle locale ou générale n'est assurée de susciter l'érection si elle fonctionne seulement à l'intérieur du schéma excitant-réaction. Il y faut de cela, mais aussi que, sollicité en réponse à l'objet, s'ajoute un autre facteur : la conscience, et ses vertus d'expansion, d'anticipation, d'ouverture de possibles [55].

Bien entendu, elle n'intervient pas ici avec sa netteté conceptuelle, ou volontaire, ou tout simplement perceptive. C'est du dedans, fluide et empâtée, qu'elle accompagne la motion organique, l'invite, la soutient, la nourrit de son infinité, dans un consentement requérant, un effort abandonné. Pour que le comportement copulateur soit possible, il faut que les mécanismes de l'érotisation et de l'érection soient en place, mais que de plus la conscience, s'abandonnant à eux, les ratifie, voire les prévienne. Cessant de s'abandonner, elle détruit la réaction en cours, et sans sa connivence préalable, sans son élection involontaire parce qu'elle trahit sa spontanéité la plus profonde, ces réactions ne sauraient même s'engager.

On reconnaît l'émotion selon Sartre, puisque la conscience désirante est en état de « réflexion complice » [56]. Mais on reconnaît aussi, au principe, l'imagination, débordant du perçu, du pensé, du voulu. Il y a une image dans le désir. Il y a même une image spécifique du désir, aux caractères singuliers. Quand je cueille un fruit, je reste dans le senti et le moteur, et si je convoque l'imaginaire, c'est par un recours stratégique où des images déterminées viennent aider mes membres à préciser leurs mouvements : l'objet, ma main, l'acte de prise sont dispos; et ce sont des images également déterminées qui se forment quand l'imagination créatrice découpe des fantaisies dans l'étoffe de la mémoire.

Il n'en va pas de même du projet coïtal. Pour lui, l'organe sexuel mâle n'existe pas encore : il devient en même temps que le désir, soutenu par lui d'instant en instant, aussitôt défaillant s'il défaille; l'opération n'est pas mieux définie : ni de prise, ni de projection, ni d'intrusion, ni même de mise en contact, mais de contact. Et le fait que la femme possède, comme les mythes l'affirment, une bouche sexuelle, ne lui donne pas non plus d'organe préalable, d'instrument, car cette bouche n'en est pas une; à son tour, elle n'existe que dans le désir, qui seul l'ouvre (comme en témoigne le spasme du vaginisme), qui seul fait éclore ses ondes de tension; et elle n'opère pas davantage, n'ayant ni à prendre, ni à absorber, ni à se mettre en contact, mais à nouveau à être en contact, contact. Ainsi il y a, dans le désir, une image à la fois nécessaire et sans contour tracé. Sachons la reconnaître : c'est l'image de la Conjonction. De soi, celle-ci ne propose ni des organes, ni des objets, ni des opérations sur des objets. Bien plutôt, - à partir, certes, de conditions physiques, - elle suscite les organes qui la réalisent, les montant et disposant sans cesse.

Pourtant, il va de soi que cette image n'habite personne à l'état pur. Elle est trop générale pour ne pas à tout instant se préciser : selon les circonstances particulières de tel désir, selon le désir fondamental d'un individu, qui est un peu dans son ordre ce qu'est le projet fondamental chez Sartre (à la fois prescrit et choisi par tout le cours de l'existence), et qui fait que tel homme est séduit par telle catégorie de femmes, et inversement. Mais même alors elle ne se contracte pas en organes, immanents mais trop statiques, ni en gestes, ouverts mais trop fonctionnels, mais seulement dans des gestes qui, se lovant, s'arrêtant, accèdent à l'immanence, comme des organes ; dans des organes qui, par leurs inflexions de lignes, de couleurs, de parfums, deviennent des propositions et des refus, des relations, comme des gestes. Ce n'est jamais le ventre ou le sein qu'imaginé le désir, mais l'inflexion (visuelle, tactile, olfactive) d'un ventre ou d'un sein, - et tout autant d'une joue, d'un cou, d'une paupière, - et dans cette inflexion (conjonctive) celle générale d'un être, son taux d'ouverture et de réticence, c'est-à-dire son espace-temps, l'espace-temps qui, s'accouplant au mien, donnera corps à la Conjonction.

Mais alors, tout comme les prolongements et les expansions cosmiques qui lui font cortège, l'image du désir n'est pas tant image que fantasme, s'il est vrai que les images sont des contenus, ou des relations apparentes, tandis que les fantasmes sont des relations secrètes, matrice de toutes relations. Les fantasmes expriment le rapport initial du corps conscient au monde [57], et du corps conscient à l'intérieur de soi, et l'histoire de l'individu est pour l'essentiel leur histoire. Ils sont, au plus profond de chacun, le lien, la familiarité, le premier nœud du sens; à tel point qu'on en parle souvent au singulier, tant ils communient, tant ils sont la communion. L'image du désir, l'image de la Conjonction, n'est pas seulement un fantasme, c'est le fantasme par excellence. Et puisque toute expérience spirituelle consiste sans doute à libérer le fantasmatique derrière et sous l'image [58], le sujet sexuel occupe une place primordiale, sinon à la fin, du moins au principe de la vie de l'esprit. On voudrait ajouter alors - comme pour les compléments et les expansions cosmiques - que le fantasme de la Conjonction se vise, mais aussi se réalise dans le coït. Mais ceci, qui engage la portée symbolique de la copulation, voire la nature du symbole en général, nous paraît devoir être précisé dans un dernier effort.

 

6D. LE SYMBOLE INITIAL

 

Oh ! maintenant, tout de suite, ce présent, le seul présent, présent par-dessus tout. Il n'y a pas d'autre présent que toi, présent, et le présent est ton prophète.
Hemingway, Pour qui sonne le glas.

Pour plus de clarté, arrêtons-nous un moment à l'art. Un tableau abouti a le privilège, lorsque le rencontre un spectateur préparé, de s'offrir à lui comme un champ perceptif où les rapports s'infinitisent. Au lieu du signe univoque d'une chose ou d'un autre signe, au lieu même d'un signe polysémique où la main est en même temps fleur, la fleur chevelure et la chevelure onde, voici qu'indépendamment de tout sujet représenté, les lignes, les couleurs, les matières sont dans un tel ordre assemblées qu'elles déterminent un champ spatio-temporel aux relations inépuisables, où le regard, en même temps qu'à cet endroit, est assuré d'être partout, où chaque portion est grosse de toutes les autres, non dans une apaisante harmonie, mais en vertu d'une activation interne. Ainsi, le tableau est un fragment du monde à lui seul un monde. Il tient lieu du monde et en même temps le dévoile, le rend présent dans des structures qui sont universelles, puisque seule leur proximité des racines de la perception peut pareillement les ouvrir les unes aux autres, les impliquer les unes dans les autres. Saisie indifférenciée? Absolu d'une « nuit où toutes les vaches sont noires »? Non, car cette intégration-ouverture s'opère chaque fois sous un angle original, qui fait d'une œuvre, et de l'œuvre entier d'un maître, une structure singulière, un « sujet pictural » : diffusion victorieuse chez Rubens, bord à bord de l'être et du néant chez Rembrandt, genèse géologique chez Cézanne, minéralisation de la lumière chez Vermeer.

Remarquons que cette expérience ne requiert pas centralement l'imaginaire, elle s'enracine au niveau de la perception, du réel. Le rapport de la ligne, de la couleur, de la matière n'est pas d'abord le signe de quelque chose d'autre, c'est la relation immédiatrice et totalisatrice elle-même, et donc ce qu'il y a à voir. Dans cette présence perceptive du distant, dans cette intimité perceptive de chaque point de l'espace à tous, l'imaginaire ne travaille que comme un halo et parfois comme une attente. Nous voudrions appeler symboles pleins[59] le tableau, la sonate, le poème, le corps du danseur, où l'espace et le temps perçus deviennent totaux et immédiats, en sorte que le signifiant y est identique au signifié, puisque, par essence, il se fait épreuve du tout.

Or le couple amant est un exemple du symbole ainsi entendu. Intensification extrême et fusion extrême, l'orgasme, à mesure qu'il s'approche, réalise le paradoxe d'être, perceptivement, une coulée infinie jointe à une montée infinie. De plus, comme le tableau par le « sujet pictural », il maintient une plénitude différenciée, individualisée jusqu'à son climax par la caresse, toujours singulière. Et l'imaginaire s'y limite également à entourer la perception, à la façon de prothèses occasionnelles dans les compléments, d'une résonance dans les expansions cosmiques, d'une attente - du reste sans cesse renouvelée - dans l'image du désir. Celle-ci, tout en étant indispensable, nous l'avons vu, à l'érection et à l'orgasme, s'y réalise vraiment; elle ne saurait même naître ni se soutenir si nos structures nerveuses ne contenaient l'événement réel de l'orgasme comme possible.

Mais il faut aller jusqu'à faire du coït le symbole primordial. Nos autres symbolisations plénières, celles de l'art et du mysticisme, se nourrissent aussi du fantasme de la Conjonction, et elles se réalisent également à travers une expérience perceptive et motrice qui met sans doute en cause les mécanismes fondamentaux de l'orgasme : un maître lucide, Georges Mathieu, le déclare pour sa création picturale [60], et l'extase mystique trahit son substrat nerveux dans ses images expressives, ses états parahypniques, ses accidents physiques, telles les pollutions. Mais, assurément, l'acte sexuel poursuit la Conjonction et l'orgasme de la manière la plus directe et la plus franche. Par là, il offre le modèle et le terrain de nos autres expériences d'absolu, dont il ne compromet pas d'ailleurs l'originalité.

Entre le concret relatif de la vie pratique et l'absolu abstrait de la philosophie et de la science, l'homme a faim d'un absolu concret. Pareille épreuve d'une infinité et d'une immédiation perceptives, l'art la poursuit dans un objet, le mysticisme dans le sujet (le Deus interior intima meo d'Augustin), la sexualité dans l'accouplement à un autre sujet. Et ceci oppose les démarches. L'abandon, nécessaire à toute expérience d'absolu, l'art ne le recherche que pour obtenir une possession plus grande : il cultive une passive activation. Au contraire, le mystique, voulant tout entier se recevoir, poursuit un abandon définitif et d'une manière elle-même passive, infuse : il cherche une passive passivation. Le sujet sexuel, ici encore, figure la démarche initiale, celle qu'on trouve dès les menées libidinales du nourrisson : l'active passivation, qui pratique la passivité sans les arrière-pensées dominatrices de l'artiste, et qui la cherche naïvement (à l'inverse du mystique attendant la grâce) par l'action même, dans la caresse porteuse d'orgasme.

 

 

Chapitre 7 - LE RETOUR DU BALANCIER

 

Survivance, ô sagesse! (…) Au loin la course d'une dernière vague, haussant plus haut l'offrande de son mors (…)
La main qui règne sur ma hanche régit la face d'un empire, et la bonté d'aimer s'étend à toutes ses provinces. La paix des eaux soit avec nous! et l'ouverture au loin entre neiges et sables, d'un grand royaume littoral qui baigne aux vagues ses bêtes blanches.
Saint-John Perse, Amers.

Le coït n'est pas un acte divin. Il a des limites qui, sous peine de ruiner son intention, ne sauraient l'atteindre dans sa montée; mais elles le touchent dans son après, elles lui donnent un après.

Pour l'homme, l'éjaculation mue le désir en non-désir, voire en menace de douleur, avec une rapidité qui varie selon les individus, mais implique arrêt et retournement : l'attention extrême le cède à l'inattention, parfois au sommeil; la caresse se dénoue; le corps émerge de la pénombre tactile et se redistribue en parties. Quant à la femme, lorsqu'il précède celui de l'homme, son orgasme marque seulement un reflux repris aussitôt dans des gradations qui, pour ne pas retrouver d'ordinaire le premier paroxysme, n'en sont pas moins réentraînées par cette montée vertigineuse vers plus de sensation, trait distinctif de la caresse sexuelle; il se vit même comme une préparation ultime de l'orgasme masculin, qu'il déclenche par la motilité vaginale et utéro-annexielle; ses regains sont donc une expérience neuve, l'ascension vers sa conclusion pleinement résolutoire : la réception du sperme. C'est aussi par cette intention intussusceptrice que, lorsqu'il s'obtient après l'éjaculation, il doit la suivre de près, pour se vivre encore montant vers elle. Sinon, la femme consommant son orgasme dans celui de l'homme, se détache dès lors que l'homme le fait. Sa rupture est seulement moins nette, et son corps retourne moins vite à des fonctions distribuées, selon sa convenance avec le continu.

A cette première faille s'en ajoute une seconde, car on n'éconduit pas si facilement la duperie de la nature dont parlait Schopenhauer. La fécondation « possible » nous est apparue comme l'accomplissement ultime de la visée coïtale. Mais il y a quelque chose de négatif dans le tiers survenant. En même temps que l'unité du couple, il est un autre, il prend même la relève, par quoi ses parents ne sont plus la dernière génération et font un pas vers la mort [61].

On a été tenté de voit en ces failles, un échec. En réalité, elles marquent que, par-delà ses bornes, le coït s'achève dans le mouvement de l'existence. Nous ne sortirons pas de lui en considérant où il va et d'où il vient.

 

7A. LES CYCLES DE L'INDIVIDU

 

7A1. La résurgence du désir

Comme l'a voulu la nature, à la nouveauté du plaisir l'habitude ajoutait pour Psyché une douceur de plus.
Apulée L'Ane d'or.

Ce qui touche à l'entretien de la vie se caractérise par un perpétuel recommencement, une prise et une restitution alternées : ainsi de la nutrition. Il y a dans ce retour un côté pénible de labeur, de pain gagné à la sueur du front. Mais en même temps, comme Hannah Arendt l'a marqué [62], la régularité de l'appétit succédant à la satiété, de la satiété succédant à l'appétit, possède quelque chose de rassurant, de sommeilleux. Elle a l'évidence d'une nécessité vitale, l'aisance d'une habitude. Elle garantit pour aujourd'hui et pour demain les deux conditions du bonheur, le désir renaissant et la prévision stimulante de sa satisfaction, tous deux non pas fruits artificiels et fiévreux de la culture, mais épanouis pour ainsi dire de nature, comme les fleurs poussent, se fanent et poussent encore. Elle baigne l'individu dans le sentiment d'appartenir à des métabolismes larges et fondamentaux, engageant la terre entière.

Certes, la génitalité n'est pas la nutrition. Le coït ne nous est pas indispensable comme le boire et le manger. Il n'assure point de recharge d'énergie; au contraire, il en dépense jusqu'à l'épuisement nerveux de l'orgasme. Son abstention n'entraîne aucune dégradation des tissus, à la manière de la déshydratation ou de l'hypoglycémie, et Voltaire a trop vite dit que la continence châtrait le moine [63]. La pulsion sexuelle est donc à cet égard sur le même pied que la pulsion à l'exploration, commandée non par des carences mortifères mais par un appétit de plus-être. Cependant, comme celle-ci, elle correspond à des conditions physiologiques et ne résulte pas tout entière de l'apprentissage; c'est ce que les psychologues appellent un besoin primaire. De plus, sa satisfaction n'est facultative qu'en droit, car elle détermine souvent des tensions si importantes (telle l'insomnie grave) que le coït est sa seule libération économe. Il y a donc un sens à affirmer que le désir - dont le besoin est le « sérieux », comme les troubles physiologiques sont le « sérieux » de l'émotion chez Sartre - connaît un flux et un reflux, une marée quotidienne ou plus lente, l'alternance du jour et de la nuit.

Pour autant le coït s'inscrit dans les rythmes vitaux, il participe du labeur, et la vieille langue l'appelle parfois la besogne. Mais en même temps l'habitude, la prévision et l'obéissance lui assurent le repos, la sécurité cosmique qui s'attachent à toute fonction vitale. Le lit et la table sont bibliques, réguliers et grands. Ainsi, le reflux consécutif à l'orgasme anticipe, dans son retrait, le flux qui l'entraînera de nouveau.

 

7A2. L'alternance du désir et du travail

Qui donc en toi toujours s'aliène, avec le jour?
Saint-John Perse, Amers.

De plus, il y a entre le coït et le travail une liaison profonde, ils se nourrissent mutuellement.

Le travail donne à l'être humain un monde et une société où il se réfléchit et se projette, mais en même temps il le disperse, suscite en lui toutes espèces de tensions. D'où un besoin de recueillement, d'immédiat, de total. L'art est sur ce chemin, mais avec un effort, celui de la lucidité prométhéenne qui ne quitte jamais l'artiste ni le spectateur. La vision mystique suit une route parallèle, mais, en s'orientant vers quelque Transcendance, jusque dans le bouddhisme, elle suppose une ascèse, où l'individu se distend. L'expérience coïtale est pure immanence, sans possession ni don, intégrant l'individu dans un tout auquel il s'abandonne pour s'en recevoir au fur et à mesure. Si le sexe a partie liée avec la tombée de la nuit, la lumière indécise du matin, celle des « sagaies de midi », c'est qu'il poursuit la continuité de la caresse, le vertige du désir, les états parahypniques, mais également l'opposé du travail, le contraire où celui-ci trouve le fondement de paix et d'immédiation sans quoi ses médiations perdraient leur lien.

En retour, l'acte sexuel exige de s'articuler sur l'œuvre. Son immédiat a besoin de toutes les médiations, de toutes les déterminations qu'il nie, sous peine d'être une inconscience, au lieu d'une conscience dont la richesse s'infinitise. Tel y est le rôle de la caresse, toujours singulière; telle est, avant la caresse, préparant et soutenant sa singularité, l'activité journalière des individus, transformateurs du monde. Déjà le néo-platonisme et les théologies négatives savaient que l'Un est d'autant plus intense que le multiple qu'il dépasse est plus différencié.

Bref, l'existence apparaît soutenue par une large respiration dont le travail et le coït figurent les moments extrêmes et complémentaires. Intégré à cette alternance, le désir, dans le temps qu'il s'évanouit, sait qu'il ne meurt pas, qu'il va non seulement se réparer, mais, en engageant un mouvement contraire au sien, positivement s'enrichir [64].

 

7A3. La réminiscence du désir

Des formes se sont attachées à nous, obscurément, comme les détours du jardin où nous avons joué dans notre enfance : nous les connaissions moins par nos yeux que par notre corps, et c'est le soir qu'elles vivaient plus prodigieusement en nous. Elles y vivent encore, silencieusement, et remontent un jour à la surface, oubliées et transfigurées, avec cette lourde présence des choses de la nuit.
Jean Bazaine, Notes sur la peinture d'aujourd'hui.

Enfin, au dernier chapitre du Temps retrouvé, Proust a décrit la réminiscence. Dans certains états de disponibilité intérieure, un geste ressuscite soudain, avec tous ses harmoniques, une sensation éprouvée autrefois lors d'un geste semblable : le faux pas dans la cour des Guermantes fait resurgir Saint-Marc, non son image, mais justement son impression, son fantasme, une qualité de joie qui y fut vécue. Ces réminiscences ont pour propriétés remarquables de conjoindre l'imaginaire, qui ne saurait porter sur le présent, et la réalité, toujours présente; mais aussi, en dépaysant présent et passé l'un dans l'autre, de distiller un moment d'éternité, de durée échappant au temps, à ses étroitesses et à ses urgences.

Or, le renouvellement du coït ressemble à cette expérience proustienne. S'il ranime les coïts antérieurs, ce n'est ni mémoire mécanique, ni remémoration d'événements, ni reviviscence volontaire de sensations : il est trop pauvre d'information pour qu'il y ait de lui d'amples souvenirs, ni beaucoup d'images, et c'est pourquoi, plus que par pudeur, on en a peu et mal parlé dans la littérature. Mais il excelle à la réminiscence, à sa propre réminiscence. Ses séquences sont assez obligées pour que le geste d'aujourd'hui risque d'y recouper le geste d'hier. Et son vide informationnel joue alors un double rôle : il ouvre l'épreuve actuelle, disponible, au passé; il donne à l'épreuve passée cette solubilité par quoi elle revit dans le présent, diffuse, tangentielle, mais profonde et intérieure, immédiate, comme un parfum et une inflexion qu'elle est. Car d'avance la perception sexuelle est maintenant et autrefois; d'avance, au lieu de « tout Combray et ses environs », il n'y reste que cette essence infinie par quoi Combray valait bien qu'on allât à la recherche du temps perdu. Sa répétition renforce la compénétration, déjà si vive en son présent, du réel et du fantasmatique.

 

7B. LE CYCLE DES GÉNÉRATIONS

 

Non doncques sans juste et équitable cause, je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse; car quand par le plaisir de luy, qui tout régist et modère, mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me réputeray totallement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens de honneur et mes amys, comme je souloys.
Rabelais, Pantagruel, ch. VIII.

L'engendrement éventuel d'un tiers, cette seconde faille du coït, a-t-il les mêmes bienfaits? Emmanuel Lévinas [65] a soutenu avec profondeur que la génération était le seul cas où la conscience humaine, toujours murée en soi ou perdue en l'autre, se retrouve vraiment dans un autre : le fils est le père différent; que des étrangers aient parfois des affinités plus grandes que le père et le fils, peu importe; même concurrencée par les hasards du croisement des gènes, la génération propose une expérience trop peu décrite jusqu'ici : celle où l'autre n'est pas rencontré comme un autre moi en général (ce qui fut souvent médité) mais comme un autre moi singulier regardant le monde avec quelque chose de mes yeux. Ou quelque chose des yeux de l'aimé. Par là le tiers engendré apporte une expérience de participation « transcendante » qui s'alimente à la participation immanente du coït, et qui assurément la favorise en retour. L'aimé est plus proche par cette altérité (proche) engendrée avec lui.

D'ailleurs, il y a dans le vivant, en sus d'un instinct de conservation, un instinct de relève, parce que vivre suppose une tension : c'est maintenir, contre l'entropie du milieu, une négentropie, une improbabilité fatigante. D'où en chacun, à côté de la pulsion victorieuse, érectile et copulative, de diffusion de sa vie, une autre pulsion, également érectile et copulative, et peut-être victorieuse, de diffusion de la vie : legs à d'autres vivants de défendre l'improbable dans l'univers. De ce point de vue aussi, le tiers survenant apporte aux amants de lointaines et cosmiques résonances. On pourrait même croire, avec Bataille, qu'il est seul à vraiment leur faire entendre - en sourdine - que leur abandon, comme en nos autres expériences de l'esprit, est tellement la vie parce qu'il est la suprême confiance en la mort.

 

7C. LE PROCESSUS GÉNITOFUGE

 

Le lendemain, de nouveau investie, elle demeurait couchée autour de ce plaisir si singulier qu'elle éprouvait au centre de son corps, elle rentrait dans l'absolu près de la terre, du lac et des arbres... Tout s'appuyait mieux, se prolongeait, se ramifiait, et enfin il se produisait un état panique de tout ce qui existe, un état qui était vraiment l'état de Dieu.
Pierre Jean Jouve, Paulina 1880,

Pourtant, c'est certain, la reprise du coït dans les cycles de l'individu et de l'espèce n'arriverait pas à sauver entièrement de l'angoisse le reflux coïtal, si celui-ci ne conservait quelque chose du flux et de la crête dont il revient.

Après la chute de l'orgasme, il n'y a plus de comportement dicté par l'acte et que nous puissions considérer comme « naturel » : selon les circonstances et les intentions, les amants tenteront, comme Hugo, de nouvelles épreuves; ils réaborderont, avec les héros d'Hemingway, les tâches quotidiennes; plus fréquemment, à en croire L'Ane d'or, ils glisseront au sommeil; selon leur caractère, ils suivront ou ne suivront pas le conseil de La Nouvelle Héloïse, de ménager des transitions entre la présence intensive et la séparation vraie, repassant, à rebours, du tact génital à la caresse sexuelle, et de celle-ci à la caresse simple, avant de retrouver les gestes du technicien ou l'immobilité du dormeur. Cependant une constante se retrouve, que Ferencsi a appelée le processus génitofuge.

De même que dans sa partie ascendante le coït concentre la sensation dans la zone génitale, inversement les heures qui le suivent donnent lieu à un mouvement centrifuge, où le contact, exaspéré au centre de l'organisme, se répand maintenant dans le reste du corps, et commande ses relations avec l'entourage. Non que le sujet devienne capable de performances meilleures, dans un test d'attention ou d'exécution par exemple; mais la fluidité acquise à l'intérieur de lui-même et vis-à-vis du partenaire, sa participation aussi, s'étendent à ses rapports aux choses et aux vivants, en une intimité accrue avec l'existence. Ce sentiment varie selon les individus; il est beaucoup plus net chez la femme que chez l'homme, vu la continuité féminine; il est d'autant plus intense que le coït a été plus réussi; mais les témoignages qui l'attestent sont si nombreux et si divers qu'il doit être compté parmi les structures « naturelles » que nous avons étudiées. L'orgasme, loin d'être une explosion où une charge accumulée se disperserait aux quatre vents, est un nœud qui se desserre pour répandre au loin ses liaisons. Non contente de s'articuler sur le travail, l'union charnelle l'accompagne, le pénètre, le dilate. Pure présence, elle ne modifie ni le savoir ni la perception des êtres, mais justement leur présence. Et elle trouve là un prolongement qui la soustrait au statut d'événement exceptionnel, quelque peu illusoire comme toute exception.

En tout cas, une chose se dégage de ces remarques sur le retour du balancier : on ne peut décrire le coït comme une opération isolée, déployant tout son sens dans ses limites de temps et de lieu. Son commencement et sa fin sont mal définis, et il respire dans la réalité beaucoup plus large qu'est la vie sexuelle, voire l'existence entière d'un individu. Plutôt qu'un événement, c'est une suite d'épreuves se reprenant, faisant percevoir leur influence tant dans leurs intervalles que dans leurs paroxysmes, et parfois plus significatives en réminiscence, dans l'aura de présence anticipée de leur réminiscence, que dans leur effectuation.

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE - LES INTERPRÉTATIONS

 

 

Chapitre 8 - LES PERVERSIONS

 

La nature, plus bizarre que les moralistes ne nous la dépeignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudrait lui prescrire (...) Grande quand elle peuple la terre et d'Antonins et de Titus; affreuse quand elle y vomit des Andronics et des Nérons; mais toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre respectueuse admiration, parce que ses desseins nous sont inconnus, qu'esclaves de ses caprices et de ses besoins, ce n'est jamais sur ce qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent en être les résultats.
Sade, Idée sur le roman.

 

Dans cet ouvrage consacré à la description de l'acte sexuel normal, nous pourrions passer sous silence la perversion. Nous serions d'autant plus enclin à le faire qu'elle ouvre un dédale qui s'est ramifié à mesure qu'on l'explorait. La psychanalyse de Freud y a pris comme fil d'Ariane la confusion de la libido sexuelle et de la libido agressive, pour le sado-masochisme; les fixations au père ou à la mère, pour l'homosexualité; l'attribution ou la non-attribution du phallus à la mère, pour le fétichisme et l'exhibitionnisme. La psychanalyse existentielle de Sartre a voulu reprendre les choses de plus haut en expliquant le choix pervers par la difficulté de notre statut de sujets voués à être reconnus par d'autres sujets tout en les reconnaissant : ainsi le sado-masochiste prétendrait être reconnu sans reconnaître en retour, ce qui le conduirait à transformer en objet soit l'autre dans le sadisme, soit lui-même dans le masochisme (quitte à demeurer le sujet témoin qui sait qu'il a monté la scène); et certains homosexuels se perdraient dans les jeux de l'être et du paraître pour des raisons semblables [66]. Enfin, la psychanalyse structuraliste et linguistique de Jacques Lacan poursuit, depuis plusieurs années, une refonte de la question. Dans cette ligne, Gilles Deleuze voit le sadisme et le masochisme non plus comme deux moments d'une perversion unique, mais comme deux mondes distincts : le premier, niant la mère et le moi et gonflant le père et le surmoi, n'a pas besoin de convaincre l'interlocuteur, il prétend à la démonstration pure dans la réitération obscène; le second, au contraire, déniant le père et le surmoi et surévaluant la mère et le moi, a besoin de l'autre et cultive la persuasion, le contrat, le suspens, la réfrigération de l'objet dans une idéalisation « suprasensuelle » [67].

Ces considérations, pour importantes qu'elles soient, ne sont pas dans notre propos, qui est, répétons-le, de nous en tenir au coït, et au coït normal. Cependant il existe peut-être une approche limitée des perversions qui éclaire par contraste le coït normal : en les envisageant simplement dans la façon dont elles troublent l'économie des composantes sexuelles décrites en notre première partie. Le coït en effet nous est apparu comme un acte cohérent, organisé autour d'une intention qui lie ses démarches et ses fantasmes, leur donne une sorte de nécessité. Or les perversions excluent un de ces éléments. La littérature naïve y voit d'ordinaire l'excès d'une composante du sexuel et elle les interprète comme le signe d'une hypersexualité, marquant en bien des cas l'individu supérieur : le sadique et le voyeur pousseraient jusqu'à la destruction la volonté de pénétrer; le masochiste et l'exhibitionniste s'abandonneraient jusqu'au martyre; l'homosexuel conduirait jusqu'au paradoxe l'identification; le fétichiste pratiquerait un symbolisme exacerbé. Mais cette vue flatteuse attribue à l'intention coïtale des conduites qui tantôt la nient, tantôt en sont des phases de développement. Rien n'est plus opposé à l'immédiation que le regard du voyeur; rien ne contredit mieux l'identification que l'identité narcissique de l'homosexuel; l'obsession fétichiste détruit le symbole; et si la libido a rencontré dans sa genèse l'agression active du sadique et passive du masochiste, elle ne devient elle-même qu'en en émergeant.

Ainsi, la perversion est une carence, et une carence génératrice de contradiction. Loin de privilégier un aspect du coït, elle en manque un, et ce manque, en raison de la logique de l'acte, l'oblige aux hypertrophies connues; bien plus, comme les composantes sexuelles ne se substituent guère, leur remplacement ne fait que renforcer le désordre. Le pervers obtient le contraire de ce qu'il poursuit, et c'est même, Sartre l'a bien dit, parce qu'il est contradictoire - non parce qu'il est immoral - qu'il est pervers.

 

8A. LES PERVERSIONS RÉALISÉES

 

Je voulais qu'il m'aimât et naturellement il l'a fait avec cette candeur qui doit n'être jointe qu'à la perversité pour qu'il m'aime.
Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs.

A cet égard, la perversion la plus radicale est le fétichisme. En substituant au partenaire sexuel la bottine ou le colifichet, le fétichiste gauchit la perception symbolique au sens où nous l'avons entendue. Celle-ci est une saisie où le sujet et le partenaire fluidifient tout objet dans la Conjonction, faisant coïncider le signifiant et le signifié, le geste et le fantasme. Or, dans la montée et la fusion plénifiante de l'orgasme, le fétichiste introduit un objet délimité : le fétiche; et cet objet est pour lui signe d'autre chose, d'autre chose de refoulé, mais qui a encore le statut d'objet. Car si la concavité du sexe maternel a été refusée un jour par l'enfant, et barrée et compensée par le fétiche, c'est précisément qu'elle n'a pas (plus) été saisie dans sa réalité conjonctive. Dès lors, poursuivant une relation immédiatrice et totalisatrice avec un objet, le fétichiste ne peut qu'être fasciné, - ce que le sujet du coït normal n'est jamais. Il connaît l'absence ou l'absorption, non la partie en train de devenir le tout, comme en la caresse aboutie [68]. Et il ne lui reste alors qu'à se crisper davantage sur l'objet, selon la contradiction perverse.

Le voyeur, lui, et son homologue passif, l'exhibitionniste, ne substituent pas d'objet au partenaire, mais tous deux veulent échapper, ou sont incapables d'accéder, au tact sexuel, qu'ils tentent de suppléer par la vue. Tandis que, dans la sexualité normale, le regard occupe une place modeste, comme promesse du toucher, il assume maintenant tous les rôles. Mais cette tactilisation de l'œil, qui réussit dans le coït véritable, échoue lorsqu'elle n'est plus portée par l'exercice vivant du tact. Somme toute, la contradiction coïtale du voyeur et de l'exhibitionniste est de poursuivre une fusion (transanalytique) par le plus analytique et le plus fascinable de nos sens. Et leur seul remède est de devenir plus visuellement attentifs, pénétrants, appliqués, bref plus analytiques encore et plus fascinés, - s'éloignant du but [69].

Le sadique ne refuse pas le tact, mais il veut échapper, ou est incapable d'accéder, au tact réciproque. Au lieu de s'immerger dans son organisme, il se met pour ainsi dire derrière son propre tact, sans quoi il serait touché autant que touchant; sa peau, sa main surtout, de conscience incarnée et coextensive à son organe, va se faire instrument, moyen en sa possession et agissant sur l'autre, sans réciprocité. Il voudra seulement manipuler l'autre. Et comment faire que cette manipulation procure un immédiat aussi intime que le tact réciproque, sinon en la muant en un examen fouillé, en une exploration d'ingénieur opérant sur l'objet des effractions et des constrictions qui le fouettent, le piquent, le pincent, l'étranglent (jusqu'au souffle qu'il faut contraindre, régler par le lacet). Mais cette crampe, analytique et fascinatrice comme celle du voyeur, s'éloigne de la compénétration à mesure qu'elle la poursuit. Quant au masochiste, son dessein échoue dans la manipulation et la souffrance subies cette fois. Il veut être touché sans toucher, avec le même insuccès [70].

Nous faisons un nouveau pas avec l'homosexualité, qui accepte le tact réciproque, mais n'accède pas à sa structure bipolaire. C'est du moins le cas du sodomite et du pédéraste à rôle masculin, de la lesbienne à rôle féminin. Ceux-ci cherchent à obtenir par le tact un système de conscience fermé, mais dans un corps semblable au leur; ils ne sauraient s'ouvrir à ce toucher qui revient à soi par un toucher complémentaire. Ils demeurent effrayés et attirés - bref, à nouveau fascinés - par l'autre sexe, comme aussi par tout ce qui évoque ses modes d'exister, mais ne les souffrent que dans un individu pareil. Perversion il y a, parce que le tact sexuel ne réalise la Conjonction qu'en s'incarnant en des pôles, en des organes coaptés. Son immédiat suppose le médiat de l'altérité.

Cependant, les homosexuels comptent des hommes à rôle féminin, des femmes à rôle masculin. Ils sont plus déroutants que le sodomite actif ou la lesbienne passive parce qu'ils changent à proprement parler de sexe et figurent donc les vrais invertis. Sont-ils pervers pour autant? Il n'y a refus chez eux ni du tact, ni du tact réciproque, ni même de la complémentarité, puisqu'ils nous montrent un homme s'ouvrant si bien à la perspective féminine, et une femme à la masculine, qu'ils assument chacun l'autre rôle. Mais l'intention du sujet sexuel, ce n'est pas d'être masculin ou féminin, c'est, nous l'avons assez vu, d'incarner la Conjonction. Voilà pourquoi, dans la pratique concrète du tact réciproque, un être anatomiquement masculin en cherche un autre anatomiquement féminin, et, pour s'unir à lui, assume un rôle plus initiateur face à un autre plus réceptif. La perversion de l'inverti ne tient pas à ce qu'il permute les rôles : nombre de femmes assument dans le coït hétérosexuel un comportement plus masculin, et d'hommes, plus féminin, transitoirement ou habituellement, sans compromettre l'intention fondamentale. Ce n'est pas non plus que son jeu soit anatomiquement difficile et presque impossible, car les compléments imaginaires permettent à la visée coïtale de se réaliser à travers de graves déficiences organiques. Son gauchissement est de se choisir une « nature » préalable à l'épreuve vécue, de ne pas se laisser donner son rôle dans l'acte et par l'acte, brisant ainsi sa naïveté, son immanence [71], et réintroduisant quelque chose de l'objet et de sa fascination. En d'autres mots, ce qui n'est qu'accents, décidés par le couple dans le présent du tact réciproque, devient, par l'importance exclusive que le sodomite passif ou la lesbienne active y accordent, de véritables rôles, où l'expression de la suprême confiance développe contradictoirement les duplicités du paraître décrites par Proust.

Une question pourtant. Nous venons de voir que l'absence d'une composante essentielle du coït - désobjectivation, tact, tact réciproque, tact complémentaire - correspond aux quatre perversions dites majeures. Alors, pourquoi celles-ci ne sont-elles pas plus nombreuses? Pourquoi, quand manque la fécondation « possible » (lorsque le refus de la conception porte non seulement sur cet acte-ci, mais sur toute activité sexuelle et par principe), voire quand manque le partenaire (dans la masturbation) ne compte-t-on pas de perversions nouvelles ?

Au vrai, le refus de la fécondation « possible » atteint la surabondance du coït, non son foyer, puisqu'il tronque moins son symbolisme perceptif que sa dimension imaginaire : l'éventuel. Ainsi, même préalable et définitif, on l'estime plus déficient que perverti.

Quant aux manœuvres masturbatoires, on comprend leur portée en les opposant au fétichisme. Dans ce dernier, le partenaire, ou plus exactement l'« objet » sexuel auquel il se réduit, est voilé par un substitut : la démarche du fétichiste est objectale, contractée, non conjonctive, comme celle de tous les pervers (du voyeur, du sadique, ou encore de l'homosexuel hypnotisé par des ressemblances et des différences organiques). Au contraire, à moins qu'il ne soit d'avance atteint d'une perversion quelconque, le sujet de la masturbation n'exclut pas le partenaire, il s'en passe. Il tente alors et réussit quelque peu, par le secours d'une main devenue vaginienne chez l'homme, pénienne chez la femme, de réaliser dans la bipartition de son propre corps ce couple qu'une circonstance l'empêche de réaliser autrement. La main ou éventuellement un objet extérieur (surtout chez la femme) n'y joue pas le rôle d'un substitut fétichiste qui voilerait l'autre, mais d'un moyen de la présence de l'autre. C'est pourquoi la masturbation n'échoue pas entièrement à réaliser la perception symbolique ni le fantasme conjonctif, elle est seulement obligée de mobiliser des hallucinations plus ou moins réussies qui complètent sa solitude. Précisons qu'elle n'imagine pas alors un partenaire, - ce qui serait le cas si la sexualité humaine poursuivait un objet, - mais elle projette précisément un couple, elle fantasme un couple (pas toujours d'individus identifiables) où le sujet intervient comme un des pôles, où il s'agrandit, se plénifie aux dimensions de la Conjonction.

Sans doute le sujet de la masturbation échoue en partie parce qu'il tente l'aventure impossible pour une conscience de s'être à soi-même immédiatement présente sans la médiation de la présence abandonnée d'autrui. Mais si son entreprise échoue à la fin, elle n'est pas contradictoire dans son départ ni dans son développement. Ne rencontrant qu'un autre et soi-même presque entièrement fantasmes, le sujet peut y projeter des relations fétichistes, voyeuristes, exhibitionnistes, sadiques, masochistes, homosexuelles, mais aussi les relations hétérosexuelles les plus normales. L'auto-érotisme n'est qu'une de ses possibilités, contrairement à l'usage de la langue qui confond astucieusement les termes. Ne rencontrant aucun frein à son rêve éveillé, la masturbation, partie avec des lacunes très graves, peut soit s'enfoncer en elles, soit les compenser, échappant ainsi à la contradiction par quoi se définit le comportement pervers.

Bien entendu, les sexes montrent, sur ce chapitre des perversions et des carences, des différences que l'on peut dire « naturelles ». Dans la perspective de Gilles Deleuze, le masochisme est masculin en principe, et l'on parle volontiers de « la » bourreau. L'homosexualité féminine forme des couples plus stables et rencontre plus de clémence que la masculine, sans doute parce que l'enlisement dans le continu est moins préjudiciable que la schize. De même, si la masturbation est plus rare ou en tout cas plus incomplète chez la fille que chez le garçon, cela tient à des raisons obvies : la multiplicité de ses zones érogènes et son caractère pénien global font que la femme est déçue par un comportement qui ne l'atteint pas tout entière; sa proximité plus grande à son corps, et par conséquent son moindre attrait pour les excitants symboliques, infirme à ses yeux une conduite trop imaginaire; l'absence de pénis l'amène à chercher hors de son organisme la médiation indispensable à l'immédiation coïtale : d'où le recours assurément décevant à des instruments extérieurs (gaudemichi), à moins qu'en fin de grossesse la présence de l'enfant les supplée; surtout, le processus sexuel transforme le corps de la femme en un milieu récepteur qui, s'il ne reçoit rien ni n'entoure rien, éprouve péniblement son vide : dans la même situation, le sujet masculin, quoique frustré, obtient au moins le résultat concret de l'éjaculation. Mais, comme toujours dans les oppositions de sexes, il n'y a là qu'accents sur des carences et des pouvoirs communs.

 

8B. LES PERVERSIONS IMAGINÉES

 

II ne sera peut-être pas inutile de considérer brièvement pour finir les cas où un comportement copulateur normal s'accompagne d'éléments pervertis mais imaginaires. Certains en effet imaginent, au cours du coït, des histoires plus ou moins circonstanciées à relents masochistes, exhibitionnistes, fétichistes, qui leur sont indispensables pour obtenir l'orgasme.

Leur source se trouve dans des refoulements, régressions, immaturations de toutes sortes : c'est la femme qui ne supporterait pas d'être forcée, parce que son intelligence et sa sensibilité adultes se sont ouvertes à une conception émancipée de la femme comme être humain; qui ne désire pas l'être, même en son fond; mais qui pourtant dans le fait de l'imaginer trouve le seul moyen de compenser par exemple un passage incomplet du stade sadique-anal au stade génital l'empêchant d'éprouver l'ouverture autrement que comme effraction. Ces affabulations, qui ne sont efficaces qu'involontaires, à peine favorisées, sont déclenchées par la confiance ainsi que par le relâchement de la conscience vigile parallèles à la montée de l'orgasme et procurant un état de moindre censure, comparable à celui du rêve.

Seulement, le rêve connaît une libération de l'inconscient profonde mais impersonnelle (« on » ou « ça » y parlent) et mentale, tandis que la conscience du coït opère des libérations moins profondes mais plus personnelles, et elle incarne ce qu'elle vit. Ainsi les imaginations coïtales perverses aident d'ordinaire à une évolution qui, avec le temps, les désaffecte, ou plus exactement change leur nature : d'images contraintes elles se transforment progressivement en fantasmes libérés. D'ailleurs, elles ne creusent pas entre les partenaires de fossé infranchissable. Initiations à l'abandon complet, et réalisées dans un comportement qui les rectifie, ce sont des éloignements qui rapprochent, à l'inverse de la perversion, où les approches éloignent.

* * *

Du point de vue culturel, on ne juge plus trop vite de la perversion. Elle a rendu contradictoire la sexualité d'individus, sinon de civilisations entières, et à travers le sexe compromettait les existences. Mais elle a porté de hauts faits là où sa singularité s'est changée en instrument de création littéraire, artistique, philosophique, religieuse. L'homosexualité fut chez les Grecs le reflet et le moteur d'une vision héroïque de l'être humain, et, réfugiée dans l'esprit, elle anima cet autre moment majeur que fut la philosophie rationaliste occidentale.

Cependant la perversion semble féconde dans la mesure où elle se transpose, donne son énergie et sa perspicacité à des activités qui miment sa visée sur un autre plan. Chez Gide, elle se ressasse dans l'œuvre-journal, tandis que chez les créateurs poétiques, comme Proust, ou philosophiques, comme Sade, elle fournit un point de départ, l'occasion d'une lucidité ou d'une fantaisie qui la débordent infiniment.

 

 

Chapitre 9 - LES NIVEAUX

 

Nous avons tracé une typologie de la sexualité pervertie en supprimant tour à tour chacune des composantes du coït. N'obtiendrait-on pas une autre typologie, celle de la sexualité normale, en leur donnant tour à tour l'accent? N'y aurait-il pas des espèces coïtales qui privilégient le tact sexuel général, ou le tact génital, ou le tact réciproque, ou la fécondité, ou encore l'imaginaire? En vérité, la question sonne faux. Percevoir et réaliser la Conjonction par l'orgasme est un équilibre où les accentuations ne sauraient être que fugaces, et encore elles-mêmes au service de la plénitude.

Mais l'étude du reflux sexuel, le retour du balancier, nous a montré que le coït ne se limite pas à soi, qu'il s'inscrit dans le mouvement global de l'existence. Il doit donc, tout en restant complet, en ressentir les niveaux.

 

9A. LES INTENTIONS INSTRUMENTALES

 

9A1. L'intention reproductrice

Qui non uxorem nisi prolis tangit amore…
Saint Pierre Damien, épigrammes.

A un moment de l'évolution animale, la vie a introduit la reproduction par conjonction de deux cellules appartenant à des organismes différents, ce qui eut pour effet, la sélection aidant, de maintenir ou d'améliorer l'adaptation des espèces. Dans cette perspective, l'accouplement est la mise en présence d'un spermatozoïde et d'un ovule. Le désir et le plaisir qui l'accompagnent jouent le rôle d'une récompense renforçante.

Cette vue biologique se retrouve chez des philosophes comme Aristote, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, qui en ont tiré une morale dont il faut dire quelques mots parce qu'elle éclaire la perspective. Tout acte, suppose-t-on, a une fin régulatrice, ici la reproduction; la volupté se réduit à l'appât, de soi insignifiant, bon lorsque l'acte l'est aussi; le désir doit se borner à l'appétit de l'acte bon, reproducteur. Ceci implique que « ces organes soient mus avec autant de sérénité que les autres » [72], et accomplissent exactement leur rôle d'instruments. L'idéal serait de se reproduire en élevant sa pensée ailleurs, comme on spiritualise un repas par des mots d'esprit ou une audition musicale.

Ces propos du bon sens se heurtent, on le sait, à des difficultés. Il n'est pas certain que la volupté soit un facteur insignifiant : de même que, selon Portmann, la forme animale a une valeur de « représentation », le plaisir animal - songeons aux vagissements du chat - déborde la finalité pragmatique. Et il est inexact que la sexualité humaine, ni celle de certains animaux supérieurs, soit absolument liée à la reproduction. A mesure qu'on s'élève dans les espèces, la conduite coïtale devient plus indépendante de la fonction reproductrice. Si la rate n'attire le rat que pendant les quelques heures de l'œstrus, déjà chez le rhésus se manifeste un appétit hors des périodes fécondes; le chimpanzé montre un rut constant, il préfère parfois une femelle attrayante non fécondable à une autre en œstrus moins attirante, il connaît la masturbation, voire des pratiques homosexuelles par fellation entre mâles [73]. Chez l'être humain, l'indépendance est encore plus marquée, du moins si les études de Catherine Davis, de Terman, de C. van Emde, Boas et autres ont raison de conclure à une excitation maximum chez la femme dans la période qui suit et précède immédiatement les règles, c'est-à-dire au moment du plus grand besoin psychologique (avant et après l'abstention) mais de moindre et souvent nulle fécondité.

Et, quoi qu'il en soit de cet argument phylogénétique, une sexualité exclusivement orientée vers la reproduction est impossible. Les processus d'érection, d'éjaculation, d'ouverture vaginale ne sont pas seulement affaire d'intégrité physique et d'excitants bruts; ils supposent que le sujet soit en situation sexuelle, c'est-à-dire recherche ce vertige, ce déni de la simple effectuation, cette ivresse de l'immédiat que veut éliminer, en tout cas rendre secondaires, la conception reproductrice. Saint Thomas en convient à sa manière quand, après avoir déclaré la sexualité bonne en principe, il la juge impure dans le fait, les sujets ne sachant raison garder [74]. Il impute la chose à une faiblesse de la nature déchue. C'est l'essence du sexuel.

On se demandera dès lors pourquoi nous ne rangeons pas ce dessein dans les perversions, puisqu'il s'avoue contradictoire. Mais sa contradiction touche plus l'esprit que le geste. Il est si irréalisable en pratique que ceux qui le poursuivent doivent, bon gré mal gré, céder à la logique coïtale; et du coup l'acte lui-même, sauf perversion adventice (parce que le sujet est déjà voyeur, fétichiste, etc.) n'est plus perverti.

Aussi bien, l'interprétation purement reproductrice fut exceptionnelle. On ne la rencontre guère que dans le monde occidental, dont elle a traduit le rationalisme et le biologisme chez Aristote, le rationalisme et l'ascétisme chez saint Augustin ou saint Thomas. Impossible en pratique, elle a fait du sexuel une réalité coupable. Elle en a fait également une réalité obscure, plaçant le sujet entre une expérience vécue dont il ne pouvait s'empêcher de pressentir la grandeur, et une théorie qui ravalait cette expérience au concomitant insignifiant, voire bestial, d'une nécessité biologique. Même le sentiment de fécondité fut subordonné à la matérielle fécondation.

Dépendant, cette vue de l'esprit ne fut pas sans incidences culturelles favorables, et par ses lacunes elle a paradoxalement contribué à maintenir la famille européenne jusqu'à hier. Max Weber a écrit un livre admirable sur les rapports entre le protestantisme et l'esprit du capitalisme. On pourrait en écrire un autre sur les liens qui unissent la sexualité reproductrice et le même capitalisme, le biologisme positiviste, le rationalisme juridique, l'ascétisme de la productivité, lesquels ont fait, avec ses grandeurs et ses tares, l'esprit de l'Occident.

 

9A2. L'intention hygiéniste

Oh! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je ne te souhaite pas de connaître : le manque d'eau et le manque de femmes.
Maupassant, Marroca.

On peut voir aussi comment l'union sexuelle est utile non plus à l'espèce, mais à l'organisme, en comptabilisant les avantages et les inconvénients qu'elle lui apporte.

Le coït est catabolique, il entraîne une fatigue dans les deux sexes, bien que moindre chez la femme, sans doute parce que l'orage cérébral qui accompagne l'orgasme prend chez elle une forme plus modulée. Mais, en même temps, le coït contribue à la conservation et à l'épanouissement de l'individu. En sus des pulsions sexuelles, il liquide les tensions du travail et de la vie sociale; il rend le corps à sa spontanéité végétative; il concilie avec l'environnement par le processus génitofuge. Si la médecine psychomatique souligne que nos contractures proviennent souvent de nos angoisses, Wilhelm Reich a eu le mérite de rétorquer que nos angoisses viennent souvent de nos contractures.

Voyant ainsi dans le coït un moyen de la détente physique, la conception hygiéniste est instrumentale comme la conception reproductrice. On ne s'étonnera donc pas qu'elle ait compté les mêmes promoteurs, presque tous Occidentaux, biologistes, rationalistes, scientistes, économistes, utilitaristes : c'est le « il vaut mieux se marier que brûler » paulinien, l'« allégement de la concupiscence » des scolastiques, le « comme on boit un verre d'eau » de certains marxistes des débuts. Elle offre aussi à peu près les mêmes difficultés. Elle n'est pas pervertie, n'excluant rien au départ et se contentant de privilégier le côté de détente de l'acte sexuel; elle ne se heurte même pas à des impossibilités de fait puisqu'elle épouse assez l'abandon copulateur. Cependant, lorsqu'elle réduit le coït à un instrument neutre et dépourvu de portée intrinsèque, lorsqu'elle le justifie par autre chose que par lui, elle compromet autant son essence : d'être une expérience au présent, saturée de la richesse de l'immédiat.

Et, tout compte fait, elle a moins à promettre que la conception reproductrice, qui se justifiait par des raisons sociales impressionnantes : la famille, la perpétuation du nom ou, comme disait saint Thomas, la multiplication du nombre des élus. Elle ne propose, en regard, qu'une libération de tension ou, au mieux, le bien-être qui la suit. N'est-ce pas beaucoup? Non, car la mise est trop forte. Réduit à un exercice de relaxation, l'acte sexuel laisse le sentiment déprimant que les moyens valent mieux que les fins. A moins qu'on ne l'édulcore pour le proportionner à son résultat. Mais alors nous glissons vers la contradiction interne, car on minimise mal ce qui, pour simplement avoir lieu, suppose l'intense. Sans être pervertie, la sexualité hygiéniste donne prise à une dialectique qui la conduit souvent, comme on le vérifie, à la perversion, ou bien encore, témoin Wilhelm Reich, à des dépassements hédonistes ou cosmiques.

 

9B. L'INTENTION HÉDONISTE

 

La plus douce, la plus importante et la plus générale des jouissances.
Diderot, Supplément au voyage de Bougainville.

On a médit du plaisir. Grâce à lui il y a un repos dans le temps, quelque chose se suffit, vaut par soi-même, sans être perpétuellement projeté vers un ailleurs. Aristote, qui mettait la béatitude dans la contemplation, ne s'est jamais résigné à en exclure les nourritures terrestres. En vérité, le réquisitoire qu'on a dressé contre le plaisir atteint surtout ses contrefaçons. Il implique une ascèse, et épicure comme Bertrand Russel ont pu écrire une morale appréciable rien qu'en partant de ses exigences. Mal contrôlé, il se détruit, inquiet, local, solitaire, et seule échappe vraiment à ces défauts la jouissance [75]  esthétique : non consommatrice, elle ne s'enlise pas dans l'instant; à travers un organe, l'œil, l'oreille, elle harmonise l'ensemble de nos facultés; elle vise à se communiquer. En sorte qu'un plaisir devient lui-même, c'est-à-dire ne se détruit pas, dans la mesure où il s'esthétise.

La volupté coïtale, violemment consommatrice, n'est pas la jouissance esthétique, mais elle en a presque tous les traits essentiels. Elle aussi ne se perd pas dans l'instant : avec des hauts et des bas, elle monte jusqu'à l'orgasme, le dépasse même, dispose autour des partenaires une nappe de durée où la contemplation se prend et se creuse. Elle n'affecte pas une seule de nos facultés mais leur ensemble, les réconciliant dans l'immédiat du toucher. Elle est de tous les plaisirs le plus communicable, du moins à un autre être. Et si elle consomme le corps propre et le corps d'autrui dans une ostensible dépense d'énergie, elle ne détruit cependant ni êtres ni formes, très différente de la manducation et proche, sur ce point, de la nage, de la course (voisines, pour Montherlant, de la jouissance d'art). Ce côté d'exercice invite même à la rapprocher du jeu, dont, avec un brin d'ingéniosité, on montrerait qu'elle illustre la liberté, la séparation, la règle [76], dont elle évoque aussi les variétés : combat, hasard, imitation, vertige [77].

Bref, l'hédonisme, en contraste avec la conception instrumentale, ose arrêter la sexualité à elle-même, lui reconnaître une valeur intrinsèque, comme expérience d'un présent pur. Et il la comblerait si elle réussissait à se maintenir dans la neutralité du jeu et de la « jouissance » esthétique. Mais, en dehors de toute fécondation, le coït comporte une fécondité et une perception symbolique qui l'insèrent dans le réel; il établit entre les sujets une humilité, une proximité qui le déboute de cette « ironie » que Kierkegaard attribuait à la complaisance ludique et esthétisante. Pour rester hédoniste, il doit, sinon se tronquer, ce qui le rendrait pervers, du moins amortir son élan avec autant de prudence que lorsqu'il se veut hygiéniste. Et, vu l'incompatibilité de la réserve et de l'intense, il offre alors les mêmes dangers de glisser à la perversion.

Pour l'éviter, il lui a fallu des circonstances culturelles très particulières, une époque tout entière ludique, comme fut le XVIIIe siècle de Diderot, de Casanova, du Rococo. Mais ce XVIIIe siècle lui-même fut un moment instable, ne maintenant son équilibre qu'en s'ouvrant, dès Diderot et Choderlos de Laclos, sur d'autres attitudes : les expériences cosmiques [78] ou interpersonnelles du romantisme.

 

9C. LES INTENTIONS COSMIQUES

 

La conception instrumentale avait l'avantage de maintenir le coït dans le réel, mais elle lui assignait des fins extrinsèques : la procréation ou la relaxation. La conception hédoniste lui découvrait une valeur intrinsèque, mais, en le consignant dans la subjectivité esthétisante et ludique, elle l'éloignait du réel. Là où nous abordons, le sexuel apparaît en même temps signifiant par soi et ouvert à l'être, à la réalité la plus vaste et la plus intime.

 

9C1. L'intention orgiaque

LA LUXURE : Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs d'agonisant et des aspects de cadavre.
LA MORT : C'est moi qui te rends sérieuse; embrassons-nous !
La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et chantent ensemble : « Je hâte la dissolution de la matière. Je facilite l'éparpillement des germes. Tu détruis pour mes renouvellements. Tu engendres pour mes destructions. Active ma puissance. Féconde ma pourriture. »
Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.
Flaubert, La Tentation de saint Antoine.

Georges Bataille [79] a dit l'essentiel sur la sexualité orgiaque. Si chaque vivant est distinct des autres et de son milieu, la vie dans sa totalité forme un magma continu où les organismes apparaissent et disparaissent au profit de leur descendance; engendrer et mourir se confondent, sinon dans l'immédiat, comme chez les scissipares et le faux-bourdon, du moins à long terme; même chez nos semblables, la réduction chromosomique des cellules germinales, la résorption de l'ovule et du spermatozoïde dans une cellule neuve, surtout la violence motrice du coït, font apparaître ce dernier comme une tentative de fusion. Or, contrairement à l'animal, qui accepte les continuités de la nature, l'homme devient homme en édifiant la culture, et en particulier le travail, sauvegarde et principe des différences; en d'autres mots, il accède à l'humain en s'imposant des interdits à l'égard des coulées, celle de la mort et celle du sexe : tu ne tueras point, tu ne connaîtras point ta mère ni ta sœur. Cependant, sous peine de nous faire perdre l'être, l'interdit doit être transgressé dans des cérémonies aussi réglées que lui-même : meurtre rituel dans le sacrifice, viol rituel dans le mariage et la prostitution religieuse. Le sacré c'est le continu, l'objet de la transgression, redoutable et fascinant : chair de la victime immolée, chair de la femme également, quoique différemment, immolée. Et l'érotisme est le mouvement horrifié et bienheureux vers le sacré sexuel. Il appartient, comme le cannibalisme, à la sphère de la prodigalité, de la fête, du don, du potlatch, où l'homme pléthorique, souverain, s'abandonne à l'angoisse de la profusion et de la confusion vitale, pour la vaincre. L'obscénité, la violence, la convulsion, la nausée, loin de le contredire, sont les voies par où il aboutit, comme le sacrifice et la guerre.

On aperçoit quels caractères du coït cette conception mobilise. Elle souligne son vertige, son glissement vers l'être abdominal, sa liaison au cycle des générations. Mais Bataille force la note. Il assimile le sexuel à la mort, alors qu'il reconnaît, au passage, que son plaisir est l'antipode de la mort. Pour en démontrer l'obscénité sacrée, il invoque son habituel isolement, qui se justifie assez par le tact réciproque, excluant le tiers. Du reste, Bataille met en doute le tact réciproque, il le nie même explicitement [80]; sinon lui apparaîtrait que la continuité de dispersion, qu'il souligne, est ressaisie par la continuité totalisatrice, qu'il passe sous silence. Par ce refus, son érotisme confine au sadisme, pour lequel il a de particulières sympathies, et que nous faisions consister plus haut - en voici une preuve indirecte - dans le déni de la réciprocité du tact.

Ces descriptions demeurent cependant attachantes. Si on estompe leur dogmatisme, elles éclairent une interprétation du sexe dont l'influence historique fut immense : celle des orgies primitives, des vâmacârî tantriques, des bacchanales grecques et des saturnales romaines, de nos messes noires et sabbats médiévaux, et qui prend une forme exemplaire dans la prostitution rituelle aux îles Sandwich durant la décomposition des rois morts [81]. Comme Bataille le dit bien, lorsque le christianisme eut transformé l'infini irrationnel en un infini rationnel et personnel, - c'est-à-dire le continu même en discontinu, - cette conception donna le jour à la sexualité pécheresse, celle de Baudelaire (« Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. ») ou de Pierre Jean Jouve. Accentuant ce qui relie le sexuel aux grands cycles, la conception orgiaque interrogea l'abîme et l'apprivoisa. Chez Bataille, qui nie le tact réciproque, elle frôle la perversion. Mais dans les civilisations primitives, où elle n'eut pas ces raideurs, elle se donna, non sans fécondité spirituelle, le vertige des flux souterrains.

Il ne faudrait pas la croire entièrement disparue. On retrouve sa trace littéraire chez Claude Simon comme dans La Motocyclette d'André Pieyre de Mandiargues. Et elle garde quelque existence triviale, observe l'auteur de L'érotisme, dans l'obscénité désacralisée de nos prostitutions vénales et, tout à fait abâtardie, dans la gaudriole.

 

9C2. L'intention cosmo-vitale

Pour mes dévots, dit çiva, je vais décrire le geste de l'éclair, qui détruit la Ténèbre du monde et doit être tenu pour le secret des secrets.
Çiva Sambitâ.

Mais l'univers n'est pas qu'une coulée. Même si l'on estime qu'avant l'entrée en scène de l'esprit il n'offre pas à proprement parler de relations, lesquelles ne surgissent qu'avec l'existant humain, il doit receler quelque chose qui lui permette de porter les structures qui lui seront imposées. C'est ce que Sartre a nommé les « quasi-relations » de l'en-soi. L'homme a toujours cherché à rejoindre ce quasi-monde d'avant le monde dans l'espoir de se comprendre, ou tout simplement de reprendre pied. Mais l'entreprise semble impossible : le Principe, dès qu'on le nomme, on lui impose un texte qui n'est déjà plus lui.

L'union sexuelle en fournit une approche néanmoins. Sans sombrer nécessairement dans la continuité orgiaque, elle tourne le dos à ce monde-ci, avec ses relations et ses objets, pour s'exercer à une sorte d'ordre d'avant l'ordre, à l'état sauvage, quasi relationnel. Cet ordre est d'abord son rythme, à la fois conscient et de plus en plus involontaire, sans information et pourtant alimenté par un « nombre » si strict que la moindre défaillance le disgracie, frôlement d'un temps d'avant le temps. C'est ensuite les inclusions qui, par les chevauchements de l'incluant et de l'inclus et par la négation du monde extra-dorsal, déconcertent les orientations et reconduisent à un espace d'avant l'espace. Ainsi presque toutes les grandes civilisations du passé ont poursuivi dans le coït la Révélation. Nous le dirons alors cosmo-vital.

Deux voies y sont ouvertes. On peut privilégier sa turbulence, sa chaleur, et viser à descendre dans l'épaisseur primordiale, maintenant une organisation - on glisserait sinon à la sexualité orgiaque - mais aussi élémentaire et naïve que possible, en une possession lourde, terrienne, où le principe est littéralement en bas, abdominal. Tel semble avoir été le rôle des inclusions et du rythme sexuels dans l'Afrique agricole. Et que cette frénésie cultive un « nombre », une structure, est assez confirmé par le symbolisme cosmologique de la sagesse, de la danse, de la statuaire, de la musique africaines, épaisses jusqu'à l'étouffement mais en demeurant articulées. L'expressionnisme nègre fonde une géométrie, d'ailleurs vitale, pulsatoire.

L'autre démarche est inverse. Au lieu de chaleur, de poids, de turbulence, elle poursuit la lucidité, la liberté, l'évasion. L'esprit se vide de tout pour être Tout, Soi plus intime que moi, disponibilité pure, essence indifférenciée de l'univers. Dès lors on retardera la chute de l'orgasme, puisque c'est dans sa montée que la conscience, par la combinaison du contrôle et de la spontanéité végétative, peut prétendre à la vacuité, à l'autonomie, à l'ubiquité infinies.

Au lieu que le rythme respiratoire soit conduit par la motricité abdominale, comme dans la danse du ventre africaine, il préside aux mouvements. Au lieu que les inclusions soient recherchées pour leur proximité élémentaire, elles se raffinent en des poses multiples et savantes, qui expriment à la fois l'emprise mentale et la négation des vecteurs spatiaux. Et, malgré ce rôle accru du cortex, nous restons dans une sexualité cosmo-vitale sans nous envoler vers une sphère d'idées, puisque le suspens n'intervient qu'à l'extrême fond de l'envoûtement tactile; le sujet ne se délivre qu'au bord de l'orgasme et au plus intime des inclusions, presque immergé. On aura reconnu le programme d'un large courant de l'Inde. Que dans ces exercices il soit question de forces, de vie, quoique tournées « vers le haut », la danseuse de tradition Bharat-Nâtyam nous en prévient quand ses membres inférieurs recherchent un mouvement fondamental, en continuité avec les pulsations de la Terre-Mère, tandis que l'analyse du visage, des bras, des mains, des doigts, détache et noue, mime dans ses articulations l'ubiquité de l'essentiel. Les couples qui s'amalgament de cent manières sur les temples de Konarak et de Khajurâho veulent participer à l'espace en toutes ses directions, faire de l'enchevêtrement des membres un foyer où l'espace, s'abolissant, se totalise.

Mais les systèmes théoriques ne laissent pas de doute. Depuis le IVe ou le VIe siècle, des traités bouddhistes et hindouistes proposent au mâle humain de frôler l'orgasme tout en retenant la semence, qu'il y parvienne par son seul contrôle ou par la constriction vaginale d'une partenaire entraînée. Comme les postures d'accouplement, ces manœuvres peuvent poursuivre des fins hédonistes ou hygiénistes, art de faire durer le plaisir sans s'épuiser; mais ce ne sont alors que déviations d'une doctrine plus profonde et antérieure, aux prétentions cosmologiques. L'objectif du tantrisme est de contraindre la masculinité et la féminité primordiales, au lieu de demeurer dans le Temps et la Mort par l'éjaculation et le spasme, à se trans-substantier et à réaliser, au plan subtil, la conjonction parfaite de l'Esprit et de la Nature (Matière), de çiva et de çakti, l'Androgyne, l'Un par-delà la dyade. La visée est mystique comme celle du yoga pur; simplement, le pur yogi porte en soi son çiva et sa çakti, alors que l'adepte du tantrisme sexuel doit chercher son complément dans une partenaire. Dans le quatrième âge du monde qui est le nôtre - l'âge sombre - l'une ou l'autre voie sera conseillée selon les tempéraments, quitte à reconnaître que celle du sexe, ambiguë, peut aussi bien renvoyer au Karman que procurer la Délivrance [82].

La sexualité cosmo-vitale - on en connaît également des variétés taoïstes (à tendance hygiéniste [83]) et musulmanes (visant à la maîtrise de soi[84]) - n'est pas restée étrangère aux Européens. Ceux-ci, souvent des poètes ou des artistes, lui donnent cependant un caractère particulier du fait que la Nature chez eux n'est pas la Maya de l'Inde et garde sa consistance jusque dans le « feu » de d'Annunzio, et que d'autre part elle demeure trop rationnelle, même chez Hemingway (« et il sentit la terre bouger et s'évanouir sous eux »), pour connaître la frénésie torpide de l'Afrique. Mais il ne faut pas forcer les différences. Le tantrisme bouddhiste, ou Vajrayâna, donne comme idéal de l'union le quatrième corps de Bouddha, celui où, par-delà le nirvana (la transcendance), il se réunit à sa çakti et récupère ainsi le samsâra (l'immanence), devenu roi des deux ordres. Et quand C. G. Jung voit dans la sexualité une manière pour l'homme d'atteindre la femme qu'il porte en lui, ou l'inverse, il n'est pas si loin de la conjonction des principes où l'Indien trouve le chemin du Soi.

 

9C3. L'intention de l'érôs

Erôs énergumène, Erôs en tant que source d'extrême énergie… Je vois ce que j'en puis faire. Oui. Notez-moi donc ce titre sur un papier rosé…
Paul Valéry, Mon Faust.

L'Erôs platonicien est également assoiffé du monde d'avant le monde, mais d'une façon tout occidentale, et il interrompt le processus beaucoup plus tôt que le tantrisme. Dans le sexuel, il exploite l'attrait vers l'Autre en retour vers l'Un, il l'attise même, très particulièrement sous la forme du regard, - Socrate ne se fait pas faute d'en envelopper Alcibiade ou Charmide, - peut-être fait-il même quelques concessions à l'emprise du tact, mais dès que celui-ci devient envahissant et va couler dans le plus de sensation vertigineux de la caresse sexuelle, il l'interrompt, le jugeant trop lourd, trop terreux, c'est-à-dire trop mêlé d'inconscient, de passif. Le phallos ne se manifeste purement actif que vu, non touché.

Le sexe sera donc ici un premier tremplin, un donneur d'élan qu'il faut, sitôt que possible, frustrer d'objets définis pour qu'il s'affame du Tout, visant le Tout en une sorte de survol, très haut dans l'espace, très immobile dans le temps. Mais justement, comme l'élan se refrène dès la sortie de la phase visuelle, et non à l'extrême de la phase tactile (selon le précepte tantrique), ces réalités universelles dont on l'oblige à se repaître ne sont pas des « forces » mais le système des Relations, des Idées en lesquelles, du regard qui les parcourt, on possède tout d'une manière dialectique et en même temps coïtale, puisque immédiate et intuitive bien qu'ascétique. Ainsi l'homosexualité n'est pas un accident de l'érôs. Elle tient à son intention, orientée vers le discriminé, le lumineux, le visible, le convexe, l'érectile, le phallique. Quand l'Inde prétendait au lingam, c'était en s'alimentant des contraires : le sage du Vajrayâna s'évertue à la dureté adamantine, à la foudre instantanée, principes mâles, mais en libérant vers le haut et en retenant en soi l'énergie basale, la kundalinî, principe féminin.

 

9C4. L'intention créationiste

L'homme connut Eve, sa femme; elle conçut et enfanta Caïn et elle dit : « J'ai acquis un homme de par Yahvé. »
Genèse, 4, I.

Il reste une dernière forme de sexualité à intention cosmique. Les trois précédentes étaient contemplatives en ce qu'elles ne modifiaient pas vraiment le réel; elles le révélaient plutôt; en Inde, en Afrique, chez Platon, même la fécondation se contentait de mettre au jour des forces latentes, par la métempsycose. L'idée la plus originale du monde juif, c'est que Yahvé est créateur, qu'il y a eu et qu'il y a encore des passages du néant à l'être, de véritables commencements. L'acte sexuel, où les êtres humains collaborent sensiblement avec Dieu, où ils sont eux-mêmes quelque peu divins, illustre cette création continuée, tréfonds du cosmos.

Il crée d'abord l'enfant, compris davantage, à mesure qu'on avance, comme un être original, sorte d'avènement absolu dans son ordre, qui deviendra la personne, mal aperçue par les Grecs, dégagée par le christianisme. L'ancêtre s'abandonne et en même temps se réalise dans la race qui croît et monte vers une terre et des cieux nouveaux, jusqu'au Messie. Nous ne retombons pas dans la conception reproductrice, car l'union ne fait pas figure de simple moyen. C'est une richesse en soi, une « connaissance » de la femme par l'homme, une chaleur créatrice et régénératrice, qu'ex-prime et accomplit la fécondation qui en procède. Acte sacré dans ses conséquences mais déjà dans son événement.

A telle enseigne qu'il crée plus qu'ailleurs, en même temps que l'enfant, le couple. Celui-ci n'est pas, comme dans la sexualité reproductrice, indissoluble en vertu de l'éducation des enfants ou d'un sceau sacramentel, mais par l'acte dans lequel les deux deviennent une seule chair [85]. Pour le Cantique des cantiques, le désir charnel exprime l'union la plus étroite, celle de Dieu et d'Israël.

La sexualité créationiste, inventée par le peuple juif dont elle épouse la philosophie, sinon la pratique souvent brutale, ne s'est pas restreinte à lui. On la retrouve dans le Booz tout hébraïque d'Hugo, où une fécondation est évoquée par un sentiment devenu immense, cosmique, de fécondité, comme chez Claudel. Des auteurs récents l'ont même articulée avec la sexualité cosmo-vitale et l'érotique platonicienne. Ainsi Teilhard de Chardin a conçu une démarche qui emprunte à Platon l'idée d'en rester au regard, de se défier en tout cas de la copulation jugée trop submergeante; mais l'élan érotique refréné ne s'oriente plus uniquement vers le convexe, le masculin, mais aussi vers la Femme, image des forces obscures de la « sainte matière »; et ces forces, loin d'être immobiles, comme dans le monde africain et indien, ou encore chez Platon, sont engagées dans une histoire, une genèse qui les apparente au créationisme juif. évoquant Berdiaeff [86], le désir teilhardien ne s'assouvira que dans l'au-delà, plus exactement quand l'ici-bas aura atteint son point de gloire, dans la fusion et la transparence universelle des êtres. D'ailleurs, il se médiatise non seulement par la Femme mais par des femmes singulières [87]. Ce qui nous introduit à une dernière intention.

 

9D. L'INTENTION INTERPERSONNELLE

 

Von Mensch zu Mensch, nicht mehr von Mann zu Weib.
R.-M. Rilke, Lettres, 14 mai 1904.

Nous nous sommes gardés, dans nos descriptions générales, de donner un visage personnel aux partenaires du coït, même en parlant du tact réciproque. C'est qu'un très grand nombre de peuples ont conçu des relations sexuelles normales sans y faire de place définie à la personne. Celle-ci ne trouve sa consistance qu'avec le christianisme. Encore n'a-t-elle conquis son dessin achevé que depuis la prise de conscience de la liberté humaine comme instauration des valeurs. La sexualité interpersonnelle est une invention récente de l'Occident, pressentie par des individus isolés surtout depuis les Romantiques, mais qui n'a reçu rang d'institution qu'aujourd'hui.

Il s'en offre deux approches. Partir de l'acte sexuel et voir comment, par son intention, il vise à inclure jusqu'aux différences de la personne. Partir de la personne et voir comment elle trouve dans l'acte sexuel un moyen irremplaçable d'assurer certaines modalités de la rencontre.

La première voie nous est familière. Le coït cherche le total; celui-ci s'atteint dans le magma orgiaque, dans le rythme universalisé du corps, dans le survol de l'érotique tantriste ou platonicienne, dans l'expansion créationiste; mais il se réalise aussi dans l'accès à l'autre singulier; la personne est un univers, elle récapitule les dimensions du réel, qui y résonnent, s'y dévoilent; l'approcher est, à tout prendre, une expérience cosmique : anima est quodammodo omnia. D'autre part, le coït veut l'immédiat, dont la forme la plus difficile et en même temps la plus radicale se trouve sans doute dans l'échange des dernières singularités. Et il tend à une liberté qui peut n'être qu'un jeu, mais aussi une invention véritable, depuis le plus intime; et où cette invention se creuse-t-elle mieux, sinon dans un tact réciproque où des sujets se séduisent comme sujets?

En retour, les personnes trouvent dans le sexuel une approche irremplaçable. Alors que, dans la vie courante, elles se dissimulent d'ordinaire derrière des rôles, où elles n'investissent qu'une figure d'elles-mêmes, de personnes devenues personnages, les voici descendues dans leur corps, y affleurant sans rien par-devers soi, ne gardant que les rôles minimum de l'incluant et de l'inclus. Sans doute perdent-elles à tant d'ingénuité les vertus du discours et du contrôle; elles s'exercent à la non-maîtrise, se faisant opaques; mais ce qu'elles vivent en cet instant, si ténu que ce soit, réduites à un souffle, à un rythme initial, non seulement elles le disent, le jouent, mais l'apparaissent, le sont, opaques et évidentes à la fois. Elles n'ignorent pas la pudeur, puisque la pudeur, Scheler l'a montré, est le commencement de la personne, mais c'est pour l'immoler dans une sphère d'existence où organes et gestes accomplissent seulement la proximité [88]. Leur vérité ne peut aller plus loin, ni leur humilité, ni leur humour, cette perception du relatif (en autrui et en soi) avec le consentement ému qui, le reconnaissant, le transfigure. Jusqu'au plaisir qui, de repliement, devient ferveur, abandon, confidence de la dernière libido, celle qui m'échappe tant elle est archaïque ou présente, et que l'autre me rend dans la sienne. Ainsi le coït à intention interpersonnelle n'est pas une démarche qu'accompliraient des personnes auparavant constituées, et qui décideraient de se communiquer en raison d'on ne sait quel altruisme. C'est leur seule chance d'être un certain être. D'autres activités manifestent, réalisent, thématisent leur figure sociale; seul le coït dévoile, propose à la reconnaissance, et par là accomplit (d'une manière non thématisable) leur singularité ingénue. La création artistique, la prière mystique n'y parviennent que dans la mesure où elles relayent son intention.

Ces caractères donnent à la sexualité interpersonnelle un trait original : sa tendance à la monogamie et à la fidélité. Les autres attitudes sont polygames et infidèles, comme il va de soi pour l'hygiénisme, quoi qu'en dise Montesquieu [89], et pour l'hédonisme : l'hygiène et le plaisir sont assez indifférents à la permanence du partenaire; le changement et la diversité les protègent même en maintenant leur légèreté, en neutralisant le sérieux qui les menace. Quant à la conception reproductrice, qui d'ailleurs prône bruyamment la fidélité et la monogamie, elle les fonde sur le sceau sacramentel ou l'éducation des enfants, c'est-à-dire sur des raisons extrinsèques au coït, estimé de soi biologique et indifférent au partenaire. Reste la sexualité cosmique. Sous sa forme africaine, indienne et platonicienne, celle-ci juge d'habitude interchangeables les tremplins qui lui donnent l'élan; bien plus, elle accomplit dans la variété sa vocation à l'universel : ainsi le tantrisme, au lieu du couple de l'époux et de l'épouse, choisit pour symbole celui, adultère, de Krishna et Râdhâ, parce que plus dégagé de la tradition sociale et antimystique, mais aussi parce que seule une relation impersonnelle lui semble s'élever à l'expérience métaphysique [90]. Et si la sexualité créationiste des Juifs veut être traitée avec plus de circonspection, ce n'est pas qu'elle n'ait été polygame et infidèle, comme l'attestent les Patriarches, c'est qu'en plus d'une co-création engendrant l'enfant, elle s'entendit comme une co-création engendrant le couple, du moins dans la formule évangélique où elle culmine : « Ils seront une seule chair. » Mais en ce cas nous sommes au bord d'un âge nouveau, celui précisément de la sexualité interpersonnelle.

Cette dernière, répétons-le, tend à la monogamie. Dans la mesure où elle croise des personnes, une rencontre se veut singulière, et en quelque sorte unique. Un même individu peut engager de multiples amitiés interpersonnelles, parce qu'il est assez divers pour prélever en soi plusieurs constellations originales lui permettant d'entretenir avec une pluralité d'êtres des relations différentes. Ce découpage est exclu ici. En contraste avec l'amitié, toujours spécialisée, le coït comporte un abandon ultime, engageant chaque fois l'individu tout entier; il recourt donc aux mêmes expressions, sinon pour le périphérique, du moins pour ce plus profond et ce plus secret qui le définit, et ne peut se diversifier radicalement selon les partenaires, comme l'exigerait une intention sexuelle à la fois polygame et interpersonnelle. Quand il s'y essaie, voici que, de singulier et immédiat, il se retrouve comme rôle; ce qu'il était simplement, il se prend à le jouer; présence, il se voit ailleurs en même temps qu'ici; abandon, il frôle la trahison, cette confusion de l'être et du non-être. On ne dit pas qu'une sexualité interpersonnelle ne puisse, s'étant évanouie, faire place à une autre, ni que, dans des circonstances particulières d'éloignement ou de transition, et mobilisant des êtres exceptionnellement lumineux, elle ne sache se diviser un temps. Mais les tensions qu'elle implique alors confirment son orientation exclusive. L'unicité dans le présent, par la monogamie, s'approfondit dans le temps, par la fidélité. Des auteurs aussi différents que Denis de Rougemont, Simone de Beauvoir ou Micheline Sauvage ont présenté la fidélité, qu'ils la blâment ou la louent, comme un élément extérieur au coït, répugnant même à sa spontanéité, à son élan passionné. Et c'est vrai de Tristan, qui n'aime pas Yseut mais l'amour; de don Juan, ce baroque pour qui la chasse vaut mieux que la prise; du héros sartrien, auquel l'abandon semble enlisement. Mais le coït interpersonnel, réception de soi et d'autrui dans la reconnaissance mutuelle des personnes abandonnées, est un acte qui engage d'avance ses retours, non en vertu de similitudes approximatives, mais parce qu'il est à la fois singulier et total, ne pouvant que se creuser, identique. Ses récurrences ne sont pas d'autres actes, mais lui-même continué [91].

Croisant deux personnes, il croise deux histoires, toi et moi dans notre temporalité, avec demain en même temps qu'aujourd'hui. Si les personnes étaient immobiles, leur fidélité n'aurait aucun sens, car leur relation s'épuiserait d'un coup. Si elles étaient une liberté anarchique, sans lien avec le passé et l'avenir, il en irait de même et pour les mêmes raisons. Mais, l'existentialisme l'a confirmé, elles sont des libertés qui, à mesure qu'elles s'inventent, se reconnaissent, dont l'invention, à mesure qu'elle jaillit, se développe, inaugurant un style, qui est la personne même. Et c'est pourquoi la rencontre sexuelle interpersonnelle est toujours un début; elle tend à envahir la durée; ses éventuelles ruptures non seulement l'abolissent pour l'avenir, mais compromettent d'ordinaire son passé, remontant vers lui pour le mettre en question : ce qui n'est plus a-t-il été jamais? Pareille fidélité n'est pas une prétention à l'éternel, à l'immobile nunc; ce n'est pas un attachement à ce qui fut; ce n'est pas davantage un engagement (foi jurée plus ou moins juridique) à propos d'un acte à venir; c'est l'engagement par un acte présent qui, lorsqu'il affronte des personnes en tant que telles, incite à appréhender le passé, le présent et l'avenir comme me histoire, en quoi consistent précisément les personnes et leur lien.

Ainsi, de visée monogame et fidèle, le coït interpersonnel poursuit de façon intrépide la volonté d'immédiation et de totalisation spatio-temporelle inhérente au coït en général. L'hygiénisme et l'hédonisme y parviennent en se limitant à l'ici-maintenant; l'érotique platonicienne en se tendant vers l'éternité et l'immobilité des Idées; la sexualité cosmo-vitale en résorbant le temps, l'espace et le sujet dans l'éternel Retour du monde; l'intention reproductrice et créationiste en anticipant le salut dans la descendance ou le messie. Très occidentale de propos, la sexualité interpersonnelle, en vertu même de ce qu'elle engage, entreprend d'unifier l'espace et le temps sans les détruire; et non seulement ceux des objets, faciles à coaguler en systèmes, mais des sujets qui sont dans l'univers « le secret changement ».

Cette conception, née en Occident, s'y développe et envahit les autres régions acculturées depuis la fin du XIXe siècle, et cela pour des causes qui tiennent toutes à l'expansion de la mentalité technique. En sapant les mythes, celle-ci a porté un coup fatal à la sexualité cosmo-vitale, toujours mythique, du moins jusqu'à hier. Il y a donc là une place vide, que la conception reproductrice, déconsidérée, ne peut remplir, ni guère non plus les interprétations hygiéniste et hédoniste, parce qu'elles semblent fragiles, et que d'autre part elles répondent mal au sérieux qu'une société radicalement technicienne attend du sexuel. On ne saurait oublier en effet que l'être humain, si adapté qu'il soit à l'ambiance artificialisée par l'industrie, a cependant besoin, comme vivant, ne fût-ce que d'un point de l'espace et du temps où il retrouve l'immédiat, le total, le contact sans quoi le plus vaste édifice culturel n'est qu'un échafaudage de structures où souffle le vent glacé du non-sens. Et l'unique point de nature vierge qui reste à l'homme contemporain, et qui suffit sans doute à lui assurer la chaleur et le lien originaires, c'est le coït, lequel, en son comble, échappe au structuralisme [92]. Reste donc que l'héritage cosmo-vital soit recueilli par la seule sexualité assez exigeante : l'interpersonnelle.

Celle-ci est d'ailleurs encouragée de façon positive par la démythisation, qui, privant l'homme et la femme de leur traditionnelle auréole masculine ou féminine, les invite à dialoguer de sujet à sujet, et cela de façon précisément sexuelle. Car les sociétés mythiques croyaient, chacune à sa façon, à une unanimité du langage et à une objectivité du monde, transmises de génération en génération par la famille; au contraire, la technique, avec le développement des communications et des échanges, fait sentir à quiconque qu'il n'y a que des points de vue, que le langage et le réel sont sans cesse en invention par l'individu. D'où, pour dépasser la solitude, le penchant à établir des sociétés minimales, à deux, où avec un autre être au moins s'établissent une objectivité et un discours commun. Tel est le couple, dont certains sociologues estiment qu'il a remplacé la famille (fondée sur la pérennité du mythe), et où la parole, comme invention d'un discours partagé, est devenue l'essentiel [93].

Deux êtres, aussi complémentaires que possible (car il s'agit d'édifier une vision du monde), parlent, parlent sans cesse pour construire et maintenir une raison, puisque la Raison a fait long feu. Ce langage ne prétend pas tant à l'universel, caduc, qu'à la vérité de l'échange; plus que des jugements sur les objets, il vise à communiquer les points de vue, les singularités des sujets. Mais alors, sans oublier la pratique inlassable du verbe, le couple tend à le transgresser. Il veut, à travers des gestes irrépressibles, échanger, jusque dans le plus secret des rythmes de sentiment, de sensation, de souffle, les dernières différences. En d'autres mots, il cherche à compléter et fonder son dialogue parlé dans une sexualité dont le thème soit la communication des personnes.

Cependant, le fait que la sexualité interpersonnelle correspond à notre époque et qu'elle nous est apparue, pour des raisons historiques et logiques, à la fin d'une dialectique où les attitudes reproductrice, hygiéniste, hédoniste, cosmo-vitale figurent des thèses et des antithèses toujours surmontables, ne doit pas la faire prendre pour une conclusion. Elle aussi a ses points de fragilité. Les rôles du masculin et du féminin s'y définissent moins facilement qu'ailleurs. Ensuite, s'appuyant sur le plus exquis des libertés, elle se met à la merci de ce que leur rencontre a de réinventé de jour en jour et d'heure en heure. Puis, en ses réussites mêmes, elle voile sans doute quelque peu, à se nourrir des singularités de soi et d'autrui, les dimensions cosmiques de toute expérience sexuelle aboutie. En sorte qu'elle-même est travaillée par une dialectique qui la conduit vers des synthèses mobiles avec les attitudes qu'elle a cru surmonter.

 

Henri Van Lier

L'intention sexuelle, Casterman, 1968

 
 
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Notes:
 
[1] Cf. Jean NOGUÉ, Esquisse d'un système des qualités sensibles, Paris, P.U.F., 1943, où il n'est guère question de sexualité, mais où nous avons trouvé, pour ce chapitre, des descriptions des sensibles qu'il n'y eut souvent qu'à accorder à notre propos.

[2] On peut, avec Jakobson, distinguer six fonctions du langage : référentielle (orientée vers le contexte), expressive (centrée sur le locuteur), conative (visant l'interlocuteur, tel l'impératif), phatique (s'assurant que le circuit fonctionne bien, que l'on s'entend : Allô!), métalinguistique (réfléchissant sur le code : Comprenez-vous mon vocabulaire?), enfin poétique (mettant l'accent sur le message comme tel, c'est-à-dire sur la matérialité des signes). Cf. Essais de linguistique générale, ch. XI, éditions de Minuit, 1963.
De ce point de vue, le langage de la caresse n'est nullement métalinguistique. Charriant peu ou pas d'informations et n'étant pas centré sur les mots mêmes, il n'est guère référentiel ni poétique. Par contre, il a quelque chose de conatif dans la mesure où il veut séduire, et il est évidemment expressif, décharge du sujet. Mais son originalité la plus grande réside dans son caractère phatique; il cherche à établir une pure présence. Le langage phatique tient la plus grande place chez les oiseaux; les amoureux et les nourrices pépient, dit-on. C'est le premier qu'acquièrent les enfants; et la caresse est toujours une enfance. C'est aussi un des derniers que perd l'être humain, comme en témoignent certains vieillards et les personnages de Samuel Beckett.

[3] Wilhelm Reich affirmait que l'inspiration diminue les affects, tandis que l'expiration les augmente. Cf. La Fonction de l'orgasme, L'Arche, p. 291.

[4] Op. cit., pp. 291 sq.

[5] Claude SIMON, Le Palace, Paris, Ed. de Minuit, 1962, p. 172.

[6] BOSSUET, Méditations sur l'évangile, Ire partie, XXIVe jour

[7] Cf. Havelock ELLIS, études de psychologie sexuelle, trad. Paris, 1911, t. III, pp. 131-139. De même Roger CAILLOTS, Le Mythe et l'Homme, N.R.F., 1938, pp. 66 sq. La tradition remonte à Lucrèce, De Natura rerum,IV, 1073-1120, qui semble bien être « ce poète » invoqué par Bossuet.

[8] Claudel note fortement : « Assouvissement comme de la nourriture; satisfaction comme la jonction de l'homme et de la femme », Le Repos du septième jour.

[9] On trouvera plus bas, p. 49, une note de Françoise Dolto à ce sujet.

[10] La Jeune Parque commentée, N.R.F., pp. 27-28.

[11] Cf. NOGUÉ, op. cit., pp. 145-146.

[12] Freud est revenu plusieurs fois à l'ambiguïté de Lust, satisfaction et appétit, par ex. G. W, V, p. 114 note.

[13] Cf. Micheline LOTTEFIER, Rythme et Création, mémoire de philosophie, U.C.L., 1964.

[14] C'est pourquoi il est difficile d'en parler, et le discours d'Amers, cohérent tout au long, s'y déchire en prosaïsmes : « 'irritation est à son comble... Tu as frappé, foudre divine I »

[15] Cf. S. FBRENCSI, Thalassa, 1924, trad. Fayot, Paris 1962, pp. 30-31.

[16] « La sexualité humaine est la seule fonction incapable de mentir », Oswald SCHWARZ, Psychologie sexuelle, Paris, P.U.F., 1952, p. 8.

[17] Des animaux sont menacés de disparition non seulement parce qu'un mâle y rencontre rarement une femelle, comme chez certaines baleines des mers du Sud, mais parce qu'il faut des rassemblements considérables de congénères en émoi pour que s'y éveille le comportement d'accouplement. Cf. L. BOUNOUKE, L'Instinct sexuel, étude de psychologie animale, P.U.F., pp. 30-37. Que de pareils rassemblements interviennent chez les êtres humains ressort de multiples passages de l'Histoire de la danse de Curt SACHS, trad. Gallimard, 1938.

[18] Cf. LEROI-GOURHAN, Les Religions de  la préhistoire, P.U.F., 1964, pp. 93 sq.

[19] Cf. L. KLAGES, Vom kosmogoniscben Eros, 3e éd., Iéna, 1930.

[20] Cf. LÉVI-STRAUSS, La Pensée sauvage, pp. 120-125.

[21] Moeurs et Sexualité en Océanie, 1927 (trad. franç., Pion, 1961). Rappelons que Margaret Mead n'a pas montré que tous les caractères des sexes étaient relatifs aux cultures, mais seulement quelques-uns, assez superficiels, comme la douceur et la violence.

[22] Cf. Georg SIMMEL, Philosophische Kultur, Das Relative und das Absolute im Geschlechter Problem, Kröner Verlag, Leipzig 1919.

[23] Ces couples ont été définis, précisément à propos de la distinction du masculin et du féminin, pas d'innombrables auteurs. On trouvera le sujet et le sujet-objet chez Simone DB BEAUVOIR (Le Deuxième Sexe) ; le décollement et le contact dans Oswald SCHWARZ (Psychologie sexuelle), mais déjà chez KEYSERLING et surtout Georg SIMMEL (Philosophische Kultur) ; le faire et le laisser-être dans Paul EVDOKIMOV (La Femme et le Salut du monde) ; le dynamisme expansif et le dynamisme adaptatif dans F. J. J. BUYTENDIJK (Le Football) ; les images posturales et les images viscérales dans Gilbert DURAND (Les Structures anthropologiques de l'imaginaire). A nos yeux, il y a une distinction plus fondamentale : celle du discontinu et du continu, qui rend compte de toutes les autres, et qui a l'avantage d'être à la fois logique, mathématique, physique, plastique, existentielle et ontologique. Quant à la distinction traditionnelle et freudienne de l'actif et du passif, nous n'avons pas cru devoir la retenir parce qu'elle est floue et se prête à de nombreux contresens. De même, nous n'avons pas retenu l'opposition entre le travail et le souci que soutient F. J. J. BUYTENDIJK dans La Femme : ce qui n'y est pas culturel nous semble exprimé par les couples précédents.

[24] BEACH, Hormones and Behaviour, Paul B. Hoeber, New York, 1948.

[25] A. ANASTASI, Differential Psychology, New York, 1960.

[26] « On peut distinguer : l'orgasme clitoridien, l'orgasme clitorido-vulvaire, l'orgasme vaginal et l'orgasme utéro-annexiel, que l'on confond à tort, dans les descriptions, avec les orgasmes vulvaire et vaginal, dont je pense qu'il doit être distingué tant pour des raisons descriptives que pour des raisons libidinales concernant la théorie psychanalytique. Ces orgasmes peuvent être obtenus isolément ou, au contraire, en chaîne, l'un appelant les conditions qui vont entraîner l'autre, mais il peut arriver qu'ils soient non dissociés et que leur obtention soit concomitante (...). L'orgasme utéro-annexiel est caractérisé par des mouvements du corps utérin qui bascule d'avant en arrière et d'arrière en avant, avec une certaine articulation rythmée du col utérin sur le corps, des mouvements ondulatoires du col de l'utérus continuant ceux du vagin mais à type de succion-aspiration, au point que les spermatozoïdes sont projetés en quelques secondes dans les trompes, ce que l'observation a permis de confirmer : sans orgasme, leur temps de cheminement est beaucoup plus long. » Françoise DOLTO, « La Libido génitale et son destin féminin », in La Psychanalyse, 7, P.U.F., 1964, pp. 86 et 90.

[27] A. PORTMANN, La Forme animale, trad. Payot, 1961.

[28] F. J. J. BUYTENDIJK, La Femme, DDB, 1954.

[29] Cf. F. J. J. BUYTENDIJK, ibid.

[30] Cf. F. J. J. BUYTENDIJK, Le Football, trad. DDE, 1952, où le shot est jugé masculin.

[31] Cf. infra, pp. 156 sq.

[32] Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe, N.R.F., 1940, p. 89.

[33] Ce qui n'exclut pas certains rejets. Hélène Deutsch a observé que le foetus réactive chez la mère les stades libidinaux antérieurs et prend des significations orales tardives et anales (d'où les vomissements et les envies alimentaires des premiers mois), puis phalliques, dès qu'il remue. Cf. The Psychology of Women, IZPsycho-anal. XI, 1925.

[34] Thalassa, trad. fr. Payot, 1962.

[35] Cf. LOEWENSTEIN, « De la passivité phallique chez l'homme », in Revue française de psychanalyse, VIII, I, 1935.

[36] Cf. Roland BARTHES, Sur Racine, Le Seuil, p. 34.

[37] Cf. Hop Signer ou Eugénie de Franval : « L'autel est préparé, la victime s'y place, le sacrificateur la suit. »

[38] Cf. La Psychologie des femmes, P.U.F., 1949.

[39] Cf. Margaret MEAD, op. cit., p. 193.

[40] « Et l'amour seul tient en arrêt, tient sur sa tige menaçante, la haute vague courbe et lisse… », SAINT-JOHN PERSE, Amers.

[41] Dans le tantrisme, le dénudement découvre le corps de la yoginî comme Prakriti, matière première, informe. Seul l'initié de haut rang (siddha-virâ), capable de soutenir dans leur tension les principes extrêmes, c'est-à-dire la dureté adamantine de l'Esprit, masculin, et la fluence absolue de la Nature, substance primordiale féminine, peut affronter des femmes tout à fait nues. J. EVOLA, Métaphysique du sexe, trad. Payot, 1959, p. 320.

[42] Pour Jacques Lacan, le phallus est le signifiant privilégié de la relation du sujet humain au signifiant en général : « On peut dire que ce signifiant est choisi comme le plus saillant de ce qu'on peut attraper dans le réel de la copulation sexuelle, comme aussi le plus symbolique au sens littéral (typographique) de ce terme, puisqu'il équivaut à la copule (logique). On peut dire aussi qu'il est par sa turgidité l'image du flux vital en tant qu'il passe dans la génération. », écrits, Le Seuil, 1966, p. 692.

[43]. Summa theologica, Ia, 98, 2, sed c.

[44] Geschlecht und Charakter, 17e éd. Vienne, 1918, IIe partie.

[45] R. SPITZ, No and Yes, New York, International University Press, 1957.

[46] C'est peut-être en définitive la pensée profonde d'Hélène Deutsch, puisqu'elle parle « d'échanger le désir d'avoir un pénis contre la possession réelle et également précieuse d'un vagin » et qu'à ses yeux « cet organe une fois découvert doit devenir pour la femme « le Moi tout entier en miniature », un « double du Moi », comme le dit Ferencsi du pénis pour l'homme » (Cf. The Psychology of Women, déjà cité). Au contraire, chez Freud, la féminité paraît toujours garder le relent d'un pis aller exigé par l'économie vitale (Cf. Uber die weiblicbe Sexualität, G.W. XIV).
[47]A. ANASTASI, op. cit.

[48]En effet, elles obtiennent des pourcentages significativement moindres que les hommes pour les représentations érotiques accompagnant la masturbation; les rêves nocturnes; les réactions caractérisées à la vue du sexe opposé, des organes génitaux, des images de ces organes; la fabulation en ce qui concerne le sexe opposé; l'invention pornographique littéraire ou plastique; l'activité sexuelle dans la lumière (Cf. KINSEY, résumé dans R. PIRET, Psychologie différentielle des sexes, P.U.F., 1965). De même, les ouvrages de technique sexuelle remarquent que toute interruption ou distraction dans le processus coïtal oblige la femme, beaucoup plus que l'homme, à recommencer à zéro, ou presque; le vertige symbolique se renoue plus vite que le vertige tactile.

[49] A. ANASTASI, op. cit.

[50] Ceci se vérifie encore des témoins, dès qu'ils sont affectés par la situation coïtale. Marie Bonaparte note par exemple : « Dans l'observation du coït des adultes par l'enfant, celui-ci, qu'il soit mâle ou femelle, s'identifie toujours, dans des proportions variables, à la fois aux deux adultes accouplés. Freud a soutenu ce point de vue dans toute son œuvre », Sexualité de la femme, P.U.F., 1957, p 44.

[51] Paul Ricœur écrit à propos d'œdipe roi : « Le père, après tout, n'est jamais vu dans sa paternité, mais seulement conjecturé; tout le pouvoir de questionner est enveloppé dans les fantasmes de cette conjecture. » De l'interprétation, Le Seuil, 1965, pp. 498-499.

[52] Cf. J. LHERMITTE, Mystiques et faux mystiques, Bloud et Gay, 1952.

[53] Cf. Françoise C. Y. TCHENG et J.-L. LAROCHE, « Phases de sommeil et sourires spontanés », Acta Psychologica, 24 (1965) I - 28, et Olga PETRE-QUADRENS et J.-L. LAROCHE, « Phases paradoxales spontanées et provoquées », Journal de psychologie normale et pathologique, I (1966).

[54] Cf. Phénoménologie de  la perception, N.R.F., 1945, pp. 180-184.

[55] Si Schn. réagit aux attouchements topiques par l'érection et parfois par l'orgasme, c'est que sa lésion occipitale n'exclut pas toute hallucination tactile.

[56] Esquisse d'une  théorie des émotions, Hermann, Paris, 1947.

[57] Aussi, quand ils se précipitent et se durcissent en représentations, quand ils s'imaginent (ce qui leur arrive sans doute dans tous les troubles psychiques), ils comportent le sujet : « Le fantasme n'est pas l'objet du désir, il est scène. Dans le fantasme, en effet, le sujet ne vise pas l'objet ou son signe, il figure lui-même pris dans la séquence d'images. Il ne se représente pas l'objet désiré mais il est représenté participant à la scène. » J. LAPLANCHE et J. B. PONTALIS, Fantasme originaire, fantasme des origines, origines du fantasme, « Temps modernes », avril 1964.

[58] Mystiques, artistes, poètes sont grands dans la mesure où ils vont de l'image, encore rhétorique, au fantasme. Telle est la « nuit obscure » de saint Jean de la Croix, la  « petite sensation » cézannienne, l'« impression » proustienne, « la source où cesse même un nom » dont parle Valéry. Ce trajet est illustré clairement par Hugo, à la fois servi et embarrassé par la puissance démesurée de son invention, et à qui il fallut les deuils et l'exil pour enfin remonter aux images d'avant l'image que sont les fantasmes de 1859, ceux du Booz et du Satyre.

[59] Car le mot a des sens autres, et à nos yeux dérivés de celui-ci, en logique, en linguistique, en psychanalyse.

[60] Interview par Alain BOSQUET, Le Ring des arts, 1962.

[61] Chez les Akikiyu d'Afrique orientale, l'éviction d'une génération par la suivante, élevée au rite, fournit une cérémonie capitale dans la vie de la tribu.

[62] Dans son analyse du travail, par opposition à l'œuvre et à l'action. Cf. La Condition de l'homme moderne, Paris, 1960.

[63] Cf. F. A. BEACH, Characteristics of masculine « sex drive », in Nebraska Symposium on motivation (M. R. Jones, Ed.), Lincoln Univ. of Nebraska Press, 1956, pp. 1 à 32.

[64] Georges BATAILLE (op. cit. p. 173-4) voit une  incompatibilité entre sexualité et travail, et il cite l'enquête Kinsey, où les hautes fréquences de l'orgasme (sept par semaine et plus) se vérifient chez 49,3 % de la pègre, contre 15,4 % des manœuvres, 12,1 % des ouvriers qualifiés, 10,7 % des cols blancs inférieurs, 8,9 % des cols blancs supérieurs, quitte à noter un redressement vers 12,4%  dans les classes proprement dirigeantes. Mais nos remarques ne visent nullement la quantité mais la qualité d'existence (de présence) du travail.

[65] Totalité et Infini, La Haye, 1961,  pp. 244-247.

[66] « Je pourrais (...) confier que ce mépris que je supporte en souriant ou riant aux éclats, ce n'est pas encore - et le sera-ce un jour? - le mépris du mépris, mais pour n'être pas ridicule, pour n'être pas avili, pat rien ni personne, que je me suis mis moi-même plus bas que terre. », Jean GENET, Notre-Dame-des-Fleurs, N.R.F., 1951, p. 51.

[67] Cf. Gilles DELEUZE, Présentation de Sacher-Masoch, éditions de Minuit, Paris, 1967.

[68] Le statut du fétiche s'éclaire de celui de l'objet dans la peinture surréaliste de Paul Delvaux ou René Magritte.

[69] Celui qui entend ou écoute ne rencontre pas les mêmes difficultés; l'ouïe met dans une proximité qui supplée en partie le tact, parce qu'elle fond comme lui dans un rythme.

[70] On serait tenté d'ajouter que le sadique et le masochiste se manquent, qu'ils s'affrontent comme touchés et touchant, non comme touchant-touchés. Mais sadisme et masochisme sont sans doute deux perversions originales; le masochisme du sadique n'est pas celui du masochiste, ni le sadisme du masochiste celui du sadique; un sadique ne cherche pas un partenaire masochiste, comme un masochiste n'aurait que faire d'un partenaire sadique (cf. Gilles Deleuze, op. cit.).

[71] L'absence de préjugé sur les tôles, leur spécialisation en même temps que la participation de chacun à l'autre, sont bien primées dans le dialogue d'Hemingway : « Mais nous sommes différents, dit-elle. Je voudrais qu'on soit exactement pareils. - Tu ne le penses pas, - Si, si. C'est une chose qu'il fallait que je te dise. - Tu ne le penses pas. - Peut-être pas, dit-elle tout bas, les lèvres sur son épaule. Mais j'avais envie de te le dite. Puisque nous sommes différents, je suis contente que tu sois Roberto et moi Maria. Mais si tu avais jamais envie de changer, je serais contente de changer. Je serais toi parce que je t'aime tellement. - Je n'ai pas envie de changer. Il vaut mieux être soi et que chacun soit ce qu'il est... », Pour qui sonne le glas, ch. XX.

[72] « Absit ut suspicemur non potuisse prolem seri sine libidinis morbo. Sed eo voluntatis nutu moverentur illa membra quo cetera, et sine ardore et illecebroso stimule, cum tranquillitate animi et corporis. » (Saint Augustin, De Civitate Dei, ch. XIV, cité par saint Thomas, Summa Theologica, Ia, XCVIII, 2 co).

[73] Cf. C. S. FORD et F. A. BEACH, Patterns of sixual behaviour, Harper, New York, 1951.

[74] La doctrine est constante sur ce point : dans l'état actuel, c'est-à-dire depuis la chute, le coït est bestial (homo in coïtu bestialis efficitur, Sum. Th. Ia, XCVIII, 2 ad 3), et cela parce qu'il ne saurait avoir lieu sans détriment de la raison (rationis jactura accidit, quia propter vehementiam delectationis absorbetur ratio, ut non possit aliquid intelligere in ipso, ut Philosophus dicit, Sum. Th. Suppl. XLIX, I co, qui renvoie à l'éthique à Nicomaque, L. VII, ch. 11, 4). Le coït peut donc être méritoire par ses mobiles et les « liens du mariage » (le sacrement, la descendance et la foi jurée) mais jamais dans sa réalité vécue.
Cette façon de penser semble commune à tous les partisans de la sexualité reproductrice. Ainsi Tolstoï, pour qui la procréation est « le but et la justification des rapports conjugaux », ajoute dans la postface pour La Sonate à Kreutzer : « II faut que les hommes et les femmes soient éduqués dans leurs familles et par l'opinion publique de telle manière que, avant et après le mariage  ils regardent le désir et l'amour physique qui est lié à lui, non comme un état poétique et élevé, ainsi qu'on le fait maintenant, mais comme un état animal dégradant pour l'être humain… »

[75] Nous prenons le mot dans son sens limité, en opposant la jouissance esthétique, simple convenance désintéressée du sujet et de l'objet, à l'expérience esthétique, où l'objet est perçu comme symbole plénier.

[76] Cf. J. HUIZINGA, Homo ludens,  trad. N.R.F., 1951.

[77] Cf. R. CAILLOIS, Structure et classification des jeux, Diogène n° 12, 1955.

[78] La marquise de Merteuil parle à Valmont de « cet entier abandon de soi-même, ce désir de la volupté où le plaisir s'épure par son excès... » (Les Liaisons dangereuses, Lettre 5).

[79] L'érotisme, éditions de Minuit, 1957.

[80] « II n'y a pas à proprement parler d'union, mais deux individus sous l'empire de la violence, associés par les réflexes ordonnés de la connexion sexuelle, partagent un état de crise où l'un comme l'autre est hors de soi. Les deux êtres sont en même temps ouverts à la continuité. » (L'érotisme, p. 114).

[81] Cf. CAILLOIS, L'Homme et le Sacré, N.R.F., pp. 152-153.

[82] Cf. L. DE LA VALLÉE-POUSSIN, Bouddhisme, études et Matériaux, Paris, 1898; Mircea ELIADE, Le Yoga, Payot, 1954; J. EVOLA, Métaphysique du sexe, trad. Payot, 1959, pp. 302-350.

[83] Cf. H. MASPERO, Les procédés de « nourrir le principe vital » dans la religion taoïste, « Journal asiatique », 1937, pp. 177-252, 352-430.

[84] Cf. J. EVOLA, op. cit., p. 348.

[85] Genèse, 2, 24. Claude Tresmontant définit le couple hébraïque : « deux âmes vivantes qui se « connaissent » et font un dans cette intuition qu'elles prennent l'une de l'autre », Essai sur la pensée hébraïque, Le Cerf, 1956, p. 117. - Du reste, la Bible utilise également le verbe « connaître » pour désigner les rapports homosexuels. Cf. Juges, XIX, 22.
[86] Cf. Le Sens de la création, trad. DDE, 1955.

[87] Cf. L'évolution de la chasteté, Peking, février 1934, et la clausule ajoutée à Le Coeur de la matière, 1950.

[88] Le coït ne connaît guère la pudeur, seulement l'obscénité ou l'innocence. Toujours obscène dans la sexualité reproductrice (saint Thomas, Tolstoï) et orgiaque (Georges Bataille), il l'est souvent dans la sexualité hygiénique (« on travaille mieux quand la bête est satisfaite ») et hédoniste (Céline dit « cochonner »). Par contre, l'hédonisme de Casanova est innocent, de même que les intentions cosmo-vitales quand elles ne se mélangent pas trop de sexualité orgiaque. Seule l'intention interpersonnelle se montre plus complexe, la pudeur y étant à la fois présente, puisqu'il s'agit de personnes, et absente, puisque son immolation est le moyen de leur reconnaissance réciproque.
Au vrai, le coït glisse toujours à l'innocence dans la mesure où il réussit. L'obscène suppose des organes perçus comme tels, et nous savons que la caresse (sauf perversion) les dissout et les infinitise dans le symbole. Les « parties » sont presque toujours des « parties honteuses ».

[89] « On demandait à Chirac si le commerce avec les femmes était malsain. Il disait : Non, pourvu qu'on ne prenne pas de drogues; mais j'avertis que le changement est une drogue. Il avait raison et cela est bien prouvé par les sérails d'Orient. » Montesquieu, Cahiers, VIII, Grasset.

[90] . « Plus la femme est dépravée et débauchée, plus elle est apte au rite. Dombî (la blanchisseuse) est la favorite de tous les auteurs tantriques (...). Les auteurs de caryâ voyaient dans la dombî la représentante de la « vacuité », c'est-à-dire du Grund non qualifié et informulable, car seule la « blanchisseuse » était libre de tout attribut ou qualification sociale, éthique, religieuse, etc. » Mircea Eliade, op. cit. , p. 262, n. I.

[91] Maslow estime que la sexualité « normale », qu'il identifie visiblement à la sexualité interpersonnelle, croît non en nouveauté, mais en intimité. Motivation and Personality, Harper, New York, 1954, ch. XIII.

[92] La Conjonction n'est pas une relation, ni la somme des relations, mais leur source.

[93] P. Berger et H. Kellner, Le Mariage et la Construction de la réalité, Diogène n° 46, 1964.
 
 
 
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