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L’individuation selon Gilbert Simondon (2006)
Il est bon que cette partie de
l'Anthropogénie, consacrée aux cosmogonies contemporaines, comporte, à côtés
d'artistes, un métaphysicien. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on ne peut
hésiter. Gilbert Simondon est le seul qui, dans les années 1957-1964, ait été
au fond des choses, en voyant qu'un moment de civilisation c'est d'abord les
caractères généraux de ses objets techniques, imprégnant d'instant en
instant la vie quotidienne de tous ;
puis la conception qu'Homo s'y fait du vivant, tant animal
qu'humain. Il a même bien senti à quel point les deux questions étaient liées.
Avec cette différence, que la technique se développe par intentions, avec des
fins et des moyens, et que le vivant est une machine spontanée,
autogénératrice, naturelle.
A. Du mode d'existence des objets techniques
On ne reviendra pas ici sur les thèses de
Simondon dans Du mode d'existence des objets techniques de 1957, parce
qu'elles ont déjà été commentées et développées dans la première partie de Le
Nouvel Age, de 1962 (dans le présent site, sous la rubrique :
SOCIOLOGIE.
Rappelons-nous cependant brièvement de quoi il
s'agissait. (a) Tout d'abord, la technique, autant qu'en objets techniques
particuliers, tient en processus, plus
généraux. Ainsi, le Béton ou l'Automobile majusculés sont des processus,
impliquant des centaines de dimensions et d'extensions. (b) Puis, les objets et
processus techniques ont une tendance générale à passer d'un stade abstrait à
un stade concret. Au départ, les différentes fonctions, par exemple la
rigidité d'un moteur et son refroidissement, sont chacune réalisées par des
organes séparés, ce qui crée des incompatibilités fonctionnelles. Au contraire,
par la suite, plusieurs fonctions sont réalisées par un organe unique, ainsi
des ailettes de métal ont une forme telle qu'elles assurent à la fois la
rigidité et le refroidissement. On peut alors dire qu'une technique tend à
devenir synergique, dans le double sens de ce qui travaille-avec (sun-ergeïn),
et aussi de ce qui réalise à soi seul plusieurs fonctions, en une sorte de polyergie.
(c) Enfin, à mesure qu'elle devient synergique comme aujourd'hui, la Technique
rapproche machines, paysages et êtres vivants. Nature et Culture y forment une réalité
médiane, où elles ne sont plus opposées, ni même toujours distinguables, tant
la technique devient naturelle, et la nature technicisée.
Telle fut la première partie du doctorat de
Simondon, en 1957. Cette thèse dite subsidiaire préparait sa thèse, dite
principale, qui fut publiée en 1964, sous le titre : L'individu et sa
genèse physico-biologique. Là, ce qu'on avait décelé dans l'Evolution des
machines et des processus techniques, allait se retrouver, mais à un niveau de
complexité supérieure, ou plus radical, dans l'Evolution des vivants.

Chemin des écritures
# 15
B. L'individuation
Comme son titre l'indique, Simondon prend pour
thème : qu'est-ce qu'un individu ? Individu vivant, mais aussi
physique ou technique. Selon l'idée de l'Occident traditionnel depuis
l'antiquité, même si le mot n'est introduit que par les bourgeois de la fin du
XVIIe siècle, un « individu » (in-dividuum, in-divisum) était une
substance stable composée d'éléments stables : atomes de Démocrite, ou
idées de Platon, ou idées divines, ou formes selon les implications à la fois
réelles et logiques d'Aristote : essence > forme substantielle >
facultés > opérations.
Or, cette vue n'est plus tenable au regard de
la Biologie contemporaine, qui ne montre partout que mitoses ou méioses, ou
encore reséquenciations d'acides aminés. Désormais, il n'y a pas d'individu
achevé possible, ni d'individualité, ni même d'individualisation, il n'y a que
des organismes en individuation, voire en opération constante de
s'individuer. Par (re)compatibilisation de milliers de facteurs divergents.
Qu'il s'agisse d'anatomie, de physiologie, de comportement.
Cette nouvelle vue n'induit ni
déconstruction, ni dialectique, ni conversion réciproque yin-yang, mais
une permanente interactivité entre des mises en phases. Le devenir
n'est plus un accident qui arrive à l'individu, c'est son essence, à savoir l'individuation.
Le sens (ce qui fait sens) est ce mouvement et cette tension où rien
n'est stable, ni instable, mais métastable, chaque unification
transitoire étant grosse de ses potentialités antérieures et de ses potentialités
postérieures, entre lesquelles une perception-motricité insiste un instant
comme un au-milieu, un entre-deux. Pareil between est seul
« concret » par rapport à ses termes « abstraits »,
lesquels, loin de l'expliquer, n'en sont que des prélèvements consécutifs à son
événement. Dans la perception des couleurs, qu'on ne confondra pas avec leur
physique, ni avec leur transduction rétinienne, le vert, centre du prisme, ne
naît pas du bleu et du jaune, mais se distend en bleu et en jaune.
Ainsi, l'information et la communication
sont autre chose que ces donnés anonymement calculables qu'ont
formalisés en 1948 la Théorie de l'information de Shannon et la Cybernétique de
Wiener, on l'on trouve des formules comme : « La quantité d'information
est égale à l'inverse du logarithme de la probabilité ». Dans leur
« concrétude », elles sont les opérations d'individuations
quantiques par sauts brusques ou plutôt par transductions
amplificatrices, dont ce que nous appelons les signaux ne sont que
des prélèvements après coup. Une vue réelle de l'Univers postule une axiomatique
du devenir, donc une théorie générale des échanges et des modifications
d'états, que l'on pourrait nommer une allagmatique (gr. allatteîn,
changer, échanger). Là, toute forme (Gestalt) ou formation (Gestaltung)
n'existerait que dans son émergence d'un fond antérieur qui en est gros, et sa
réimmersion dans un fond ultérieur vers lequel elle tend. Moins complexe ou
plus complexe, plus entropique ou plus allotropique, selon les bonnes et
mauvaises fortunes de l'Evolution.
Le verbe grec allatteïn-allattestHaï,
dont vient allagmatique, est précieux. Avec ses modes actif et moyen, il
couvre à la fois des changements de forme, de couleur, de matière, mais aussi
l'échange de lieux, de traits de visage, le don et la réception d'un échangeur
comme l'argent, le commerce, le rapt et l'abandon d'un signe de pouvoir. Il se
meut donc aisément dans tous les domaines : physique, biologie, technique,
sémiotique, dynamique. Convenant même à une ontologie et à une épistémologie
générales.
Appelons alors colonies les noeuds
métastables de mise en phases d'individuations multiples et successives entre
elles. A ce compte, l'individuation est résonance interne et externe au
sein de la colonie. Et l'on aboutit, à la fois dans l'individu et dans la
colonie, à des séries, comme constitutions successives d'équilibres transitoires.
Partout, il s'agit non plus de chaîne d'actes, mais d'un réseau en
recompatibilisations et en rééquilibrages jamais achevés, sans autre cause
finale que le « sens » de leurs transductions amplificatrices. Le
modèle n'est pas homéostatique, comme l'homéostat d'Ashby ou la psychè de
Freud, mais résolument allostatique, bien que comportant des ponctuations,
des métastabilités apparemment homéostatiques. On n'oubliera pas que nous
sommes dans ces années 1960 où les éthologistes découvrent que déjà les singes
supérieurs cherchent, à côté d'homéostasies, des moments d'allostasie,
moyennant ce qu'on appela un instinct de découverte, avant d'en deviner les
fondements cérébraux.
Les valeurs, dont parlent volontiers
les éthiques du moment, ne sont pas au-dessus des normes, les gouvernant, mais à
travers elles, comme leur capacité transductive et amplificatrice.
Dans la pratique de la vie cela peut donner l'adage : « ni fou, ni
parfait ». Car, pour l'allagmatique, l'acte parfait est identique à
l'acte fou. En somme, « Tout est relatif » est une formule aussi
inexacte que « Il y a quand même des ancrages », puisqu'il s'agit
bien ici d'une relativité, sauf qu'elle a ses cohérences, ou plutôt ses
consistances, au sens mathématique, ou logique.
Enfin, il ressort de tout cela que l'individu
transductif peut non seulement montrer des interfaces, mais être des
interfaces entre un milieu intérieur et un milieu extérieur. En effet, à y
regarder de près, nos perceptions et nos motricités en tant que perçues et
effectuées ne consistent jamais que dans les transductions de ces deux milieux.
La « substance » dont parlaient nos classiques, avec ses
« facultés » et ses « actes » procédant de ces facultés,
est littéralement volatilisée. Elle est remplacée par la colonie,
temporaire, qui depuis la naissance se construit, puis, après un âge adulte
plus ou moins réussie, se redisperse, se reparcellise jusqu'à la mort. Il se
pourrait que, parlant ainsi, nous forcions un peu la saisie ultime qu'eut
Simondon de l'individu. Mais ses vues y prédisposaient.
En tout cas, il avait fort bien aperçu que le
milieu intérieur et le milieu extérieur du vivant ne sont plus imperméables
comme pour Claude Bernard, qui insistait sur le fait qu'un organisme n'est
jamais empoisonné par une substance extérieure à lui, mais que c'est lui
qui s'empoisonne à son occasion. Aujourd'hui, dans un monde non plus censé
composé d'individus achevés, mais d'organismes toujours en individuation,
le milieu intérieur et le milieu extérieur ne peuvent que constituer des réalités
médianes, dont ils ne sont plus que des abstractions, comme plus haut le
jaune et le bleu par rapport au vert.

Caméléons # 6, 83
x 100 cm
C. Quelques limites
Toutefois, nous ne sommes qu'en 1964, et l'on
ne trouvera nulle part encore chez Simondon le rôle-clé des (re)séquenciations en
tant que principe formateur des vivants, comme aussi des machines et des
processus techniques. Pourtant la créativité des séquences s'était montée
dramatiquement, dans les vivants, entre acides aminés et protéines, comme dans
la structure de l'ADN. C'est une règle dans l'histoire d'Homo, il a toujours
fallu un temps considérable entre l'apparition de connaissances nouvelles, et
le moment où on en mesure et déclare les implications ontologiques et
épistémologiques.
Ainsi, bien que témoin de la puissance
évolutive des reséquenciations, Simondon en resta à l'idée ancestrale que les
formations vivantes et autres ont lieu par plasticité, comme celles du Dieu de
la Bible sculptant Adam dans la glèbe, ou du peintre des cavernes traçant
un bison et un cerf, ou du musicien masqué de la Grotte des Trois Frères filant
les sons d'une corde tendue. Il insiste même sur le fait que les
innovations techniques majeures, telles la machine à vapeur ou la turbine
Guimbal, sont d'abord, selon lui, une affaire d'imagination plastique ;
leurs inventeurs dessinent en esprit, analogiquement ; puis seulement il
calcule, digitalement. Et ceci est peut-être assez vrai de l'invention
technique, mais ne l'est pas du tout dans l'invention du vivant par le vivant,
laquelle est au départ affaire de séquences d'ADN, d'ARN, d'acides aminés,
avant que n'interviennent les configurations « catastrophiques » (au
sens de la topologie différentielle) des organes à partir de leurs cellules et
organelles, dépendant de leur protéines, nées de séquences d'acides aminés.
C'est symptomatique, Simondon n'allègue pas la photographie, dont il ne
voit pas qu'elle a fait passer Homo de ses images tracées (plasticiennes)
à des images granulaires (éventuellement séquenciables).
Il n'a pas vu non plus que sa conception de
l'individuation conduisait à une Evolution non plus orthogénétique, mais buissonnante.
Mais ceci est moins étonnant, puisque le buissonnement du Vivant, comme du
Cosmos entier, n'apparaîtra vraiment qu'avec la paléontologie et surtout la
paléoanthropologie, enfin avec la cosmologie des années 1970, à un moment où,
déjà faible de santé, il était devenu trop malade pour en tirer vraiment parti.
Tout ceci eut pour résultat qu'il n'eut guère le temps de souligner que la contemplation
embrassante de l'Etre, censé éternel, qui avait été l'accomplissement
suprême d'Homo dans le MONDE 2, était maintenant mise hors jeu, faisant place à
un sentiment ontologique jusque-là inconnu : l'admiration surprise ou l'étonnement
admiratif en présence d'un Univers en Evolution, d'un Univers comme
Evolution, voire d'une Evolution comme Univers (cf. Homo métaphysicien,
sur le même site).
Il n'était pourtant nullement insensible à ce
genre de saisie. Il avait reçu le Nouvel Age en 1962, mais n'en accusa
réception qu'en 1964, surchargé sans doute par la rédaction de L'individu et
sa genèse physico-biologique. Or, ce qui l'y avait frappé surtout,
écrivait-il alors, c'était l'esthétique qui se tissait là entre des
domaines aussi différents que les techniques, les sciences, les arts, les
éthiques tant actuelles que passées.

Bestiaire # 24, 100 x 120 cm
D. Cosmologie et cosmogonie
En réalité, les réflexions qui précèdent
avaient d'abord été prévues pour figurer dans un autre article de nos Cosmogonies
contemporaines : Micheline Lo et les paradigmes des formations
vivantes. On aurait proposé au lecteur un exercice de gai savoir, consistant à
mettre devant soi, comme horizon, un des Chemins des écritures du
peintre pendant qu'on lisait la longue et substantielle Conclusion qu'a
écrite Gilbert Simondon à L'individu et sa genèse physico-biologique. On
en attendait d'intenses expériences d'information et de communication, au sens
que nous venons de voir.
L'exercice devait être d'autant plus de
piquant que Micheline Lo fut obliquement familière de Du mode d'existence
des objets techniques pour avoir participé mot par mot à la mise en texte
du Nouvel Age. D'autre part, si elle n'a pas lu L'individu et sa
genèse physico-biologique, le titre seul a pu l'influencer. Belle
vérification, pouvait-on croire, des consonances qui existent, à un moment
donné, entre des créateurs divers. Et cela en raison de cet esprit du temps, de
ce Zeistgeist reconnu par les
Allemands, et en particulier par Wittgenstein. Dans l'air d'une époque, il
circule une même topologie, une même cybernétique, une même logico-sémiotique,
une même « présentivité, ou accentuation de la coupure :
fonctionnements/présence.
Assurément, le langage du métaphysicien et du
peintre n'est pas le même. Là où Simondon, scientifique et donc cosmologiste,
parle de séries, Micheline Lo, artiste et donc plutôt cosmogoniste,
parle plus souplement de suites. Et où Simondon redéfinit théoriquement
le rapport fond / forme par leur engendrement réciproque, le peintre dit
factuellement : « Il faut que ça avance et que ça recule en même
temps ». En tout cas, elle écrivit un jour que sa peinture appelait une « nouvelle
logique », qu'elle eût sans doute volontiers appelée « allagmatique »,
si le mot ne lui avait pas paru trop pédant.
On ne peut qu'être attentif à la façon dont la
peinture et la métaphysique s'entraident. Les Chemins des Ecritures,
sans doute parce qu'ils combinent les ressources de la digitalisation
(écriture) et de l'analogisation (peinture), ont permis de thématiser
pleinement les performances plasticiennes de la (re)séquenciation. De même, les
sortes de « poignées plastiques » produites à cette occasion,
malaxent de proche en proche la ponctuation, la pulsation, bref le rythme des
métastabilités qu'engendrent les séries. La peinture encore peut donner
littéralement à voir et à éprouver les surimpressions sémantiques par ses
épaisseurs, comme aussi par ses retours d'expansion à partir de ses bords.
Enfin dans le Bestiaire, et déclarativement dans les Caméléons,
le peintre incarne dans l'animal et communique au corps du spectateur, lui-même
animal, l'expérience du vivant comme colonie d'interfaces. Donnant à saisir
presque charnellement que la Girafe ou la Chèvre ou le Jaguar sont leur
milieu extérieur autant que leur anatomie. Leur nourriture autant que leur
digestion et que leur croissance. Umwelt debout ou Umwelt upside down
chez des Singes arboricoles quadrumanes.
Et, en retour, le service du métaphysicien à
l'artiste est aussi fécond, témoin les échanges qu'ils eurent à la Renaissance.
Car, quand une peinture est à ce point ontologique et épistémologique,
quelques mots d'ontologie et d'épistémologie, après le premier choc pictural, y
ouvrent de nouvelles épaisseurs cybernétiques, topologiques,
logico-sémiotiques. En musique, les vues de Simondon font entendre des
résonances supplémentaires dans les phasages métastables de Steve Reich depuis
1970. En littérature, elles donnent d'autres reflets au
« tuilage » syntaxique du Zelsa de Luc Eranvil, de 2000. En photographie,
elles recoupent les anatomies bioscopiques de Pierre Radisic, depuis 1980.
En architecture, elles rechargent les maisons genérationnelles de
Neutra, de 1960, selon la doctrine de Bauen ein Prozess. Enfin, elles
éveillent des échos jusque dans l'industrial design de l'Ecole d'Ulm,
lorsqu'il opéra en 1970 sa révision du Bauhaus de 1930.
Henri
Van Lier
Mars
2006
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