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ANTHROPOGÉNIES LOCALES - ONTOLOGIE
 
 
 
DE LA MÉTAPHYSIQUE À L’ANTHROPOGÉNIE
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
PREMIÈRE PARTIE : LES QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES
 
 
Chapitre 1 - Le statut de l'Univers. L'interrogation technicienne
Chapitre 2 - Le statut de l'Univers. L'interrogation sémiotique
Chapitre 3 - Le statut de l'Univers. (C) L'interrogation conscientielle
Chapitre 4 - La place d'Homo dans l'Univers : les vivants, le Vivant
Chapitre 5 - Les justifications d'Homo
Chapitre 6 - La liberté ontologique inconditionnelle occidentale
 
 
DEUXIÈME PARTIE : LES CONDUITES MÉTAPHYSIQUES
 
 
Chapitre 7 - Le processus métaphysique
Chapitre 8 - Le discours métaphysique
Chapitre 9 - Les rapports entre métaphysique et civilisation
Chapitre 9 - Les rapports entre métaphysique et civilisation
 
 

 
 
 
DE LA MÉTAPHYSIQUE À L’ANTHROPOGÉNIE
 
 
 
A tous ces fous de la vérité, maîtres et compagnons,
qui, de 1938 à 1950, firent un crépuscule si intense à
la métaphysique.

 

 

Partout et toujours, depuis le paléolithique, et on en suspecte parfois les Néandertaliens, Homo s'est posé des questions de métaphysique, qu'on peut ramener à trois. (a) Quel est le statut de l'Univers ? (b) Quelle est dans l'Univers la place d'Homo ? (c) Quelle est la conduite d'Homo en raison de la place qu'il se donne dans l'Univers ?

L'Anthropogénie n'a nullement à répondre à ces trois questions. Mais elle doit se demander comment elles sont nées et continuent de naître des facultés anthropogéniques d'Homo. Et alors aussi comment ces facultés anthropogéniques déterminent l'allure des questions posées, quant à leur fond et à leur forme.

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE : LES QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES

 

 

Chapitre 1 - Le statut de l'Univers. L'interrogation technicienne

 

Anthropogéniquement, Homo est d'abord technicien. Et un technicien, dès qu'il se trouve devant ou dans n'importe quoi, ne peut s'empêcher de se demander : « pourquoi cela est là ? ». Et subsidiairement : « fait de quoi ? » et « par qui ? ». On ne s'étonnera donc pas qu'Homo technicien n'ait jamais pu considérer son Univers sans se poser la question d'un pourquoi. Et même d'un comment et d'un par qui.

 

1A. Les directions du regard technicien

 

Cependant, l'interrogation technicienne d'Homo sur l'Univers a fort évolué. Rappelons-nous un instant la situation de Kant, à la fin du XVIIIe siècle. Comme tous les hommes qui ont réfléchi sur le vivant avant que s'affirme la Biochimie depuis 1950, il imaginait que les formations vivantes (Gestaltungen) étaient le résultat d'une action plasticienne, d'un modèlement, par exemple celui de Yaweh sculptant Adam, celui du yin et du yang façonnant les montagnes et les dragons de la Chine, celui des figures géométriques de Platon s'assemblant pour composer les roches, les plantes et les animaux.

Si bien que, dans la dernière partie de sa Critique de la faculté de jugement, donc à l'ultime pointe de sa réflexion, en 1790, Kant déclare qu'est « éternelle la gloire de Reimarus », un botaniste et un zoologiste qui venait de montrer que des plasticités et des modèlements n'expliqueraient jamais ce qui se passe dans un tronc d'arbre en croissance. Déiste, Reimarus en avait aussitôt conclu à un Créateur. Le logicien de la Critique de la raison pure jugea qu'il ne s'agissait pas là d'une preuve théorique, mais tout de même d'une suggestion éloquente de l'intervention d'un Principe ayant une intelligence et des moyens très différents des nôtres. Les pouvoirs de ce démiurge ne devaient pourtant pas être totalement différents des nôtres, puisque dans nos expériences esthétiques devant un paysage nous ressentions une certaine compatibilité entre la Nature et nous, de même que devant les oeuvres d'art, lesquelles thématisent la naturalité de la Nature et de nous-mêmes. Ce qui semble supposer que la Nature et nous-mêmes procédions largement d'un Principe commun.

Or, depuis 1950, nos Biochimistes ont appris que les formations vivantes, autant qu'en plasticités, tiennent en séquenciations, celles de vingt acides aminés capables de former des chaînes, lesquelles, en se recroquevillant sous l'action de quelques liaisons chimiques fondamentales, engendrent des myriades de protéines, qui à leur tour inventent des myriades d'organelles et d'organes, pour des myriades d'anatomies et de processus physiologiques faisant toutes les espèces et tous les genres du Vivant. Qu'on tienne compte alors que ces séquences aminées peuvent se reproduire à l'identique, mais qu'également, sous des effets divers (rayons cosmiques, infections, traumatismes, etc.), elles peuvent se séquencier un peu autrement, donner lieu à des re-séquenciations, et qu'alors elles inventent des protéines imprévues souvent non viables, mais parfois viables, et en voilà assez pour saisir l'apparition d'autres organelles, d'autres organes, d'autres organismes, initiant d'autres espèces, genres, familles, classes, ordres, règnes. Si bien que, moyennant la sélection de ces espèces par des environnements terrestres sans cesse mouvants, nous obtenons, pour l'essentiel, L'Evolution des espèces par voie de sélection naturelle, que Darwin, auteur du titre, avait constatée, mais que, disait-il, il ne savait s'expliquer, n'ayant pas les raisons de la Variation supposée par sa Sélection. Nous les avons, et la pousse des troncs d'arbres a perdu le mystère qu'elle avait pour Reimarus et pour Kant.

Cependant, ces nouvelles connaissances du « comment ? » font saillir plus encore le « pourquoi ? » et le « pour qui ? », qui obsèdent également Homo technicien. Un technicien travaille selon des intentions. Or, les intentions sont bien compromises par des (re)séquenciations qui déclenchent un nombre prodigieux de degrés de liberté, au sens cybernétique. Et ces degrés, qui assurent parfaitement la variation exigée par Darwin, rendent l'évolution inimaginablement imprévisible. Si intention de l'Univers il y a, délibérée ou spontanée, ce serait alors celle d'un principe joueur se plaisant à la surprise des inventions anatomiques et physiologiques de millions d'espèces et d'individus singuliers, produisant chacun des milliards d'actes eux aussi singuliers. La formule d'Einstein : « Dieu ne joue pas aux dés » serait mal inspirée. Et Baudelaire avait été plus heureux en parlant de « la Nature en ses terribles jeux ».

Encore, parmi les facteurs d'imprévisibilité, il faut compter que, dans certains organismes, comme les vertébrés, des cellules se sont groupées en un réseau informationnel capable de connexions, de déconnexions, de clivages encore plus rapidement imprévisibles. En d'autres mots, elles ont créé des systèmes nerveux avec des cerveaux. Et cela, de nouveau à partir de propriétés fort élémentaires, à savoir que toutes les cellules ont une polarisation, et qu'il a suffi alors que certaines d'entre elles aient distribué cette polarisation de telle sorte qu'elles connaissent seulement deux états tranchés : potentiel d'action / potentiel de repos. Tels sont les neurones. A quoi s'ajoute que, munis de nombreuses dendrites et d'un axone lui-même diversifié, les neurones se touchent entre eux par des synapses, des poches connectrices où le courant passe cette fois, non plus flip-flop, comme dans le corps neuronique, mais selon des neuromédiateurs (neurotransmetteurs et hormones) dont les interactions chimiques sont prodigieusement modulables.

Ainsi, les cerveaux, combinant des décisions physiques tranchées (flip-flop, 0/1) et des modulations chimiques subtiles, sont des enregistreurs presque indéfiniment disponibles à la diversité des stimulations d'un environnement, en même temps que des déclencheurs aussi réorganisables de réponses motrices. Ce sont ces degrés de liberté innombrables, récepteurs et émetteurs, qui permettent, dans des sociétés et des organismes assez différents, de comprendre les performances compatibles des hommes et des femmes, les acculturations des peuples « premiers » en deux ou trois générations, l'apprentissage ab ovo d'un langage en trois ans par le nourrisson humain mâle ou femelle.

Le « comment? » de l'Univers des vivants s'explique donc aujourd'hui non seulement par les variations constantes des anatomies et des physiologies, mais aussi par la disponibilité indéfinie des cerveaux, laquelle, comme Kandel l'a montré dans ses études sur la mémoire de l'Aplysie, tient en modifications chimiques à court terme, mais aussi à moyen et à long terme. Tant et si bien que, si certains, devant la sophistication de nos organes sensoriels et moteurs, y voient un « intelligent design » qui pointerait vers un Designer, ils ne sauraient se risquer à indiquer comment ce Designer pourrait gouverner un Univers évolutif dont les voies sont si imprévisibles, et donc ingouvernables pour des intentions techniques. Même le proverbe portugais « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » paraît encore timide.

Quoi qu'il en soit, et c'est l'essentiel anthropogéniquement, cette situation permet à Homo technicien deux directions de son regard. L'une revient des objets complexes à leurs principes, aujourd'hui donc à des réticulations neuronales, puis à des cellules polarisées, à des acides aminés, à des liaisons chimiques élémentaires, remontant parfois ainsi jusqu'à un Big Bang du système entier. Et le technicien peut s'écrier alors avec Einstein : « L'Univers est un chaos ! Pourquoi existe-t-il ? ». Mais un autre regard court en sens inverse, allant des liaisons chimiques primitives aux acides aminés, aux protéines, aux trois ARN (collecteurs, séquenciateurs, et un jour messagers d'un ADN orchestrateur), jusqu'à des organismes, des bactéries, tortues, singes supérieurs, Homo, jusqu'à des Parthénons, des orchestres symphoniques, des sourires déchirants, des actes de héros, pour conclure alors avec Platon : « L'Univers est un Cosmos (un ordre) artisanalement beau, et qui suppose donc que son Artisan (Démiurge) soit bon ». Si bien que la Zauberflöte de Mozart aurait raison de se terminer sur les mots : « Schönheit und Weisheit mit ewiger Kron' ». Et que le même Einstein, qui vient de conclure à un chaos, peut s'écrier aussi bien : « S'il y a une preuve de Jehovah, c'est Yehudi Menuhin », lequel estimait proprement « transcendant » le ‘Erbarme dich, mein Gott, o Herr, um meiner Zähren willen' de la Matthäus-Passion de Bach, qu'il venait de jouer. Il n'y a là rien de forcé.

Jusqu'à aujourd'hui, la seconde vue a dominé l'anthropogénie. C'est celle du « il n'y a pas d'horloge sans horloger » de Voltaire, du Dharma indien, des Psaumes d'Israël et du Bossuet des Panégyriques. Par contre, la biochimie et la neurophysiologie récentes, surtout depuis 1950, invitent à privilégier la première vue et à dire, en retournant Voltaire : pas d'horloge aussi prodigieusement inventive et adaptable si elle ne produit pas et n'invente pas elle-même ses rouages, spontanément, hasardeusement. Et aussi selon des principes d'une simplicité désarmante, tels la reséquenciation aminée et la réticulation neuronique. A la condition de disposer de quinze milliards d'années.

 

1B. Une troisième direction du regard technicien : l'a posteriori a priori

 

L'anthropogénie signalera pourtant un troisième regard, combinant les deux autres. C'est celui qui se centre, parmi les frasques de l'Evolution du Vivant et de l'Univers, sur certains processus qui sont à la fois infiniment diversifiants et étonnamment conciliables, et par là productifs de hautes complexités, c'est-à-dire de multiplicités pouvant se saisir comme une unité, disons dans une fugue de Bach. On les découvre a posteriori, par expériences, donnant donc lieu, pour le logicien, à des « jugements synthétiques ». Mais, après réflexion, ces jugements paraissent si fondamentaux qu'on peut se demander s'ils n'ont pas quelque chose d'a priori, donnant lieu à des propositions qui ressemblent à celles que Kant, dans un registre différent, a appelées des « jugements synthétiques a priori ». Il s'agirait là de faits, mais de faits qui appartiendraient à la Naturalité en général. A notre Univers. Voire à tout Univers possible.

(a) On en trouve un premier cas autour de 1900, quand Poincaré écrivait une page atterrée sur le second Principe de la Thermodynamique, selon lequel un système fermé, à énergie brute constante, supposée par le premier Principe de la Thermodynamique, ne peut qu'augmenter son entropie, c'est-à-dire sa confusion (tropia, en-) d'énergie utile. Cela promettait à notre Univers l'insignifiance finale. Cependant, Pierre Curie s'avisait au même moment que, dans l'entropie globale de l'Univers, pouvaient avoir lieu des sursauts de néguentropie locaux et transitoires, et que les vivants pouvaient être considérés comme des îlots néguentropiques. Le chaos général se décomprimait donc par des moments d'antichaos, moyennant un prix, celui d'une augmentation de l'entropie ambiante ; les vivants sont des « systèmes dissipatifs », dira l'Ecole de Prigogine. C'était là autant de conclusions a posteriori. Mais un Univers quelconque peut-il être autre chose que pareille combinaison d'entropie et de néguentropie ? Au point qu'on songe à un jugement synthétique : a priori« Un Univers est forcément une combinaison d'entropie globale et de néguentropies partielles ».

(b) Vers 1950, Schrödinger inaugura déclarativement ce type d'argumentation. Il savait, comme tous les physiciens de son temps, qu'a posteriori notre Univers à nous se décrit à travers la Relativité, avec une mécanique continue (différentielle) pour l'infiniment grand, et les Quanta, avec leur mécanique discontinue (quantique) pour l'infiniment petit. Mais il crut bon d'ajouter que peut-être il devait en être ainsi, en quelque sorte a priori. En effet, imagine-t-on un Univers sans objets ? Or, des objets sont impossibles dans un Univers qui serait gouverné uniquement par les équations différentielles continues de la Relativité. Il y faut des Quanta, comme l'avait pressenti Démocrite. Et un autre jugement synthétique a priori se formulerait : « Un Univers comprend fatalement une Relativité généralisée et une Mécanique quantique ».

(c) La Biologie se prête au même jeu. Car, pour avoir des vivants, il faut bien des anatomies et des organes, et donc aussi certains schèmes fondamentaux d'organes, disons des tubes, des poches, des clapets, lesquels supposent un façonnement. Or, dans les années 1950, le mathématicien René Thom a établi qu'une topologie différentielle, et pas seulement générale, permettait de prévoir sept catastrophes élémentaires : le pli, la fronce, la queue d'aronde, l'aile de papillon, les trois ombilics hyperbolique, elliptique, parabolique. Et il remarqua aussitôt que ces catastrophes mathématiques suffisaient, pour une physique mathématisable, à prévoir les tubes, les poches, les clapets, les glissements, les arrêts, les invaginations qui supportent tout organisme possible. Et donc aussi les verbes fondamentaux, « catastrophiques », de nos langages courants : percer, entourer, fendre, infléchir, contenir, répandre, etc. Plus tard, fatigué des calculs et devenu philosophe, René Thom se plut à rappeler que c'était devant une vitrine d'un Musée d'embryologie de sa région de Montbéliard qu'il avait eu la première intuition de cette logique biologique des catastrophes (transformations brutales et stabilisantes de formes) qu'Aristote avait soupçonnées dans ses études sur les parties des animaux (De partibus animalium). Un jugement synthétique a priori naquit à nouveau : « Pas de morphogenèse sans stabilité structurelle des catastrophes élémentaires ». C'est presque le titre de l'ouvrage fondamental de Thom : Stabilité structurelle et morphogenèse, dont l'édition princeps, chez Benjamin (1972), porte sur sa couverture un foetus géométrisé.

(d) Et c'est encore le même sentiment d'apriorité qu'on peut éprouver quand, à la base de la formation des vivants, on trouve non seulement les transformations plasticiennes systématisées par Thom, mais des (re)séquenciations, celles des acides aminés engendrant les protéines. En effet, comment adapter des vivants à un milieu terrestre avec des éruptions solaires et volcaniques, avec des dérives des continents, sans un principe de variations qui soit très rapide et très décidé, donc léger et digitalisable, comme sont les (re)séquenciations ? Et cela ne suppose-t-il pas aussi que ces (re)séquenciations interviennent dans le vivant à son niveau le plus élémentaire, donc pas celui de ses organes, ni même de ses organelles, ni même de ses protéines, mais à celui de ses acides aminés, si élémentaires eux qu'ils sont obtenus par une énergie presque informelle (par ex., des décharges électriques) s'appliquant aux cinq corps les plus répandus dans notre environnement terrestre : hydrogène, oxygène, carbone, azote, souffre, comme le montra Stanley Miller quand il en obtint en laboratoire en 1953. Risquons ainsi encore un autre jugement synthétique a priori : « Pour qu'il y ait des vivants, il faut une évolution des vivants, laquelle suppose une combinaisons de transformations (analogisantes) et de reséquenciations (digitalisantes). »

(e) Précisons. Pour que la (re)séquenciation soit féconde, il faut qu'elle s'applique à des éléments différents entre eux, et cependant capables de former des chaînes. Cela suppose que chacun de ces éléments soient composés de deux parties. (1) Une première, commune à tous, par laquelle ils peuvent s'enchaîner, par exemple parce que cette partie est polarisée de telle sorte que son pôle négatif puisse s'accoupler au pôle positif d'une autre. (2) Une seconde où les éléments sont retenus et disposés de façons un peu différentes, pas trop cependant, par exemple, d'une vingtaine de façons. Bref, « pour être évolutive, la reséquenciation suppose que ses éléments comporte chacun une partie appelant l'enchaînement, et une partie différenciatrice au sein d'un inventaire fermé, par exemple, de vingt éléments ». C'est bien tout cela que réalisent, sur notre Terre, les vingt acides aminés qui portent tout l'édifice du Vivant.

(f) Et toujours depuis les mêmes années 1950, on a de mieux en mieux compris que les liaisons chimiques qui recroquevillent les chaînes d'acides aminés pour produire ces boules avec un seul point actif que sont les protéines (ce point où ont lieu leurs effets clé-serrure anatomiques et physiologiques, qui valurent à Fisher le premier Prix Nobel de chimie en 1902), doivent répondre à quelques impératifs. Naïvement quatre : être les unes attractives, les autres répulsives ; être les unes suffisamment fortes pour assurer des structures avec un point sensible précis, et les autres suffisamment faibles pour garantir la plasticité générale de la structure. Or, l'expérimentation a bien montré a posteriori : (a) Des liens covalents (par partage d'éléments massifs), (b) Des liens hydrogènes (par partage d'éléments légers), (c) Des liens ioniques (d'attraction électrique), (d) des interactions hydrophobiques (de répulsion électrique). En 1991, dans Discovering Enzymes (Sc.Am.Library), les biochimistes Dressler et Potter sont si sensibles à cette logique qu'ils parlent d'une musique chimique des protéines. Cette comparaison hardie suggérait un nouveau jugement synthétique a priori : « Pour qu'une chaîne d'acides aminés donne une protéine, il faut un système d'attractions et de répulsions chimiques peu nombreuses et mutuellement compensées. »

(g) Un exemple de pareille nécessité théorique est peut-être encore donné par la superposition (cohérence) quantique, ce cas où une même particule est simultanément dans deux états opposés. Ou par la transportation quantique, où une modification (informationnelle) d'état d'une particule est transmise à une autre sans passer par des lieux intermédiaires. N'est-ce pas le seuil d'une compréhension différente de l'espace, du temps et de l'événement? Créant des individuations et des ubiquités d'un autre ordre que celui de nos espaces courants (celui de la décohérence quantique)? Occasion alors d'un jugement synthétique a priori : « Il n'y a pas d'Univers configurable et évolutif sans l'action simultanée de superpositions quantiques et de décohérences quantiques ».

(h) Enfin, depuis 2000, faut-il en dire autant de la notion de Multivers introduite par Weinberg et alii ? Et on arriverait ainsi au plus général des jugements synthétiques a priori : « Il n'y a d'Univers possible que moyennant un Multivers, dont cet Univers serait une quantification particulière et compatible des constantes multiverselles » ?

On l'aura compris, l'a priori de nos jugements synthétiques a priori n'a pas la solidité des égalités et des équivalences mathématiques, lesquelles sont analytiques, donc de quelques manières tautologiques, surtout depuis qu'on les formalise et axiomatise. Il s'agit bien chaque fois de jugements synthétiques, donc supposant l'expérience, et ainsi révisables et approximatifs comme elle. Mais cependant ces jugements présentent une apriorité dans un sens large, puisque ce qu'ils constatent ne l'est pas comme simplement événementiel, ni même seulement constant, mais d'une certaine façon comme « nécessaire ».

 

1C. Le pourquoi et le quoi

 

Toutes ces considérations sur l'Univers, si elles ne répondent pas à son ‘pourquoi ?' , éclairent considérablement son ‘quoi ?'. D'abord, à Homo technicien elles montrent que ce ‘quoi' n'est pas un objet technique, et que donc il ne faut pas trop lui poser des questions techniciennes du genre : en vue de quoi ? par quel moyen ? et par qui ? Homo semble même s'en être douté depuis longtemps, puisqu'en Occident il a désigné la Réalité Ultime par des termes comme Physis (pHuestHaï, s'engendrer spontanément) ou Natura (nascere, naître), dans lesquels l'Univers est ressenti non pas comme un objet technique, volontairement produit, mais comme ce que, faute de mieux, nous appelons quotidiennement un « objet naturel », pour marquer une spontanéité presque autarcique.

Du coup, les questions se resserrent. Cet objet naturel est-il un Cosmos-Mundus (non immundus), comme l'ont voulu les Grecs et les Latins, c'est-à-dire une réalité rationnellement réglée, d'après des principes éternels et intelligibles, au point qu'Homo a pu se percevoir comme le Microcosme du Macrocosme ? Ou bien est-ce justement un Univers, un simplement « tourné-vers-l'un » (versus unum), en une combinaison d'entropie et de néguentropie, de Relativité et de Quanta, d'éléments transformés et d'éléments séquenciés, de superposition quantique et de décohérence quantique, d'évolution orthogénétique ou d'évolution buissonnante, de constantes universelles spécifiant des constantes multiverselles ? En particulier, la « décohérence quantique » qu'on y teste de près depuis quelques années est-elle la « spooky reality » qu'y voyait Einstein en 1933, ou bien une « consistance d'une autre sorte » ? Un principe non pas d'Ordre, mais justement d'Evolution ? En sorte qu'on ne dirait plus que l'Univers connaît une Evolution, mais que seule une Evolution peut donner lieu à un Univers. « L'Evolution est le seul processus envisageable d'un Multivers » serait un jugement synthétique a priori encore plus premier que « tout Univers suppose un Multivers ».

Quoi qu'il en soit, on aura compris qu'Homo technicien, étant physicien, reste toujours au bord d'être métaphysicien. Selon les deux sens du grec meta : venant à la suite de la physique ; allant au-delà de la physique.

 

 

Chapitre 2 - Le statut de l'Univers. L'interrogation sémiotique

 

Cependant, Homo technicien est aussi un sémioticien. Il produit et utilise des signes. Anthropogéniquement, le fondement des signes c'est que les objets techniques, les outils, ces instruments en tant qu'utilisés par Homo angularisant, orthogonalisant, transversalisant, possibilisateur (uti, employer à la façon des hommes), renvoient les uns aux autres au sein de panoplies et de protocoles. Ils le font d'abord opérativement, techniquement, comme relais d'une opération. Mais ils peuvent aussi le faire en mettant l'opérativité entre parenthèses, et donc de façon purement référentielle, disons sémiotique. Bref, les signes sont des segments de l'Univers qui renvoient à d'autres segments de l'Univers, en s'épuisant dans cette référence, c'est-à-dire sans visée opératoire, du moins intrinsèquement.

Ils fonctionnent alors comme indices (indicium, indicia) quand un trou dans la boue « signifie » (signum facere) un pied de sanglier, qui signifie un chasseur, qui signifie un fusil ou un village de chasseurs ; les indices sont des signes pleins, ils ont un contenu sémantique. Mais les signes peuvent aussi fonctionner comme des index (index, indices), quand une branche sur un chemin ne signifie pas (indiciellement) qu'un coup de vent l'a fait tomber là d'un arbre, mais bien qu'il faut continuer le chemin dans telle direction à l'exclusion des autres ; les index sont des signes vides, puissamment oppositifs, désignant par exclusion dans des inventaires fermés. Pointements sans contenus. Ils peuvent prélever n'importe quoi, une tache sur un mur quand ils visent tout près, ou Dieu quand ils visent très loin. << Anthropogénie générale, chapitres 4, Indices, et 5, Index >>

 

2A. La dépendance métaphysique de la sémiotique à la technique

 

Et c'est vrai alors que les signes confèrent à Homo d'éminents pouvoirs. D'abord, ils sont généralisables : les indices peuvent se regrouper progressivement en espèces, genres, familles, classes, ordres, règnes, formant des Arbres de Porphyre ; les index peuvent se purifier jusqu'à devenir les droites, les angles et les flèches de la mathématique (cf. sur le même site, La mathématisation de la flèche). Puis, étant matériellement et surtout mentalement légers, les signes sont redistribuables commodément et rapidement selon des points de vue variés, révélant chaque fois d'autres aspects des mêmes choses.

Cependant, indices ou index, leur origine technique n'est jamais oubliée. Les indices finissent toujours par invoquer des perceptions et des outillages techniques, et les index peuvent seulement thématiser des extensions, des durées, des angles, des textures, des compacités, des évanescences, des mises en phase, des attractions-répulsions, etc. Ainsi, toutes nos représentations sémiotiques rédupliquent nos représentations techniques, qui elles-mêmes sont en continuité avec nos représentations nerveuses, lesquelles à chaque relais, afférent ou efférent (ganglion, aire), présentent autrement, re-présentent, un donné extérieur, pour préparer des réactions motrices plus appropriées (J.Z Young, A Model of the Brain, 1964).

Mais les signes qui confèrent à Homo de si grands avantages pour ses interrogations physiques, le rendent-ils pertinent et puissant dans ses interrogations métaphysiques ? Ce qui précède invite plutôt à croire que la sémiotique la plus vertigineuse ne quitte pas radicalement l'ordre physique, qu'elle se contente de mettre en ordre référentiellement, pour mieux y agir pratiquement. Nous allons vérifier cette suspicion générale sur quelques cas particuliers.

 

2B. Les limites métaphysiques du langage

 

Parmi les signes auxquels on penserait pouvoir attribuer des percées métaphysiques, on songe d'abord au langage, puisqu'un locuteur est capable de parler de tout et de lui-même, et donc peut-être aussi des au-delà. Il faut alors visiter les années 1900-1930, ce moment du néo-positivisme et de la « crise des fondements » dans les sciences, où Homo a le plus vivement interrogé ses capacités langagières.

Ainsi, en 1921, le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein signalait que tout usage mathématique du langage était pour finir tautologique, mais aussi que tout langage courant, quand il voulait dépasser les expériences et expérimentations physiques (ceci pèse trente kilos, ce mur est brun, cela fait mal) devenait pétitions de principe. Wittgenstein Wittgenstien conclut ses analyses par une dernière maxime devenue fameuse, et qu'on comprend comme sceptique ou mystique selon la portée qu'on attribue au silence : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Cependant, il ne se tût que pendant quelques années, le temps de construire une maison à sa soeur. Et, dès 1930, il se mit à explorer les virtualités inépuisables des language-games, dans ses Philosophische Untersuchungen poursuivies jusqu'à sa mort en 1951, et préparant les Speech acts de Searle de 1969. Ce qui pour lui fut l'occasion de rencontrer toutes ces fonctions référentielles, phatiques, expressives, poétiques, conatives, métalangagières du langage que Jakobson y reconnaissait au même moment.

Mais le mérite particulier de Wittgenstein fut de pressentir qu'on ne pouvait rien comprendre au langage si l'on se contentait d'en prendre la vue synchronique des structuralistes Saussure ou Hjelmslev, et non pas une vue ontogénétique, comme le fit Jakobson, du moins dans sa déduction de « pa » (« ba ») et de « ma » comme premières syllabes entendues et produites par le nouveau-né. Les Philosophische Untersuchungen s'ouvrent alors par une page entière, en latin, des Confessions où Augustin, vers + 400, se demande comment le nourrisson construit son idiolecte dans son berceau. En effet, que peut observer ce petit d'homme sinon, dans son entourage, des coïncidences spatio-temporelles entre certains gestes et objets (techniques) et certains sons langagiers (sémiotiques) émis à l'occasion de ces objets-gestes. Alors lui-même, mêlant gestes et babil, accumulera, par bribes et morceaux, ce que l'on appelle, surtout depuis 1980, des modules langagiers, modules phonématiques, sémantiques, syntaxiques. En trois ans, ces modules s'agglutineront en des ensembles assez sémantiques et syntaxiques pour que l'idiolecte se socialise en un dialecte. Ce dernier, du reste, n'oublie jamais l'idiolecte de départ, comme en témoignent les poètes et les camelots.

Un dialecte est alors si solidement interconnecté, surtout dans les langues à grammaires et à dictionnaires, que les linguistes structuralistes ont nourri l'illusion qu'un langage est un système ayant une structure qui y situe chaque particularité à partir de l'ensemble. Et, comme on voit mal alors comment, ainsi que c'est le cas, un nourrisson pourrait percevoir et s'approprier pareil édifice en trois ans, Chomsky supposa pour ce faire des facultés innées. C'est en vérifiant expérimentalement sa thèse, déjà suspecte théoriquement, qu'on s'aperçut, dans les années 1980, que la construction modulaire d'Augustin et de Wittgenstein était la seule réelle, voire la seule possible (The Emergence of Language, Sc.Am.Library, 1991). Ce que vérifie la modularité des pertes du langage dans les destructions cérébrales des accidentés et des séniles.

Tout compte fait, notre sentiment sera sans doute alors que les « language-games » et les « speech acts » peuvent exprimer un nombre infini de propositions physiques, mais ne semblent guère en mesure de proposer des réponses métaphysiques au « pourquoi ? » de l'Univers. Sentiment déjà partagé par Wittgenstein, Austin et Searle.

 

2C. Les limites métaphysiques des signes archimédiens

 

Nous n'en avons pourtant pas fini avec le langage, parce que celui des sciences archimédiennes, étant donné sa domination aujourd'hui, mérite un arrêt particulier. Dès les années 1900, Henri Poincaré signalait utilement que la formule « f = mg », remarquable en ce qu'elle permet d'écrire des milliers d'autres formules pertinentes, ne nous donne cependant aucune intuition de la force derrière f, de la masse derrière m, de l'accélération ou de la gravitation derrière g. Et, en effet, tout ce qu'on demande à une « Théorie physique », c'est d'indexer par des index purs (mathématiques) des indexables purs (une température, un poids), et cela selon des indexateurs purs (balances, thermomètres, etc). C'est si vrai que les physiciens de l'an 2000 ne disent pas autre chose concernant la formule : e = mc2, dont les prévisions sont infinies, mais ne nous disent rien sur ce qu'est la lumière, la masse, l'énergie, ni sur ce qu'est leur nature, et moins encore sur la Nature en général, ou l'Univers. Qu'on ne l'oublie pas, les index sont des signes vides, d'autant plus vides qu'ils sont plus purs, c'est-à-dire plus déchargés, plus désindicialisés, comme c'est le cas dans la mathématique. Quand la physique ou la chimie s'indicialisent, elles deviennent l'Astrologie ou l'Alchimie, effectivement plus bavardes sur les questions du « pourquoi ? ». En 1973, Method, Model and Matter de Mario Bunge comporte un chapitre : Is scientific metaphysics possible ?

Précisons que les signes du biologiste n'échappent pas, ou peu, à cette règle. Lui aussi, comme le physicien, indexe le plus purement possible des indexables purs, et ne prétend nullement montrer ce qu'est la vie, qu'il définit désormais prudemment comme « l'ensemble des propriétés physico-chimiques et comportementales qui caractérisent les vivants », comme Helena Curtis dans ses éditions successives de Biology, revues et retravaillées par les meilleurs biologistes du moment. C'est donc d'une manière tout à fait générale que la science archimédienne n'est d'aucun secours positif à la métaphysique. Elle l'aide seulement négativement à ne pas poser de questions devenus impertinentes, comme celle de la continuité de l'inanimé à l'animé, fort bien expliquée depuis 1953 par l'expérience de Stanley Miller rappelée plus haut. Néanmoins, en raison de ses facultés anthropogéniques, Homo physicien, chimiste, biologiste oublie rarement « les questions ultimes », en sachant bien, comme De Duve qui emploie cette formule, que son prix Nobel ne lui en donnera pas la solution. Sa frustration est alors parfois si forte qu'elle provoque des retours de flamme quasi mystiques, comme dans la Gnose de Princeton, décrite par Ruyer dans les années 1960. Nous avons vu Einstein manier les deux branches extrêmes de la tenaille métaphysique d'Homo : Chaos et Jehovah.

En tout cas, une anthropogénie doit s'aviser que les vues archimédiennes que nous venons de considérer furent ignorées jusqu'au début du XXe siècle. Et Homo traditionnel a toujours cru que ses signes langagiers lui permettaient de s'élever jusqu'à des expériences « propres à l'esprit ». Il faut reprendre donc cette situation par le début.

 

2D. La voie prédicamentale : réalisme et nominalisme

 

Le premier recours d'Homo fut d'exploiter le fait que les espèces et les genres, dont usent ses langages, sont capables de généralisation de plus en plus hautes. Pourquoi ne pas remonter alors de prédicaments (attributs) en prédicaments (attributs), selon la linea predicamentalis de Locke, d'abord parmi les êtres physiques, jusqu'à des êtres métaphysiques ? Ainsi les Arbres de Porphyre aboutirent à distinguer les brutes (plantes et animaux) et les raisonnables (hommes) ; puis les corporels (animaux et hommes) et les spirituels (les anges) ; enfin les finis (créatures) et l'infini (créateur). Porphyre était néoplatonicien. Et, selon les Confessions d'Augustin, la vision d'Ostie de sa mère Monique aussi.

Mais ce type d'argumentation supposait la solution d'une question plus générale, qui hanta tout l'Occident. Est-ce que les espèces et les genres ainsi invoqués correspondent à des essences des choses (réalisme) ou sont-ils simplement des conventions nominales (nominalisme) au service de notre vie pratique ? Y a-t-il objectivement des « chats » et des « chiens », ou bien seulement des objets que nous trouvons commodes d'appeler chiens et chats, parce qu'ils ont quelques traits en commun ? Sur ce topique, nous devons écrire quelques paragraphes qui paraîtront bien étranges à Homo d'aujourd'hui, mais qui pendant deux millénaires et demi tinrent Homo en haleine, thématiquement autour de la Méditerranée, mais ailleurs aussi implicitement.

Pour Aristote, la chevaléité était une essence éternelle donnant lieu, dans le concret du monde, à des formes substantielles, une par cheval vivant. A ses yeux, la multiplication purement numérique (mere numerica) des formes substantielles s'opérait par leur emprise sur des « matières secondes » déjà formées (ici celles de la vitalité, de l'animalité, de la mammalité), qui elles-mêmes avaient formé (informé) une « matière première », laquelle était absolument neutre (neque est quid, neque quantum, neque quale, nec aliud quidquam quibus ens praedicatur vel determinatur) afin de ne pas altérer la conformité des formes substantielles à réaliser (forma educitur e potentia materiae). Reconnaître des chevaux dans les animaux qui courent dans la prairie, c'est alors « abstraire » dans ces spécimens leurs formes concrètes, elles-mêmes multipliant une espèce (species) abstraite (la chevaléité). Cette abstraction était l'office de l'intellect agent (noûs poïètikos vs pathètikos), éternel comme les essences qu'il avait à reconnaître. Les noms d'espèce et de genre (« les chevaux », « le Cheval ») touchaient bien alors des distributions objectives, ontologiques, métaphysiques, de la réalité. Aristote était donc réaliste, ou plutôt un réaliste modéré, puisqu'il reconnaissait dans les « noms », outre leur naturalité, le résultat d'un travail d'abstraction, n'allant pas sans quelques gauchissements et quelques conventions. Il en alla de même en Chine, et surtout en Inde. Le sanskrit fut appelé « le parfait » parce que ses noms exprimaient les natures des êtres mêmes. Les traits qui formaient l'écriture chinoise avaient la même prestance.

Cependant, le monde de Démocrite, qui résultait du choc d'atomes tombant dans le vide, ne rentrait pas dans cette description ; de même qu'y échappait la physique d'Archimède, qui ne retenait, dans les espèces et les genres, que les indexables purs, comme leur masse, leur extension, leur chaleur. Dans ces deux cas, les signes, et donc aussi les noms, étaient de simples conventions regroupant certains phénomènes sous les indicialisations et les indexations jugées les plus efficaces. Ces deux matières, l'une blanche l'autre rouge, sont-elles du phosphore, « phosphore rouge » et « phosphore blanc », ou deux corps chimiques différents ? On choisit selon la systématisation la plus maniable et la plus embrassante, par exemple le tableau de Mendeleiev, dira Dorolle, vers 1930, dans sa Théorie de l'induction. On parla de nominalisme pour désigner cette option. Elle commença de s'affirmer quand, durant le bas Moyen Age, on passa décisivement de la physique qualitative aristotélicienne à la physique quantitative archimédienne, disons avec Guillaume d'Occam.

La dite Querelle des Universaux opposant Réalistes et Nominalistes fut si décisive pour l'Occident qu'elle n'y était pas entièrement éteinte vers 1900, puisque Peirce, excellent logicien et bon physicien, mais aussi transcendantaliste américain dans la ligne d'Emerson, se rappela le médiéval Duns Scot, doctor subtilis, qui avait proposé dans ce débat une voie moyenne. En effet, sa distinctio formalis a parte re collait bien au réel (a parte rei), et devait donc par là satisfaire les réalistes ; mais elle comportait aussi une opération formelle (distinctio formalis) quelque peu arbitraire, qui devait rassurer les nominalistes. Peirce, transcendantaliste, alla jusqu'à inventer le mot « pragmaticisme », qu'il trouvait lui-même ugly, pour se distinguer du simple « pragmatisme » archimédien de Mack et de Poincaré, lesquels déniaient à la physique tout réalisme sémiotique, et même tout réalisme au sens courant ; elle n'était pour eux qu'une théorie cohérente concordant avec les observations. Etrangement, Peirce, qui ne pouvait ignorer Darwin, dut sans doute estimer que les espèces et les genres pouvaient être « a parte rei » tout en évoluant. Il ne s'en expliqua pas.

Concernant les pulsions d'Homo métaphysicien, Peirce est un exemple frappant de la systématicité à tout prix, honnête ou malhonnête. Créateur de la Sémiotique, il eut le mérite insigne de voir que les indices et les index en étaient une clé. Mais il ne les distingua jamais, alors que sa familiarité avec le latin avait dû lui signaler qu'étymologiquement un nominatif en -ium marque un objet (indicium), et qu'un nominatif en -ex marque un sujet (index). Or, il les confondit sous le même terme d'Index, ce qui lui fit manquer une clé de l'Anthropogénie, et du reste d'une Sémiotique consistante indispensable à celle-ci. Sa langue, l'anglais, qui faisait un peu la même chose, lui facilita la confusion. Mais surtout sans doute, par goût de système, voulut-il que sa Sémiotique restât ternaire, divisée en Icons, Indices, et Symbols, « the most fundamental division of signs ». Distinguer Indices et Index aurait brisé sa trinité logique, qu'il titre crûment : « Firstness, Secondness, Thirdness ». Ce sont bien les cohérences de quelques index, et non la prolifération des indices qui fascinent Homo métaphysicien.

 

2E. La voie transcendantale

 

Cependant, les Anciens pratiquèrent encore, et bien davantage, une autre voie. En quête de métaphysique, au lieu de remonter des espèces aux genres, aux familles, de bas en haut, pourquoi ne pas aller droit au haut, aux principes universels, qui organisent toutes les choses du monde de telle sorte qu'elles puissent être pour nous des objets de connaissance sensible et intelligible. Telle est la voie transcendantale. On la retrouve aussi dans toutes les civilisations, mais à nouveau nous nous limiterons à l'Occident, parce que c'est là qu'elle a été le plus systématiquement explorée. Au point d'avoir contribué à la naissance de la science archimédienne, qui finira par la mettre hors jeu.

 

2E1. Le transcendantal antique

En écho à la doctrine ionienne ancienne du macro-microcosme (Altionische Makro-mikrokosmoslehre, Kranz), dans les colonies grecques du sud de l'Italie, vers - 500, les figures et les chiffres se mirent à s'imposer avec une densité et un poids ontologiques et épistémologiques. Les Pythagoriciens entendirent la musique et l'éthique universelle chez le cithariste qui divisait sa corde selon des nombres entiers, produisant ainsi des octaves, des quintes, des quartes, des tierces descendantes mineures et majeures. Leur écoute silencieuse, dite « acousmatique » (akousmatikos), alla jusqu'à percevoir la « musique des sphères (célestes) ». Ainsi se mit en place, pour deux millénaires et demi, le sentiment méditerranéen qu'à côté des événements engendrés, il y a de l'Eternel, précis, déterminable, déterminant, pur, mathématique. Avec pour corrélat que l'idéal d'Homo doit être par conséquent la vie théorique ou théorétique (bios tHeôrètikos). A ce moment, cela semble s'être diffusé jusqu'aux Celtes, que leur traitement du fer avait rendu triomphants.

Vers - 450 en Sicile, donc toujours dans les colonies grecques, cette éternité prit une autre forme, celle non plus de figures et de nombres pythagoriciens, mais d'éléments physiques, perçus substantiels, dont les événements quotidiens n'étaient que des combinaisons, sous les effets de l'attirance et de la répulsion, Amour et Haine. Chez Empédocle, tout procède des rencontres diversement dosées de la Terre, de l'Eau, de l'Air, du Feu (éther). Il l'exprima dans des hexamètres si « homériques » (Aristote) que, par leur vertu, la part de l'Eternel et celle du Temporel provoquèrent, dans son Peri PHuseôs, une conflagration unanime de substances, d'essences et de mots, conférant au philosophe politicien qu'il était un rôle sacerdotal.

Cependant, toujours vers - 450, mais non plus cette fois dans une colonie grecque, mais à Athènes, Anaxagore écrit la prose maîtrisée de ses concitoyens, et, du même coup, au-dessus des événements engendrés, périssables, il cherche à pointer un principe qu'il appelle noûs, que nous traduisons trompeusement par « esprit ». Le « Noûs » du littéraire Anaxagore gouverne alors non plus des quantités mais des qualités : « Il faut du cheveu pour faire du cheveu ». Sinon, il continue la discipline pythagoricienne qui veut que la vie théorique, c'est-à-dire chez lui la compréhension des choses par le « noûs », soit « le but de l'existence » (tHeôrian tou biou telos einaï), et par là « la source de la liberté » (kai apo tautès éleutHerian). Le partage entre vie contemplative (bios tHeôrètikos) et vie active (bios politikos) dominera désormais l'Occident, comme Hannah Arendt y a insisté. Périclès, ami d'Anaxagore, s'efforcera de traduire la liberté intellectuelle et judicative en liberté politique. Et Euripide, son disciple, en liberté morale.

Ainsi tout fut prêt, vers - 400, pour l'entrée en scène de Platon. La prose athénienne s'était encore éclaircie, le langage comme tel était même devenu l'objet d'études systématiques, et le Cratyle s'interrogea sur l'étymologie des mots, en partant de leur phonosémie. Déjà, les Sophistes avaient démontré la relativité de tout langage, laquelle entraîne le caractère fuyant des événements qu'il exprime. Mais les Méditerranéens restèrent obsédés par la lumière de l'Eternel, du « Midi le juste » de Valéry. Et, en contrecoup du relativisme sophistique, l'éternel quantitatif des pythagoriciens ressurgit. Platon estime qu'il y a des figures et des nombres, et, plus universellement encore, des proportions mathématiques (le plus grand, plus petit, égal, double, moitié), qui échappent à la fluence générale. Le mot Idée s'impose alors pour désigner ces incorruptibles, car la vue est encore plus inflexible que l'ouïe des pythagoriciens, et « eidos » vient de la racine *Fid, regarder, d'un regard qui devient absolu dans la lumière blanche de l'Egée.

Bref, la Théorie des Idées de Platon inventa non seulement l'a priori ontologique et épistémologique, mais aussi le transcendantal, c'est-à-dire les conditions de possibilité de tout objet comme objet, ou de tout être en tant qu'être. Les « idées » platoniciennes sont si a priori qu'on n'a même pas à les acquérir. Elles préexistent dans nos esprits depuis toujours, même chez les esclaves, précise le Ménon. Pour les connaître, il suffit de nous en accoucher. Toute pédagogie essentielle est une maïeutique.

Cette vue transcendantale connut des avatars. D'abord, Aristote, moins mathématicien que son maître et plus biologiste, mit l'éternité du Cosmos dans les espèces et les genres des plantes et des animaux plus que dans les êtres mathématiques de Platon ; et ses syllogismes formalisent une vue prédicamentale : Socrate dans Hommes, et Hommes dans Mortels. Puis, au cours du siècle suivant, déjà romain d'esprit, les Epicuriens, les Pyrrhoniens et les Stoïciens furent moins métaphysiciens que moralistes, soucieux de vie pratique. Les Stoïciens inventèrent même des syllogismes hypothétiques propres à la vie quotidienne : « s'il pleut, je ne sors pas » ; ce qui, depuis - 250, convint aussi à la science archimédienne : « si le fer chauffe, il se dilate ».

Pourtant, métaphysiquement, le courant dominant resta le néo-platonisme de Plotin, poussant à l'extrême la transcendantalité de l'Un, sur lequel Platon s'était interrogé dans le Parménide. Un ciel transcendantal et a priori s'était installé irrésistiblement sur les flots lumineux de la Méditerranée. Il recouvrit tout l'Occident. Il est résumé par une ligne du Phédon de Platon : « c'est vers là que va l'âme, vers le pur, et le toujours étant, et l'immortel, et le restant le même » (ekeise oikHetaï <psukHè>, eis to katharon, te kaï aei ón, kaï atHanatov, kai ôsautôs ekHóv) ; et il est précisé que cette allée de l'âme tient à ce qu'elle est consanguine de tout cela (sunguenès autou). Ce programme spirituel fut confirmé par l'avènement du Transcendant chrétien.

 

2E2. Les transcendantaux comme qualifications (attributs) du Transcendant chrétien

L'An 1 fut un virage anthropogénique majeur. C'est à ce moment que la mentalité méditerranéenne, donc romano-chrétienne-stoïcienne-néoplatonicienne, voire néohébraïque, découvre un domaine encore inexploré : l'intériorité, et conséquemment la personne, l'égalité conjugale des fresques de Pompéi et de la Pharsale de Lucain, la fraternité universelle. La culpabilité devient intérieure, d'extérieure qu'elle était. Paul de Tarse, co-fondateur du christianisme, va jusqu'à concevoir l'Humanité entière comme un corps mystique dont les individus sont les membres dans la charité (agapè). Le spiritus et l'animus, deux mots latins masculins, s'effacent devant l'anima, dont le féminin grammatical s'était avancé déjà dans la « psychè » de Socrate. On ne s'étonnera donc pas que s'édifie alors une psychologie des profondeurs et une psychologie génétique, ou dynamique, dont Augustin d'Hippone proposa un premier modèle autour de + 400, dans ses Confessions.

Du coup, pendant plus d'un millénaire et demi, ce ne seront plus des transcendantaux abstraits, impersonnels, inabordables qui joueront le rôle de Principe ultime, mais un Transcendant concret, et même personnel. L'absolu lui-même devint intimité et, au Concile de Nicée de 310, THeos-Deus est défini (patriarcalement) comme Père et Fils, avec l'Esprit comme Respiration (pneuma) qui les relie. Intime infini au coeur d'Homo intime : Deus interior intimo meo (Dieu plus intime que mon intime), écrit Augustin, vers 400. Mais si tel est le Transcendant, alors les transcendantaux ne peuvent plus en être que les attributs. Dans le Timée de Platon, le Démiurge faisait le Monde avec un oeil sur les Idées transcendantales, auxquelles lui-même était donc soumis. Désormais, ces Idées ne sont plus que le déploiement du Créateur. L'esprit-substance de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel est en route.

Et, comme pareil Transcendant ne saurait être déterminé par rien, sinon par lui-même, il ne peut plus y avoir de matière qui lui préexiste, ni Hulè hellénique, ni Tohu-Bohu hébraïque. Il ne peut plus créer qu'ex nihilo. Et le verbe creare (faire croître activement) va l'emporter sur crescere (croître, inchoatif). La Creatio remplace la Natura, laquelle venait d'un « nascere » encore apparenté à « crescere » et la Physis grecque. La volonté créatrice de Dieu est si autarcique, qu'elle ne sera même plus astreinte aux évidences de la mathématique, pensera Descartes : « Et je dis qu'il a été aussi libre de faire qu'il ne fût pas vrai que toutes les lignes tirées du centre à la circonférence fussent égales, comme de ne pas créer le monde. » (Lettre à Mersenne, 1630).

L'original de cette transcendance c'est qu'elle n'éloigna nullement l'un de l'autre le divin et l'humain, elle les rapprocha même ; en tout cas depuis l'An 1000, où Homo, ingénieur fini, devint le co-créateur de Dieu, devenu l'ingénieur infini, et va non plus seulement s'accommoder du monde, mais le transformer, le co-créer ; ces ingénieurs se comprennent si bien que Descartes, pour son Traité du Monde, crut savoir comment Dieu avait fait le monde en imaginant comment il l'aurait fait lui-même s'il avait été Dieu. Dans cette communauté, cette intimité de l'Etre, les transcendantaux sont des propriétés communes à tous les êtres, et donc au créateur comme aux créatures, chacun selon son degré d'être, dira Thomas d'Aquin, combinant Aristote et le Néo-platonisme. En 1250, le doctor communis lève même la contradiction de l'intimité du Dieu de Nicée de 310, à la fois un et trine, en remarquant, selon un distinguo très scolastique, qu'il est « un » comme substance (transcendante) et « trine » comme relations (amoureuses). L'idée de relation, qui aujourd'hui supplante celle de substance, fit là une entrée en scène d'abord théologique, que confirme le jeune Hegel.

Pourtant ce n'est qu'avec la scolastique postérieure que s'établirent les mots « transcendantal » et « transcendant », ignorés des Latins et même encore de Thomas d'Aquin. Et les « transcendantaux » retenus furent alors quatre, résumant l'Occident : un, vrai, bon, actif : ens est unum, verum, bonum, activum. Un, pour la prédominance mathématique de l'Un, qui va régner depuis les Pythagoriciens jusqu'en 1900 (cf. Badiou, Le Nombre et les nombres). Vrai, assurant que tout est intelligible, favorisant la science archimédienne. Bon, pour conclure qu'à ce compte il y a une morale naturelle et un droit naturel. Actif, pour marquer, en opposition à l'Orient, qu'Homo a pour tâche d'intervenir dans le monde, de le modifier, comme ce fut le cas depuis l'An 1000. Certains voulurent même ajouter que tout être en tant qu'être est Beau, s'il est conforme à ce programme, ce qui ouvrit la réconciliation avec le monde par l'expérience esthétique, chez Kant et chez Schopenhauer. Ces quatre transcendantaux, tout comme les quatre causes d'Aristote, furent partagés par le métaphysicien et l'homme de la rue jusqu'au triomphe de la Biochimie, vers 1950.

 

2E3. Les transcendantaux critiques de Kant

Cependant, tout en demeurant fidèle à ce cadre général, Kant, depuis 1770, va profondément déplacer l'édifice des transcendantaux scolastiques. Pendant son adolescence, il avait été témoin de la guerre implacable du rationalisme et de l'empirisme, qui faisait douter de la pertinence des philosophies. Les Rationalistes, continuant les « réalistes » de la Querelle des Universaux, s'installaient d'emblée dans l'a priori, transcendantalement. Descartes crut que l'idée de Parfait comportait l'existence de Dieu, lui-même garant de nos certitudes, « puisqu'il n'avait pas intérêt à nous tromper ». Spinoza s'appuya sur la « zelfstandigheit » néerlandaise, la qualité de ce-qui-tient-par-soi, maladroitement traduite par lui en latin : « substantia ». Leibniz déploya tout à partir du « nécessaire », compris comme « ce qui ne peut pas ne pas être ». Au contraire, les Empiristes anglais, Bacon, Hobbes, Locke, Hume, Berkeley, continuant les « nominalistes », dont Occam, s'arrêtaient longuement dans l'a posteriori, partant de faits constatables, ou même simplement de sense data, dont ils remontaient alors prédicamentalement vers des généralisations plus embrassantes, les acceptant (Locke), les refusant (Hume), les transsubtantiant (Berkeley). Kant s'avisa que, pour trancher pareil débat, il fallait qu'Homo, avant de s'emporter à décider orgueilleusement de l'Etre, prenne le temps de mesurer ses capacités cognitives. Autrement dit, il déplaça les transcendantaux de l'ontologie à l'épistémologie.

Et, pour ce faire, il explicita la notion de transcendantal, implicite jusque-là. Pas d'Univers sans objets. Et pas d'objets sans des facultés pouvant les construire à la façon d'objets, objectum qua objectum. Pour mesurer nos facultés cognitives, il faut, on le voit, chercher critiquement les conditions de possibilités de l'objet comme objet. Et quel adjectif meilleur que « transcendantale » pour qualifier cette démarche.

Les cinq-cents pages de la Kritiek der reinen Vernunft articulèrent alors les transcendantaux kantiens : les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) ; les catégories a priori de l'entendement (cause et effet, substance et accident, tout et parties, nécessité et contingence) ; les trois idées régulatrices de la raison (Ame, Monde, Dieu). Et, dès sa préface, Kant prend soin de distinguer fermement les jugements synthétiques, ceux qui rendent compte d'expériences extérieures (« cette table est brune ») ; les jugements analytiques, ceux où l'attribut est compris dans la simple analyse du sujet, sans besoin de nouvelle expérience (« une table pèse », « 2 + 2 = 4 ») ; enfin, innovation remarquable, les jugements synthétiques a priori, ceux, par exemple, de la géométrie, qui supposent des pratiques extérieures (la règle et le compas réclamés par une « demande » d'Euclide), et sont donc a posteriori, mais qui néanmoins commandent les propriétés de tous les objets physiques possibles. Ainsi, « les trois angles d'un triangle euclidien sont égaux à deux angles droits euclidiens. » est un jugement synthétique a priori, réclamant sans doute, à l'époque, l'intuition des parallèles euclidiennes. Ou aussi : « pas d'objet sans substance et sans cause ». Et même : « pas de théories unificatrices de l'Univers sans les idées régulatrices d'Ame, de Monde et de Dieu ». Rappelons qu'une « idée régulatrice » est bien régulatrice, et par là nécessaire à l'unité de la connaissance, mais reste seulement une idée, et n'implique donc pas qu'elle couvre un existant.

Cet édifice solide et prestigieux inspira une postérité glorieuse, en particulier chez les trois métaphysiciens les plus métaphysiques que furent jamais : Fichte, Schelling et Hegel. Mais, dès 1850, le positivisme des sciences archimédiennes du XIXe siècle démontrait par sa pratique qu'il n'avait nul besoin de philosophe pour faire sa logique. Au XVIIe siècle déjà, Pascal avait fait remarquer que les mathématiciens et les physiciens mathématiciens font fort bien leur logique eux-mêmes, sans que les philosophes s'affairent. Les théories de l'induction de Stuart Mill furent misérables, et l'on n'en parle plus depuis que l'induction simple, qu'elles essayaient en vain de fonder, a été remplacée par le cross-bracing, les brassages croisés, de la science actuelle, tout autrement solides.

 

2E4. Emergence de transcendantaux en construction

Depuis la Biochimie de 1950, la notion de transcendantal a-t-elle encore une quelconque pertinence ? Déjà, nous avons vu les sciences archimédiennes récentes suggérer à Homo technicien des jugements synthétiques a priori tels que : « Tout Univers suppose une Relativité générale et des Quanta ». Sous cette forme, ne proposeraient-elles pas alors un transcendantal en construction.

Les mathématiques en seraient l'exemple parfait. On y trouve en effet des « vérités », ou plus exactement des « cohérences », ou mieux encore de simples « consistances », qui n'ont pas d'existence avant d'avoir été formulées, mais qui, après formulation, après écriture, après démonstration, et aujourd'hui formalisation et axiomatisation, deviennent des conditions de possibilité de la connaissance mathématique, mais aussi physique, cosmologique, voire biologique, en général. Certains mathématiciens, frappés par cette consistance, veulent y voir des reflets d'Idées éternelles, à la Platon. D'autres s'en tiennent à une vision empirique : les écritures exactes que sont les mathématiques créent, du seul fait de leur exercice scriptural, de nouveaux objets, dont la portée s'établit par leurs adaptations aux situations mathématiques, comme pour tout produit de l'Evolution. L'idée d'un transcendantal en construction concilie peut-être ces deux vues, et leur donne leurs proportions.

Ainsi, après tout ce parcours, les avatars de la transcendantalité nous ont peut-être résumé les étapes essentielles de la métaphysique occidentale, voire de la métaphysique tout court. (a) D'abord épistémologique-ontologique, chez Platon. (b) Puis, ontologique-épistémologique, dans la mentalité romano-chrétienne-stoïcienne-néoplatonicienne, même néo-hébraïque. (c) Ensuite, de nouveau épistémologique et indirectement ontologique, chez Kant. (d) Enfin évolutionniste, sous forme d'un transcendantal en construction. En précisant que l'évolution sémiotique dont il s'agit est elle aussi, comme celle des vivants, buissonnante, et non orthogénétique.

Et on pensera, du coup, que les transcendantaux en construction sonnent le glas de la métaphysique. Mais, contrairement aux transcendantaux traditionnels, qui bouclaient toute interrogation dans la mesure où ils se posaient d'un bloc a priori, eux, du fait même qu'ils apparaissant progressivement, éveillent peut-être, chez Homo, la question de savoir quel est cet Univers qui se prête à pareilles illuminations successives. Suite de phénomènes qui n'auraient rien à ajouter aux noumènes ? Ou qui suggéreraient que les noumènes sont évolutifs à leur tour ? Pointant, après l'Univers comme Evolution, vers une Evolution comme Univers ?

 

2F. L'emploi métaphysique des signes dans leur capacité de négation par eux-mêmes

 

Il y a pourtant un usage métaphysique du signe dont nous n'avons rien dit : sa négation par soi. Or, les métaphysiciens en ont fait grand usage. Les langues indo-européennes furent privilégiées à cet égard, puisqu'elles peuvent commodément rendre négatif un substantif ou un verbe substantivé en lui préposant un « a- » ? Joli cas où on voit qu'une grammaire induit une métaphysique, et qu'une métaphysique consolide une grammaire. Dès les présocratiques, l'apeiron d'Anaximandre fit venir tous les événements d'un Non-Limite. Le néoplatonisme et les théologies négatives du premier millénaire, surtout au Moyen-Orient, usèrent du procédé pour pointer le Transcendant par des désignations comme « le non-intelligence », « le non-volonté », « le non-justification », etc., dans le sens de « le par-delà toute intelligence, toute volonté, toute justification ». çankara et Ramanuya, écrivant en sanskrit, et d'esprit subarticulatoire comme tous les Indiens, ont surexploité ce recours.

Et, indépendamment des ressources linguistiques, on sait le cas que la Grande Logique de Hegel a fait de la négation comme moteur d'une Dialectique à la fois épistémologique et ontologique. En 1943, dans L'Etre et le néant, intelligemment sous-titré Essai d'ontologie phénoménologique, c'est une néantisation qui définit l'être de la conscience chez Sartre. En un effet-ressort, Descartes a même reconnu une négation-position où la négation initiale la plus radicale (je doute universellement) se retourne en position phénoménologique (donc je pense), laquelle se transforme (abusivement, estimera Husserl) en position ontologique (donc je suis) : nego, ergo cogito, ergo sum. Alors, quand il s'agit du « pourquoi ? » de l'Univers, la négation du signe ne pourrait-elle pas aller jusque là où la position du signe ne peut aller ? Mais cette prétention se situera mieux à partir de l'expérience de la présence-absence, qu'il nous reste à interroger.

 

 

Chapitre 3 - Le statut de l'Univers. (C) L'interrogation conscientielle

 

Ce que, depuis Hamilton, on appelle la conscience, en un sens inconnu du latin, et même jusqu'au XVIIe siècle, est, bien qu'on l'oublie ou le méconnaisse d'ordinaire, un phénomène double, tant chez l'animal que chez l'homme. Elle combine, en effet : (a) des contenus de conscience, lesquels sont descriptibles phénoménologiquement de façon directe, mais aussi de façon indirecte par les fonctionnements cérébraux qui les soutiennent ; (b) un phénomène étrange qu'on peut appeler présence-apparitionnalité-autotranslucidité, laquelle est indescriptible. On peut seulement l'éprouver, et en parler à d'autres qui l'éprouvent.

 

3A. L'indescriptibilité de la présence

Cette indescriptibilité a été immédiatement signalée par Hamilton : « Consciousness cannot be defined : we may be ourselves fully aware what consciousness is, but we cannot without confusion convey to others a definition of what we ourselves clearly apprehend ». Il visait ainsi la conscience entière, mais dans celle-ci il pointait certainement la présence-apparitionnalité, puisque les contenus conscientiels sont largement ou parfaitement communicables.

Et l'indescriptibilité qui affecte le phénomène de la présence-apparitionnalité ne qualifie-t-elle pas, du même coup, la façon, causale ou simplement occasionnelle (on songerait presque à l'occasionnalisme de Malebranche, si celui-ci n'intervenait dans une tout autre métaphysique), dont la présence-apparitionnalité accompagne dans l'Univers certains fonctionnements, tels certains fonctionnements cérébraux, et pas les événements non cérébraux ? On peut croire qu'elle survient quand ont lieu des connexions, déconnexions et clivages inimaginablement multiples, riches, serrés spatialement et temporellement, où intervient sans doute plus de Chimie que de Physique, même si les deux sont requises. C'est le cas des cerveaux humains et animaux quand des dizaines de milliards de neurones avec chacun des centaines de synapses s'y trouvent dans cet état d'activation physico-chimique particulier qu'on appelle l'éveil.

En précisant encore que, cérébralement, il s'agit moins là de lieux que de voies et de noyaux. Puis, et c'est capital, que l'addition d'un fonctionnement cérébral et de la présence-apparitionnalité ne fait nullement apparaître alors un état d'un cerveau où on pense qu'elle « a lieu », comme ce serait le cas dans une causalité ordinaire, mais bien un certain état de l'Univers entier seulement spécifié par un état d'un cerveau. La présence est d'emblée coextensive à l'Univers dont elle donne à apparaître certains événements particuliers mis en cette forme d'événements à tel instant en tel lieu par l'exercice d'un système nerveux en un état particulier. Comme du reste, dans une physique relativiste et quantique, tout événement, si local qu'il paraisse, est une spécification d'Univers, ou l'Univers en une de ses spécifications.

 

3B. L'autarcie de la présence-absence et l'intercérébralité

On l'aura compris, la présence-apparitionnalité-autotranslucidité, qu'elle soit animale ou humaine, est autarcique, c'est-à-dire qu'elle se suffit à elle-même (arkeïn, suffire, autos, soi-même). N'est-elle pas hors espace et hors temps, au point d'être même parfois à la fois présence et absence, disons présence-absence ?

Cependant, l'autarcie présentielle n'est pas fatalement solitaire. Elle culmine même dans les états d'intercérébralité, c'est-à-dire lorsque plusieurs cerveaux, animaux ou humains, fonctionnent en une interaction perceptivo-motrice si étroitement échangée qu'ils composent comme une cerveau unique. Nos neurophysiologistes étudient maintenant les neurones-miroirs (mirror neurons) grâce auxquels un cerveau est si étroitement couplé à un autre, ami ou ennemi, que non seulement il partage les perceptions et les actions motrices de cet autre, mais participe largement à la situation où les perceptions et les réactions motrices de l'autre ont leur lieu et leur moment. Ces effets neuroniques rendent assez compte, chez l'animal et chez l'homme, des privilèges de l'intercérébralité à deux, quand elle accouple des organismes de topologie complémentaire, par exemple féminin et masculin.

L'autarcie de la présence, commune à tous les animaux cérébrés dont Homo, prend cependant, chez ce dernier, une intensité particulière du fait de son holosomie, cette qualité du corps hominien d'être angularisant, orthogonalisant, latéralisant, transversalisant, possibilisateur, et ainsi d'être global dans ses kinesthésies, ses cénesthésiques, ses proprioceptions. Et cela, même si, dans les cerveaux hominiens, l'Homoncule du bandeau sensori-moteur, entre lobe frontal et lobes pariétaux, diffère en importance selon qu'il s'agit d'enregistrer et commander le visage, les doigts, le ventre, le sexe, les pieds.

L'holosomie contribue à ce qu'Homo ait un horizon, et se perçoive comme un centre, à partir duquel à la fois il se dilate et se recueille. Ainsi se meut-il au sein d'un *Woruld (Welt, wereld, environnement approprié par l'homme), et même au sein d'un Univers (versum unum) qui déborde infiniment le Umwelt, ce monde-autour immédiat, que von Uexküll, avec Rilke, attribue à l'animalité. Pour ressentir, à cet égard, l'originalité d'Homo parmi les animaux antérieurs, rien n'est plus éclairant que les récents traités d'éthologie qui nous font participer à ce que perçoit un chien (dans son monde d'odeurs), un poisson (dans son monde de saveurs), un oiseau (dans ses vues étroites mais à grande profondeur de champ), voire un primate supérieur (où la symétrie bilatérale est cependant brouillée du fait de sa quadrupédie ou quadrumanie). Ainsi, la sphère est la figure géométrique privilégiée d'Homo, la plus parfaite (facere, per) selon Platon. Seule elle convient à figurer quelque peu ce que sont chez lui les dilatations et rétractions de la présence-absence.

 

3C. La présence-apparitionnalité obtenue par la neutralisation des fonctionnements nerveux. Sa culmination dans l'orgasme

Dans le couple fonctionnements / présence qu'est la conscience, cette dernière pour apparaître plus pure a besoin non pas de supprimer les fonctionnements cérébraux présentiels, ce qui la supprimerait elle-même, mais de les mettre dans des états qui à la fois les maintiennent et les neutralisent. Chez Homo ceci est rendu possible parce que son système sensori-moteur donne lieu à des effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques, et que les deux, en raison de leur nature, peuvent être diversement neutralisés par le rythme et le rite.

Les effets de champ sont un propre d'Homo, lequel est soumis à des stimuli divers et même hétérogènes, du fait que son organisme est à la fois physique, technique, sémiotique, présentiel. Ces stimuli sont donc en tension, créant entre eux des bassins d'attraction, avec des effets de champ. Les Dix Hypothèses que le biologiste Francis Crick a écrites avec l'informaticien Christof Koch pour « Science » peu avant sa mort, et où il résume ses observations sur les phases d'élaboration neuronique nécessaires à la saisie d'un objet en situation, commencent à nous découvrir les strates cérébrales des constructions perceptives où peuvent se nourrir des effets de champ. Plusieurs de ces strates comportent des interactions neuronales plurispatiales et pluritemporelles, faites d'élaborations potentielles, instables, métastables. Quinze ans plus tôt, les premières computérisations de la perception visuelle proposées par David Marr dans Vision, au M.I.T, l'annonçaient déjà.

Homo ne peut, et ne pourra sans doute jamais, coordonner théoriquement les effets de champ qu'il subit ou entretient, c'est-à-dire les situer avec exactitude dans des systèmes de coordonnées, cartésiennes ou autres ; il y a là trop d'interactions spatio-temporelles pour qu'elles soient dénombrables, même si elles ne sont nullement mystérieuses. Mais, ce qui est bien certain, c'est qu'Homo peut les compatibiliser pratiquement, ce qui est la fonction familière du rythme et du rite. Comme du reste des endomorphines, et d'autres drogues.

Le rythme estompe les fonctionnements, tantôt en les survoltant, comme dans le scherzo d'une symphonie, tantôt en les lissant, comme dans la caresse. Dans ces deux cas, il synchronise suffisamment des réactions neuroniques pour qu'elles se confondent, se noient. A quoi réussissent les débauches, le crime selon Genet, la musique de chambre, le hatha-yoga, le dikr arabe. Le poète et le mystique font autant d'effort pour brouiller le sens que pour l'établir, et les mystiques produisent souvent des philosophies « négatives », comme Maître Eckhart. Quant au rite, c'est un rythme socialisé et économique, schématisé et récurrent. Le rythme et le rite ont été là dès l'origine d'Homo, peut-être même Néandertalien. Concomitants à son goût de la présence pure.

La caresse sexuelle et l'orgasme ont alors joué un rôle fondamental. Au départ, la caresse orgastique fut sélectionnée afin d'assurer un accouplement suffisamment long pour la réussite de la reproduction sexuée. Mais, par bifurcation évolutive, elle fut bientôt le lieu d'une invention biologique singulière. Alors que les autres perceptions du vivant sont informatrices d'objets immédiatement identifiables, - dans la poursuite d'une proie ou d'un partenaire sexuel, l'évitement d'un ennemi, la fabrication d'un nid, le hoarding, l'éducation des petits, - cette fois, comme Bergson, philosophe de la durée contractée, l'a aperçu, il s'agit d'une perception non-informationnelle, sensation brute sans autre objet que son propre entretien. Cette non-information réunit deux performances : de mettre un organisme en extase, et de le disposer du même coup à littéralement constituer une unité (faire un, être en partage rythmique) avec un autre organisme.

L'extase sexuelle, où les fonctionnements sont neutralisés par indétermination, laisse la place à une présence de plus en plus pure, jusqu'à être une présence-absence, voire une absence-présence. En bref, la caresse préorgastique réalise une synchronisation neuronique progressive jusqu'au point où la suractivation ainsi obtenue craque en trous d'énergie. La bête à deux dos de la copulation (Shakespeare) achève la caresse orgastique en un système fermé, où des neurones-miroirs peuvent réaliser des intercérébralités vraiment très fusionnelles, exaltées, ne cherchant plus rien au-delà d'elles-mêmes.

Chez Homo, l'orgasme mâle s'est encore doublé d'un orgasme femelle, en partie peut-être pour soutenir une copulation suffisante chez des femelles possibilisatrices, et donc capricieuses, mais surtout pour répondre aux intercérébralités ouvertes par la collaboration technique et l'interlocution langagière. Ainsi, ce n'est pas un hasard qu'Homo, dans presque toutes les civilisations, ait posé, au sommet de l'être, des couples divins, Shiva et çakti, Vishnou et Lachmi, autour de l'image du Yoni et du Lingam imbriqués. « Mann und Weib, und Weib und Mann, reichen an die Gottheit an », conclut la première partie de Die Zauberflöte. Du reste, quoique patriarcalement masculine, la Trinité chrétienne elle aussi est moins trine que duale : Père et Fils, entre lesquels l'Esprit, dans un Dieu substance, substantialise le lien.

 

3D. Le statut de l'Univers dans la coupure initiale : fonctionnements / présence-absence

Si la distinction initiale dans l'Univers est celle des fonctionnements descriptibles et de la présence indescriptible, comment alors pondérer ces deux aspects ? A voir l'histoire d'Homo, les trois solutions jusqu'ici envisagées forment les extrémités d'un triangle. Elles ont en commun d'être des antinomies au sens kantien. On pourrait aussi parler d'apories (a-poreueïn, être sans passage), où l'impasse comme impasse comporte pourtant une vérité.

(a) Autour de la Méditerranée, Homo a souvent cultivé l'aporie audacieuse d'une présence fonctionnante. Le Ell hébreu Yaweh, le Deus-Theos chrétien et le Ell musulman Allah, sont, chacun à sa manière, d'abord présence pure dans une éternité échappant à tout fonctionnement. Pourtant, leur présence crée un monde. N'est-ce pas là un fonctionnement ? La difficulté est alors de concevoir un acte de création non fonctionnel, donc non causateur au sens courant de cause, puisque toute relation cause-effet est descriptible quant à ses deux termes, et qu'ici la présence causante est censée indescriptible. Homo semble n'avoir guère craint ce genre d'antinomies : Aristote et Dante firent dépendre tous les mouvements du Cosmos d'un premier Moteur immobile, « mouvant sans être mû » (kineï ou kinoumenon). Kant établit l'acte de création dans une causalité présentielle nouménale distincte de la causalité fonctionnelle phénoménale. Ces solutions furent sans doute aporiques, même pour leurs auteurs.

(b) Une autre aporie largement acceptée fut celle d'une négation ontologique des fonctionnements, lesquels furent réduits par Parménide à une doxa, par l'Inde à une maya, sortes de réalité irréelle, entre illusion et simple apparence. Ainsi débarrassée des fonctionnements, la présence est alors si pure qu'elle hésite entre une présence-absence et une absence-présence, comme dans le nirvana bouddhiste indien et le vide taoïste chinois. Mais ici encore l'antinomie insiste, car quand même l'ascète marche et se nourrit, en des fonctionnements peu déniables. La seule solution alors est « d'agir comme n'agissant pas », ou de fonctionner comme ne fonctionnant pas. Dans la Baghavat Gita, le dieu Vishnou-Krishna recommande à Arjuna de tuer ses frères, puisque les fonctionnements de la politique l'exigent, mais de le faire dans l'indifférence. Les édits rupestres de l'empereur Açoka, cofondateur du bouddhisme, proposent en pali la même conduite. Paul de Tarse aussi recommanda aux premiers Chrétiens « d'être de ce monde comme n'en étant pas».

(c) Homo du XXe siècle, dans le triomphe des sciences archimédiennes, a élaboré une troisième aporie, en supposant que la descriptibilité (mathématique) est le seul critère de la réalité, en sorte que seuls les fonctionnements sont vraiment réels, et que toute présence-absence est suspecte. Cependant la présence-apparitionnalité est peu déniable, et un premier recours fut alors de la pointer comme un « épiphénomène ». Et, comme ce mot rappelle un peu trop la phénoménalité, et donc l'apparitionnalité qu'on veut justement ignorer, le plus sûr fut d'éviter « présence » et de parler exclusivement de « conscience », ce mot ambigu où contenus conscienciels et présence consciencielle sont confondus, au point qu'en décrivant et expliquant les premiers on suggère qu'on a expliqué la seconde. Un scientifique aussi éminent que Francis Crick, codécouvreur de la double hélice et chaudement humain, fut familier du procédé. Pour introduire ses dix thèses sur les fonctionnements cérébraux associés à la perception visuelle, une revue par ailleurs sérieuse n'eut pas peur de titrer : Comment les neurones fabriquent la conscience.

On comprend qu'entre ces trois pointes risquées du triangle ontologique, Homo ait aussi pratiqué d'innombrables intermédiaires moins vertigineux. D'abord, les animismes, ces façons de rencontrer partout et toujours un principe vital, à la fois fonctionnel et animateur plus ou moins présentiel. Louis Pasteur était encore animiste vers 1880, quand il estimait que la fermentation suppose les propriétés chimiques des ferments, donc des « fonctionnements » strictement descriptibles, mais aussi un principe vital animateur, indescriptible. Ce n'est qu'en 1898 que les frères Buchner établirent définitivement que la chimie suffisait. Ce qui n'empêcha pas les vitalistes de continuer à invoquer un principe vital animiste indescriptible, du moins pour le passage de l'inanimé au vivant, jusqu'en 1953, l'année où Stanley Miller produisit des acides aminés en laboratoire.

D'autres intermédiaires furent les polythéismes, où les forces essentielles de la Nature, comme la Guerre et l'Amour, la Fécondité et la Mort, la Terre et l'Eau, sont censées s'incarner dans des dieux, qui en plus d'être présentiels et fonctionnels, forment entre eux un véritable système social. Goethe a donné toute son ampleur à cette vue : « Alles geben die Götter, die Unendlichen / ihre Lieblingen / Ganz. //// Alle Freuden, die Unendlichen. /// Alle Schmerzen, die Unendlichen. // Ganz ». Ou encore : « Die Mütter ! Die Mütter ! Es klingt so wunderlich ! ». Les dieux polythéistes ne se distinguent vraiment des humains mortels que par leur immortalité. Ils se croisent avec les rois et reines de l'Odyssée. Dans l'Enéide, ils aident les fils d'Anchise à passer de Troie à Rome. Dans l'Amérinde du Popol Vuh des Maya Quiche, ils font partie d'un tissu magique où tous les êtres, célestes, terrestres, souterrains, interagissent, soutenus par la même circulation du sang épais (Quik), moyennant seulement trois dieux femelles : l'Aïeule, la Donneuse de Singes et la Vierge sang. Les dieux de la Pluie, de la Terre, du Maïs étant mâles.

 

3E. La « présence(s) » comme le Mystère

La question métaphysique ultime pourrait bien être alors : faut-il écrire présence ou présences ? ou encore : présence(s) ? Une anthropogénie relèvera au moins quelques-unes des façons dont Homo a ouvert à ce sujet un faisceau étroitement serré de questions. Le voici dans un désordre voulu, car c'est un cas où ce que l'on ne saisit pas a des chances d'être plus pertinent, plus pénétrant, que ce que l'on saisit.

Dans notre Univers, les présences, au pluriel, sont-elles apparues avec les premiers cerveaux, à la fin de quinze milliards d'années d'absence ou de sommeil ? Et alors d'où ont-elles surgi, puisqu'elles ne sont pas « productibles », « causables » au sens habituel de causalité et de production ? Les présences sont-elles des créations d'un singulier Transcendant, comme le Dieu chrétien, ou des modalités d'un singulier Immanent comme la Substance de Spinoza ? Ou encore peut-on concevoir d'innombrables degrés de présences plurielles, voire d'une présence, ou de la présence singulière, en sorte que tout serait toujours de quelque manière « présentiel », jusqu'aux plus infimes degrés de l'Un chez les Néoplatoniciens, ou jusqu'aux plus pauvres des points de vue sur le tout que sont les Monades les plus « endormies » de Leibniz ? Y a-t-il une présence plage cohabitant avec des présences points ? Ou bien la présence-absence-apparitionnalité-autotranslucidité est-elle franchement coextensive au Tout, au moins diffusivement, métempsycotiquement, ce qui expliquerait la prévalence de l'animisme ? Ou encore est-elle coextensive à l'Univers comme Evolutif ? Voire coextensive à l'Evolutif comme Univers ? En sorte que la sagesse, après avoir été l'adéquation et l'acquiescence à l'Eternel, serait l'éblouissement étonné de Singularités une-fois-jamais-plus ?

Ecrire présence(s) serait alors une astuce d'écriture qui résumerait le mystère, dans sa différence d'avec les problèmes. Les problèmes sont des questions multiples sinon solubles, du moins formulables : le problèma (ballein pro) est un promontoire, un bouclier, une tâche à faire, un objet de controverse. Le mystère est fatalement singulier, bien que traduit par des apories plurielles. Il est l'affaire des mystes, lesquels le pointent ou se perdent en lui en se taisant, ou en battant du tambour et en poussant des cris pour faire du silence. Dans le mystère, non seulement il n'y a pas de réponse à la question, mais la question n'est formulable ni de facto ni de jure. Question alors insoluble ou résolue avant même son questionnement en raison de l'impossibilité de la poser. Ou encore question faisceau, comme nous venons d'en faire un bref exercice ?

Le « Ce dont on ne peut parler il faut le taire », qui conclut le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, ne veut pas dire « Ne cherchons pas plus loin », mais « Il y a des silences qui en disent plus que les paroles. », acousmatiquement, disaient les Pythagoriciens. Le rythme et le rite, - et le silence peut être rythme et rite, - sont, par leurs effets de champ, la seule thématisation du mystère et sa seule résolution, un peu comme quand on parle d'accords de résolution dans la danse-musique classique. Homo marche, danse et chante pour statuer sur son Univers, voire pour « statuer » son Univers, en tressant sa présence(s) et son absence(s). Et sans trop décider si, dans ce cas, « sa » et « son » renvoient à l'Univers. Ou à lui. Ou aux deux entrecroisés.

Pour ce qui est du statut ontologique de l'Univers, on pourrait alors estimer que l'Univers entier se suffit du seul fait qu'il comporte des êtres doués de présence-absence. Quand, en 1938, Lavelle thématise pour la première fois la présence, il titre d'emblée : La Présence totale. C'est même sans doute en raison de l'autarcie universelle attachée à la présence-absence que ceux qui sont interrogés sur le pourquoi de l'Univers, et qui répondent « une pensée de pensée (noèsis noèseôs, Aristote) » ou « un Dieu  présent à soi », ne continuent pas en demandant : et qu'est-ce donc qui explique cette pensée ou ce Dieu ? Comme si la présence-absence, par son autarcie, excluait toute interrogation ultérieure. Comme si elle pouvait être l'intention d'un Univers non intentionnel.

Dans le naufrage de sa vie qui s'en allait, Bateson avait jeté comme une bouteille à la mer : « Il n'y a qu'une question philosophique, celle de la conscience ». Il aurait plutôt dit : « présence » que c'eût été parfait.

 

 

Chapitre 4 - La place d'Homo dans l'Univers : les vivants, le Vivant

 

Homo, étant un état-moment d'Univers, ou une modalité d'Univers, a toujours été concerné par sa place dans le processus qu'est celui-ci. Est-il le microcosme du macrocosme, comme le pensèrent les Grecs ? Est-il essentiellement une âme qui est en quelque sorte toutes choses, anima est quodammodo omnia, comme le voulurent, autour du début de notre ère, les Stoïciens, puis les Chrétiens ? Est-il un « pou de l'Univers » tout juste bon à y introduire le désordre de ses ambitions et de ses questionnements indiscrets, comme l'estimèrent des Chinois ? Et, conséquemment, est-il éphémère, immortel, métempsycotique, quoi encore ?

 

4A. La mort physique

 

4A1. Avant la biochimie

Le MONDE 1A, celui du continu proche non scriptural, envisagea des effacements et dispersions progressifs du souffle vital sur trois ou quatre générations. Il y fut aidé par sa conception de la confraternité animiste de tous les Vivants, humains, animaux et végétaux dans le Vivant. Et d'autre part, comme les êtres singuliers étaient censés résulter de forces plasticiennes, et puisque les images du sculpteur ou du peintre étaient alors obtenues par des tracés, il s'ensuivit que les masques et les statues tracés de l'Ancêtre assurèrent une continuation suffisante pour garantir celle du clan, de la tribu, de l'empire. Et cela d'autant plus facilement que les spécimens hominiens à ce moment n'étaient pas des « individus » (indivisés, XVIIe siècle), ni des « je-moi », mais d'abord des « on » (lat. homo). Avec le MONDE 1B scriptural des empires primaires de Sumer, d'Egypte, de Chine, d'Inde, d'Amérinde, la « momie » du Pharaon (analogisante) s'augmenta de la narration (digitalisante) de sa titulature et de ses hauts faits. En Inde, le Samsara métempsycotique fut même si inlassable qu'il fallut concevoir de sévères ascèses pour en sortir et atteindre le nir-vana (le sans-souffle).

Par contre, dans le MONDE 2 grec, celui du contenu distant, la mort fut tragique. Elle suscita même la tragédie. En effet, pour les Grecs classiques, qui ne voyaient partout que des touts composés de parties intégrantes et saillant sur leur fond, le passage de la vie à la mort fut la catastrophe absolue, le tout à rien. Depuis - 460, les tragiques font de la mort du héros l'acte décisif de son existence, alors qu'elle n'était encore que la conclusion de ses jours dans les épopées homériques. Autour de - 450, Anaxagore déroute ses amis quand ceux-ci lui annoncent la mort de son fils, et qu'il répond déjà stoïquement « qu'il avait toujours su qu'il avait engendré un mortel », èideïn (plus que parfait de eïdenaï, savoir) tHnètov gennèsas (ayant engendré un mortel). Au même moment, Empédocle nie qu'il y ait seulement « naissance » ni « mort », mots qu'il attribue au langage courant des nomoï (les lois des hommes), tandis que la THemis (la Justice ontologique) sait qu'il n'y a jamais qu'agglomérations et dispersions des parties d'un Tout permanent, censé inébranlablement complet depuis que Parménide a dit : « L'étant est, le non-étant n'est pas ».

Quant aux Olympiques de Pindare, toujours à la même époque, elles choisissent de pousser au plus tranché le contraste des vivants et des morts. Les corps les plus beaux sont d'abord exaltés dans la plénitude de leur performance sportive, avant qu'on marque sans transition leur décrépitude impitoyable : « O Ephémères ! Quoi donc quelqu'un ? Quoi donc pas quelqu'un ? D'une ombre un rêve Anthropos ! » Epaméroï ! Ti de tis ? Ti d'ou tis ? Skiâs onar anthropos. La « skia » ici convoquée, l'ombre féminine et concave, à formes fuyantes, est la désignation la plus terrible du néant pour la Grèce lumineuse, masculine, convexe, phallique, éprise de parties intégrantes.

Ainsi, en - 400, le contraste : mort / vie, forme / informe, supposa une solution drastique : le corps périt, mais l'âme demeure. Dans le Phédon, Socrate, tout en buvant et laissant agir le poison, explique à ses disciples, avec bonne humeur, comme y insiste le narrateur, que son âme échappera aux injures de la mort, immortelle, pour des raisons de métempsycose supposée par la « maïeutique » (si nos connaissances sont des réminiscences, il faut bien que notre âme vienne d'une vie antérieure, et que donc les âmes en général restent en réserve de retour après la mort), mais aussi parce qu'elle a participé des Idées a priori, transcendantales, éternelles. Dans la même veine, Aristote supposa une immortalité de l'intellect agent, noûs poïètikos, celui qui opère les abstractions. La croyance à l'immortalité de l'âme gagna un peu partout la Méditerranée, jusqu'au monde juif, qui n'en avait eu cure jusque-là. Du reste, cette immortalité fût diversement conçue, puisque les premiers chrétiens ne l'attendaient qu'après le retour de Christ, attendue incessamment.

De quoi la gloire fut la modalité romaine, politique. La gloria, sorte d'éclat autarcique, suffit alors tellement qu'elle rendit la mort physique insignifiante. Pétrone et Sénèque, sur ordre de Néron, s'ouvrent les veines sans protester, seulement avec des raffinements qui parfont leur gloire parmi le cercle de leurs amis ; Fellini a montré cette liaison entre gloire, lumière italienne et suicide dans Roma. C'est aussi la gloire qui convainc les gladiateurs de se mesurer jusqu'à la mort, devant des villes romaines assemblées. La notion fit fortune. Les chrétiens dirent bientôt que Dieu avait créé le monde « pour sa Gloire interne se répandant en Gloire externe », et les portraits des tombes du Fayoum donnèrent à voir la gloire d'immortalité. Dix-sept siècles plus tard, c'est encore le souvenir de la gloire romano-chrétienne qui sauve les personnages de Corneille et d'Honoré d'Urfé, et qui sans doute inspira toujours Goethe, à qui cet après-midi-là Eckermann avait demandé comment il envisageait son au-delà. Il répondit non sans humeur : « Je me sens une telle entéléchie que ma disparition m'est impensable. » Le mot « entéléchie » était bien choisi. En grec, est tel-ekHès (ekHein, telos) ce qui a ses moyens et ses fins en soi, autarcique, comme il convient à une forme intègre sur un fond dont elle se détache, et nimbée de sa gloire de triomphe ou d'humilité.

En général, toutes les survies furent d'autant plus facilement supposées par Homo qu'il se garda bien d'en préciser le contenu. Avec deux exceptions majeures appartenant au MONDE 1B. Ce furent les horreurs de l'après-vie détaillées dans l'épopée sumérienne de Gilgamesh et Enkidou, comme si, dans la témérité des débuts de l'écriture, à l'époque de la cosmogonie du Supersage, en - 1750, la magie de l'écrit permettait de visiter tout, même l'épouvante. L'autre exception fut celle du Livre des morts tibétain, sans doute parce que, selon la subarticulation indéfinie de la métaphysique indienne métempsycotique, la confusion de la vie et de la mort rendait cette dernière presque familière, pittoresque, amicale, scène de rue momentanée ou épisode fantastique du Mahabaratha.

Dans le MONDE 2, la discrétion sur les modes de survie de l'âme immortelle alla jusqu'à éviter le thème du sommeil, comme pour n'avoir pas à s'expliquer sur le dernier sommeil. Seul l'Athénien Anaxagore osera dire, mais c'était avant Platon : « Il y a deux leçons, deux didascalies (didascalias) sur la mort : le temps avant de naître (ton te pro tou genestHaï kHronon), et le sommeil  (kai ton Hupnon) ». Et seul Shakespeare, dont le langage ne reculait devant rien, osa parler de la vie humaine comme du vol d'un oiseau traversant une chambre éclairée entre deux fenêtres ouvertes sur la nuit.

Du reste, la même discrétion fut pratiquée à l'égard de la naissance. Quand donc, dans la gestation, commence-t-on à avoir affaire à un nouvel être humain ? Et, si l'on suppose qu'à chaque naissance une nouvelle âme doit être créée, quand précisément cette création a-t-elle lieu ? La question ne se posa pas vraiment à Homo avant que les droits modernes se demandent à partir de quel moment, dans la génération, il n'y a plus un seul être, le foetus faisant encore partie de la mère, mais bien deux êtres, ayant alors chacun des droits distincts à prévoir.

La prise en compte de l'avortement, comme de l'abandon d'enfant et même de l'infanticide, fut fort tardive, guère avant le XVIIIe siècle et selon les endroits, et c'est donc très indirectement que, dans la Summa Theologica de Thomas d'Aquin, vers 1250, en est fait état. Le vocabulaire nous déroute, mais il a le mérite de la clarté. Si l'on admet qu'il y a chez l'être humain trois formes, une végétative, une animale, une rationnelle, celles-ci, vu les résistances des matières premières et secondes où elles doivent s'inscrire (forma educitur e potentia materiae), ne peuvent naître que d'une manière franchement successive : le foetus est d'abord végétatif, puis animal, enfin rationnel. Dans les trois textes où cette proposition se retrouve, les trois adverbes de succession sont marqués de façon si insistante qu'ils sont rendus par un vocabulaire renouvelé. Somme toute, cette vue formulée à mi-chemin de l'histoire de l'Occident est celle de la plupart des législations contemporaines quand elles ont à se prononcer sur l'avortement, lequel faisait si peu problème pour Thomas d'Aquin que le mot « abortum » ne figure même pas dans l'index de Marietti. Le problème se posa à lui à propos de l'exception qu'est le Christ, seul être humain à avoir eu les trois formes d'un seul coup.

 

4A2. Depuis la biochimie

Le MONDE 3, biochimiste, a ébranlé les épouvantes devant la mort, en même temps que les immortalités. Il voit constamment une Evolution buissonnante, où les vivants sont des spécimens temporaires d'une espèce, elle-même relais temporaire d'autres espèces et de genres, qui à leur tour sont des relais temporaires du Vivant. Le Vivant, au singulier majusculé, est cet organisme unique dont les cellules périssables et renouvelables, sororales et mutationnelles, ont progressivement envahi la Planète Terre depuis 3.8 milliards d'années, et dont les genres, les espèces et les spécimens sont des états-moments ni stables, ni instables, mais métastables.

Pour la biochimie, si alors certains vivants sont présentiels, en particulier les vertébrés cérébrés et Homo, leurs présences-apparitionnalités-autotranslucidités elles-mêmes sont transitoires, s'effaçant transitoirement dans le sommeil, et définitivement dans le dernier sommeil. Du reste, même les moments de présence-absence n'appartiennent plus alors aux « entéléchies» postulées par Goethe, mais à des spécimens comme constellations d'interfaces entre un milieu intérieur et un milieu extérieur, tous deux mouvants, métastablement. Le Je-Moi occidental a fait place à un X-même. Anthropogénie générale, ch. 30 ]

Du reste, on n'oserait pas dire que ce caractère parcellaire biochimique de la conscience ait toujours été ignorée même du MONDE 2, où l'on entend Bossuet s'exclamer : « Je ne sais si ce que j'appelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plus excitée d'un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres ». Il venait de citer Arnobe, ce Nord-Africain qui vers + 300, dans l'aurore de la psychologie des profondeurs augustinienne, avait déjà écrit : « Vigilemus aliquando, an (à moins que) ipsum vigilare, quod dicitur, somni sit perpetui portio » (Nous veillons parfois, à moins que ce que nous appelons veiller soit encore une portion d'un sommeil perpétuel).

Cependant, malgré la dispersion des perceptions et motricités des spécimens hominiens, ceux-ci, comme aussi les animaux, entretiennent un sentiment d'être « même », à savoir que leurs expériences sont celles d'un organisme, et en quelque sorte appartiennent à lui et pas à d'autres, voire sont d'une certaine façon en oppositions avec celles d'autres. On commence à deviner aujourd'hui, par exemple avec Damasio, quels pourraient être les fondements cérébraux de pareille continuité, de cette « mêméité » des vivants cérébrés.

Au fond, il s'agirait dans le cerveau de certains systèmes référentiels et/ou référenciants, assurant un aspect particulier des mémoires par quoi celles-ci ne tiendraient pas uniquement en ces modifications chimiques neuroniques qui font les mémoires à court terme, à moyen terme et à long terme (Kandel), mais référenceraient ces inscriptions successives en des continuités spatio-temporelles. Chez Homo, la solidité du langage jouerait là un rôle renforçant. Etablissant des prénoms et aussi des pronoms, comme des « je », des « moi, », des « moi-je », voire des « moi-même », versus des « tu », des « il », et même des « nous », « vous », « eux », et bien sûr aussi des « mon », « ton », « son », « notre », « votre », « leur », selon des modalités qui varient fort d'après les groupes de langues : indo-européen, sémitique, finno-ougrien, etc. Affaire de topologie, de cybernétique, de logico-sémiotique, de présentivité langagières, que créent les civilisations et les peuples, et qui les créent ou du moins les assurent en retour. Avec cependant des traits universels, comme le fait que les nourrissons commencent par référer leurs actions à leur prénom en troisième personne, avant de les attribuer, en première personne, à une des formes langagières d'un « je ».

C'est parce qu'ils concernent de très près cet exercice de la « mêméité » que les pronoms sont la face métaphysique des langues. Jakobson les a appelés des foncteurs, par quoi sa linguistique frôle l'ontologie. Ainsi, le « Ich bin Ich » (Je suis Je) de Fichte vient de l'ontologie implicite de la grammaire indo-européenne germanique, et suppose certaines particularités du Wille allemand, qui n'est pas une simple volonté latine [5C]. L'indien « tat tvam asi »  (cela <indéfini et lointain> tu es) vient de la grammaire-ontologie indo-européenne sanskrite. On en rapprochera, mais en même temps on en distinguera soigneusement l'archaïque « gnôtHi saFton » (connais toi-même) du sage Kilôn, qui a porté tout l'Occident ultérieur jusqu'à la psychanalyse. Introspectif, le français en a fait : « connais-toi toi-même », en une réflexion en train de devenir la réflexivité de Maine de Biran.

Surtout, la marque ou la non-marque du « je », du « tu », du « il » sont déjà des partis ontologiques. En effet, les pronoms ont été rendus par des mots isolés. Ou par de simples adjonctions au verbe ou au substantif (ell-i, mon dieu). Ou impliqués par la seule conjugaison, comme d'habitude en italien, continuant le latin. Ailleurs encore, ils sont directs ou réfléchis, réflexifs, intensifs ou anaphoriques. Le français est très anaphorique, l'anglais, qui supprime volontiers les relatifs, non. (Logiques de dix langues européennes, sur le même site). Le Français, substantialiste, aime à partir d'un point dense sur une table rase : « Je pense, J'éprouve, Je doute, Je nie. Je vis très évidemment et très certainement que J'étais. » (Descartes), « J'actionne une résistance » (Maine de Brian), « J'agis » (Blondel », « Je dure » (Bergson). L'Allemand, au contraire, part du tout, « Wo fass Ich dich, unendliche Natur » (Goethe), dont il articule les couches ou les angles d'apparition (Leibniz, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Husserl, Heidegger). Vers 1950, André Thévenaz, à cheval sur les deux cultures, a tranché cet ontologisme du « point de départ » et ce phénoménologisme du « tout des possibles » du Wille. Arthur Koestler popularisa la notion de « conscience point » et de « conscience plage ». Anthropogénies locales, Linguistique, Logiques de dix langues européennes ]

 

4B. Les survies sémiotiques

 

Néanmoins, même pour ceux qui adhèrent à la vue biochimique d'une vie éphémère, toute immortalité n'est pas abolie. Homo est sémiotique et sémioticien. Ses spécimens sont périssables, mais les signes qui leur sont attachés, images analogisantes et noms digitalisants, ont des permanences et des pouvoirs à très long terme. De plus, Homo est intensément intercérébral. Le désastre du deuil n'est pas la perte sèche d'un objet, ni même d'un être cher, mais l'ébranlement d'une intercérébralité. En sorte que le vers du Booz endormi d'Hugo : « Elle à demi-vivante, et moi mort à demi. » peut se retourner : « Et moi mort à demi, (et donc) elle (encore) à demi-vivante ». En Renaissant exemplaire, Pantagruel se réconforte qu'après sa mort il continuera à « deviser parmi ses amis comme il souloit », c'est-à-dire comme il en avait l'habitude. Aussi longtemps que subsiste l'amant, l'aimé est immortel. Un adage dit : Celui dont on se souvient est vivant. Et pourtant il est mort. Concilier les deux est l'exigence du deuil.

D'autre part, Homo édifie ce que le grec appelle des erga, le latin des opera, le français des oeuvres, c'est-à-dire des objets qui dépassent séculairement et parfois millénairement son existence. Par les oeuvres, chacun (chaque un) continue ses prédécesseurs, comme il sera continué par ses successeurs. Les oeuvres ce sont des villages et des villes, des meubles solides, des travaux d'art, des rituels religieux ou politiques, et tout particulièrement ces transcendantaux en construction que sont les mathématiques, les physiques et les biologies, les grandes sommes d'histoire, voire les métaphysiques d'ordinaire millénaires. On ne peut donc mesurer la survie chez Homo si on oublie combien ses actions sont intercérébrales temporellement autant que spatialement. Le monument est essentiel aux groupes hominiens. Il est un « ergon » thématisé comme « ergon ». Monere, d'où vient monumentum, signifie à la fois se rappeler et prévenir.

Alors, on n'a jamais fini, chez Homo, de mesurer à quel point les vivants visibles sont des disparus et des successeurs invisibles. Les Etrusques conçurent des cités doubles, moitié des vivants, moitié des morts, avec, dans ces dernières, de fausses portes que seuls les morts pouvaient franchir. La maison romaine restait si intensément habitée par ses ancêtres que le mot lares désignait les deux, elle et ses dieux lares. Nos bibliothèques domestiques sont nos dieux lares d'aujourd'hui. Le Parthénon éclate de ses millions de contemplateurs passés et à venir. Une petite fille continue sa grand-mère en portant son bracelet.

Tel est le statut déroutant des grands hommes. « Mozart » est là chaque fois qu'on le joue, et pourtant, quel qu'ait été la fête que ses contemporains lui ont faite tout au long de sa vie, en ce moment où musique savante et musique populaire n'étaient pas encore disjointes, et où l'on pouvait passer de l'une à l'autre sans changer d'auditoire, de son vivant Mozart n'a jamais été « Mozart » pour Mozart. Dans le cas des génies, l'homme vivant et l'homme mort se recouvrent d'autant moins qu'ils créent de nouveaux référentiels, dont eux-mêmes n'apercoivent qu'en partie la portée, et qui ne seront objectivés que plus tard. Dans la temporalité d'Homo, ce qu'on appelle le présent (esse, prae) est un tressage d'historicités et de projections. Au sens le plus envahissant, chaque spécimen hominien fait partie, ou plutôt est une partie, de ses vivants, de ses morts, de ses descendants, de ses congénères, et fort peu de lui-même. L'anglais permet un fécond rapprochement entre corpus et corpse, comme s'il fallait être dans l'état du second pour accéder à l'état du premier.

Le concept d'un Unique Vivant Evolutif est le plus important depuis 1950. Il contribue à la saisie de l'Univers comme une suite évolutive une-fois-jamais-plus. Et, depuis toujours, n'est-il pas plus familier qu'on ne croit ? Car c'est lui qu'actualisait l'animisme du MONDE 1 ascriptural, et même scriptural dans les « genuit » qui ponctuent la Genèse. Et, pour autant que le MONDE 3 dégage maintenant l'idée d'un grand Vivant continu, les immortalités personnelles du MONDE 2, supposées par ses touts composés de parties intégrantes, paraissent comme des interruptions dans le cours général de l'humanité.

Une suite d'implications est alors apaisante : Homo est un spécimen appartenant à une Espèce, laquelle appartient à un Vivant, appartenant à une Planète, appartenant à une Etoile, appartenant à une Galaxie, appartenant à un Univers, voire à un Multivers. L'ad-part-enance est ici entendue ici littéralement, adéquatement, spinoziennement.

 

4C. L'intrication de la vie et de la mort : le rythme et le rite

 

C'est ce rapport paradoxal aux morts et aux vivants, à la mort et à la vie, qu'Homo rencontre et même réalise (rend réel) dans le rythme. Le rythme est arsis, du pas levé, et thesis, du pas posé. Il concilie l'être et le non-être dans une succession quasi synchrone, où les propositions contradictoires vivent l'une de l'autre : l'absence suscitant la présence, et la présence l'absence. Sorte de réaction de Baldwin, où une position engage une annulation qui la réengage comme position. Les maladies mentales sont ces états où un spécimen hominien perd son rythme (Maldinez). Homo « normal » se rythme d'instant en instant, serait-ce dans sa façon de porter à sa bouche sa tasse de thé, de se lever, de s'asseoir, de s'endormir et de s'éveiller. L'animal ne se rythme pas, il n'aurait que faire du rythme, qui embarrasserait ses évidences comportementales.

Par contre, Homo a inventé des rythmisations thématisées, dont les plus répandues sont le poème et la musique. A Colonne, Oedipe entrant dans le Bois Obscur prononce en iambes un dernier hymne au soleil d'Athènes. Mais c'est dans la musique que l'alternance de la vie et de la mort se thématise au plus serré. Il est remarquable que la dernière page de la dernière sonate de Mozart, puis de Haydn (si l'on omet un final conventionnel), puis de Beethoven, puis de Schubert, soit une totalisation ultime en même temps qu'un anéantissement ultime, comme de vivants universalisant leur singularité avant son extinction. C'est dans le soleil de sol majeur que Bach écrivit ses trente Variations Goldberg, destinées à favoriser le sommeil d'un prince insomniaque en l'induisant à accepter le dernier sommeil. Une cinquantenaire percluse décidée à hâter sa mort la fantasme comme « un retour à la Grande Nature, dans un désert de Patagonie, au son des Quatre saisons de Vivaldi ».

Le rite ici encore peut réduire le rythme à quelques règles, le schématiser, et ainsi l'adapter à l'unanimité de communautés et de sociétés vastes. Rite de la marche de la vieille femme Inuit qui, devenue incapable de mâcher les peaux, s'avance la nuit dans la banquise, vivante défuncte, c'est-à-dire déchargée de ses fonctions utiles (functus, fungi, de). Rite de l'enfant qui joue à la marelle. Les derniers mots de Socrate, nous dit le Phédon, furent pour recommander à ses disciples de ne pas oublier de sacrifier un coq à Esculape. Le dernier ordre de l'empereur Auguste, le plus grand des politiques, exigea que la fin de sa comédie, donc du banquet chanté de sa vie (kômos, fête après banquet, oïdia, ödè, chant), soit salué par des applaudissements, l'exercice le plus élémentaire du rite : « Plaudite, amici, comoedia finita est ! ». Beethoven, qui savait qu'une symphonie a lieu entre deux silences, a redit la même formule dans la même circonstance.

 

 

Chapitre 5 - Les justifications d'Homo

 

Dans un Univers dont les moeurs le débordent, il reste à Homo une maîtrise, c'est de bien faire, en croyant qu'il doit bien faire. Ce qui suppose qu'il puisse faire mal, et on trouve presque partout quelque « péché originel ». Ce qui implique aussi que son Univers comporte un ordre, un dharma, auquel il puisse se conformer. Les Stoïciens firent une ontologie, et même une épistémologie et une logique, pour fonder leur morale. La Grande Logique de Hegel vise au même but. Toute la métaphysique d'Aristote, donc de l'Occident, est dominée par la conviction que « la cause finale est la plus noble des causes ». Hors Occident, les prescriptions de Lao-tseu, de Lie-Tseu et de Confucius ne le nient pas.

 

5A. Les humeurs divines

 

Pour cette soif de justification, dans le MONDE 1A ascriptural, Homo Polynésien se rassura en épousant rituellement le Mana, principe vital universel, selon quelques rites de son clan ou de sa tribu.

Dans le MONDE 1B scriptural, en Mésopotamie, la Justification fut de s'inscrire, toujours rituellement, dans les partis en conflit qu'étaient les cohortes de dieux. Jusqu'à ce que, vers - 1350, l'Egyptien Aton se détache un court moment en maître des dieux, préludant à Marduk, célébré au sommet des sept étages de la ziggurat des autres dieux mésopotamiens, vers - 1150. Quant au Ell hébraïque, Yaweh-Adôn-aï, plus exclusif que Marduk, il interdit aux Ben-éi Israël d'adorer d'autres EL-ohim que lui, et inaugura d'entretenir avec son peuple, nous dit Osée, un des premiers prophètes (- 750), les rapports jaloux de l'amant et de la prostituée : « Je la déshabillerai tout nue, je la rendrai pareille au désert... Elle courait après ses amants et moi elle m'oubliait...C'est pourquoi je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur...Là elle répondra comme au jour de sa jeunesse, comme au jour où elle montait du pays d'Egypte ». La justification d'Homo fut alors de se plier aux humeurs imprévisibles du Dieu singulier. Abraham, dit père des croyants, eut à tuer son fils sans autre motif que l'ordre reçu et accepté. La tour de Babel fut détruite parce qu'elle faisait ombrage au Dieu jaloux, en une jalousie qui pourtant parut si grossière que le Targoum corrigea le récit original. Dans les autres empires primaires, les dieux furent despotiques aussi.

 

5B. La THemis du logos occidental

 

Ceci changea fort avec le MONDE 2 grec, exigeant des touts composés de parties intégrantes. La justification d'Homo voulut s'inspirer d'une Justice rationnelle, à laquelle, chez Empédocle, les dieux eux-mêmes avaient à obéir. Telle fut la THemis, justice selon l'Etre, sans commune mesure avec les Nomoi, simples lois pratiques des cités, qui réglaient leurs partages (nomos, nemein, partager) économiques et politiques. Lorsque, autour de l'An 1, les transcendantaux grecs furent absorbés dans le Transcendant chrétien, ce fut alors une THemis personnalisée, au point d'être parfois humorale comme le Ell hébraïque, qui siégea à Byzance dans les Pantocrators.

Le XVIIe siècle, chrétien mais déjà archimédien, et donc cherchant des justifications énonçables en rigueur, fit fusionner les principes de la Justification et les principes de la Physique. Cela donna l'affolement des casuistes. Mais aussi des vues d'éternité. Chez Descartes l'action requise fut éclairée du « Parfait ». Chez Leibniz du « Nécessaire ». Chez Spinoza de la « Substantia », donnant lieu à une Ethica more geometrico demonstrata. En combinant casuistique et métaphysique, on put ainsi promulguer un « Droit naturel », entrepris autour de 1600, et qui un jour deviendra les « Droits de l'homme », chez les Latins. Au contraire, les Empiristes anglais, plus biologistes que légalistes, ne virent dans la THemis qu'une généralisation « prédicamentale » de coutumes utiles à Homo, vu sans ménagement dans le Léviathan de Hobbes. Sans viser à des droits de l'homme, supposant une définition métaphysique d'Homo, ceci préluda à des « human rights » préludant à des « animal rights », selon les consensus successifs des sociétés successives.

Enfin, Kant, de même qu'il avait prévu des transcendantaux fixes dans la connaissance, reconnut un transcendantal dans la morale, cette fois préparant un transcendantal en construction. Sa Kritiek der Praktischen Vernunft contient en effet la proposition fameuse : « Agis de telle sorte que ta maxime personnelle puisse devenir principe de loi (Gesetz) fondant l'Homme. » Fichte, où Kant se reconnut assez pour en favoriser la première édition, alla jusqu'à affirmer que la THemis ainsi construite par la Volonté humaine n'est pas la fille de l'Etre, mais sa génératrice. Ce sont les « conditions de possibilité » de la Morale qui font les propriétés de l'Etre. Hegel acheva cette prétention en égalant la Substance et la Conscience, au point que la force et le droit, pour finir, coïncident historiquement.

 

5C. Le « Wille » germanique

 

Cette rencontre de Kant, de Fichte et de Hegel, sans oublier Schelling, nous invite à insister un moment sur la morale germanique, si déroutante pour des Latins, et pourtant consonant avec beaucoup d'autres morales dans l'anthropogénie. Rouvrons, dans la force de leur texte original, les Niebelungen, dont Wagner fit un Anneau, le Ring der Niebelungen.

La « Volontas » latine poursuit des buts. Tendue vers la cause finale, elle cherche la réussite et la conquête, le triomphe, la gloire. Au contraire, le « Wille » germanique se suffit, substance première et ultime, vient de nous dire Fichte. Là, le Schicksal, que le français traduit un peu vite par Destin, est étymologiquement un geschehen (laisser être), mais si intensément accepté et assumé qu'il devient Geschichte (histoire), sans même chercher un accomplissement. A la fin, ce qui désespère Hitler, ce n'est pas la défaite, mais la défaillance du Wille du peuple allemand, où Berlin brûle en apocalypse, comme un tableau d'Altdorfer. « Dans le monde de la fatalité où il se meut, rien, pas même ce que les hommes appellent le succès, ne peut servir de critère. » (Goebbels). Ce mélange d'élan et de non-espoir, dans la tradition de l'illuminisme germanique, et peut-être déjà celtique, fut, d'après ses premiers théoriciens, la raison essentielle de la séduction du nazisme, Déjà, au lendemain de la Guerre de 1914-18, Jacques Rivière, dans L'Allemand, avait remarqué la fréquence du : « Das ist mir egal ». C'est ce Wille de tous les possibles, « par delà le bien et le mal », qui a produit en Allemagne, entre 1730 et 1870, les plus vastes musiciens, et, entre 1780 et 1830, les plus vastes métaphysiciens de l'histoire d'Homo. C'est que la métaphysique théoriquement, et la musique pratiquement, sont les ouvertures les plus infinies au Possible comme tel, ou au Possible pur.

Cependant, en Inde aussi, la Baghavad-Gita recommande à Arjuna de tuer ses frères dans l'indifférence. On sait la joie philosophique de Néron assistant à l'incendie de Rome. Et la joie artistique des peintres cézanniens voyant des pins de Provence partir en torche. Dostoiëvski a conçu Raskolnikov à côté d'Aliocha. En plein classicisme, le Corneille de Rodogune, où une mère tue deux de ses fils par ambition de pouvoir, remarque dans ses Examens que si « nous n'admirons pas ses actions, nous admirons la source dont elles procèdent ». Le Jésuite Jogue, découpé membre à membre par les Iroquois, fraternise avec eux, et, après un repos au pays, retourne sur le Saint-Laurent en sachant qu'ils reprendront son supplice. Peu avant, dans l'Astrée d'Honoré d'Urfé, Célidée s'était tailladé le visage afin d'être aimée pour ce qu'elle est, et non pour son apparence. En 1916, une lettre de Teilhard de Chardin nous conte son sentiment mystique parmi les charniers de la Somme durant la nuit. Apollinaire chanta l'illumination poétique des bombardements.

Le Schicksal germanique est donc une clé seulement mieux documentée d'un universel de l'anthropogénie. On remarquera que Jésus de Nazareth, le spécimen hominien qui a suscité les plus grands sacrifices d'adhésion, les édifices artistiques et métaphysiques les plus puissants, ou encore qui a déclenché, à travers Paul de Tarse, le rêve d'une intercérébralité humano-divine universelle, aura justement été, après l'homme-dieu Alexandre le Grand, un dieu-homme crucifié. Ressurgissant de leurs écartèlements et dépècements, l'Osiris égyptien et le Dionysos grec lui avaient ouvert la voie.

Le In hoc signo vinces de Piero della Francesca est peut-être le tableau majeur de l'Occident. Il montre Constantin au Pont Milvius fondant l'Empire sur une croix chrétienne tendue à bout de bras. Une croix à traverse haute est sans doute le répondant plastique le plus puissant pour le corps d'Homo, primate transversalisant et latéralisant ; dans l'Homo de Vinci, les bras étendus font la traverse haute. Mais que ce signe ait encore gagné une nouvelle intensité, même politique, à porter un être humain cloué dessus jette sur l'anthropogénie une lumière qui a requis toute l'invention de la géométrie projective par Piero. Le Dressement de la croix de Rubens à Anvers en donne le répondant baroque.

« Perfunctorily she caressed her cross (....) She stood between two fluidities, caressing her cross. », lit-on de Lucy à la fin de Between the Acts, cet écrit posthume où Virginia Woolf anticipe son propre suicide par noyade (1941), en laissant son regard errer sur des nénuphars flottant sur les eaux d'un vivier en contre-bas, sous lesquelles les poissons traversent des stries d'ombres et de lumières. Prouvant assez qu'il y a des suicides non seulement de désespoir mais d'accomplissement.

 

5D. Une sainte du MONDE 3

 

Or, pour le MONDE 3 biochimiste, la Justification, qu'elle soit ontologique, épistémologique, juridique, volontaire, a perdu beaucoup de son prestige et de ses consolations. Où la placer, en effet, dans une Evolution biologique, puis technicienne, puis sémiotique, mais toujours buissonnante, résultant de milliards de connexions, déconnexions, clivages disparates, dont la créativité se vérifie seulement après coup, et encore hypothétiquement. Où donc situer encore un « droit naturel » ?

Cependant, Homo est si assoiffé de justification ultime que, même dans un environnement évolutionniste biochimiste, il se cherche des devoirs absolus. Il ne parle plus alors de « fins », mais de « valeurs », qu'il aurait à transmettre. Et, comme il lui faut une valeur ultime, intangible, et justement biochimique, c'est souvent devenu « la Vie ». La vie comme sacrée, ou le sacré. Au nom d'un « serment » d'Hippocrate qui n'a jamais existé, les vivants prolongent les agonies de « confort » des mourants pour se justifier de continuer à vivre. Ou plus naïvement pour que la Vie sacralisée continue de leur servir de Justification inconditionnelle.

La sainte du MONDE 3 est alors Etty Hillesum, celle qui s'interdit tout jugement, sachant qu'il n'y a pas de consolation. Au concret, celle qui fait le possible pour ses frères Juifs de Westerbork, mais sans jamais ne rien reprocher aux Nazis qui les déportent. Et en attendant elle-même d'être déportée. Cette fois, aucune morale, sinon l'Ouverture jusqu'à déstabiliser Dieu : « Dass man soviel Liebe in sich hat, dass man Gott verzeihen kann ». Sachant que les moeurs de l'Univers débordent infiniment les nôtres. Qu'il n'y a de recours que dans l'Amen d'un X-même qui accepte de n'être jamais Moi, mais parfois intercérébralement Nous. Voyant qu'il ne peut y avoir que des degrés cybernétiques et sémiotiques de liberté, seulement assez compatibles par moment pour paraître des intentions. Dans un Univers où la Justification tient, non plus dans la contemplation embrassante du MONDE 2, mais dans la surprise admirative des événements une-fois-jamais-plus de l'Evolution de l'Univers, voire d'un Univers comme Evolution.

 

 

Chapitre 6 - La liberté ontologique inconditionnelle occidentale

 

En toute logique, ce chapitre devrait faire corps avec le précédent. La postulation d'une liberté ontologique inconditionnelle a été l'effort suprême d'Homo pour obtenir une justification absolue. Mais son ampleur nous a incités à traiter ce thème à part.

 

6A. Les déclencheurs anthropogéniques de la liberté ontologique inconditionnelle

 

Les formes extrêmes de la liberté sont une originalité de l'Occident, qui fut le seul à oser rompre pareillement avec la Nature. Elles s'établirent à travers de longs détours. Naquit d'abord une liberté politique, celle des civiquement libres (eleFtHeroï) des cités grecques, de Solon à Périclès. Puis, une liberté spéculative, celle du « bios théôrètikos » de Pythagore et d'Anaxagore, où chacun, hors de toute influence, décide de ce qui est vrai et faux, comme encore le Descartes des Règles pour la direction de l'esprit. Puis, une liberté morale, disons à partir d'Euripide. Et ces trois libertés furent perçues toujours plus autarciques depuis que, en - 250, Archimède introduisit une vue déterministe des phénomènes physiques. En contraste, les décisions politiques, spéculatives, morales n'en parurent que plus autonomes.

Mais surtout, autour de l'An 1, la Méditerranée favorisa des religions du salut et de la damnation, lesquelles supposaient une liberté radicale, ontologique. On ne peut, en effet, se damner ou se sauver pour l'éternité par des actes qui seraient largement dépendants de conditions extérieures ; il faut qu'en dernier ressort la responsabilité du damné ou de l'élu échappe à tout conditionnement. Le péché originel d'Adam et d'Eve, qui jusque là avait été considéré comme une faute rituelle, une simple désobéissance à un ordre tout-puissant arbitraire, fut réinterprété comme ontologique, procédant d'un choix pleinement délibéré.

Tout ceci attira l'attention d'Homo, dès le stoïcisme, sur une quatrième liberté, la liberté de choix, d'abord principalement morale, puis se laïcisant avec le développement de l'argent, cet échangeur neutre universel, surtout lorsque la banque de la prime Renaissance conçut des lettres de crédit elles-mêmes échangeables, ouvrant des dimensions sans limite au désir. Tout était donc accessible à tous, moyennant la Fortuna, d'abord déesse capricieuse, et maintenant affaire de l'esprit d'entreprise de chacun. La liberté de choix, qui s'était d'abord jouée autour du salut et de l'excellence morale, envahit la vie quotidienne. Ceci convenait à Homo de la fin du Moyen Age qui, depuis l'An 1000 se sentait maintenant co-créateur du Créateur, responsable d'un monde à gérer pour longtemps, puisque Christ n'était pas revenu. Avec l'illuminisme allemand, le Wille germanique donna à tout cela un parfum métaphysique, ouvrant la possibilité de tous les possibles, voire celle du Possible comme tel. Chez Fichte, les conditions de possibilité de la volonté libre finirent par dicter celles de l'être. Il ne restait alors qu'à concevoir des libertés légales, qui réaliseraient dans l'Etat cette liberté commune à tous les hommes, selon un droit naturel et ces « déclarations des droits de l'homme » brandies par les armées napoléoniennes. Hegel fit la métaphysique et la logique de ce droit-là et de cet Etat-là.

Cependant, après 1900, Homo, non content de choisir entre des valeurs déjà établies par un Dieu ou par une Raison, voulut désormais créer les valeurs lui-même en une liberté instauratrice.Ce fut la liberté sartrienne, ignorant si bien tout conditionnement que son auteur osa écrire une Esquisse d'une théorie des émotions où les réactions émotives mésencéphaliques étaient ignorées, grâce à la distinction entre le « je suis ému », passif, et le « je m'émeus », actif, de la langue française. Ainsi, chez Sartre, la liberté ontologique inconditionnelle connut son climax au moment où l'autarcie de la présence-apparitionnalité commençait à poindre. Nous avons déjà signalé les accointances entre ces phénomènes.

 

6B. Les deux antinomies de la liberté occidentale

 

La liberté inconditionnelle, où nous avons reconnu une exigence du christianisme comme salut-damnation, se heurtait pourtant à une autre exigence du même christianisme, d'un Dieu transcendant tout-puissant et omniscient, donc prescient, créateur ex nihilo, et par conséquent responsable radicalement de sa création. Comment être prescient et tout-puissant si vos créatures sont vraiment libres ? Comment n'être pas responsable du péché d'une créature créée par vous ex nihilo ? Ce fut une première aporie. D'autre part, depuis le triomphe de la science archimédienne au XVIIe siècle, comment concilier une liberté inconditionnelle avec l'enchaînement strictement déterministe des causes et des effets supposé par la Physique galiléenne ? Ce fut une deuxième aporie, laïque celle-là.

Pascal, pourtant physicien, mais plus encore chrétien, ne fut sensible qu'à la première aporie. D'une clarté parfaite comme toujours, il distingua alors : (1) La solution calviniste, pour qui c'est Dieu qui damne ou sauve sans réplique, (2) La solution moliniste, du jésuite Molina, pour qui c'est bien l'homme qui est en fin de compte responsable à tout le moins de sa damnation, (3) La solution augustinienne, celle des jansénistes dont Pascal faisait partie, pour qui au départ Dieu crée un Adam sauvé, ensuite Adam désobéit et damne sa descendance par son péché « originel », enfin Dieu vient en Jésus-Christ sauver un certain nombre des damnés, ceux à qui il donne sa « grâce efficace », opératrice du salut, tant pis pour les autres, auxquels on recommande pourtant de continuer à bien faire. Car nul ne sait s'il est sauvé, jusque dans le Luthéranisme. Pareil péché originel était-il irrationnel ? Au contraire, chez le rationaliste exacerbé qu'est Pascal, la raison est censée tellement raisonnable naturellement que ses irrationalités patentes dans le monde indiquent qu'il dut y avoir une catastrophe initiale, le péché d'un premier couple. Cela fit la centaine de pages des trois Ecrits sur la grâce, exercice logique encore plus équilibriste que les Provinciales. Quant à la deuxième aporie, c'est-à-dire l'incompatibilité entre la liberté inconditionnelle et la physique galiléenne déterministe, elle retint surtout la génération de Spinoza, monosubstantialiste, et de Leibniz, monadologiste.

Kant hérita de toutes les apories à la fois, non sans souci car il estimait qu'elles rendaient son système entier « scabreux ». L'angoisse augmenta à mesure qu'il avançait dans sa Critique de la raison pratique, où de chapitre en chapitre il se convainquait toujours davantage qu'il y avait, quoi qu'il fasse, une liberté inconditionnelle, garantie pour lui par la voix de la conscience et par la résilience de certains impératifs catégoriques, ce qui ébranlait les conclusions de sa Critique de la raison pure, où pourtant il lui semblait avoir suffisamment démontré que tout événement du monde, donc aussi nos actes, requiert, pour être un objet de connaissance théorique, d'être causalement conditionné comme cause ou effet (catégories de l'entendement), et cela dans l'espace et dans le temps (formes a priori de la sensibilité). D'autre part, son piétisme protégeait Kant d'oublier les difficultés que faisait la liberté inconditionnelle à la toute-puissance et à la prescience de Dieu.

Mais vint l'illumination. Et si, pour finir, la raison pure se tenait dans le phénoménal des actes extérieurs, tandis que la raison pratique s'opérait dans le nouménal de l'acte intérieur ? Tout alors devenait clair. De quoi apaiser le déterminisme de Newton, physicien des phénomènes. De quoi en même temps préserver la causalité inconditionnelle d'Homo libre et de la création comme acte (vs. la création comme produit), acte qui, étant divin, ne pouvait être que nouménal. Non, les deux critiques non seulement ne se contredisaient pas, elles se confortaient mutuellement. En conséquence de quoi, il n'y avait plus qu'à écrire une troisième critique, La critique de la faculté de jugement qui prendrait en compte ces expériences hors pair dites expériences esthétiques, où justement Homo ressent la concordance des phénomènes théoriquement connaissables et des noumènes pratiquement postulés. Occasions fulgurantes ou quotidiennes de vérifier que la Nature et Homo procèdent bien d'une même source. Cette jouissance esthétique, désintéressée, a lieu tantôt devant la Nature, en particulier devant le spectacle du ciel étoilé (le premier, Kant eut l'idée de Galaxies), tantôt devant les oeuvres de l'Art, qui a pour fonction de thématiser et de condenser ces correspondances entre choses et l'esprit. C'est ce qu'obtient le Gracieux à travers les conforts de l'équilibre, et le Sublime à travers les décalages de la transcendance. D'ordinaire plus réservé, Kant nous confie qu'il exultait.

Après l'enthousiasme de Fichte, de Schelling et de Hegel, la confiance kantienne fut pourtant ébranlée par les progrès de la science expérimentale, comme par les inventions techniques de l'électricité, des ondes radios, des machines à vapeur, de la photographie. Les questions et réponses de Kant parurent alors inaccessibles, ou gratuites, sauf à quelques-uns comme Lachelier, et on préféra les oublier. Cependant, les questions métaphysiques finissent toujours par ressurgir, et depuis 1950, avec l'essor de la biochimie, les apories de la liberté sont réapparues, quoique déplacées quant à leurs formulations et à leurs réponses.

 

6C. Les questions de la biologie contemporaine à la liberté ontologique de l'Occident

 

 6C1. La multiplication indéfinie des degrés de liberté cybernétiques

Les cybernéticiens parlent, depuis 1950, de « degrés de liberté » d'une machine ou d'un processus. Les géomètres parlent depuis toujours de « dimensions », et surtout depuis 1900 de dimensions comme de degrés de liberté d'un système. Poincaré exemplifie bien cela quand il insiste, vers 1905, sur les six ou sept dimensions qu'il faut invoquer pour décrire ce qui se passe dans les mouvements entre l'extrémité des doigts et une épaule d'un corps humain. C'est le fait que le corps d'Homo est transversalisant qui a poussé à ramener les dimensions à trois : largeur, hauteur, profondeur. Assurément, les « libertés » dont il s'agit chez les géomètres et chez les cybernéticiens, ne sont pas les mêmes que celles, inconditionnelles, de la métaphysique. Mais il se pourrait qu'elles aient des connivences.

Nous l'avons assez redit, l'Univers vivant dépend moins de façonnements, lesquels ont des degrés de liberté plutôt réduits, que de (re)séquenciations, par exemple, entre acides aminés et protéines, capables de susciter des myriades de degrés de liberté cybernétiques. Tant et si bien que, indépendamment de tout indéterminisme, ses renouvellements cellulaires, neuroniques, techniques et sémiotiques créent des spécimens hominiens qui n'ont plus rien de commun avec le Canard de Vaucanson, cet automate du XVIIIe siècle, à degrés de liberté cybernétique fort indigents parce que techniquement construits, et que Kant alléguait pour susciter l'horreur d'un être humain entièrement soumis à des motifs, et dépourvu de causalité inconditionnelle.

 

6C2. Les  nimbes  de la décision

Sans qu'il y ait à invoquer des sources nouménales, nos décisions, les plus communes et même les plus hautes, en sus de quelques motifs, peu définis et rarement pesés, semblent  procéder de simples images d'action, images visuelles et auditives, ou encore tactiles, gustatives ou olfactives, images mentales simples ou composites. Et cela sans que l'image motrice ait même à s'imposer, mais seulement à se renouveler ou à prendre quelque consistance fugace parmi les incessantes connexions, déconnexions, clivages, reconversions de nos cerveaux.

Rappelons-nous à ce propos quelques expériences banales. (a) Après avoir levé deux ou trois fois le petit doigt volontairement, il suffit d'évoquer l'image mentale de ce mouvement pour que, chez beaucoup, le doigt se lève à nouveau un certain nombre de fois, sans décision nouvelle. (b) Moins trivialement, quelqu'un a été sollicité de s'engager dans la Résistance, il a hésité durant des semaines, puis se retrouve un jour, sans décision ultime, descendant l'escalier jusqu'au bureau de recrutement ; l'image, prégnante ou multiple, de l'escalier a décidé pour « lui », remarque le résistant quarante ans plus tard. (c) Celui qui le matin hésite à se lever se retrouve cependant debout sans décisions motivées ; il a suffi qu'une image de ses actions matinales, ou de sa marche hors du lit, ou le souvenir des aiguilles sur le cadran de son réveil matin aient traversé furtivement son cerveau ensommeillé. (d) Le suicide par noyade de Virginia Woolf suit, sans autres délibérations, de ses images mentales de poissons familiers sous les nénuphars d'un cesspool [VC]. Quatre cas où, pour invoquer des commencements inconditionnés, il faut les habitudes mentales d'une croyance millénaire à une âme substantielle autonome du corps. Du moins si l'on tient compte que ces images inductrices collaborent avec d'innombrables autres automatismes d'un organisme et de ses environnements mémorés. Le processus criminogène, où année après année se tissent des images et des verbalisations de plus en plus focalisées, relève de la même explication de la résolution finale.

Rien donc n'est moins limpide, et donc moins inconditionné, que les décisions humaines. Ce flou n'a généralement pas besoin d'histoires tordues de nos enfances, ni d'un inconscient, ni de refoulements particuliers, mais simplement des connexions, déconnexions, clivages incessants de nos cerveaux dans leurs compatibilisations réussies, manquées, en attente. Freud l'avait sans doute pressenti quand il vit les premières photographies de neurones, puis de connexions neuroniques (Golgi, 1902, Ramon y Cajal, Nobel de 1906), avant même qu'il ait pu connaître l'influence décisionnelle immense des neuromédiateurs.

La Neurophysiologie de la seconde moitié du XXe siècle, à laquelle Kandel (Nobel, 2000) a si brillamment contribué en dirigeant pendant plus de vingt ans les cinquante professeurs de Colombia qui ont rédigé les éditions successives des Principles of Neural Science, observe non plus un inconscient, mais ces milliards d'inconscients locaux et disparates qui, mutant dans des milliardièmes de seconde, déclenchent nos actes et nos sentiments, des plus massifs aux plus subtils. Rendant compte de nos incessantes bifurcations d'humeur.

Et expliquant encore, puisqu'il y a là des clivages en même temps que des connexions, ces perceptions fixatrices fixées cumulatives qui ont le rôle anthropogénique de porter les paranoïas qui soutiennent les grands projets collectifs que sont les nations et les partis de toutes sortes : un we-group suppose un out-group, dit la seule loi, mais combien essentielle, qu'ait découverte la sociologie. Jusqu'à produire parfois, dans les effets de champ logico-sémiotiques, cette « logique froide comme l'acier » que, dans Mein Kampf, Hitler, bon exemple de fixateur fixé, supposait nécessaire à toute grande politique ; ou les fascinations de Lacan devant le Signifiant ; ou les enfermements du Château de Kafka. Et, dans les effets de champ perceptivo-moteurs, la prise au lasso de sa victime par le Voyeur de Robbe-Grillet ; comme la tentation de Salvador Dali de précipiter la petite fille en équilibre sur un parapet ; ou le vertige de l'Est chez Hitler.

 

6C3. La culpabilité rationnelle

Qu'il était judicieux ce prédicateur qui, après avoir atterré ses auditoires des peines de l'Enfer, concluait de la même haleine que jamais un être humain n'avait été assez lucide pour commettre un péché mortel, acte pleinement délibéré ! En effet, quel déclic infinitésimal a décidé que, de ces deux compagnons de banc d'école, l'un soit allé, toujours aussi exquis et prévenant, mourir sur le front de Russie au service de Hitler, tandis que l'autre, qu'il avait pourtant conduit à un meeting fasciste, resta toujours, bien qu'intéressé par le spectacle, et certainement pas meilleur, imperméable à ce genre de vertige ! Et c'est sans doute parce qu'elle partageait cette perplexité que Hannah Arendt fut si mal à l'aise pendant le procès d'Eichman, un Injuste jugé par des Justes lui faisant front. Ou que cet ami, déclaré Juste d'Israël pour ses secours aux enfants juifs durant la Guerre, éclatait de rire à ce titre, précisant que, pour nos cerveaux, il n'y a qu'un saut d'aiguillage infime, et certainement aucune vertu, entre les choix contraires. Marguerite Duras a répété ne pas voir de différence entre les motivations d'un communiste de 1965 et d'un collaborateur de 1940.

Cependant, Homo est assoiffé de Justification dernière, et les sociétés humaines ont besoin de voir et punir des Injustes pour se confirmer que, Justes, elles réalisent une Justice, voire une Justice ontologique. Kant alla jusqu'à postuler un au-delà pour réaliser la Justice ontologique au motif qu'elle n'était pas réalisée sur Terre. Nos jurés décident encore vaillamment si un criminel est « responsable » ou « irresponsable », rappelant les Christs des Jugements derniers au tympan des cathédrales. A voir les mines des chroniqueurs judiciaires, on comprend bien que, pour les téléspectateurs qu'ils ont à rassurer, le crime n'est pas l'exception dont Genet chanta la « gloire », mais bien une essence, presque une prédestination. ç'aura été la singularité du Droit romain d'avoir perçu la culpa et le peccatum comme seulement des bronchements sociaux, passibles du fouet ou de la croix, mais ne les « méritant » pas pour autant ; ce qu'a théâtralisé le lavement des mains de Ponce Pilate. Cela supposa le pragmatisme politique le plus efficace qui ne fut jamais. Celui de Rome, préoccupé seulement de gloire, au-delà du bien et du mal.

 

6C4. L'ontologie du mal

Presque partout et toujours, la faute a eu des relents ontologiques, affaire de démons pullulants, ou d'un Shatan unique affrontant un Yaweh unique, ce qui convint assez au manichéisme de l'empire d'Iran. Un problème insoluble naquit alors avec le Transcendant chrétien, dont les attributs étaient les quatre transcendantaux : un, vrai, bon, actif. Comment insérer là-dedans un vrai principe du Mal ? Déjà les ratés locaux de la culpa latine faisaient question dans un monde où désormais, selon le néoplatonicien Augustin, chaque feuille d'un arbre serait une note de la musique de Dieu. Que dire alors d'un refus du Bien parce qu'il est Bien, du choix du Mal parce qu'il est le Mal, comme fit le Satan chrétien, celui de La fin de Satan de Hugo, partageant le même volume de la Pléiade que La légende des siècles et Dieu ? Comme toujours, Augustin reçut la question de plein fouet. Que concevoir d'autre alors sinon que le mal était une sorte de limitation interne de l'Etre, un certain non-être n'altérant pas l'Etre. Un peu sur le modèle de la mathématique platonicienne, où le Multiple se réalisait par des restrictions de l'Un. Ou de l'esthétique du temps, où l'ombre était une restriction de la lumière, seule substance (Thomas d'Aquin, Dante, Fra Angelico).

Le problème atteignit même la Zelstandigheit (mal traduite par « substantia ») de Spinoza. Chez celui-ci, le couple l'être illimité / l'être limité fut alors remplacé par le couple : les idées adéquates / les idées inadéquates, en donnant au vieux principe : « omnis determinatio est negatio » toute sa force ontologique. Etre « adéquat » consista à reconnaître que la Zelfstandigheit (qualité de tenir <staan> par soi <zelf>) possède des Attributs, dont les deux seuls connus de nous, l'espace et la pensée, se distribuent en Modes, lesquels comportent des déterminations, et donc des négations internes.

Enfin, depuis 1900, la métaphysique trouva un nouveau recours ontologique dans l'idée de décompression. Chez Valéry, toute conscience est une décompression dans la massivité de l'Etre, par quoi non seulement elle commet mais elle est littéralement un péché originel, selon une fissure sifflée, au Paradis terrestre, par le serpentement pénétrant de Satan dans la plénitude insouciante de l'Eve initiale : « Cette parfaite m'apparut ». Sartre enchaîna son Valéry en définissant son Pour-soi (la conscience) comme une décompression de l'En-soi (l'Etre massif), comportant une néantisation. En 2000, René Lavendhomme, mathématicien et logicien, mais ici le poète d'Alphe, alla jusqu'à faire naître l'Etre lui-même de la décompression de Rien : « C'est en plein milieu de rien que, comme par décompression, surgit la nécessité / C'est de la nécessité que surgit l'improbable / C'est de l'improbable que surgit le champ / C'est du champ que surgit l'extase / C'est de l'extase que surgit le tout / C'est du tout que, comme dans un soupir, surgit le rien. »

On pourrait donc croire que, sur ce chapitre, les indices de la poésie se débrouillent mieux que les index de la métaphysique. A moins qu'un Univers comme Evolution, ou une Evolution comme Univers, avec tous leurs degrés de liberté cybernétique biochimique, se débrouille mieux encore que la poésie.

 

6C5. Un moi responsable dans l'Univers ou un Univers spécifié en un moi

Surtout on ne perdra pas de vue que, dans les contenus de conscience, ce qui apparaît dans la présence-apparitionnalité, ce n'est pas nos fonctionnements cérébraux, mais bien l'Univers même en une de ses portions, portion mise en forme par les fonctionnements perceptivo-moteurs d'un système nerveux particulier en tel état-moment. Pour une Théorie de la Relativité et une Théorie des Quanta, un Univers n'est pas un ensemble de portions, mais bien une globalité spatio-temporelle continue et discontinue où des néguentropies partielles peuvent se spécifier comme prélèvements ou comme points de vue d'Univers, ou Multivers. Avec cependant une grande différence entre Homo et l'Animal. Chez ce dernier, la portion d'Univers en apparition est un Umwelt au sens de von Uexkühl, tandis que chez Homo c'est un Welt au sens de Heidegger, où un organisme transversalisant et holosomique saisit à la fois ses objets et le Tout à partir d'un horizon.

Alors, ce que nous appelons une décision, spontanée ou raisonnée, n'est plus une causalité intervenant devant l'Univers, et qui s'imaginerait inconditionnée. C'est bien l'Univers évolutif lui-même en une de ses portions, un de ses points de vue, un de ses états-moments, une de ses phases, un de ses faisceaux suffisamment serré. Ce n'est pas un hasard que la Théorie des topos s'introduise par une Théorie des faisceaux, par exemple dans Les lieux du sujet de René Lavendhomme (Le Seuil, 2000).

La vue actuelle des existences particulières comme autant de spécifications de l'Univers n'est pas entièrement neuve. Déjà le Leibniz de la Monadologie voyait les êtres singuliers comme des points de vue originaux sur, ou plutôt dans l'Univers entier, sorte de dérivées partielles de l'intégrale des intégrales qu'était Dieu. Pour son rationalisme absolu, tout ne pouvait être que nécessaire, c'est-à-dire « ne pouvant pas ne pas être ». Dieu est l'Etre nécessaire par excellence, et toute créature en dérive « nécessairement » comme un meilleur « compossible » parmi les « mondes possibles » ; de toute éternité, la bataille d'Issus est comprise analytiquement dans le sujet « Alexandre ». Toutes les substances dérivées (il tient à leur multiplicité, contre Spinoza) seront dites des monades, dont la liberté est leur singularité, tantôt thématisée chez les êtres hautement présentiels comme Homo, tantôt implicite chez les monades plus humbles, presque « toutes endormies », jouissant seulement d'une singularité locale (« principe des indiscernables »).

Leibniz a sans doute été le plus pur des métaphysiciens mathématiciens, voire des métaphysiciens tout court,  au point que ses vues extrêmes ne furent pas publiées de son vivant. Du point de vue de la biochimie, ses transcendantaux préalables enfermaient cependant ses Monades dans des réseaux absolument rigides. Nos transcendantaux en construction les déploient, au contraire, en faisceaux de degrés cybernétiques de liberté en nombre imprévu. Cela fait deux saisies radicalement différentes de la temporalité, et donc de la liberté humaine.

Ainsi l'autarcie qui s'attache à la présence-apparitionnalité, et qui donne à Homo, chez qui elle est thématisée, le sentiment d'une liberté ontologique, n'a plus à se figurer comme un noyau central, substantiel, volontaire, inconditionné, à durée extrêmement contractée (Bergson), selon les touts composés de parties intégrantes du MONDE 2, mais, au contraire, en ce début du MONDE 3, comme l'Univers évolutif lui-même en des états-moments qui participant de son autarcie à lui. Ce qui invite peut-être alors à conjuguer « présence » et « présences » dans l'écriture sophistiquée « présence(s) », rencontrée plus haut. Là la fixation vers l'éternel du Cosmos fermé de Platon se change en l'extase du une-fois-jamais-plus d'un Univers évolutif, ou de l'Evolution comme Univers. Dans la célébration du rythme et du rite. Au sein des panoplies et des protocoles indéfiniment développables de la Technique et de la Sémiotique.

 

6. Caractérologies et analyse factorielle

Les avatars de la notion traditionnelle de caractère illustre bien la révolution du moi ancien nouménal et inconditionné au moi contemporain dont la nouménalité est alors celle de l'Univers lui-même localement et temporellement phénoménalisé en un organisme particulier.

La notion de caractère (gr. kHaraktèr, figure gravée, délimitée et peu altérable) a dominé tout le MONDE 2. Et cela depuis les quatre humeurs (tHumoï) d'Hippocrate, les KHaraktères de Théophraste, les Vies parallèles de Plutarque, les portraits de Tite-Live et de Tacite, jusqu'aux Caractères de La Bruyère et aux personnages des Comédies de Molière (L'Avare, le Misanthrope), ou les portraits de Retz et de Chateaubriand. Quel soupir d'aise parcourait l'auditoire quand Retz disait de Madame de Longueville que « de l'esprit elle en avait le fin et le tour ». Sous l'effet de la psychologie expérimentale, cette lecture des conduites humaines conduisit, durant la première moitié du XXe siècle, à des Caractérologies, à prétentions scientifiques. On reconnu des leptosomes et des pycniques, des psychotiques et des névrotiques, des hystériques et des obsessionnels, des sadiques et des masochistes, et même des sado-masochistes. Tout cela suivait d'une ontologie de la substance, laquelle disposait de facultés peu nombreuses (mémoire, intelligence, volonté), produisant ainsi des actes de types supposés réduits, et donc facilement triables, classables.

Mais, en 1950, les actifs/non-actifs, émotifs/non-émotifs, primaires/secondaires (virevoltants/persévérants) de Le Senne le cèdent définitivement à l'analyse factorielle. Pour les besoins d'une psychiatrie qui avait désormais à être planétaire, et où le maniaco-dépressif à traiter pouvait être une Australienne aborigène autant qu'une bourgeoise de Vienne, il fallait trouver des traits parfaitement descriptibles et rigoureusement communicables mondialement. Ces traits précisés, on chercherait alors s'il y a entre eux quelques corrélations « factorielles ». Ces corrélations s'appelleraient idéalement, pour leur parfaite neutralité, 314F ou 632H, quitte à trouver parfois quelques désignations plus parlantes, comme « bipolaires », plus tolérable dans ce cadre que « maniaco-dépressif ». Les formules « il est intelligent » ou « il est courageux » ne voulaient plus rien dire, puisqu'il y a des millions d'intelligences selon des millions d'individus, et que chaque individu comporte déjà à lui seul quelques millions de compréhensions et de blocages.

Les « symptômes » ainsi définis, et dont aucun n'est ni « normal » ni « anormal », on allait tenter de trouver des remèdes, si quelqu'un s'en plaignait. Dans les cas de malaise vraiment grave, ce seraient des Haldol, des Tegretol, des Zyprexa dosés non plus par pilules, ou par cuillers, mais par analyses sanguines. Tout psychologisme, romancé ou mythologique, est évacué, autant que possible par une psychologie, évaluable. Qu'aurait dit Retz s'il avait su que les gestes de Madame de Longueveille dépendaient d'un computer biologique qui, neurones et synases additionnés, joue de dizaines de milliards d'éléments connectifs, déconnectifs, cliveurs, assembleurs et réassembleurs, seulement quelque peu canalisés par les rigidités des systèmes techniques et sémiotiques qui sont ses motifs (ses moteurs) les plus fréquentes. Telle fut l'ambition du DSM, aujourd'hui DSM-IV, depuis les années 1960.

Parfois, il y avait à repérer des traumatismes majeurs, comme un bombardement, un massacre, une saute d'aiguillage génétique, conséquence d'infections microbiennes ou virales lourdes. Sinon, il s'agissait de simples « bugs » informatiques cérébraux assez locaux et assez repérables, tantôt accrocs d'apprentissages, comme les phobies, tantôt embrouilles des compatibilisations techniques, et surtout sémiotiques. D'ordinaire, quatre ou cinq phases de sommeil paradoxal, secouant un peu le système, et ainsi lui permettant de trouver de nouveaux équilibres, règlent ce genre de problèmes en une nuit. Mais parfois le « bug » persiste, par exemple parce qu'il tient à des circonstances permanentes. Ainsi des incompatibilités idiotopiques, formalisées par Bourn et Lavendhomme (Guises et Schizes, 2003) où l'on voit la Lucy des Etudes sur l'hystérie de Freud écartelée entre deux idiotopes inconciliables : « Je suis la fille de la maison / Je suis l'employée de la maison » Au grand étonnement de Freud, Lucy avait guéri d'un coup sous ses yeux, de façon totale et définitive, sans intervention palpable de sa part. Les idiotopes étaient à la fois si évidents et si peu compatibles qu'ils devaient finir par sauter aux yeux.

Du coup, on a cru depuis les années 1960, que ces cas bénins relèvent d'un Traitement sémiotique de la crise (même site, rubrique « Psychologie »), ou de Thérapies cognitives, ou de cent autres thérapies toutes assez équivalentes, comme déclenchant les mêmes ébranlements partiels et les mêmes clairvoyances. Du reste, depuis que les thèses de la psychanalyse freudienne (rêve comme accomplissement du désir, l'enfant comme pervers polymorphe, stades libidinaux, etc.) ont été déboutées par la neurophysiologie et les vues modulaires du langage, il est remarquable que certains psychanalystes n'aient retenu dans la séance que son occasion de parler, tout en précisant que de parler d'un passé est le plus souvent redoutable, pour des organismes dont la mémoire (qu'on distinguera des mémorations et remémorations) est l'état biochimique de leur cerveau dans un présent. En tout cas, tout cela est loin des « caractères » classiques. Et plus loin encore du « je nouménal » de Kant. Comme du « pour-soi (inconditionné) » de Sartre. Anthropogénies locales, Sémiotique, 6, Théorie sémiotique de la crise ]

 

6C7. Le non-moi du roman contemporain

Le roman contemporain illustre à lui seul l'effacement des caractères. Les lecteurs de Proust, autour de 1920, mondains comme lui, pouvaient encore imaginer des caractères de Monsieur de Charlus et de Madame de Guermantes : « Etaient-ils si aristocrates que ça, ou un peu peuple quand même ? ». Proust est contemporain du « Ich » de Freud et des continuités de la « durée concrète » de Bergson.

Mais déjà, en 1940, chez la Virgina Woolf de Between the Acts, il n'y a plus de « caractère » de sa Lucy à elle, mais seulement des ouvertures et des fermetures de nénuphars, des poissons qui passent dessous, traversant ainsi des volumes d'ombre et de soleil, où « now the jagged leaf at the corner suggested, by its contours, Europa », en attendant que « There were other leaves. She fluttered her eye over the surface, naming leaves India, Africa, America, Islands of security, glossy and thick  », jusqu'à ce que ce jeu « between two fluidities » fasse que « the delight of the roaming eyes in the early morning » ait pour effet que non pas Lucy, mais un organisme parmi lequel flotte son nom, autre nénuphar, soit invité, cette fois sous le nom de Virginia Woolf, à un suicide par noyade, comme son ultime accomplissement.

De même, en 1951, les deux premières lignes de The old man and the sea de Hemingway confirment populairement cette psychologie sans psychologisme : « He was / an old man / fishing / alone / in a skiff / in the Gulf Stream, // and he had gone eighty-four days now / without taking a fish. » Ce qui est là, et ce qui agit là, et fait la narration, ce sont : le Gulf Stream planétaire, ses grands poissons, un esquif, un corps de vieillard, des jours qui passent, des mots d'encouragement échappant au pêcheur isolé dans les moments difficiles, un poisson géant qui finit par être harponné, son corps de big game se débattant et se dressant sur l'eau comme la Vie et le Vivant tout entier, le rangement du grand corps mort le long de l'esquif, le progressif dévorement nocturne du cadavre par des requins, le courant retrouvé qui reconduit l'embarcation au port, la carcasse et l'attirail de pêche hissés dans un dernier effort sur la plage, la cabane retrouvée, le lit où gît encore le journal des sports avec les exploits du DiMaggio dans The big Leagues dont l'image dans le cerveau du vieillard avait mieux réussi à harponner le monstre que ses bras et ses mains ensanglantés, enfin le sommeil retrouvé avec le rêve récurrent d'un lion : « The old man was dreaming about the lions » sont les derniers mots. Nous n'apprendrons l'espèce du grand poisson qu'en réponse à un touriste qui demandait ce qu'étaient ces os sur la rive, moins de dix lignes avant la fin: ‘Tiberon', ‘Eshark ‘ ». Un requin à lui seul le Requin tout entier. Une conscience-là est une chaîne d'événements, de spécifications de l'Univers, devenue présentielle.

Et nous pourrions confirmer la mort du psychologisme en nous arrêtant à la Route des Flandres de Claude Simon (1960) et aux Satanic Versus de Salman Rushdie (1988). Mais allons droit au Zelsa de Luc Eranvil (2000), où la disparition du caractère est définitive (cf. L'Univers derrière soi, même site).  Ce que « il y a là », ce ne sont même plus des nénuphars et des poissons, avec des « roaming eyes » vaguants, mais des interfaces biochimiques et neurophysiologiques entre des organismes et leur Univers. Ce sont les cellules bipolaires de la vue, l'organe de Corti de l'ouïe, les opérations cénesthésiques de la digestion, les déclics kinesthésiques des membres moteurs, où les « personnages », ces collections d'interfaces, sont chacun, littéralement, des bouts de syntaxe, de la grande Syntaxe qui relie en général les flux et les coupures de l'Univers. Syntaxe grammaticale encore inouïe, où les propositions avancent par recouvrement de la suivante sur la précédente, en une sorte de « tuilage » syntaxique et sémiotique, sans ponctuation possible. Homo en tant que collection de tous les flots des airs, des océans, des galaxies, des prostitutions interstellaires, des images, des sons et des langages. Homo presque indifféremment homme et femme, comme l'est Zelsa lui-même, capitaine au long cours jusqu'à la transsexuation. Anthropogénies locales, Cosmogonies contemporaines, 5, Littérature, Zelsa, l'univers dans le dos ]

Cependant, si la disparition du caractère a vidé de tout sens pertinent la phrase : « Il a hérité de l'intransigeance de sa grand-mère », la phrase « Il a hérité du sourire de sa grand-mère » a encore un sens. Dans Le Sourire d'Almutassim de Borgès, autour de 1950, quelqu'un fait le tour du monde à la recherche de fragments de sourire qui, espère-t-il, lui permettraient de reconstruire un sourire perdu. Et c'est vrai que des fragments du sourire du père se retrouvent dans le sourire du fils, des petits-fils et des petites-filles, et, pour l'oeil des anges, à la millième génération. En effet, même des organes qui résultent de (re)séquenciations d'ARN-ADN, doivent cependant obéir aux « stabilités structurelles » des sept catastrophes élémentaires. Même suscités par les millions de degrés de liberté cybernétique de milliards de neurones, les sourires gardent des contraintes physiologiques et anatomiques, et donc des permanences, que les « caractères » du psychologisme traditionnels n'ont jamais eues.

 

6C8. Individu ou individuation  inachevable

Au lieu de caractères, nous aurions pu parler plus radicalement et généralement d'individus. Symptomatiquement, le mot « individu » dans son sens devenu courant a été introduit à la fin du XVIIe siècle français alors bourgeois, en même temps que le « roman de caractère ». Or, L'individu et sa genèse physico-biologique de Gilbert Simondon (1964) s'est attaché à montrer que rien dans notre Univers n'est jamais individu, ni même franchement individué, mais toujours seulement en processus d'individuation(s), appelant alors une nouvelle logique, qu'il appela « allagmatique ». Simondon, fort physicien, connaissait certainement ces chaînes et ces processus de Markov où la détermination de l'état futur d'un système ne dépend que de son état présent et non de ses états antérieurs. Markov avait été frappé par le mouvement brownien. Il meurt en 1922, et l'on se souviendra que, parmi les quatre articles produits par Einstein dans son année fatidique de 1905, l'un concernait justement le mouvement brownien.

Mais là nous sommes encore en physique. L'allagmatique de Simondon, exigée par ce processus qu'est l'individuation interminable, devra être infiniment plus compliquée que Markov ne l'avait prévu. En effet, la (re)séquenciation, qui concerne autant la technique et la sémiotique d'Homo que son organisme, combine l'imprévisibilité extrême dans le futur et des nécessités à très long terme dans le passé. D'autre part, elle avance par paliers évolutifs et par goulets évolutifs (De Duve), parfois très tranchés. Toutes choses qui, si nous en débrouillons quelque chose, nous promettent des logiques neuves et somptueuses. En 1960, cette allagmatique biochimique était encore occultée par les problématiques physiciennes, qui avaient fourni les paradigmes du premier demi-siècle. Simondon ne l'aperçut pas en 1964, pas plus que le présent auteur dans Le Nouvel Age de 1962. Anthropogénies locales, Ontologie, 4, De l'individu aux individuations (Gilbert Simondon). Et [  Phylogenèse, 1. Priorité de la technique : Le nouvel âge 1962 ]

 

6D. Les avatars de la chance

 

C'est une manière anthropogénique de conclure cette partie sur les questions métaphysiques que d'énumérer les conceptions qu'Homo s'est faites de l'événement. Car la vue de l'événement (venir, ex) est sans doute son expérience fondamentale, gouvernant l'ontologie, l'épistémologie, le couple vie/mort, enfin les justifications « morales ». Nous nous limiterons au MONDE 2, et par conséquent aux langues indo-européennes. Il va de soi qu'il y a alors dans le MONDE 1A ascriptural, disons de l'Afrique et de la Polynésie, et assurément dans le MONDE 1B scriptural, celui des Empires primaires (Chine, Inde, Amérinde) des nuances que nous ne rencontrerons pas ici. Nous serons énumératifs, et sans transition, parce que, en ce cas, la simple énumération est utilement contrastante.

GRÈCE

1. L'événement comme être nécessaire, donc comme réalité stable, soit immobile, soit ne comportant que des mobilités nécessaires, et donc raisonnables et intelligibles. C'est l'être (to on) de Parménide, dont le seul opposé est le non-être (to mè on). Exprimé par la racine indo-européenne *Es (sanskrit asmi). Ce choix est encore présent chez Spinoza et Leibniz.

2. L'événement comme chutes et chocs à angles francs, exprimé par le pros-pipteïn (tomber contre) de Démocrite, puissant mathématicien. Pareil événement a lieu entre des éléments massifs non sécables, des a-tomes (temneïn, couper, a- privatif), sous l'effet d'une force neutre (kenô biai). Les résultats sont anguleux, même la sphère est un certain angle (spHaira ôs gônia tis), et le cylindre est une certaine pyramide. L'être/non-être de Parménide fait place au plein/vide. Le plein est déterminé en forme, grandeur, orientation, séquence (skHèmasin, megetHesi, tHesei, taxeï).

3. L'événement comme une rencontre de substances, ayant des facultés, lesquelles donnent lieu à des opérations. Opérations prévisibles quand les séries sont homogènes, et imprévisibles quand les séries sont hétérogènes, comme une tuile roulant sur un toit et rencontrant la tête d'un passant. Ce dernier cas est ce qu'Aristote appelle tHukè (tunkaneïn, rencontrer fortuitement), qu'on traduit faussement par « hasard » (Freud, Monod).

4. L'événement est stochastique quand un but est visé avec précision mais avec une marge d'erreur (stokHadzomai), comme dans le jet d'un javelot.

ROME

5. L'événement comme chance, donc comme chute ou cadence (cadere) mais une chance toujours rerlativement imprévisible, même si les causes en reste physiques. Lucrèce, poète latin du De natura rerum, est un disciple de Démocrite (à travers Epicure). Mais ici cette vue est plus politique qu'ontologique et épistémologique, comme il convenait bien aux Romains.

6. L'événement, étant politique, la chance romaine est un certain peut-être, bon ou mauvais, une fortune (forte, peut-petre). Cette fortune est même une déesse, Fortuna.

7. L'événement, tout en restant une chance (chute) et une fortune, intervient parfois dans un nombre d'éventualités déterminés d'avance comme dans le jeu des dés. Il est alors aléatoire (alea, dé), une chance encadrée.

ISLAM

8. L'événement comme hasard. Sous un Allah strictement transcendant, qui est omniscient et qui a tout déterminé d'avance (c'était « écrit »), la chance romaine intervient en Islam dans une nombre d'éventualités cosmiquement déterminées. C'est un coup de dés, parmi des dés qui ne sont pas seulement des aléas (romains) arbitraires, mais des aléas prédestinés (al-hzrd, le dé). Ce mot finara souvent par désigner toutes les formes de la chance (Ainsi, Le hasard et la nécessité de Monod). En raison de sa puissante phonosémie ? De son caractère sacré ? De l'envahissement de la Méditerranée par l'Islam ?

PHYSIQUE GALILEENNE

9. L'événement comme l'interruption d'un jeu de hasard (de dés ou apparentés), dont on veut distribuer les gains, dans le cadre d'une théorie des nombres. C'est, autour de I650, le calcul des probabilités de Pascal.

10. L'événement comme estimation des erreurs dans une mesure quelconque intervenant dans une physique expérimentale, comme celle de Newton. C'est le calcul des probabilités selon Newton, non sans rapport avec le stochastique grec. Vers 1880.

11. L'événement intervenant dans un calcul statistique, en tant qu'il intervient comme une occurrence parmi des grands nombres. Le terme ‘statistique' fait son entrée en anglais en 1770.

PHYSIQUE EINSTEINIENNE ET QUANTIQUE

12. L'événement comme promenade en forêt, c'est-à-dire comme une chaîne de Markow, où le trajet du marcheur n'est pas prévisible, et où cependant chacun de ses états dépend d'une certaine manière des états précédents.

13. L'événement comme mouvement brownien, c'est-à-dire comme un processus de Markow, où les états du système ne dépendent plus de ses états antérieurs, tout en ayant des propriétés fixees. (On se rappellera que le mouvement brownien fut étudié par Einstein dans un de ses mémoires de I905).

14. L'événement quantique, où le statut causal des éléments est différent selon qu'y interviennent ou non des instruments de mesure. En ce cas, l'opération mesurante fait partie de l'événement mesuré. L'Univers n'est pas un être dont les événements seraient (objectivement) mesurables par des instruments, mais bien un ensemble de relations où la mesure elle-même (comme intervention instrumentale) est une relation. Cette vue s'annonce dès les années 1920, et surtout depuis les Relations d'incertitude de Bohr-Heisenberg. Et elle a pris, depuis 2000, une solidité particulière du fait des réfutations expérimentales aux objections formulées à son égard, en particulier les deux objections dites EPR, du nom de leurs auteurs, dont Einstein <E>. Anthropogénies locales, Phylogenèse, Le Nouvel âge, partie 2, la Science  ] [ Anthropogénies locales, Phylogenèse, Les opérateurs  ]

MACROEVOLUTION GOULDIENNE

15. L'événement comme chance évolutionniste (evolutionary chance). La paléobiologie a avantage à distinguer soigneusement deux espèces de chances. (a) La chance statistique, dont elle a fait et continuera de faire un usage très fécond. (b) La chance proprement évolutionniste, en particulier dans les articulations de l'équilibre ponctué qui, selon Eldredge et Gould rend compte de ce qu'ils appellent l'évolution comme suite d'équilibres ponctués. Ce couple a été clairement dégagé par Gunther Eble dans un article de I999 : On the dual nature of chance in evolutionary biology and paleobiology, Paleobiology 25. Dans cet article séminal, et que Gould cite à plusieurs reprises, Eble donne des exemples dans le cadre de son domaine, la paléobiologie, lesquels un abstract sur les notions de randomness and nonrandomness AGI/GeoREF.

Pour l'anthropogénie, il importe de voir que cette distinction peut être généralisée. Et qu'alors elle (notre numéro 15) s'oppose à toutes les autres conceptions antérieures de l'événement (nos numéros 1 à 14). Depuis ses origines jusqu'à hier, Homo a toujours conçu toutes les formations (Gestaltungen) comme le résultat de modèlement (Yaweh sculptant Adam dans la glèbe, mais aussi le musicien, le poète, le mathématicien sculptant des mots, des sons, des chiffres). Or, avec la biologie récente (et pas seulement la paléobiologie) des formations (Gestaltungen) sont apparues qui résultent de séquences et de reséquenciations, et pas seulement de modèlement. Pour l'anthropogénie, les exemples frappants ne sont plus alors ceux de Eble, mais (a) du passage des acides aminés aux protéines, ou encore (b) des interactions des protéines entre elles (étudiée par la protéomique depuis I997), enfin (c) des états des neurones d'un cerveau moyennant les connexions, les déconnexions, les clivages mis en relief par les études sur les mémoires de l'Aplysie de Kandel, autour de I970.

Ces formations par (re)séquenciations s'ajoutant aux formations par modèlemnet sont sans doute la plus grande révolution épistémologique et ontologique, donc métaphysique, qu'ait subie Homo. Bouleversant toute ses métaphysiques antérieures, et invitant même sans doute à passer de la métaphysique à l'anthropogénie, comme le dit le titre de la présente étude. L'importance de ce bouleversement, dont Homo commence à peine à se rendre compte, est omniprésent dans l'Anthropogénie, et on en dira donc pas davantage ici.

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE : LES CONDUITES MÉTAPHYSIQUES

 

 

Chapitre 7 - Le processus métaphysique

 

Les métaphysiques se sont déclarées en des textes, et ont donc supposé un certain état de l'écriture, lequel étrangement s'est imposé à peu près au même moment sur la Planète, vers les années - 500, en ce que Karl Jaspers a appelé la « période axiale ». Celle-ci court de la Chine de Lao-Tseu et de Confucius à l'Amérinde des Olmèques, à travers l'Inde, la Perse et la Grèce. On excepte l'Afrique, qui ne fut pas scripturale. Or les textes métaphysiques frappent d'abord en ce qu'ils tiennent en indexations et index les plus généraux. Nous y lisons et entendons en effet : fini et infini, fermé et ouvert, proche et lointain, intérieur et extérieur, éternel ou engendré, immanent (restant dans) et transcendant (passant outre), etc. Ce qui fait penser d'emblée à la mathématique, théorie générale des indexations et pratique absolue des index. Il y eut beaucoup de mathématiciens métaphysiciens, et de métaphysiciens mathématisants. Mathématiciens surtout topologistes.

Mais il demeure une distinction décisive. Les indexations et les index de la mathématique sont purs, c'est-à-dire qu'ils sont délestés de toute indicialité et de toute charge conative. Or, les index et les indexations de la métaphysique sont généralement fortement indicialisés et conatifs (chargés). Chaque métaphysique est alors caractérisée par sa pondération de l'indexation et de l'indicialité, ainsi que par la direction des pentes qu'elle établit entre les deux. Suivons cela un moment sur un exemple grec, chez Empédocle, et sur un exemple chinois, chez Lao-tseu.

 

7A. Des index indicialisés occidentaux : Empédocle

 

La métaphysique d'Empédocle, comme celle de tous les métaphysiciens, tient en très peu de phrases. (1) L'Etre est entier, c'est un tout auquel on ne peut rien ajouter, ni supprimer, selon Parménide. (2) En conséquence, il n'y a, dans le Cosmos, ni ces naissances, ni ces morts dont parlent vulgairement les nomoï, ces lois des hommes ; selon la THemis, qui exprime les lois de l'Etre, il n'y a que des proximités et des éloignements. (3) Ces proximités et ces éloignements sont dus à l'Attirance et à la Querelle, autant dire à Aphrodite et à Neikos. (4) Les éléments de l'Etre sont en fait des états de l'Etre selon ses degrés de densité. Quatre dominent : le solide, le liquide, le gazeux, l'éthéré. Ce que le langage courant appelle la Terre, l'Eau, l'Air et le Feu. Ou, si l'on préfère, Héra, Nestis, Adeneus, Zeus.

Les glissements entre index et indices sont patents. (a) Notre première phrase consiste en indexations et index purs, lesquels sont l'objet de la mathématique : l'entier, la limite, l'ajout, le retrait, les ouverts, les fermés. (b) Notre deuxième phrase reste dans le même champ, puisque « proximité » et « éloignement » appartiennent également à la topologie. (c) Notre troisième phrase débute par la physique, voire une physique newtonienne : la proximité et l'éloignement s'expliquent par l'attirance et la répulsion. Mais voici qu'interviennent des indicialités et des charges conatives, et l'attirance et la répulsion sont divinisées en Aphrodite (Amour) et en Neikos (Querelle). (d) Quant à notre quatrième phrase, elle est physique encore, distribuant la matière selon quatre degrés de densité, lesquels sont indexables archimédiennement, purement, mathématiquement. Mais cette fois les degrés sont non seulement divinisés, mais psychologisés. L'Ether est Zeus enflammé et brillant (argès). L'Air invisible est Adoneus, assimilé à Hadès, dieu du royaume des morts. L'Eau coule en larmes de Nestis (fleuve de Thrace) à travers les sources. La Terre porteuse de vie (pHeres-bios) est Héra, femme de Zeus. Nous n'avons donc pas vraiment quitté la Théogonie d'Hésiode. Et Aristote remarque que la langue d'Empédocle est encore « homérique ».

 

7B. Des index indicialisés orientaux : Lao-tseu

 

Mais ces glissements des index aux indices ne sont pas le fait du seul Occident, privilégiant le convexe, et se retrouvent dans la Chine, privilégiant le concave. La langue chinoise est paratactique, sans article, gommant les classes verbales, sorte de jeu de go de glossèmes ; et elle est portée par des écritures si intenses, si conatives, que les édits des empereurs Song sont dignes des peintures Song. Ainsi prévenus, feuilletons le Tao-te King de Lao-tseu, et commençons par la strophe [VI] : « Le génie de la vallée ne meurt pas. /// Là réside la Femelle obscure. /// Dans l'huis de la Femelle obscure / réside la racine du ciel et de la terre. ». Et encore : [VIII] « La position dédaignée est toute proche du Tao ». [X] « En ouvrant et en fermant les portes du ciel, / peux-tu jouer le rôle Féminin ? ». [XI] « On façonne l'argile pour faire des vases, // mais c'est du Vide interne / que dépend son usage. »

On sera frappé à nouveau par un concept mathématique initial : la coupure. Géométriquement, bien sûr, mais arithmétiquement aussi la coupure est une notion si fondamentale que Conway a proposé de construire tous les nombres à partir de la coupure intervenant entre deux ensembles vides. Du reste, et ceci explique sans doute cela, la coupure est une des deux actions neuronales de base : connexions / clivages (coupures). Pas d'Univers sans coupures (quantiques), nous a déjà dit Schrödinger. Anthropogénies locales, Sémiotique, Mathématique et sexualité ]

Mais cette indexation-clé de Lao-tseu elle aussi s'indicialise aussitôt. Sa coupure est la fente, une fente qui, comme l'huis, est capable d'ouverture et de fermeture, ce qui nous maintient dans la physique. Cependant, c'est plus précisément l'huis de la Femelle obscure, ou, selon l'ambiguïté féconde du chinois, l'huis de l'Obscurité de la femelle. Coupure donc, mais obtenue par la rentrée de lèvres vulvaires plutôt que par un simple trait d'écriture. Au point que cette topologie propose une morale, celle où le métaphysicien moraliste privilégie maintenant la « position dédaignée », « féminine ». Position inférieure politiquement, mais supérieure ontologiquement et épistémologiquement, puisque le Ciel et la Terre, nous est-il dit, y prennent racine.

Là où le Grec, ithyphallique, voit le paysage comme des pics dressés entre deux vallées, le Chinois, sensible à la conversion réciproque, le Yi du Yi King, voit des vallées, « le féminin, lieu des affluences », entre des pics. A ce compte, la Femelle obscure est tellement l'origine de l'Etre que c'est elle qui, dans les caractères chinois, marquera l'essence des êtres. Pour dire le « cheval en tant que cheval », le scribe chinois accolait au caractère du cheval (ma) celui du sexe féminin (ghe). La Chine, empire du Milieu, hydraulique, abdominal, par opposition au Japon, insulaire, volcanique, pectoral. Toujours chez Lao-tseu : [12] « Le saint s'occupe du ventre, // et non de l'oeil ». 

 

7C. La gravitation prévalente des indices ou des index

 

Mais, à côté de la nature de ses indexations et de ses indicialités, une métaphysique se caractérise aussi par la direction des trajets qu'elle privilégie entre les deux, allant des index aux indices, ou des indices aux index. Platon représente bien le premier mouvement, allant de l'a priori à l'a posteriori, et Aristote le second, allant de l'a posteriori à l'a priori. C'est ce qu'avait compris Raphaël quand, au centre de son Ecole d'Athènes, il montre Platon levant l'index droit au ciel, proposant ainsi de tout saisir à partir des idées, et Aristote retournant une paume ouverte vers le sol, attentif à l'engendrement et aux parties des animaux (De partibus animalium). On ne s'étonnera donc pas tellement que les métaphysiciens aillent d'ordinaire par deux, l'un pointant vers le haut, l'autre vers le bas. Platon et Aristote, en Grèce. Lao-tseu et Confucius, en Chine. çankara et Ramanuya, en Inde. Avicenne et Averroës, en Islam. Descartes et Kant, dans l'Occident classique. En 1930, les phénoménologues Husserl et Heidegger.

 

 

Chapitre 8 - Le discours métaphysique

 

Et le processus métaphysique commande évidemment la rhétorique des métaphysiciens. Nous retiendrons leur sémantique, donc leur usage des mots. Puis, l'ordre de leur argumentation, sensible jusque dans leur syntaxe.

 

8A. La sémantique métaphysique

 

Pour la sémantique, il va de soi que les glissements entre indexations et indicialités favorisent l'équivoque. Visant l'absolu et le fondamental, les métaphysiciens cherchent à donner l'illusion de l'univocité, requise par leurs indexations. Mais leurs indicialités ne peuvent se priver des richesses de l'analogie. Le croisement des deux multiplie l'équivocité.

 

8A1. Un florilège

Ainsi a-t-on compté dix sens du mot « coeur » chez Pascal, qui pourtant sait ce que parler veut dire. Et quelles bourrasques sémantiques dans le non-souffle du nirvana bouddhique ? Qui donc aujourd'hui, sous le terme de  « consciousness », distingue les contenus conscientiels et la présence conscientielle ? Du reste, qui se souvient que la conscientia latine, qui était morale, ne commence à s'approcher de son sens actuel qu'à la fin du XVIIe siècle, à travers Malebranche et Locke, où il s'agit encore d'une propriété de la mémoire. Qui aussi pense que « Deus », « Gott » et « God » ne sont nullement la traduction l'un de l'autre, le premier désignant le Principe comme lumière intelligible et intelligente, le second le rite Religieux et en particulier la libation du verbe giessen (Kluge), le troisième le plus souvent « the supreme and ultimate reality » (Merriam-Webster). Si bien que « Etes-vous croyant ? » est une question de mondain, et que ce n'est pas seulement le tempérament ou la politique qui font que beaucoup de Français, pensant à Dieu, se flattent d'être « incroyants », tandis que beaucoup d'Anglo-Saxons considèrent « God » comme une évidence, qui s'entend jusque dans le bruit des pneus d'un camion sur la route, pour le Kerouac de On the Road. Que n'a-t-on pas fait dire au mot « transcendance » ! Surtout, en confondant « transcendant » et « transcendantal », qui lui-même, nous l'avons vu, a multiplié ses sens.

L'équivocité du métaphysicien n'est pas innocente. Ainsi, quand Socrate appelle « psukHè » cette partie de lui-même qui va survivre à sa mort. En Grèce, la psychè, comme encore en latin anima, qui va donner notre âme, désigne le principe vital, principe chaud et sensible, sans grand rapport avec les froides Idées transcendantales, dont la fréquentation assure ici son immortalité. Tournée vers le corps, la psychè devrait plutôt être périssable comme le corps qu'elle vivifie. Pourquoi n'a-t-il pas choisi « pneuma », principe beaucoup plus pur, ou bien « noûs », comme quand Aristote distinguera un « noûs poïètikos », celui qui, dans les phénomènes, a pour tâche d'abstraire les espèces et les genres. Mais psychè fait gagner Platon sur tous les tableaux, comme fera anima plus tard. De la sorte un principe chaud et mobile (le principe vital) est immortel parce qu'il a abrité ou fréquenté un principe froid et fixe (les Idées). Mariage du chaud et du froid s'aidant mutuellement. Toute une métaphysique.

Du reste, l'anthropogénie remarque le goût d'Homo pour l'équivoque en tous domaines, dans la polémique et la politique assurément, mais jusque dans les sciences exactes, dès que celles-ci quittent leurs formulations techniques, et s'abandonnent au langage courant. Quand les biologistes lamarckiens et darwiniens s'opposèrent sur l'adaptation dans l'Evolution, combien voulurent se souvenir de l'utile distinction de Waddington, dans une préface à René Thom, entre adaptation antérieure à la mutation (Larmarck) et adaptaption postérieure à la mutation (Darwin) ? Aujourd'hui, des biologistes philosophes se plaisent à caractériser le vivant par la plasticité, alors que, depuis 1950, nous savons à quel point ces plasticités (celles des protéines) résultent de (re)séquenciations (celles des chaînes d'acides aminés), qui invitent à une métaphysique plus du tout plasticienne. Homo aime l'équivoque parce qu'elle lui donne la liberté de penser ce qu'il désire. C'est pour leur univocité impitoyable que les indexables purs de la physique d'Archimède furent tenus à l'écart pendant dix-sept siècles.

 

8A2. L'impossible traduction : « Je serai comme je serai »

Evidemment, en métaphysique les traductions sont encore plus équivoques que les originaux. Le « noûs » (poïètikos et pathètikos) d'Aristote, qui est épistémologique, n'a rien de commun avec celui d'Anaxagore, qui est ontologique. Or, nous traduisons les deux par « esprit », lequel ne convient pas plus à l'un et à l'autre que leur traduction en anglais par « mind », qui renvoie à la mémoire et à la prévention (mind the step).

Regardons alors de plus près le cas le plus fameux de traduction impossible. En l'Exode 3.14, Moïse demande à Yaweh le nom qu'il doit lui donner quand il se réclamera de lui devant Pharaon. Et Yaweh, YAWA, de répondre par quatre consonnes, du moins dans l'écriture carrée : Aleph + Hè-Yod-Hè. Ce que Chouraki, en élidant l'Aleph initial, sans doute parce que c'est une consonne bloquée inexistante en français, et qui n'a rien à voir avec notre voyelle « a », a translittéré : è-y-è, de façon vocalique, alors qu'eût été plus fidèle une translittération consonantique comme h-y(od)-h ; pas de voyelles, rien que des consonnes dans l'alphabet hébreu. En tout cas, il s'agit bien d'un thème qui désigne l'être, et qui se prête, au cours de sa conjugaison, autant à l'être actuel qu'à l'être en devenir : to be, to become (Biblical Hebrew). Le Dieu que Moïse alléguera n'est donc pas une essence, à la façon d'une idée platonicienne, ou d'un yin-yang, ou d'un Grand Axiome. Ici, avant toute autre détermination, le divin est une affaire d'être concret, préparant de loin l'être en tant qu'être d'Aristote. Une nouvelle théologie est née.

Encore, si l'on tient compte maintenant de l'aleph initial, ce thème « h-y-h » prend l'aspect imperfectif  à la première personne du singulier. On sait que les verbes hébreux bibliques n'ont pas nos trois temps : présent, passé, futur, mais deux aspects, comme font le vieil indo-européen et le russe actuel : le perfectif (pour l'accompli), l'imperfectif (pour l'inaccompli). Selon nos mentalités d'aujourd'hui, donc temporellement, le perfectif couvre le futur parfait et le passé parfait (future perfect and pluperfect, tandis que l'imperfectif couvre notre futur ordinaire et notre présent. D'autre part, et ce n'est peut-être pas indifférent, la première personne, en hébreu biblique, n'est pas déterminée en genre, en contraste avec la deuxième et la troisième personnes, qui disposent d'un masculin et d'un féminin. Résumons. Yaweh, dans sa réponse à Moïse, se désigne lui-même comme « être-devenir en première personne sans genre explicité ». Non seulement il est, mais il est historique, plongé dans des événements que tantôt il décide, et il tantôt il subit, les deux non sans humeur ; rien encore de la prescience toute-puissante du Dieu chrétien. On l'a souvent dit, le succès populaire de la Bible tient à son caractère événementiel.

Reste maintenant à voir que YAWA énonce sa définition par deux fois. La seconde, celle que nous venons de lire, est d'un bloc : aleph-h-y-h. Mais elle a d'abord été prononcée sous forme redoublée, quasiment réduplicative : aleph-h-y-h // ashèr // aleph-h-y-h. Ce que Chouraki translitère par « ashèr » marque une équivalence, que le français a rendue tantôt par « comme », tantôt par « ce que ». Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas d'une égalité analytique, archimédienne. Ne l'oublions pas, elle intervient dans un milieu habitué au mot TA'AT, qui traduit le « pour » dans le « Oeil pour oeil, dent pour dent » des Jurisprudences de Hammourabi de - 1750. Or, le « pour » ici marque une équivalence dynamique, innovatrice, en tout cas interprétative dans l'esprit talmudique. YAWA se vise donc bien par une symétrie toute divine de deux symétries (è/y/è /// è-y-è), qui convient aux échos mnémoniques des textes sémitiques, dont Jousse à bien montré les fécondités phonosémiques, mais qui cette fois comporte de plus un devenir, une ouverture : ashèr-ta'at. Autant d'effets, auxquels tout lecteur de la Genèse a été initié dès ses deux premiers mots : B-R-alpeh-'Sh-t ///  B-R, (En-tête /// créa...), souvent translittéré : beroshit béra, marquant assez l'allitération : b-r (adverbe), b-r (verbe), qui met en recouvrement : (a) le commencement du monde, (b) l'acte de création, (c) le commencement du texte qui donnera au texte son titre hébraïque : L'En-tête.

Tout cela, on en conviendra, est intraduisible dans une langue indo-européenne. Cependant, quand la langue de la Méditerranéenne devint le grec commun (koïnè) vers – 150, les biblistes Alexandrins durent bien essayer de fournir, sinon des traductions, du moins des évocations de l'hébreu, et cela justement dans la langue grecque qui, vers – 700, suivant ses « touts intégrés de parties intégrantes et se détachant sur le fond », avait inventé le présent, le passé, l'avenir, ces temps du verbe qui donneront l'histoire selon Hérodote et Thucydide, puis la physique à la façon d'Archimède. Ce fut la Version des Septante. Nous en avons le puissant écho, vers + 110, dans l'Apocalypse de Jean de Pathmos, où se lit (1,8) : Egô eimi to alpha kaï to ώ (oméga), legeï o tHeos, ho ôn, kai ho ên, kai ho erkHomenos, ho pantokrator. « Je suis l'alpha et l'oméga, le (Ho, esprit rude mais non accentué, article masculin) étant (ón), le (Ho idem) étais (ên), et le (Ho idem) allant-venant (erkHomenos, masculin), le (Ho idem) tout-puissant. » <<< Dans des rédactions précédentes, l'auteur avait faussement lu un accent à côté de l'esprit rude de Ho, article masculin, ce qui en faisait un relatif neutre. Cette erreur a été corrigée, comme ici, dans la trauduction anglaise. >>>.

La performance de la Septante est remarquable. (a) On y retrouve l'être substantiel (ón, ên). (b) Plutôt que trois « hos » masculins, trois « ho » neutres font joliment planer sur le tout une certaine transpersonnalité et asexuation divine. (c) L'addition de erkHomenos (venant-allant) qui, déclaré masculin, sauve la touche de devenir que l'aleph initial de l'imperfectif ajoutait à h-y-h, è-y-è. On le voit, vers + 110, le Nouveau Testament est bien engagé. Car voici un « Ego », dont pourtant le grec permettait de se passer, qui nous fait glisser à un « Je » et presque à un «Je-moi » typiquement chrétien. Cependant que le « pantokrator » final fait du YAWA juif, humoral, peu prescient, qui doit se contenter d'ordonner un Tohu-Bohu premier, et donc, s'il y a des accrocs, peut s'en laver les mains, à un THeos-Deus omniscient, créateur à partir de rien, et donc radicalement responsable de tout.

Enfin, autour de + 400, le latin de la Vulgate latine de Jérôme, contemporain d'Augustin, passera définitivement à l'Occident : Ego sum ά et ώ, principium et finis, qui est, et qui erat, et qui venturus est, omnipotens. Ce « finis », presque aristotélicien et thomiste, va de pair avec la succession est-erat-venturus est qui évacue définitivement les « aspects » du verbe hébreux archaïque au profit des « temps » grecs. Le « ho » neutre du grec est franchement devenu un très personnel « qui », et nullement un « quod ». « Omnipotens » continue le « pantokrator », en moins despotique. En anglais, la célèbre Bible de King James en sera réduite à dire : « I am what I am ». Le correspondant français, après une longue période de « Je suis celui qui suis », est souvent maintenant : « Je serai comme je serai ». C'est ce que dit un poivrot quand il assure qu'il ne changera pas d'avis. Vertigineuse en son départ, toute métaphysique est condamnée à une Trivializierung, disait Heidegger, qui se plaisait à aller retrouver le choc des originaux dans un couvent proche de Heidelberg.

Les ressources métaphysiques sémitiques de l'hébreu se retrouvent dans l'arabe du Coran, de + 640, où les rets de consonnes sans voyelles écrites enlacent autant le lecteur-chanteur. « ALL-A-H » est aussi despotique que « Y-A-W-A ». Cependant, ses humeurs ne sont plus historiques, horizontales, donc encore quelque peu médiatisables, dans l'esprit du demi-désert. Elle a lieu en plein désert, verticale, d'une singularité foudroyante, sans historicité ni aucune médiation envisageable. Aux Gréco-Latins, nous avons emprunté les noms de constellations (Persée, Cassiopée), aux Arabes ceux d'étoiles isolées (Altaïr, Aldebaran), remarque Eva de Vitray-Meyrovitch. Jonas a roulé Yawa, personne n'a roulé Allah. La Vérité omnisciente est écrite d'avance tout entière (C'était écrit !), quasiment ponctuelle, seulement indéfiniment répétable telle quelle, tautologique, comme la plupart des abjurations de Muhamad sur les « Eveillés » et les « Effaceurs ».

C'est pour avoir reconnu cette vérité arabique non seulement dans le Ciel étoilé mais en son propre Intime, « ana al-haqq » ( I - the Creative Truth, E.B ), que le soufi Al Halladj sera exécuté en 922. On remarquera la parenté de sa formule avec le « Deus interior intimo meo » d'Augustin, de + 400. Tout en notant le passage de la chaleur occidentale (intimo meo), inventée par la luxuriance méditerranéenne pendant les quatre premiers siècles A.D., au foudroiement désertique de al-haqq.

 

8B. La syntaxe métaphysique

 

Mais la rhétorique syntaxique des métaphysiciens n'est pas moins retorse que leur rhétorique sémantique. Nous allons en suivre un cas dans deux lignes du Timée de Platon, qui valent le détour, parce qu'elles ont dominé l'Occident.

Ei men dè kalos estin ode o kosmos / Ho te dèmiourgos agathos // dêlon ôs / pros to aidion eblepen ///// ei de // Ho mèd'epeîn tini tHemis // pros gegonos. Traduisons quelque peu : « Si d'une part (ei men) à coup sûr (dè) ce monde-ci est beau, / et son artisan bon, // évidemment que (dèlon ôs) / l'artisan a regardé vers la gravitation de (pros) l'éternel, ///// sinon (ei de), /// - mais cela c'est Justice pour quiconque de n'en dire rien, - /// vers la gravitation de (pros) l'engendré ». Deux lignes auxquelles, pendant plus de deux millénaires, ni Aristote, ni Augustin d'Hippone, ni Anselme de Cantorbury, ni Thomas d'Aquin, ni Descartes, ni Spinoza, ni Leibniz, ni Kant, ni Hegel, n'ont ajouté rien d'essentiel.

A condition de bien voir que pour la Grèce antique, il y avait trois formes de justice. (a) Celle des nomoï de chaque Cité, réglant les partages (nemeïn, partager) de terres, d'argent, de pouvoirs selon la politheïa (constitution) de chaque polis. (b) Celle des Nomoï, les partages tenant à l'humanité comme telle, dont se réclame Antigone quand elle veut donner des funérailles à ses frères traîtres à la Polis, contre les lois de celle-ci défendues par Créon, et que nous majusculons pour signaler leur caractère supraspatial et supratemporel. (c) Enfin, celle de l'Etre en tant qu'Etre, donc de la « Justice ontologique », la THemis, déesse fille d'Ouranos (le ciel) et de Gaïa (la terre mère), que Platon invoque pour conduire les choix de son Démiurge. Le radical « THe », celui de ti-thèmi, poser, établir, seulement devenu femme par - mis, marque bien qu'il s'agit du principe de toute fondation et fondement, de tout ordre cosmique, comme tels.

Pour réussir cette fulguration, Platon a assurément bénéficié de la vertu des débuts, comme, du reste, de leur côté Lao-tseu et Confucius. Pour la première fois, il eut en charge, autour de - 400,  de déployer nûment et au complet la métaphysique du MONDE 2 grec, ce monde où l'Etre fut un Tout composé de touts, eux-mêmes composés de parties intégrantes. Et il eut, pour réussir, le bénéfice d'une langue de même esprit : indo-européenne, très explicitement syntaxique, autorisant des substantifs et des verbes composés, thématisant la distinction des classes verbales (substantifs, adjectifs, verbes, adverbes), et, contrairement au latin, disposant d'articles indéfinis et définis pouvant intervenir jusque sur des formes verbales (to on è on, l'étant en tant qu'étant). Enfin, ce grec-là s'écrivait dans une écriture si complète (consonnes et voyelles), si égale dans ses hauteurs et ses largeurs, si neutre dans son tracé, qu'elle était, pour la première fois chez Homo, comme un miroir sans accidents, transparente à ses énoncés, et donc aussi à leurs désignés, « les étants », voire « l'Etre des étants ». Enfin, la logique admise était également du même esprit : celle du tiers exclu. Comment des touts composés de parties intégrantes auraient-il admis une logique autre que celle du tiers exclu : « ou bien p... ou bien non-p » (duoïn tHateron)? Socrate circulant dans les rues avait passé l'essentiel de son temps à enfermer les passants dans les tenailles du tiers exclu : « si d'une part... ou bien alors si d'autre part » ?

Commençons donc : « si d'une part », Ei men, annonçant, pour plus bas, un « si d'autre part », Ei de. Qu'elle sera notre première hypothèse ? Il n'y a pas à hésiter : un monde qui est un tout composé de parties intégrantes et qui du coup distingue nettement la forme et le fond ne peut être que beau : « ce monde-là est beau », kalos estin ode o kosmos. Sans oublier que, pour un technicien rationnel comme l'artisan grec, si le monde est beau, il faut que son artisan soit bon. Cette fois, nous avons notre première hypothèse au complet. La voici d'une traite : « Si d'une part ce monde-ci est beau, et que l'artisan est bon. », Ei men kalos estin ode o kosmos, dèmiourgos te agathos. C'est sûr, nous avons une évidence, et nous pouvons en tirer une conclusion aussi évidente : « il est clair que », dêlon ôs.

En effet, si l'on se demande maintenant comment l'artisan de ce monde beau et bon s'y est pris pour le faire, il va de soi qu'il n'a pas pu se fier à des facteurs tactiles, ou olfactifs, ou gustatifs, ni même auditifs, tous trop fluents, et donc se prêtant à toutes les confusions du fond et de la forme. Non, il n'a pu se laisser guider que par des facteurs visuels, seuls capables de délimitations strictes, et même fixes. Parmi nos sens, la vue seule est capable de tHeôreïn, d'embrasser d'un regard embrassant), comme le veut la theôria. Tout cela va tellement de soi à Athènes vers - 400 qu'il n'est même pas utile de le redire, et nous pouvons donc aller droit à notre première conclusion : « Evidemment (dêlon ôs) qu'il < l'Artisan (dèmiurgos) > a regardé vers la gravitation de (pros) l'éternel », dêlon ôs pros to aidion eblepen.

Somme toute, tout a été dit. Cependant, comme Homo ne comprend vraiment que par contraste, il reste à considérer la seconde hypothèse de la dichotomie à tiers exclu : « si d'autre part », ei de. Mais là une catastrophe nous attend. Car cette hypothèse-là est monstrueuse, inconcevable, innommable : « cela < cette seconde hypothèse > », ho, « pour n'importe qui », tini,  ne rien en dire », mèd'eipein, « est Justice ontologique », THemis. Plus simplement : « mais cette seconde hypothèse, pour quiconque, c'est THemis de la taire ». Malheureusement, un Grec ne saurait se taire. La Grèce a inventé chez Homo l'héroïsme logique, celui qui a contraint Zénon d'Elée à déclarer haut et fort que la flèche n'atteindra jamais le mur, parce que, en chaque point qu'elle atteint, il lui restera toujours d'abord la moitié de l'espace restant à parcourir. Donc, tant pis pour la THemis, il faut oser dire l'indicible, articuler l'inarticulable. Bien sûr, furtivement. Nous ne répéterons donc pas le sujet (o dèmiourgos), ni le verbe (eblepen), ni même un article devant le terme infâme (to). Nous nous en tiendrons aux deux mots absolument indispensables, et encore dits comme à voix basse, presque en bredouillant : « vers la gravitation de (pros) l'engendré », pros gegonos.

Quelle tragédie et quelle comédie en trois lignes ! Mais aussi que de sauts périlleux ! Au moins cinq. (a) Le Monde est assez beau pour qu'on passe ses ratés sous silence. (b) La beauté du monde implique un Artisan du monde. (c) Comme ce monde est beau, son Artisan est bon. (d) La bonté de l'Artisan implique que son regard ait été attiré vers (pros) l'éternel (to aidion). (d) Et, surtout, l'évidence de tout cela est telle que l'hypothèse inverse, à savoir que l'Artisan ait regardé vers l'engendré (pros gegonos), n'est même pas formulable sans blesser la Justice, et quelle justice !, celle de l'Etre, la THemis. Cinq propositions indémontrées, indémontrables. Ou bien alors cinq effets de champ logico-sémiotiques.

Car nous venons sans doute de vivre le plus violent des effets de champ logico-sémiotiques, ressources suprêmes de la métaphysique, puisqu'au départ on nous a annoncé une dichotomie, deux hypothèses, chacune devant avoir une conséquence, et que déjà après la première, nous est imposée la conclusion générale. Mieux, au moment d'énoncer la seconde hypothèse, on nous la déclare trop impie pour être énoncée (eïpeïn). Platon lui-même a si bien senti le caractère sophistique, ou seulement cosmogonique, de sa cosmologie qu'il prend la précaution de la qualifier de « mythe ». Mais, par une dernière rétorsion, une ultime mauvaise foi, car pareil homme de théâtre sait fort bien ce qu'il joue, il met son mutHos dans la bouche de Timée, un mathématicien physicien reconnu, suggérant que ses propos mythiques pourraient bien avoir la solidité d'une démonstration mathématique.

Ainsi, en une trentaine de mots, Platon a répondu aux trois questions métaphysiques que se pose Homo de toujours : (1) Le pourquoi de l'Univers ; (2) Le lien du périssable au perpétuel ; (3) La postulation d'une justification ultime (THemis). Et cela tellement sans ambages que la plupart l'ont cru et répété sans examen. Sauf le mathématicien Démocrite, qui voyait le Cosmos comme le résultat d'entrechoquements entre des atomes tombant dans le vide. Mais, il n'eut pas plus de succès qu'Archimède, autre mathématicien, au point que leurs oeuvres ne survécurent guère qu'à travers le De natura rerum de Lucrèce. Lequel du reste n'eut jamais l'influence de l'Enéide de Virgile, « père de l'Occident » (Schnürer), mais qui, lui, ne se déclarait pas métaphysicien, ni cosmologiste, mais seulement cosmologue.

 

8C. Intimidations et modesties métaphysiques

 

On voit donc à quel point certains métaphysiciens, au service de leurs indexations très générales et indicialisantes, ont exploité toutes les ressources sémantiques et syntaxiques du langage, au point que beaucoup ont été, à leur façon, de grands écrivains. Quel rire aurait déclenché la supposition presque psychotique de Descartes : « Et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse », sans les prestiges du subjonctif imparfait et la fusée phonosémique du « u » pointu de « fusse » ! Et quelle intimidation que le premier mot de ses Meditationes metaphysicae latines : « Anim-ad-verti » (J'ai tourné mon esprit vers, et j'ai remarqué que..), si frontalement exclusif de toute protestation d'un intervenant que son traducteur en français l'a remplacé par des détours mondains. Et quelle impudence aussi d'introduire ses hypothèses les plus hasardeuses par les deux adverbes : « très évidemment et très certainement » !

Même Kant, philosophe pourtant honnête, et qui confesse le caractère « scabreux » de certaines de ses analyses, parle de « proposition fondamentale incontestable » quand il exprime la plus « scabreuse » d'entre elles, et affirme que nous jouissons d'une liberté inconditionnée, mais qu'elle ne s'exerce pas dans l'espace-temps phénoménal des phénomènes physiques, mais dans l'espace nouménal, celui de l'Etre nécessaire. Et, pour faire bonne mesure, il achève ce passage de sa Critique de la raison pratique en traitant les autres métaphysiciens de « plus malins que sincères », et finit par leur recommander de se mettre au travail « avec un peu plus de probité ».

Mais cet orgueil solitaire fut propre aux métaphysiciens occidentaux, aimant à rencontrer la vérité absolue « seuls dans leur poêle ». Au contraire, les métaphysiciens de l'Inde furent « discipliques », ils se contentèrent de produire des Upanishads, des commentaires sur les Védas. Ils opèrent alors dans une intercérébralité séculaire où une nouvelle explication ne fait qu'articuler, subarticuler, celles de centaines ou milliers de commentateurs précédents. Leur attitude fut favorisée par la confiance commune en une langue dite « la parfaite », le sanskrit ; la métaphysique est presque seulement alors une explicitation de la langue, dont les grammaires allèrent jusqu'à une linguistique. Si des écoles indiennes s'opposent entre elles, c'est à la façon de leurs dieux polythéistes, qui représentent les faces complémentaires du réel.

Peu orgueilleuse aussi, la Chine alla jusqu'à pratiquer ce que Karl Jaspers a appelé un « archaïsme critique », favorisé par l'écriture chinoise, ces idéogrammes assez anthropogéniques pour avoir été compris par des peuples parlant des langues différentes. Lao Tseu disait : « Il est précieux de téter la mère », Confucius osa prescrire l'hésitation : « En parlant sur ces choses-là, peut-on éviter de se montrer hésitant ? ” Toute métaphysique est assurément un rythme, et là ce rythme s'appuya souvent sur un rite, forme socialisée du rythme. « Retourner au rituel, c'est pratiquer l'humanité » fut la prescription ultime du confucianisme.

En tout cas, les métaphysiques ont thématisé les indexations et les indicialités, et les hommes meurent pour des indices indexateurs et pour des indexations indicielles, surtout quand elles sont sociales et rituelles, comme les drapeaux : « Tout va bien, sire. Les hommes  meurent, mais les aigles sont debout avec leurs escortes », écrit un officier de renseignements à Napoléon durant la retraite de Russie. Les métaphysiques sont des drapeaux langagiers. Index pointés haut ou paume pointée bas, peints par Raphaël dans les Stances du Vatican. Index d'Homo créé touchant l'index de Dieu créateur, peint Michel-Ange à la Sixtine.

 

 

Chapitre 9 - Les rapports entre métaphysique et civilisation

 

Pour l'Anthropogénie, une civilisation est un groupe important d'hommes qui se caractérisent par une topologie (pour l'espace), une cybernétique (pour le temps), une logico-sémiotique (pour sa pratique des signes), une présentivité (pour la place qui y est faite à la présence-absence). Somme toute, une civilisation est un destin-parti d'existence collectif de grande ampleur. Elle est déterminée par des géographies, des climats, des techniques, des traits ethniques. Et elle pénètre si intimement les individus et leurs institutions, que ceux-ci lui appartiennent tout entiers, presque inconsciemment, sauf au cours des conflits avec les civilisations périphériques, jugées « barbares ».

 

9A. Le système civilisationnel

 

Pour saisir le rôle de la métaphysique dans une civilisation, il faut la situer parmi les techniques, les religions et les arts, qui forment un système en compensation et en complémentarité. Les Techniques d'un groupe, avec leurs panoplies et leurs protocoles, actualisent le parti d'existence d'une civilisation constamment mais sans le thématiser. Les Religions thématisent ce parti, mais en le ritualisant, c'est-à-dire en y faisant une part considérable à des invocations socialisées, selon les deux étymologies du latin « religio » : relegere, relire et accomplir avec scrupule, et religare, relier. Les Arts thématisent aussi le parti d'existence, mais cette fois en pratiquant le rythme plein, déjouant le rituel, et s'interdisant quelque peu la réflexivité, pour mieux assurer l'exercice le plus libre de tous les possibles rythmiques.

Quant à la Métaphysique, elle thématise le parti d'existence d'une civilisation en l'explicitant par les ressources du langage, lequel est capable de parler de tout et de lui-même, surtout quand il s'ajoute les ressources de l'écriture. Elle peut donc être non seulement réfléchie mais réflexive, langage et métalangage. Pour autant, elle déborde l'inconscience de la Technique, la contrainte de la Religion, la liberté sans frein de l'Art. Elle vise délibérément le Principe, l'Ultime, l'Englobant. Elle dit les bords du dicible en pointant des indicibles. Thématisant l'inthématisable, et pour cela saisissant tout d'ordinaire par couple d'opposés, tels le phénoménal et le nouménal chez Kant, la durée concrète et la durée abstraite, chez Bergson. Ainsi, c'est longtemps après le début d'une civilisation qu'elle prend corps. Les thèses qu'explicitent Platon et Aristote entre - 400 et - 300 étaient techniquement, religieusement, artistiquement en route dans les vases grecs de - 750, contemporains de la Théogonie d'Hésiode.

Mais, une fois bâtie et divulguée, une métaphysique se glisse dans la civilisation entière, et la scande. L'exemple le plus puissant est sans doute la ternarité de l'Occident, ou MONDE 2, celui des touts composés de parties intégrantes. Car saisir ainsi c'est aller du tout aux parties, mais pour revenir au tout, alors davantage totalisé ; et aussi aller de la partie au tout pour revenir aux parties, davantage intégrées ; autant dire déjà : thèse, antithèse, synthèse. Cette ternarité, affleurant dans les « grecques » des vases archaïques, éclate alors dans le triangle de Pythagore. Dans les triangles des frontons des temples, depuis Paestum jusqu'à la Maison blanche. Dans le triangle éternel du Père, du Fils et de l'Esprit de la Trinité chrétienne. Dans le triangle mobile qui soutient le calcul infinitésimal. Dans la ternarité même de la « forme sonate », forme essentielle de la musique classique : thème 1 en do, thème 2 à la quinte, développement en mineure, thème 1 à la quarte, thème 2 en do. Pour s'achever dans la ternarité ontologique et épistémologique de la Thèse-Antithèse-Synthèse de Hegel. A moins que ce soit dans le « je », « tu », « nous » de l'amour métaphysique allemand, celui des époux Fichte, ou de Robert et Clara Schumann. Ou encore dans la Firstness, Secondness, Thirdness du logicien Peirce. Jusqu'au triangle inversé du « Papa, Maman et Moi » de la psychanalyse. Un des motto des mathématiques passant du MONDE 2 au MONDE 3 fut : A bas le triangle ! Au lieu de la ternarité, nous aurions pu tout aussi bien suivre l'idée de médiation omniprésente, autre propre de l'Occident. Mais médiation et ternarité s'implique réciproquement.

 

Tableau des Civilisations

tableau des civilisations

 

9B. Métaphysique, politique et technique

 

A ce compte, les métaphysiques sont si persuasives qu'elles eurent maille à partir avec la politique. Tantôt prêchant son mépris. Tantôt prétendant la conduire. Ce furent les Dits des Sages de la Grèce ou de la Chine ; la République et les Lois de Platon ; la Politheia tôn AtHénaiôn d'Aristote ; l'Utopia de Thomas More ; les Upanishads des Védas ; le Tao-tö King s'adressant aux princes, tout comme les Analects de Confucius, le Popol-Vuh, livre du conseil amérindien. Pareilles ambitions firent d'ordinaire faillite. Les échecs illustres sont Platon et Thomas More. Ou le bûcher de Giordano Bruno. La rare réussite pourrait être Aristote, pédagogue d'Alexandre le Grand. L'exil convint souvent aux métaphysiciens.

En tout cas, au sein des civilisations, on ne saurait remarquer ce que les métaphysiques doivent aux techniques et aux sciences de leur temps. Les quatre causes d'Aristote (efficiente, finale, formelle, matérielle) sont conçues devant le tour des potiers d'Athènes. La Monadologie ne serait jamais passée par l'esprit de Leibniz sans son invention du calcul infinitésimal, intégral et différentiel, dont il disait avoir eu l'intuition en lisant Pascal sur les sections coniques et la cycloïde. La philosophie de la machine de Kant s'élabore dans l'approche de la machine à vapeur ; sa philosophie des sciences est celle de Newton ; sa mathématique celle d'Euclide.

La méconnaissance habituelle des influences scientifiques et techniques sur les métaphysiques trahit sans doute chez Homo son désir de se percevoir autarcique dans ses connaissances premières et dernières. Et il aura fallu le XXe siècle, avec Spengler, Mumford, Klemmt, Simondon, Van Lier, Mc Luhan, pour que quelques-uns s'aperçoivent que la topologie, la cybernétique, la logico-sémiotique, la présentivité d'une civilisation, et donc aussi ses métaphysiques, sont principiellement celles que déclenchent et entretiennent, inconsciemment mais d'autant plus constamment, ses sciences. Et, au fondement de ses sciences, ses techniques.

 

9C. Métaphysique et morale

 

Les rapports entre métaphysique et morale s'éclairent de ceux entre morale et religion. Les mores latines étaient des us et coutumes, ontologiquement ni bons ni mauvais. La morilitas, mot très tardif dans la langue, était une simple caractéristique. Mais la soif de justification d'Homo conçut souvent des moeurs censées le « justifier », jusqu'à le sauver au Ciel ou le perdre véniellement jusqu'au Purgatoire, mortellement jusqu'à l'Enfer.

La religion initiale fut toujours d'autre sorte. Dans les Evangiles, pas de morale, mais des béatitudes, ou des paraboles ; Wittgenstein se dit frappé par leur « fraîcheur ». Dans le bouddhisme, un non-agir et un sourire. Muhamad est plus préoccupé de l'éveil des éveillés et de l'éblouissement des Signes divins que d'ordre public, quitte à établir quelques jurisprudences. Ce sont les disciples qui, les prophètes une fois refroidis, inventent les impératifs, à commencer par saint Paul, pourtant évasif, mais à qui Wittgenstein reproche déjà sa rhétorique doctrinale. « Ama et fac quod vis », conclut Augustin. « Pecca fortiter, et crede fortius », est attribué à Luther. Dans la fin du MONDE 2, Bergson distingue une religion statique, faite de conduites apotropaïques contre le malheur, et une religion dynamique, tenant en une sorte d'élan, d'expansion ultime, d'ouverture sans limite. La morale est la maladie mortelle des religions. Une religion est morte quand elle n'est plus qu'une morale. Les instances religieuses se défièrent toujours de leurs saints. L'exclusion inconditionnelle de l'avortement contredit la successivité nette  des trois formes qui « informent » le foetus humain : végétale, animale, rationnelle selon saint Thomas d'Aquin. L'interdiction absolue du divorce et du suicide contredit les opinions clairement exprimées de saint Thomas More.

A cet égard, la métaphysique initiale rappelle la religion. Ce n'est pas dans Platon ni Aristote qu'on trouve comment agir au jour le jour. Les conseils du stoïcisme, qu'on croirait moraux, en définitive n'engagent à rien : ne t'appuie pas sur ce qui t'échappe ; tu perds ton temps à maudire la pluie et même la méchanceté des autres ; essaie seulement de tempérer la tienne. Descartes a continué de dormir après avoir engrossé sa servante. Kant a conclu sur la formule que nous avons déjà rencontrée : « Agis de telle sorte que ta conduite puisse être un loi (Gesetz) qui construise Homo ». Le cas troublant pourrait être Confucius, apparemment moralisateur ambulant. N'allait-il pas, de cour en cour, conseiller aux princes et à leurs sujets d'accomplir les rites. Mais c'étaient ceux de la nation, auxquels Montaigne aussi a trouvé bon d'obéir : pourquoi désobéir au roi, et surtout le moquer, puisqu'il faut bien un roi ?

Non, la seule morale des métaphysiciens est sans doute le respect, cet espèce de retenue du regard (spicere, re), de non-jactance, devant les questions ultimes, et peut-être devant toute question quelconque. Les seuls sots, pour eux, sont ce que le français appelle les esprits forts. Les moralistes, rigoristes ou libertaires, sont des escrocs, et le métaphysicien comme le fondateur de religion leur disent d'une même voix, comme Jésus : pharisaei hypocritès, pharisiens hypocrites, c'est-à-dire étymologiquement histrions, au sens où le Cardinal Newman parlait de « my histrionic power ». Par delà le bien et le mal est un titre de Nietzsche, qui embrassa un cheval dans la rue et qui parlait comme Zarathoustra. Saint Jean de la Croix n'eût pas été choqué. Pas même étonné. Georges Bataille se demandait s'il était un fou ou un saint. Avant qu'il s'encanaille comme moraliste stalinien, Sartre titra son livre sur Jean Genet, écrivain de la gloire du crime : Saint Genet, comédien et martyr.

Après quoi, les métaphysiciens et les métaphysiciennes furent d'ordinaire des humains et des humaines tranquilles. Chaque jour, les habitants de Koenigsberg savaient l'heure qu'il était en voyant Kant, grand hygiéniste, passer devant leur maison. Descartes mourut peut-être du fait que, lui qui trouvait ses meilleures idées en paressant au lit, dut se plier aux exigences d'une reine de Suède qui voulait sa leçon trop tôt matin.

 

 

Chapitre 10 - De la métaphysique à l'anthropogénie

 

Wittgenstein meurt en 1951, et l'on peut prendre cette date pour marquer la mort de la Métaphysique. Depuis lors, les vues a priori et synthétiques a priori des métaphysiciens ont été ébranlées par le cross-bracing (les croisements embrassants) de nos vues scientifiques sur l'Evolution de l'Univers, sur l'Evolution du Vivant, sur les divagations de l'espèce et du genre Homo dans les derniers millions d'années, et décisivement par l'entrée en scène de la Biochimie. Pour l'anthropogénie, la Métaphysique n'est plus qu'un de ses chapitres. Celui où elle se rappelle à quel point et pourquoi, en paroles puis en écrits, Homo, primate redressé, angularisant, transversalisant, holosomique, possibilisateur, a été partout et toujours métaphysicien. Au point qu'Homo actuel est encore métaphysicien sans métaphysique, du seul fait qu'il est technicien, sémioticien, indicialisant et indexateur.

 

10A. Le crépuscule de la métaphysique

 

Les crépuscules montrent souvent une ferveur particulière, récapitulative. En 1950, l'auteur de la présente anthropogénie écrivait L'Interrogation sur le sens de l'Etre à travers la philosophique occidentale, dans un milieu qui en comprenait encore les tenants et les aboutissants. Et cela avec une intensité proche d'une fièvre.

Tout, en effet, concourait aux radicalisations. Deux guerres mondiales rendaient futile le divertissement. Depuis 1900, les sciences archimédiennes avaient connu une « crise des fondements », c'est-à-dire un approfondissement révolutionnaire de leurs principes. Le Déclin de l'Occident de Spengler montra en 1917 que les civilisations sont de grands organismes qui naissent, se développent et meurent ; ce que Valéry résuma : « Nous, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Les Bourbaki de 1930 se proposèrent de rassembler toutes « les » mathématiques en « la » mathématique, à partir d'une Théorie des ensembles, préparant bientôt une Théorie des catégories, plus fondamentale encore. Le fascisme, le nazisme, le stalinisme, la psychanalyse, l'hégélianisme avaient secoué l'espèce jusqu'à ses volontés supposées élémentaires. En 1948, la théorie de l'information et la cybernétique mirent en question deux « propres » de l'homme, l'intelligence et la volonté. Avec Tarski, la logique s'était axiomatisée, et du coup était devenue plurielle, préparant une Théorie des topos. Gödel avait même montré des limites, non pas de l'arithmétique, mais de ses formalisations, se demandant s'il n'était pas devenu fou lorsque tous les ans il remettait à son Université une démission refusée. La biologie, et surtout la biochimie, était à la veille de raccorder l'animé et l'inanimé.

Tout cela alla de pair avec le sentiment diffus qu'on commençait à rompre avec les deux millénaires et demi du MONDE 2 grec et d'ouvrir un MONDE 3, un Nouvel âge (1962), avec de nouvelles prises en compte du MONDE 1. Ainsi, au Louvre, les sculptures amérindiennes, reléguées dans les caves, au motif que « des peuples pratiquant des sacrifices humains ne pouvaient pas produire d'oeuvres d'art », montèrent brusquement dans la lumière des salles d'exposition les plus interrogées.

Homo posa alors des questions extrêmes, que même ses métaphysiciens intrépides n'avaient pas envisagées. Dans Sein und Zeit, en 1927, Martin Heidegger osa se demander, non plus comment se distribuait l'Etre des étants, envisagé par Aristote et Augustin qu'il visitait fort, mais bien quelle était l'étantité des étants et de l'Etre. Et il lui fallut du même coup, non plus seulement distinguer des phénomènes et des noumènes, comme avait fait Kant, ni même décrire les manoeuvres perceptives qui articulaient la phénoménalité, comme venait de le faire Husserl, mais s'interroger sur la phénoménalité en tant que telle, sur l'apparitionnalité de l'apparaître. Certains allèrent jusqu'à exploiter le « il y a » du français, pour se demander pourquoi « il y a » plutôt que « il n'y a pas ».

C'est alors aussi que commença d'émerger le concept de « présence », voire de « présence-absence » à côté ou à l'occasion de celui de « conscience ». Nous avons souvent allégué deux dates, en préparation à la distinction primordiale : fonctionnements / présence qui en 1975 deviendra celle de l'Anthropologie fondamentale devenue l'Anthropogénie depuis 1980 : déjà 1938, où paraît La présence totale de Lavelle, puis 1943, où paraît L'Etre et le néant de Sartre. Mais il ne faudrait pas oublier les poètes. Déjà, dans le Cimetière marin de 1920, Valéry osait écrire : « La vie est vaste / Etant ivre d'absence // Et l'amertume est douce, et l'esprit clair ». L'Ebauche d'un serpent fut le poème préféré de Louis de Broglie, initiateur de la Mécanique ondulatoire, qui avait pu y lire : « Que l'univers n'est qu'un défaut // Dans la pureté du non-être ». Cette intuition de la conscience comme néantisation, en 1921, fut définitivement thématisée par Sartre en 1943. Là où le poète perçoit et rend sensible, le métaphysicien thématise.

 

10B. La charnière du MONDE 2 au MONDE 3

 

On pourrait donc conclure notre parcours sur une formule brève : même si Homo est inguérissablement métaphysicien en raison de ses facultés anthropogéniques, la métaphysique comme système a été définitivement mise hors jeu par les sciences archimédiennes. Mais cette mort est-elle si définitive ? Est-ce que ce qui a éliminé les métaphysiques traditionnelles ne comporte pas, dans ses arguments mêmes, les linéaments d'une autre métaphysique, plus modeste, mais plus pertinente ? Ou du moins d'une discipline qui aurait des fonctions rappelant ou suppléant celles des métaphysiques ancestrales ?

Il ne sera peut-être pas de rappeler, pour finir,  un lot d'oppositions, rencontrées dans le texte qui précède, entre mentalité ancienne et mentalité nouvelle. En les choisissant non pas avec la volonté d'être couvrant, ni même pour leur importance, mais justement pour leur simplicité, leur maniabilité, et cependant leur valeur illustrative de nos interrogations métaphysiques rampantes.

1. De l'ontologie à l'épistémologie. - Homo ancien avait des certitudes, et même des évidences. Il croyait que ses pensées ont un contact avec l'Etre, parce qu'elles étaient à ses yeux des réalisations de l'Etre, lequel lui paraissait stable, voire éternel. Kant même n'a jamais mis cela en question. Il vit toujours un noumène derrière le phénomène. Or, nous pensons savoir maintenant que toute connaissance est un produit évolutif, et qu'il faut mesurer ses pouvoirs en la situant comme un moment, ou un aspect, de l'Evolution. Non seulement l'épistémologie précède l'ontologie, comme le voulait Kant, mais elle en fait douter. L'intuition  de la « durée concrète » de Bergson, au-dessus ou au-dessous de la durée abstraite, est un dernier leurre spiritualiste du MONDE 2, aussi vain que ses leurres matérialistes.

2. Des logiques de la compréhension aux logiques de l'extension. - Le syllogisme aristotélicien : « Tout homme est mortel, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel », était compris comme des rapports entre des contenus d'idées : là, l'idée de Socrate est incluse dans l'idée d'homme, incluse dans l'idée de mortel. Homo ancien pensait en compréhension. Or, d'ordinaire, un logicien contemporain voit un élément Socrate entrer dans un ensemble Hommes, lequel entre dans un ensemble Mortels. Il pense en extension, comme toute la science archimédienne. Pour Leibniz le « nécessaire » était « ce qui ne peut pas ne pas être ». Pour nos toposistes, même très philosophes, c'est « ce qui s'applique à tous les êtres traités par une logique ».

3. Des logiques en acte aux logiques en écriture. L'argument ontologique. - Quand Descartes dit que « Le parfait (Dieu) est une essence qui comporte son existence », dans ce qui fut pendant tout le deuxième millénaire le fameux argument ontologique, il ne part pas de l'idée de parfait, mais de l'acte de penser l'idée de parfait ; du reste, pour lui toute idée est acte ; de même que, pour les Grecs, un thème (objet) était toujours une thèse (thesis, acte de poser), au point que thema se contentait de désigner les enseignes militaires. Bref, l'acte cognitif était un exercice thématisé de l'existant et de l'existence, allant droit à un « je suis » Et l'on comprend alors que, chez Descartes, un « parfait fini », comme celui de nos pensées, pouvait se percevoir comme la restriction d'un « parfait infini », également existant. Il en va de même quand Spinoza affirme que l'idée de Substance implique l'existence de la Substance, et quand Leibniz soutient que l'idée d'Etre Nécessaire (qui ne peut pas ne pas être) comporte l'existence de cet être. Même Kant, qui rejette l'argument ontologique, n'abandonne pas l'idée du « nécessaire » au sens leibnizien.

Or, pour un logicien contemporain, l'acte de logiciser n'intervient pas dans le système logique. Passer alors d'une essence abstraite comme objet à une existence comme objet est une erreur si grossière qu'on ne comprend même plus comment elle persista si longtemps, et chez de si grands esprits. Seulement, depuis saint Anselme, au XIe siècle, et même depuis Parménide, il ne s'agissait pas d'objets, mais d'actes. Sous l'effet des sciences archimédiennes, cette vue commença sans doute à vaciller quand, au XVIIIe siècle, le mathématicien Euler représenta les trois termes syllogistiques (petit, moyen, extrême) par les trois « cercles d'Euler », qui pouvaient se lire à la fois tant en compréhension et en extension.

4. Des logiques fortes aux logiques faibles, intuitionnistes. - Les logiques pratiques du langage courant sont des logiques faibles, c'est-à-dire sans tiers-exclu, sinon pour la rhétorique éristique (« C'est ça ou sa contradictoire, cher ami ! ») ; elles doivent donc se décrire par les algèbres intuitionnistes de Heyting. Cependant, la première logique formalisée apparut en Occident, chez Aristote, et là, comme elle ne pouvait s'appliquer qu'à des touts composés de parties intégrantes, à la façon grecque, elle fut une logique de tiers exclu, une logique forte, descriptible par des algèbres de Boole. Bien plus, comme le langage (logos) et la logique (logikè tekHnè) appartenaient étymologiquement au même domaine, le langage courant tout entier fut alors censé, du moins chez des peuples rationnels, devoir être régi par des algèbres de Boole. Or, vers 1970, on s'aperçut que, même en mathématique, certaines démonstrations supposaient des logiques intuitionnistes ; ainsi, pour l'axiomatisation de la droite (Lavendhomme). Et c'est seulement à cette occasion qu'on se rendit compte que le langage courant pratiquait lui aussi des logiques faibles, et répondait en fait à des algèbres de Heyting (sémantique de Kripke). Mais alors, pour une métaphysique, c'est un peu de toutes parts qu'il n'y a plus des étants ayant des qualités, mais des qualités se regroupant plus ou moins stablement en étants. Les relations sont avant les êtres, lesquels sont à saisir comme des faisceaux stables, instables, métastables de relations. La Théorie des topos s'introduit bien par une Théorie des faisceaux.

5. Des logiques générales aux univers de discours. - La connaissance supposée de l'Etre en général permettait d'envisager une logique valable pour tout événement, en tout temps, en tout lieu. Cette connaissance une fois évacuée avec l'Etre, il n'y a plus que des univers de discours, selon des « points de vue », des « idiotopes » (Bourn et Lavendhomme), considérés par une Théorie des topos, donc des « lieux » (topoï) d'où l'on parle et dont on parle (on s'explique ainsi la fidélité de certains mathématiciens au psychanalyste Lacan, par ailleurs fantaisiste). Déjà le motto le plus éclairant de la Relativité restreinte avait été : « Il n'y a pas de point de vue privilégié ».

6. De la perception objectale aux effets de champ. - Depuis Aristote, la solidité des touts composés de parties intégrantes faisait la solidité des espèces, laquelle avait entraîné la solidité de la perception des vivants, puis, par analogie, des autres objets. Les concepts « tout » et « partie » forment encore une des douze catégories kantiennes. Or Homo est un être disparate (physique, technique sémiotique, présentiel), dont les stimuli hétérogènes provoquent entre eux des bassins d'attractions, avec des effets de champs perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques, dont on commence à reconnaître les fondements en dénombrant les multiples relais nerveux qui structurent ou déstructurent nos perceptions-motricités. Ceci à nouveau échappe aux logiques anciennes, qui travaillaient sur des « objets » d'emblée saisis comme « intégrants-intégrés », et des spécimens commandés par des formes substantielles où s'individualisaient des essences stables ; ces logiques étaient d'ordinaire « réalistes » dans la Querelle des Universaux. Au contraire, les épistémologies contemporaines, s'adressant à un Univers-Evolution ou une Evolution-Univers, exigent seulement des « termes », saisis d'ordinaire moins comme des ensembles topologiquement fermés (comportant en soi leur limite) que des ensembles topologiquement ouverts (ne les comportant pas). Sans espérance d'espèces et de genres, sinon transitoires, elles sont spontanément « nominalistes ».

7. Du stable et de l'instable au métastable. - Le stable et l'instable permettaient des logiques décidées. Gilbert Simondon a eu le mérite, en 1957 dans Du mode d'existence des objets techniques, et surtout en 1964 dans De l'individu et sa genèse physico-biologique, de montrer que le métastable est partout, dans la technique et dans la biologie. Il vit bien que cela comportait une nouvelle épistémologie, une nouvelle ontologie, une « nouvelle logique », une allagmatique, disait-il, sans doute commencée maintenant par nos Théories des topos. Anthropogénies locales, L'individuation selon Gilbert Simondon ]

8. De la plasticité à la séquenciation. - En accord avec leurs ontologies, et du reste avec leurs expériences quotidiennes, les Anciens voyaient toute forme comme résultant d'une action plastique (pladzeïn, façonner). La Biochimie a révélé, depuis les années 1950, que le passage des acides aminés aux protéines nous faisait assister à des formations (Gestaltungen) non plus par plasticité, mais par séquenciation, reséquentiation. Rien n'ébranle davantage les conceptions traditionnelles d'Homo que la (re)séquenciation comme mode de formation. Au point que beaucoup de biologistes, qui pourtant la rencontrent et la manipulent tous les jours, ne l'ont guère encore aperçue en tant que nouveau paradigme ontologique et épistémologique.

9. Des images tracées aux images granulaires. - Depuis ses origines, Homo n'avait jamais connu ( à part quelques empreintes, comme celles des innombrables Mains de la grotte Cosquer) que des images tracées, tirées plus ou moins continûment et analogiquement par un doigt, un pinceau, un ciseau de sculpteur ou de tailleur de pierre ou de bois, en des façonnements. Depuis 1840, la photographie a introduit des images granulaires (celle de photons sur une plaque sensible), en cela bientôt suivie par l'image cinématographique et l'image magnétoscopique. Comme les formations vivantes par (re)séquenciation, elles aussi sont plus digitales ou digitalisables qu'analogiques. Cela a comporté une révolution épistémologique et ontologique si considérable qu'Homo a mis un bon siècle à s'en apercevoir. La Philosophie de la photographie est de 1980.

10. De l'idée et du concept aux indices et aux index. - Familiers de leur ontologie, confiants dans leur épistémologie, les anciens avaient pris l'habitude de s'installer d'abord dans les Idées ou les Concepts, d'où ils déduisaient, de jure (Leibniz) et même de facto (Hegel), les événements du monde. Or, Homo angularisant et transversalisant ne part jamais que d'indices et d'index, parmi des panoplies et des protocoles techniques. La construction de son idiolecte par le nourrisson le montre bien. Comme la prédominance des index sur les indices dans les métaphysiques. Homo peut bien purifier et généraliser ses indices et ses index. Mais les dépasse-t-il jamais vraiment, pour accéder à un autre ordre, plus « élevé », éternel, transcendantal, transcendant ?

11. De la conscience à la distinction « fonctionnements / présence-apparitionnalité ». - L'ontologie et l'épistémologie anciennes s'adaptaient bien à un concept comme celui de Noûs d'Anaxagore ou de Consciousness d'Hamilton, qui fusionnaient les contenus de l'esprit (fonctionnements) et l'apparition-autotranslucidité (la présence), qui les accompagne parfois. D'autant qu'on ignorait tout des fonctionnements cérébraux ; pour Bergson encore « l'activité cérébrale est à l'activité mentale ce que le bâton du chef d'orchestre est à la symphonie ». Au contraire, notre neurophysiologie, éclairée par l'informatique des computers analogiques et digitaux, ou encore des computers hybrides, nous suggère que tous les fonctionnements et contenus cérébraux sont descriptibles. La description indexatrice pure des indexables purs est l'objet de la science archimédienne, laquelle peut si bien se passer de la présence-absence qu'elle en oublie d'ordinaire, ou feint d'en oublier, l'existence.

12. De l'être à l'évolution. - Somme toute, comme concept le plus général, l'Etre a cédé la place à l'Evolution. Une Evolution d'abord conçue linéaire, orthogénétique (témoin la fameuse orthogenèse du Cheval des années 1940), mais maintenant, depuis 1970, se confirmant chaque jour comme plus buissonnante. Procédant alors parfois par transformations globales, comme dans la grande extinction du Permien, mais le plus souvent par la pullulation d'actions élémentaires disparates. Du reste, régulées par quelques goulets évolutifs, comme la nécessité anatomique de disposer des tubes, des poches et des clapets qu'ont mathématisés les sept catastrophes topologiques élémentaires de Thom.

13. De la contemplation à l'étonnement admiratif. - L'Etre, le Tao, le Dharma des Anciens se prêtaient à la contemplation, cette façon et ce bonheur de saisir les choses d'un regard embrassant comme on fait d'un temple (templum, cum). Pour Augustin d'Hippone, et pour les néoplasticiens de son temps, chaque feuille des arbres était « une note de la musique de Dieu », ou de l'Etre, ou de l'Un. L'éternité était source d'ultime valeur, cessation de toute interrogation ultérieure. L'Evolution buissonnante actuelle oblige à remplacer la contemplation par l'étonnement admiratif devant le une-fois-jamais-plus. D'abord, celui des vivants qui ne reviendront jamais, ni comme individus, ni comme espèces, ni même comme instants d'existence. Jusqu'au « une fois-jamais-plus » des étoiles et de leurs constellations. Le « aeï panta rei » (toujours tout s'écoule) d'Héraclite s'inscrivait encore dans un toujours (aeï), et consistait en des échanges harmoniques complémentaires (palintropos harmonia), comme celle de l'arc et de la lyre (okôsper toxou kai lurys). Nous aussi ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve, tout comme Héraclite, mais en un sens tout autrement radical que lui.

14. De l'autarcie à l'intercérébralité. - Pour les mêmes raisons d'ontologie stable impliquant une épistémologie clairvoyante, les anciens prétendaient à l'autarcie, la zelfstandigheit de Spinoza, la Selbständigkeit de Hegel. Au contraire, et peut-être en raison du une-fois-jamais-plus évolutif, le sens, les sens, le Sens, ne commencent sans doute, pour nos contemporains, qu'avec des états d'intercérébralité, d'empathie partagée, d'empathie réciproque, et en particulier d'empathie en miroir, « en couple », dont on commence à reconnaître les fondements dans les cellules-miroirs, que nous partageons avec l'animalité antérieure, en particulier chez les Mammifères et les Oiseaux. De quoi reconnaître au mot « amour » au moins trois sens : (a) l'attraction sexuelle (hormones de copulation à effet court), (b) la fidélité sexuelle (hormones d'attachement à effet long), (c) le partage (consensuel ou conflictuel, mais multiplicateur) d'univers de discours (paroles et gestes), et plus généralement de rythmes et rites, signalé surtout depuis 1950, à l'occasion de la « sexualité interpersonnelle » thématisée alors. Anthropogénies locales, Sémiotique, 2, L'Intention sexuelle (1968) ]

15. Du rite au rythme. Dans leur ontologie et leur épistémologie stables, les anciens se contentaient souvent du rite, ce rythme stabilisé et socialisé. Ainsi, selon la Mimansa indienne, il suffisait de répéter chaque matin pleinement les phonèmes des Védas (pas les syntaxèmes, ni les glossèmes, non, les phonèmes) pour que le Soleil renaisse. Nous avons vu Confucius définir son humanité par le rite. Nos contemporains sont presque acculés au rythme, seul capable d'épouser le une-fois-jamais-plus, et les échanges mobiles de l'intercérébralité, en particulier celle des univers de discours..

16. Du transcendantal éternel au transcendantal en construction. - Le « transcendantal » ancien était si stable qu'il put même, en Occident, se rassembler un moment dans le Transcendant chrétien. Le transcendantal en construction contemporain, comme celui de la mathématique, et plus lointainement de certaines sciences expérimentales, est la figure de l'Evolution. Y récupérant l'apostériorité en apriorité cette fois ouverte. Réalisation la plus embrassante de la Justification pour des états-moments intercérébraux évolutifs.

17. Du devant au parmi. - Même dans le « anima est quodammodo omnia » des Stoiciens antiques, le monde pré-biochimique, pré-relativiste et pré-quantique comprenait des individus assez spécifiquement fermés pour s'éprouver devant leur monde, en sympathie ou en hostilité. Dans un Univers relativiste, quantique, biochimique, le spécimen est d'emblée l'Univers entier. Et non plus comme des modes d'attributs infinis (Spinoza), ni comme des points de vue différentiels de ses intégrales (Leibniz). Mais comme bien seulement un de ses faisceaux métastables. Les présences-absences accompagnant certaines de ses perceptions-motricités ne lui révèlent pas un cerveau où s'apparaîtrait l'Univers, mais l'Univers-Evolution lui-même s'apparaissant selon les fonctionnements propres d'un milieu, d'un organisme et d'un système nerveux. Où l'individu, ou plutôt le processus d'individuation permanente qu'il est (Simondon), n'est ni un intérieur en face d'un extérieur, ni un extérieur en face d'un intérieur, mais un jeu d'interfaces entre un milieu intérieur et un milieu extérieur (Simondon). Ou sa disparition est aussi rythmique et ritualisable que son apparition. Toutes deux étonnantes et émerveillantes par leur singularité, parfois intercérébralisée, ou elle trouve sens, voire Sens, dans la mesure où cette individuation se perçoit comme individuant une espèce, dans le Vivant, dans l'Univers, lui peut-être dans un Multivers (Weinberg). Comme on l'a souvent fait remarquer, les théories des Quanta et de la Relativité ne sont pas relativisantes mais absolutisantes. Bouclant littéralement l'univers par deux constantes : h et c.

18. Que reste-t-il du hasard et de la nécessité, par rappeler le titre célèbre de Jacques Monod ? Pas grand-chose. On trouvera plus haut, à la fin de notre première partie, une quinzaine d’interprétations de la « chance » à travers le MONDE 2.

On peut terminer ce florilège des révolutions de la pensée humaine d'aujourd'hui, en notant que le passage de la métaphysique à l'anthropogénie est un renversement d'indexations. La première procédait de haut en bas, la seconde procède de bas en haut. On dira que les empiristes anglais déjà avait choisi ce dernier parti. Mais même eux ne pouvaient s'appuyer que sur des départs très peu initiaux, comme des « sense data ». Comment auraient-ils fait autrement, à un moment où l'on n'avait pas la moindre idée d'une paléoanthropologie ni d'une neurophysiologie. Nous n'avons aucun mérite à notre renversement. Kant pouvait encore se sentir fier d'avoir fait « une révolution copernicienne » en demandant de mettre l'épistémologie avant l'ontologie. Plus d'humilité nous convient. Il a fallu pas mal de réflexions pour rencontrer nos ARN-ADN, et pour vérifier que nos acides aminés peuvent être produits par les seules situations physiques de notre Planète, sans intention identifiable, par les seuls bonheurs de la Variété et de la Sélection. Mais après, il faut sans doute moins de réflexion que de simple attention et vraie naïveté pour voir les révolutions métaphysiques, culturelles, morales ainsi impliquées.

Les métaphysiciens, du moins en Occident, avaient au mur de leur imaginaire les polyèdres de Platon, nous avons au mur du nôtre une séquence d'acides aminés avec sa fille, une protéine. Et encore, eux voyaient, comme Léonard de Vinci, Homo commencer avec un mâle debout et transversalisant, croix dressée, le pénis très géométrisé annonçant déjà son érection, porté à tout saisir de haut-en-bas, mécaniquement, géométriquement, impérieusement. Nous voyons d'abord Homo, comme dans la Nativité en croix de Micheline Lo, commencer bien en deçà, au centre d'une croix couchée de saint André, parmi les fermentations d'une vulve irradiante, et non centrante, incités plutôt à tout saisir de bas en haut, biochimiquement, topologiquement, extatiquement.

 

De VinciMicheline Lo

De Vinci et Micheline Lo

 

 

 

APPENDICE : UN SYNOPSIS DE LA MÉTAPHYSIQUE OCCIDENTALE

 

En I950, Jean Mestdaegh, chargé depuis des relations entre le Conseil des ministres et le Parlement européens, avait à passer le lendemain un examen de Synopsis de la Philosopie. Il demanda à son ancien professeur de Poésie de le secourir. J'étais convaincu depuis toujours qu'une grande métaphysique tient en une, deux ou trois lignes, puisque en fin de compte elle ne fait qu'expliciter et thématiser le destin-parti d'existence de sa population, à savoir ses topologies, sa cybernétique, sa logico-sémiotique et sa présentivité (la pondération qu'elle établit dans la distinction métaphysique initiale : fonctionnements / présence-absence). Nous parcourûmes donc en une heure la métaphysique occidentale, en nous obligeant à faire tenir chaque philosophe en deux ou trois courtes phrases. Le lendemain il passa son examen comfortablement, et il s'en souvient toujours. A l'instigation d'Emmanuel Driant et de Philippe Agéa, je reprends cet exercice en respectant les mêmes temps. Il sera peut-être utile à quelques-uns.

Le destin-parti d'existence de la Grèce jusqu'à hier. – L'Anthropos grec se perçoit comme un Microcosme d'un Macrocosme. Un cosmos (= ordre cosmétique) est un Tout composé de touts composés de parties intégrantes ( = rendant les touts intègres), et conséquemment fait de formes se détachant adéquatement sur leurs fonds. Cette vue des choses a engendré la mathématique grecque (Pythagore, Démocrite, Platon, Euclide, Archimède). Ainsi que la Tragédie, la Comédie, l'Histoire causale et des grands hommes, et une sculpture et architecture fracassantes. En même temps, parce qu'il n'avait pas de place pour l'Altérité, sinon pour un Autre qui soit le Même, ce destin-parti disqualifait, du moins théoriquement, des pratiques pourtant aussi appétibles que la sexualité (copulation et orgasme), et même que l'amitié ; ce qui causa des gênes récurrentes. Deux langues dominèrent : le grec ancien et l'allemand, tous deux restés très indo-européens, donc très syntaxiques (même syntactiques), à Kasus explicites, à articles logicistes, à étymologies patentes. La métaphysique occidentale en découle sans bavure.

- 560 Les sept sages proverbiaux. – Soucie- toi du Tout (Meleta to Pan), puisque tu en es le microcosme. Il suffit donc de te connaître toi-même (GnôtHi saFton, repris par Socrate). Ne déborde en rien (Mèden agan). Et choisis le moment adéquat (Kaïron gnôtHi).

- 550 Altionische Makro-mikro-kosmo-lehre (Kranz) et Pythagore. – La morale découle de la Mathématique et de la Musique mathématicienne, « acousmatique ». Pythagore aurait rencontré Zarathoustra, autre Indo-européen.

- 500 Héraclite. – Le Tout est en perpétuel échange économique (anti-amoïbè) : « les choses utiles (kHrèmata) contre l'or, l'or contre les choses utiles ».

- 480 Parménide. – L'étant (to on) est, le non-étant (to mè on) n'est pas. Tel est « l'étantément étant » (To ontôs on). Le reste est doxa, opinion pratique. La Logique est donc celle du tiers-exclu le plus strict (booléenne). De cela Zénon d'Elée a tiré les conséquences paradoxales et impitoyables : une flèche n'atteindra jamais le mur, puisqu'il lui reste toujours la moitié de l'espace à parcourir. Exemple limite de l'héroïsme logique grec.

- 440 Empédocle résumant les présocratiques Thalès, Anaximandre et Anaximène. – Les principes du Tout semblent d'abord qualitatifs. Ce sont les quatre éléments-dieux, en descendant : Feu, Air, Eau, Terre (encore Gaston Bachelard). Pour Anaxagore, ami de Périclès, « Il faut du cheveu pour faire du cheveu », et c'est ce que perçoit le « Noûs », l'esprit sensible.

- 410 Démocrite. – Non, au Tout suffisent des atomes (a-toma, insécables) et des angles (mathématiques). Car virtuellement, le cône est un cylindre, le cylindre un cône,.

- 400 Platon. – Avant le Tout et les touts, il y a (il faut) de l'apriori. De quoi les conséquences sont infinies : les apprentissages essentiels sont réminiscence (Ménon) ; et il y a donc un principe vital (PsukHè) persistant après les morts, puisque la réminiscence suppose une PsukHè qui soit avant les naissances.

- 350 Aristote. – Les espèces vivantes ont des formes substantielles qui réalisent des formes essentielles (éternelles). Lesquelles peuvent en être « abstraites » grâce à un « intellect agent », commun et éternel. Selon ces formes, les corps physiques gravitent vers leur « lieu naturel ». La logique, toujours booléenne, est celle des syllogismes. De tous, Aristote, esprit concret, est le plus gêné du fait que la sexualité, et même l'amité, sont injustifiables, sinon en pratique, du moins en théorie dans le destin-parti grec.

- 310 Pyrrhonisme. – Les contradictions de nos systèmes invitent à l'épokHè (se tenir au dessus, en suspens). Pyrrhon fut un mentor d'Alexandre, comme Aristote.

- 300 Epicurisme (Lucrèce). – Etant donné ces difficultés théoriques, abandonnons la théorie, et cultivons l'amitié sans remords.

- 290 Stoïcisme (Zénon de Kition). – Cependant, une morale adéquate suppose une ontologie et une épistémologie consistantes, à savoir que nos organismes sont les parties intégrantes du grand Organisme. Ce qu'il faut changer c'est que notre logique n'est plus celle du syllogisme, mais de l'événement (scientifique) : ….s'il pleut….alors je reste chez moi.

+ 250 Plotin. – Munis de la vue méditerranéiste (stoïcisme + christianisme), où la persona (d'abord simple acteur) est maintenant dominée par l'anima, laquelle « est quodammodo omnia » (d'une certaine façon tout », nous sommes donc en mesure de refaire un système aussi embrasssant que celui de Platon. Pour ce néo-Platonisme, le Cosmos (ou Macrocosmos) est une Procession descendante (cedere pro) de l'Un au Multiple, et une Récession ascendante du Multiple à l'Un. Ce gigantesque et intelligible embrassement est aidé du fait que les nouveaux codex romains, feuilletables, sont en train de supplanter les byblos grecs, simplement déroulables, incitant ainsi aux larges systèmes cohérents d'un bout à l'autre. Et se prêtant aux dissertations.

+ 330 Athanase (christianisme, ou « méditerranéisme »). – La « persona » est devenue si fondamentale et immense que Dieu même est personne, voire trois personnes pour réaliser mieux la médiation plotinienne généralisée, Alors, sa Création est simple gloire externe de sa gloire interne, elle est donc « ex nihilo », et transcendante au sens le plus absolu.

+ 400 Augustin. – La Récession plotinienne est la contemplation pleine. Dieu est plus intérieur que mon plus intime (Deus interior intimo meo). La théologie et la socio-psychologie (des profondeurs) se confortent et se recouvrent.

+1100 Anselme. – Nous avons dépassé l'An 1000, et Christ n'est pas revenu. Il incombe donc à Homo de devenir non le seulement le reflet du Créateur, mais son cocréateur. Un ingénieur terreste égal à l'ingénieur divin. S'inaugure ainsi un millénaire « d'argument ontologique » : certains concepts humains fondamentaux, s'ils sont pensés en compréhension (vs en extension), sont des actes pleins, qui impliquent l'existence de leur contenu. Ainsi, le concept d'être infini. (La Geste de Rollant commence le substantialisme conceptuel au même moment).

+1250 Thomas d'Aquin (retour à Aristote) – Les êtres singuliers sont des participations à l'Etre, un, vrai, bon, actif (quatre transcendantaux Thomistes). La logique aussi est analogique (versus univoque et équivoque). Dieu est « ens infinitum et actus purus ». Il est accessible par cinq « voies » analogiques, où l'argument ontologique d'Anselme n'a pas de place.

+1300 Duns Scot vs Occam. – La science naissante pointe vers une logique « nominaliste » (les désignations sont de simples commodités systémiques) ; le reste est « anagogie » creuse (rasoir d'Occam). A moins, croit Duns Scot, que nos Universaux cachent une « distinctio formalis a parte rei » (héritée d'Aristote), qui conduira au « transcendentalism » américain d'Emerson, Whitman et Peirce, toujours vivant aujourd'hui comme clé première de la culture américaine (Elizabeth Bishop).

+1640 Descartes. – Il demeure trois « Idées claires et distinctes ; l' Etendue, l'Ame et Dieu. Ce dernier se prête à l'argument ontologique d'Anselme, si on le conçoit comme le Parfait. La Logique est la logique booléenne des proportions mathématique, suivie terme a terme : a/b = c/d = e/f implique : a/b = e/f. La Géométrie est analytique : y = ax + b. La « pensée » est sensation pure (une douleur est une pensée). Descartes, philosophe dit « rationaliste », est le plus « psychotique » des philosophes (cf. les réponses aux objections à la Sixième Méditation).

+1660 Spinoza. – Il n'y a qu'une seule idée adéquate, et se prêtant à l'argument ontologique : la Zelf-stand-ig-heit du néerlandais (la qualité de tenir par soi), trompeusement traduite en latin par « Substantia » (se ternir sous). Tout le reste en découle comme attributs (natura naturans) ou modes (natura naturata). Idées et conduites sont « adéquates » quand elles s'inscrivent dans cette vue.

+1680 Empiristes anglais. – Nos « sense data » conduisent « anagogiquement » (Locke, Berkeley), ou illusoirement (Hume), au « transcendentalism » américain (Duns Scot).

+1690 Leibniz. – Spinoza a perdu la singularité des êtres. Heureusement, grâce à mon calcul infinitésimal, l'ontologie et l'épistémologie se disposent en une Combinatoire universelle et inépuisable de traits sémantiques, maniés par une logique binaire (Boole). Dieu est l'intégrale des intégrales, où chaque monade s'inscrit dans et résonne de toutes les autres. L'argument ontologique s'applique au « nécessaire » défini comme « ce qui ne peut pas ne pas être ». Leibniz, logicien en compréhension, aura pourtant annoncé nos logiques informatiques, qui travaillent en extension. (Les cercles d'Euler, lisibles en compréhension et en extension, ont pu contribuer à de ce tournant majeur).

+1780 Kant. – En tout cas, quand on lit l'Univers en extension, les concepts ne se prêtent plus à l'argument ontologique. Il faut alors revenir aux fondements, en une philosophie dite « critique ». Les oppositions irréductibles entre les Rationalistes (Anselme, Descartes, Spinoza, Leibniz), et les Empiristes (Locke, Hume), obligent à reconnaître l'existence de « jugements synthétiques a priori » (ceux d'Euclide, de Newton, de Reimarus), donc de remarquer un « transcendantal » groupant les « conditions de possibilité de tout objet comme objet » (versus le transcendantal thomiste de l'Etre un, vrai, bon, actif). Cette nouvelle transcendantalité demeure vivante, sensible : les deux premières critiques (de la Raison pure et de la Raison pratique) aboutissent à une Critique de la puissance de juger (Kritik der Urteilskräkt) les embrasssant et même les ouvrant sur le « Beau » comme gracieux et sublime, ainsi que comme artificiel et naturel. Schopenhauer et hier Deleuze signaleront ce mouvement, que Keats avait résumé dès les Romantiques anglais : “Beauty is truth, truth beauty. That is all // Ye know on earth, and all ye need to know.”

+1800 Fichte (chéri par Kant). – L'ontologie-épistémologie (Wissenschafts-Lehre) doit être telle qu'elle rende possible l'action morale kantienne, laquelle n'obéit pas à la Loi, mais l'instaure, en en faisant une sorte de transcendantal kantien.

+1830 Schopenhauer. – Le noumène de Kant est le Wille germanique, sans finalité (Wagner, Nietzsche, Hitler décrit par Goebbels), versus la Voluntas latine, finaliste. Il est accessible seulement par l'art. On n'oubliera donc pas qu'il y a une métaphysique orientale, surtout indienne (Çankara, Ramanuya, autres Indo-européens).

+1840 Schelling. – L'Absolu est la fusion des Contraires, il est accessible non tant par l'Art que par la Révélation, jusqu'aux Mythologies et au Christ (derniers cours de Berlin).

+1850 Hegel. – Equivalence de l'ontologie (substance) et de la grande logique (conscience), sous la motion de la Négativité : thèse, antithèse, synthèse, au terme d'une Phénoménologie de l'Esprit. L'Occident, épris de médiation universelle plotinienne, aura été trinitaire, triangulaire, depuis le fronton du Parthénon jusqu'à la Maison blanche. Ainsi, la Force, cette Grande Logique en acte, prime et réalise le Droit.

+1855 Kierkeggard. – Les singularités sont irréductibles, témoin la disjonction logique danoise : Enten… Eller (ou bien …ou bien avec quelque décalage). Versus la logique de tiers exclu (booléenne), qui anime encore Hegel.

+1870 Karl Marx. – Homo produit des œuvres qui deviennent indépendantes de lui et le mènent ; le cas le plus clair est le Capital, producteur de monnaie, donc de l'échangeur neutre, fascinateur privilégié chez un primate possibilisateur.

+1880 Nietzsche. – Avec Darwin, l'Anthropos grec fait place à « Homo évolutionnaire », d'abord saisi comme Uber-mensch. La métaphysique le cède au prophétisme (Zarathoustra).

+1900 Bergson. – L' anagogie va de la « durée abstraite » (le « t » des physiciens) au gracieux de la « durée concrète ». Il y a ainsi Deux sources de la Morale et de la Religion. (source du désir sans manque de Deleuze).

+1910 Husserl. – L'Etre des étants, parménidien, a bloqué l'Occident. Heureusement, on peut le mettre entre parenthèses, pour ne garder que les phénomènes. On n'a pas perdu pour autant la transcendantalité, si l'on saisit les phénomènes dans leur essence phénoménologique : le sensitif, le perceptif, l'imaginaire, le volontaire, le logique, le mathématique, etc. Rien n'empêche une phénoménologie d'être transcendantale.

+1930 Heidegger. – Non, on ne peut mettre entre parenthèses l'Etre des étants, au moins comme horizon du Welt (Walter Biemel), lequel est atteint par l'art et le poème (Hölderlin). Transcendantalement, il faut repartir des situations et des conduites hominiennes primaires : IN-der-Welt-Sein, ZU-handigkeit, Sein-ZUM-Tode, angoisse VERSUS peur ? etc. « La qualification d'Existentialisme ne me convient pas ».

+1940 Sartre-Beauvoir. – Il y a quatre Sartre au moins ; celui de La Transcendance de l'Ego, de la présence dans la conscience (L'Etre et le néant), de la pratique immergée (communisme), de la filiation judaïque. Le Sartre qui concerne l'Anthropogénie est le second ; « Quand le skieur surgit, la montagne, qui simplement était, maintenant apparaît » (Beauvoir).

+1950 Wittgenstein. – Les années I900-1920 sont celles de la « crise des fondements » en science. Wittgenstein commence donc par mesurer les limites des formalismes (Gödel, Tarski, Ladrière), avant de passer aux plénitudes de l'expérience quotidienne, et en particulier du langage plein (celui d'Augustin, Austin, le Searle des Speech Acts).

Vers l'anthropogénie. – L'Anthropogénie s'annonce depuis 1850. Ainsi, les géométries non euclidiennes (Riemann, Lobachevsky). Les géométries classées selon les groupes de transformation (Felix Klein). Le Multiple remplaçant l'Un platonicien (Dedekind). Les topologies générale et différentielle (Poincaré, Thom) comme cœur de la Géométrie. Les logiques non booléennes dites « faibles », « intuitionnistes », « synthétiques » (Kock-Lawvere, Lavendhomme). La causalité du morphologisme biologique (d'Arcy Thomson, Waddington, Thom, Fleury qui pointe les trois positions du nombril dans la crêpe bastulaire). Le « bricolage » digital de l'ADN et des protéines (François Jacob). La mémoire comme triple chimie de l'Aplysie (Kandel). Les équilibres ponctués (Gould-Eldredge). La « chance évolutionnaire » (Ebble, 1999). Les premières articulations du morphologisme et des bricolages de Jacob dans les Heat Shock Proteins 90, ou protéines « chaperonnes canalisatrices » (Suzanne Rutherford et Suzan Lindquist, Chicago, 2006), Sept squelettes de poissons de 3 mètres et de 375 MA, espèce Tiktaalik roseae, du dévonien canadien (évo-dévo), pêchés en 2004 à 1000 kilomètres au-dessus du cercle polaire, donc ayant vécu dans des eaux alors peu profondes et en période douce, montrent, après une longue analyse très fine de leur tête (Chicago, Philadelphia), que le passage des vertébrés marins aux vertébrés terrestres n'a pas supposé seulement le raidissement des nageoires, mais plusieurs modifications cohérentes du crâne : (a) une plus grande mobilité par rapport au tronc (pressentiment d'un cou avec un trou occipital plus médian mieux adapté à la captation semi-terrestre), (b) mais aussi l'évolution d'un gros os adapté à la manducation sous-marine et à la respiration par les branchies (hyomandibule) en un os maintenant beaucoup plus petit (stapes, stirrups) adapté à un pressentiment de l'ouïe terrestre. Cf. Nature dans l'IHT du I7 octobre 2008. En une première articulation entre microévolution progressive (strictement Darwinienne) et la macroévolution par équilibres ponctuées (précision Gouldienne) ???

L'Anthropogénie proprement dite. – Bien que différente des métaphysiques, l'Anthropogénie tient elle aussi en une ligne : Homo est le primate anguleux (angular primate). Donc angularisant (angularizing), donc orthogonalisant (orthogonalizing), donc transversalisant, donc panoplique et protocolaire (l'outil hominien versus l'instrument animal), donc possibilisateur, donc en vis-à-vis gestuel et locuteur (ré-en-contre), etc, etc. La distinction universelle initiale est alors : fonctionnements / présence-absence, diversement pondérée selon les civilisations.

 

Henri Van Lier

De la Métaphysique à l'Anthropogénie, 2006-2008