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ANTHROPOGÉNIES LOCALES - LINGUISTIQUE
 
LOGIQUE DE DIX LANGUES INDO-EUROPÉENNES
 
 
 
L'ANGLAIS ET LA MER
 
 

The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time. Kerouac

 

2A. LE LANGAGE

 

L'anglais est à plusieurs égards l'inverse du français. Il privilégie le bruit, en tant qu'opposé de l'information sonore. Il favorise l'information en genèse, par opposition à l'information achevée. Il croit d'abord à la folie du locuteur, de tout locuteur, non à sa raison. Il est presque brutalement corporel.

 

2A1. La phonosémie

Cela apparaît à nouveau dès la phonétique. Les syllabes sont loin d'avoir la même longueur, les accents sont mobiles au point de défier presque toute règle générale, et il y en a souvent deux ou trois par mot, d'intensités diverses : 'intermediary', pour la diction anglaise, 'intermediary', pour la diction américaine. Dans les syllabes non accentuées, les voyelles disparaissent au profit d'un son neutre, noté 'e' renversé (qui n'est pas le creux actif du 'oe' français de 'coeur'), et dans les syllabes accentuées, où les voyelles se prononcent, elles sont souvent doubles ('out'), ou du moins sonnant double ('low', 'free'), c'est-à-dire qu'elles sont impures et fluctuantes. Les consonnes aussi sont bruitées, comme le 'h' très aspiré, le 'r' très rentré (encore beaucoup plus bruitant en américain qu'en anglais), les occlusives 't', 'p', 'k' prononcées explosives à la façon des notations chinoises correspondantes. Le 'th' et les sonores finales ('god', 'dog') favorisent une diction affectée, au contraire du français, qui veut se parler sans affectation (la minauderie joue entre le naturel et l'affectation). La virtuosité musicale de l'élocution se traduit jusque dans le faciès. Elle est d'autant plus nécessaire que la dissimilation des phonèmes est faible ; l'américain actuel assimile les occlusives sourdes aux sonores : 'predy' pour 'pretty', 'viabilidy' pour 'viability'.

Sur la même lancée, surabondent sémantiquement les désignations de mouvements physiques ; 'ayant subi une rotation' se traduit par une syllabe unique : 'spun'. Ces désignations efficaces se précisent moyennant des préfixations parfois naïves, 'up-grade', parfois subtiles, 'a-do', 'be-have'. Confirmant le bruitage général, elles sont le plus souvent analogiques, presque onomatopéiques : 'up', 'down', 'clash', 'check in', 'check out', 'clip', 'chewing', 'slab', 'slack'. Même plus lointaines, elles restent très parlantes : 'glitter', 'glitz', 'glitzy' marquent l'éclat, le brillant. Somme toute, le locuteur anglais perçoit des 'ways', des voies, là où le français perçoit des manières, des façons : 'to do something in a certain way' pour 'faire quelque chose d'une certaine manière, d'une certaine façon'. Plutôt que les conduites (conduct), il enregistre les comportements (behavior), communs aux vivants et aux machines.

Bien plus, l'analogie phonique, non contente de jouer entre le désignant et le désigné, intervient aussi entre les désignants eux-mêmes. Pour rendre les grands mouvements physiques, ainsi que les formes ou sentiments qui en résultent, s'organisent des sortes de confréries phoniques : 'blunt, bluff, bold' ; 'baubles, bangles, beads' ; 'scrap, scrape' ; 'whiff, fluff' ; 'bottle, battle', qui pourtant sont fréquemment d'étymologie différente. D'où aussi les mots valises, depuis le 'brunch' (breakfast + lunch), la 'stagflation' (stagnation + inflation) et les 'reagonomics' (Reagan + economics) jusqu'aux abîmes du snark (snake, snag, etc. + shark, spark, etc.) de Lewis Carroll. Comme on le voit, les mots valises, où la similitude sonore synthétise des êtres composites, sont le contraire du jeu de mots, où la similitude fait bifurquer. Etant donnée la confrérie verbale, on ne voit pas pourquoi tout monème ne passerait pas d'une classe de mot à une autre. A partir de 'slack' (relâchement) s'engendrent sans ambages un verbe (to slack), un substantif d'action (the slack), un substantif d'état (the slackness), un adjectif (slack), un adverbe (slackly). Et tout verbe peut se substantiver à la fois comme infinitif et comme gérondif : 'reading French is easier than speaking it'.

 

2B2. La syntaxe

Venons-en alors au rapport crucial du déterminant et du déterminé. Toujours à l'inverse du français, le déterminant est mis canoniquement avant le déterminé. En effet, dans une saisie du monde par des mouvements physiques, les accidents ou qualités sont les désignés principaux du discours, et les substances sont furtives : "the ones who (...) burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles", continue Kerouac dans le passage cité en épigraphe. Ceci fait la joie des physiologistes, qui peuvent parler en bloc, et sans compromettre la syntaxe générale de la sentence, de "split-brain subject", "split-chiasm cat", et même de "specified labeled line coding".

Le déterminant fait alors tellement corps avec le déterminé, c'est tellement lui qui prévaut, que souvent c'est à son initiale qu'il faut chercher l'entrée dans le dictionnaire : Analog computer, Digital computer, Hybrid computer (et demain sans doute Neuronal computer) sont des entrées différentes du Webster's, là où un dictionnaire français ferait l'entrée à Computer, distinguant en cours d'article computers analogiques, digitaux, hybrides, neuronaux. Bien entendu, dans cette vue non substantialiste, il n'y a pas de privilège spécial du substantif, lequel a des marques du pluriel, puisque nous restons dans le domaine indo-européen, mais pas de genres, sauf pour les êtres sexués. Et toujours en raison de la perception des mouvements concrets, le vocabulaire est franc : une femme est volontiers 'a human female', et le Webster's précise que les 'intercourses' ont lieu avec ou sans pénétration.

Il va de soi que les caractères phoniques, morphologiques, sémantiques jusqu'ici relevés engendrent une syntaxe beaucoup plus paratactique et beaucoup moins marquée que celle du français. Etant donné l'antécédence habituelle du déterminant, le rapport entre déterminant et déterminé n'a pas à être indiqué autrement que par leur simple juxtaposition : 'a customs official' pour un 'responsable des douanes'. La proposition relative étant à peu près le seul déterminant à suivre le déterminé n'appelle pas fatalement un relatif : 'the boy I met'. Et il en va de même de la proposition subordonnée, qui peut parfois se passer d'introduction conjonctionnelle et de caractérisation par des modes : 'he said he swam'. A fortiori, les liaisons adverbiales entre sentences ('nevertheless', 'hence', 'consequently') sont exceptionnelles.

Ainsi, l'élément de base du langage n'est pas le mot et la phrase au sens français, mais des bouffées sonores et sémantiques appelées 'phrases', où les mots sont peu individués, et dont la juxtaposition, souvent sans conjonction, est appelée 'sentence', laquelle depuis Chomsky comprend principalement un 'noun phrase' et un 'verb phrase'. D'où il suit que des modalisations globales comme 'il est évident que', 'il est nécessaire ou utile que', sont rares, peu concevables, non conçues.

Le paratactisme fait que la ponctuation est plutôt faible ; par exemple, il n'y a guère de virgule entre la temporelle et la principale. Et, dans ce bruit global et cette absence d'accords, les mots peuvent se répéter sans prendre un poids rhétorique particulier. Il n'y a donc pas lieu d'éviter les répétitions de termes, ce qui permet une remarquable constance du vocabulaire et favorise l'exactitude objective du propos dans les textes de physique, de biologie ou d'économie ; les "referees" de revues d'économie mathématique renvoient la copie à l'auteur jusqu'à ce que chaque mot soit entièrement élucidé. D'autre part, le scientifique qui rédige sa contribution n'a guère à s'inquiéter de trouver des transitions.

Somme toute, peu de grammaire. Ou plutôt, car les grammaires anglaises sont volumineuses, une grammaire qui est une logique, et une logique raffinée, sophistiquée, non la logique globalisante de Descartes (si l'on évite les répétitions de mots, comme en français, on ne peut avoir qu'une logique globale). Au 'un' du français correspondent les trois précisions : 'a', 'one', 'any'. Les prépositions donnent lieu à des distinctions spatio-temporelles subtiles là où le français utilise seulement 'de' ou 'à'. L'adverbe a des règles de position délicates selon qu'il est spatial, temporel, qualitatif, etc. Les temps du verbe, eux aussi attentifs aux mouvements physiques, distinguent les actions passées dont les effets persistent au présent ('I have seen'), comme dans le parfait grec, et celles dont on ne précise pas si les effets persistent (I saw). Par contre, dans pareil tissage de mouvements physiques et de rêveries phoniques, on ne doit guère s'attendre à beaucoup de différenciation des modes. L'indicatif et quelques conditionnels suffisent à presque tout, et en particulier aux propos rapportés : 'he said he would like'. A part de rares expressions archaïques et optatives ('God forgive you'), le subjonctif et l'optatif indo-européens sont rendus sans formes propres.

 

2A3. La sémantique

Dans ce dispositif, les locuteurs prennent un malin plaisir à utiliser les locutions et les mots étrangers en en respectant autant que possible la diction : 'coup de force', 'tour de force', 'restaurant', 'noblesse oblige', 'fait accompli'. 'Brahma' est parfois prononcé 'brokmo', à l'indienne, en une densité consonantique énorme (b-r-k-m), qui permet de comprendre qu'il puisse être le principe suprême, comme l'est presque Krishna (k-r-sh-n). Si on lit un texte à haute voix, on imite les voix des intervenants, c'est-à-dire que, dans une lecture radiophonique de Lewis Carroll, le lecteur parle comme la petite fille, la vieille reine, Humpty Dumpty, ce qui serait en français du dernier mauvais goût. Ce sont là autant de façons de bruiter la phrase, de lui donner des variations de rythme et d'intensité, bref d'épouser la bizarrerie et la folie phonétiques, syntaxiques, sémantiques que sont tous les langages.

Du reste, c'est la langue anglaise comme telle qui, en raison de ses origines mi-latines mi-germaniques, confronte à chaque instant non seulement deux langues, mais deux sous-groupes langagiers. Assurément, pour des anglophones 'respect' n'est pas un mot français, c'est bien un mot anglais. Il n'empêche que son rapport avec 'whorship' est un peu celui que 'mutton' (le mouton sur la table) entretient avec 'sheep' (le mouton dans le pré). La langue a ainsi un coefficient médiéval, tout comme le Parlement anglais. D'où l'importance de l'étymologie, que le Collegiate Webster's donne avec un tel luxe qu'elle occupe parfois plus de place que le corps de l'article. Dans cette mer de mots en devenir, la sémantique est un exercice perpétuel, et bien des articles s'achèvent sur des discriminations lexicales : 'behave' ne se comprend que dans son rapport à 'conduct', 'deport', 'comport', 'acquit'. Il n'y a guère moyen de parler pleinement pareille langue sans se prendre à être linguiste et logicien. L'orthographe très chargée y contribue, témoignant des états antérieurs et donnant à chaque mot une étoffe graphique aussi riche que son étoffe sonore.

Par opposition au français, qui pratique la désincarnation juridique, le langage anglais est d'emblée corporel, et même érotisé. Il est jazz, et 'intercourse' signifie à la fois relation sexuelle et communication verbale (en français, c'est 'commerce' qui a ce double sens). Le pasteur pendant l'office comme les Beatles au studio de la BBC peuvent commencer en parlant, continuer en chantant, et revenir à la parole sans désemparer. Des études récentes montrent que chanter des rimes anglaises favorise chez l'enfant l'apprentissage de la lecture anglaise. Il serait éclairant de mesurer jusqu'où le chant de rimes françaises a la même influence sur l'apprentissage de la lecture française.

En tout cas, cette fois le langage ne s'efface pas devant son désigné. Il n'est ni une vitre ni un miroir. C'est une onde aussi mouvante que l'onde du réel entier, que celui-ci soit l'environnement ou le corps du locuteur. La machinerie du souffle

n'est jamais éludée, et le plus bel éloge pour un écrivain c'est de dire qu'il est 'breathtaking'.

 

2B. LES CONSONANCES CULTURELLES

 

A l'inverse du locuteur français, sûr de lui, le locuteur anglais croit d'emblée que ce n'est que par moments et fugitivement qu'il accède à quelque consistance et exactitude. La dernière pièce de Shakespeare, The Tempest, s'ouvre symboliquement sur des cris de marins en perdition, au bord de l'inintelligible. On peut tout au plus postuler un sens commun, un 'common sense', et pas un 'bon sens'. De même qu'on peut invoquer des droits humains, des droits des hommes, 'human rights', qui ne sont pas tout à fait des droits de l'Homme, lesquels invoquent une espèce et une essence.

Aussi, dans les nouvelles du jour, le fait, le commentaire et l'opinion sont continuellement distingués, sauf dans la presse à sensation. Et, quand il s'agit d'un conflit, il est de coutume de donner les arguments des uns et des autres, puisqu'il est entendu que tout le monde a quelque peu raison et très largement tort. Le coefficient d'incertitude de chaque information est d'autant plus facile à préciser que des formules très courtes comme 'allegedly', 'reportedly', 'presumably' sont fournies par la dérivation universelle des adverbes, là où, pour obtenir le même résultat, le français est condamné à des formules encombrantes ('à en croire ce qu'on rapporte'), tranchées ('prétendûment'), agressives ('je cite'). Etant donné que pour le locuteur anglais tout langage est mensonge, le mensonge délibéré, souvent valorisé par le locuteur français comme une preuve d'aplomb, est mal vu, surtout aux plus hauts niveaux (Watergate et Irangate). Le droit fait la part belle à la jurisprudence. La monarchie est d'abord symbolique. Pas de constitution écrite. Une Magna Charta qui remonte à 1215.

Parlant ce langage bruité, faisant la part belle à l'animalité du corps, en même temps qu'attentif aux mouvements concrets, les philosophes, comme Hume, devaient mettre en doute le principe de substance, que Descartes croyait apercevoir "très évidemment et très certainement", et même celui de causalité. Ils devaient penser, comme Berkeley, que "esse est percipi", et, comme Russell, qu'il n'y a d'abord que des "sense data". Corrélativement, ils devaient aussi avoir un sens aigu de l'évolution géologique, puis biologique de la planète et des espèces, et être sensibles au fait que cette évolution avait lieu moins par adaptation active (par accords actifs, comme chez Lamarck) que par voie de sélection naturelle sur des hasards naturels, chez Wallace, Darwin, jusqu'à la sélection culturelle de Spencer. Un handicap est une singularité, et toute singularité est un événement ; l'intérêt pour les handicapés (de constantes émissions spéciales à la radio) est non seulement social mais cosmique, ou plus exactement évolutif. Et l'on ne s'étonnera pas que l'Absolu de Carroll, au lieu d'être "parfait", soit un Snark, dont on peut dire seulement qu'il est (qu'il était) un Boojum : "For the Snark was a Boojum, you see".

De même, à l'opposé de la logique massive des proportions cartésiennes, s'est constamment développée une logique subtile. Très vite la logique anglaise a insisté sur l'opposition entre la dénotation des mots et leur connotation, mot que Littré donne encore comme absent du Dictionnaire de l'Académie, et qui est attesté en anglais depuis 1532. Avec Peirce, elle remarque qu'à côté des signes arbitraires que sont les symboles, toute sémiotique doit prendre en compte les index, parfois franchements motivés, en attendant que Spencer Brown propose une "logique des indications". Enfin, elle s'est sous-distinguée en (a) une syntaxe, étudiant le rapport des signes entre eux, (b) une sémantique, étudiant le rapport des signes à la chose, (c) une pragmatique, étudiant le rapport des signes aux interlocuteurs et aux tiers. En français, ce dernier aspect a été longtemps et très normalement négligé, et Pragmatics of Communication de Watzlawick est raboté en Une logique de la communication. Du reste, le goût de la sophistication se retrouve partout. Dans Alice in Wonderland, livre d'enfants, mais aussi bible des logiciens. Comme dans les couleurs des biscuits, des bonbons, de tous les aliments, jamais "straight", toujours "odd", de guinguois, c'est-à-dire comportant des sauts internes.

Cependant, 'indice' et 'index', que distingue si judicieusement le français à la suite du latin, sont confondus par l'anglais, qui emploie 'index' pour les deux. On peut voir là un accident morphologique, dû au fait que selon le pluriel des mots en '-ex', 'indices' est le pluriel de 'index'. Mais, à lire Peirce, logicien infiniment rusé, on croit apercevoir que cette confusion grave, et malencontreuse par exemple dans la théorie de la photographie, concorde avec une vision fondamentale où les choses sont à la fois indices (passifs, objectaux) et index (actifs, subjectaux) de leurs natures. Qu'on songe aux accointances de tout locuteur anglais, croyant ou athée, avec le divin, ou plutôt avec le surnaturel. "As to God, open your eyes and you see Him", dit Peirce. Kerouac enchaîne : "And of course no one can tell us that there is no God." Rien autant que cette confusion langagière et existentielle des indices et des index ne fait comprendre pourquoi tant de châteaux anglais sont hantés. Tout craquement y est indice, mais aussi index de quelque chose, donc de quelqu'un.

Tout ceci donne une production littéraire immense, où la poésie, le roman, le théâtre se fondent l'un dans l'autre. Pas une littérature de belles lettres, mais de salut ("mad to be saved"), où chacun, souvent à partir de la Bible, dans la remarquable version de King James, récrit sa Bible à lui, son Moby Dick, en vers ou en prose, ou plutôt dans ce mixte de vers et de prose qu'est toute phrase anglaise. Peu de crédit à l'intelligentsia, puisque chacun est fou et chacun est poète, et qu'on n'a trop que faire de citations, lesquelles sont toujours des à peu près dès qu'on les applique. On lit parce qu'on aime ça, non parce qu'il faut l'avoir lu, remarquait Julien Gracq, qui a appartenu aux deux cultures. Cependant, tout le monde ne peut pas parler adéquatement une langue aussi complexe, et longtemps ce fut le niveau de pratique de l'anglais, non l'argent ni le titre, qui a hiérarchisé les classes sociales, alors que Malherbe disait avoir pour maîtres les crocheteurs du Port-au-Foin. Du reste, le chic est que la distinction langagière soit à peine repérable, comme celle du vêtement.

Le discours politique connaît alors deux régimes. D'une part, un parlement où le gouvernement et l'opposition, le cabinet et le 'shadow cabinet', se font face, séparés par une ligne, au-dessus de laquelle chacun glapit à qui mieux mieux, puisqu'il n'y a pas de raison universelle, mais seulement des forces en conflits. D'autre part, ce sont les panels télévisés ou radiodiffusés où, entre les trois ou quatre représentants des partis et des groupes de pression, règne le fair play. Là l'ironie et le persiflage sont exclus au profit de l'humour, c'est-à-dire de la perception que tout travers appartient au genre humain comme tel, et donc au locuteur en particulier. Ce qui n'empêche pas l'humour d'être féroce. Voltaire est un mouton à côté de Swift.

Peu de production en musique classique, qui bannit le bruit au profit de l'information sonore. En revanche, une production considérable dans le rock, la pop, le disco, qui élaborent justement les aspects bruités du son. Une radio très polyphonique, où il est fréquent, en une demi-heure d'émission, de faire entendre une quinzaine de locuteurs sur un même thème, montrant ainsi leur symphonie et leur cacophonie. Un mélange fréquent de la parole et du bruitage. Plusieurs dramatiques radio par jour, d'une grande subtilité sonore. Innombrables 'talk shows', puisque tous les langages sont intéressants, ceux des hommes, ceux des animaux, ceux des plantes. L'hebdomadaire scientifique Nature consiste moins en articles qu'en un prodigieux courrier planétaire. Pas de "vulgarisation" scientifique au sens où il y aurait à distribuer un savoir "possédé" par des "savants" moyennant des facilitations et des enjolivements pour le vulgaire, mais de vraies "histoires" (historia = recherche) de la techique et de la science (laquelle n'est pas savoir) où chercheur et lecteur avancent avec les moyens du bord dans le maquis du réel à travers des questions et des réponses partagées par tous et saisies comme transitoires. Dernier témoin : A Brief History of Time de Hawking. A l'inverse de Versailles, les jardins miment la forêt, perçue comme "a tapestry of songs". Certains anglophones eussent préféré que nous titrions : L'anglais et la forêt, alléguant la forêt mouvante de Macbeth?

Dégager parmi les bouffées sonores de l'entourage les "phrases" et leurs phonèmes est un rude travail pour le bébé anglais. L'acculturation de l'enfant fait donc problème, et exige des soins qui rappellent ceux aux handicapés. L'Alice de Lewis Carroll est plus perdue devant le monde que le bon petit Diable de la Comtesse de Ségur. Entre autres, elle se demande si les mots se disent ou se mangent. Puisqu'il est déjà assuré qu'ils se chantent et, à entendre Humpty Dumpty, s'avalent souvent aussi.

 

Situation C2 - Cette étude a été publiée par "Le Français dans le monde" en mai-juin 1989.

 

Henri Van Lier

in Le Français dans le monde, 1989