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Résumé (4 pages) + Exercices (8 pages) en PDF
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE GÉNÉRALE
 
PREMIÈRE PARTIE - LES BASES
 
 
 
Chapitre 8 - LA DISTINCTION FONCTIONNEMENTS / PRÉSENCE
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Chapitre 8 - La distinction fonctionnements/présence
 
8A. Présence vs fonctionnements. Le non-descriptible de jure. Un occasionnalisme. La présence(s)-absence(s). La distinction physique/métaphysique. L'animal métaphysique
 
8B. Gamme des fonctionnements eu égard à la présence. Et à la "conscience"
8C. Les conduites de présentification. Les expériences de sommet (peak-experiences)
 
8D. Les idéations de la présence-absence. Les absolus : éternité-immortalité, ubiquité-infinité, spontanéité-toute-puissance. Liberté forte vs faible
 
8E. Le réel et le désir
8F. Les types sémiotiques
8G. Les transmissions sémiotiques
8H. Les destins-partis d'existence. Conduite vs comportement
 
 
 

 
 
 
 
Chapitre 8 - LA DISTINCTION FONCTIONNEMENTS / PRÉSENCE
 
 
 

Lorsque, dans notre deuxième chapitre, nous avons considéré le cerveau, il a fallu signaler ce phénomène étrange qu'est la présence qui par moments accompagne sinon ses propres opérations, lesquelles sont muettes, du moins certaines des choses, des performances, des états physiologiques, des objets techniques et des signes qu'il traite. Nous avons même cru pouvoir indiquer quelques-unes des "intimités" physiques ou physiologiques qui, dans le computer bio-électro-chimique qu'est un cerveau, semblent aller de pair avec ce phénomène, voire le sous-tendre <2A6>.

On aura bien compris que, dans ce cas, on ne veut pas dire simplement que quelque chose est là, par opposition à ce qui n'est pas là, ou est parti, ou n'existe pas, mais que "présence" vise l'apparition, l'apparitionnalité, la phénoménalité, la présentialité de ce qui est là. C'est le sens qu'a le mot dans le titre de Lavelle de 1938, La présence totale, avec des connotations qui nous embarrasseraient ici, et tout à fait purement dans L'être et le néant de Sartre de 1943, en particulier dans II,ch.3,I-II-III, où le mot apparaît des dizaines de fois au sens où nous le prenons, c'est-à-dire d'apparitionnalité, de phénoménalité, de présentialité.

Homo a toujours estimé que la présence ainsi comprise était commune à lui et à l'animal, ce dont témoignent primitivement et éminemment le chamanisme et le totémisme. Mais l'animal ne semble pas thématiser cette dimension du réel, de même qu'il ne thématise guère ses modes d'existence <6> et ses effets de champ <7>. Par contre, beaucoup de conduites hominiennes non seulement sont accompagnées de la présence, mais elles la prennent pour thème et pour but, pour source de jouissance et pour objet de désir.

 

 

8A. Présence vs fonctionnements. Le non-descriptible de jure. Un occasionnalisme. La présence(s)-absence(s). La distinction physique/métaphysique. L'animal métaphysique

 

Que peut-on dire de la présence ? Que, même si elle est assurément associée à des fonctionnements, elle n'est pas un fonctionnement, elle constitue même un certain réel qui s'oppose aux fonctionnements. "Fonctionnement" est pris alors dans son extension maximale pour couvrir toutes les actions, réactions et passions de l'Univers, en ce que pour toutes on peut repérer des antécédents et des conséquents, et référer sinon coordonner les unes aux autres. Ainsi, parmi les effets de champ perceptivo-moteurs, nous avons cru bon de distinguer <7G> ceux qui sont calculables, sinon de facto, du moins de jure, comme les statiques, les cinétiques, les dynamiques, et ceux qui ne sont calculables ni de facto ni de jure, comme les excités, mais enfin tous, même ces derniers, nous ont paru descriptibles, saisissables, sinon dans des coordonnées rigoureusement chiffrables, du moins repérables parmi des référentiels topologiques, cybernétiques, logico-sémiotiques, présentifs. Et ces distinctions nous ont paru également valables dans le cas des effets de champ logico-sémiotiques.

Or justement la présence (présentialité, apparitionnalité, phénoménalité) non seulement échappe à tout calcul de facto et de jure, mais elle n'a jamais été référée par personne, jamais personne n'en a proposé un référentiel. Sa seule détermination pertinente est d'être, d'être un réel, et de n'être pourtant pas un fonctionnement. La présence est indescriptible, en contraste avec les fonctionnements connus ou inconnus, tous descriptibles. C'est sans doute pourquoi elle n'a été considérée par aucun philosophe traditionnel, ni Parménide, ni Platon, ni Aristote, ni Hegel, ni Husserl, ni Heidegger, ni Lao Tseu, ni Çankara. Quand Wittgenstein la vise dans son Tractatus de 1921, c'est pour conclure dans son dernier aphorisme que "Ce dont on ne peut parler il faut le taire", après avoir dit qu'on pouvait en "montrer" quelque chose, dans un parti qu'il dit "mystique". Et quand, dans L'être et le néant de 1943, Sartre a la gloire philosophique de la considérer pour la première fois de front et de s'interroger sur son être (son étoffe d'être), - dans une ontologie de la phénoménalité, apparitionnalité, - il la situe du côté de la "non-substance", d'un certain "néant", d'une "néantisation", d'une "décompression de l'être".

La présence-apparition n'étant pas descriptible ou coordonnable, son rapport avec les fonctionnements qu'elle accompagne ne l'est pas non plus. Cependant, un rapport doit bien exister. Comme il ne saurait être de causalité ni efficiente, ni finale, ni formelle, ni matérielle, ni instrumentale, auquel cas il serait coordonnable, ou du moins descriptible. Comme, d'autre part, on ne peut l'expliquer par des résonances ou des phasages, qui seraient des causalités seulement plus cachées, disons simplement que la présence (présentialité, apparitionnalité) a lieu "à l'occasion de" certains fonctionnements cérébraux. Le mot "occasion" renvoie là à une concomitance minimale, puisque son étymologie évoque seulement une chute (cadere) en travers (ob), spatialement et temporellement.

A quoi il faut sans doute ajouter que la présence entretient un lien extrêmement étroit avec l'absence. Au point qu'on pourrait, comme beaucoup de nos contemporains, viser une présence-absence, en comprenant bien qu'en ce cas il n'est pas question de l'absence de quelque chose, ou de quelqu'un, mais bien de l'indescriptibilité et indéterminabilité de la présence. Reste alors à trancher si la présence-absence doit se traiter au pluriel ou au singulier. Comme elle a lieu à l'occasion de certains fonctionnements cérébraux qui ont un commencement et une fin, on peut concevoir qu'à chaque nouveau fonctionnement, ou fonctionnement renouvelé, correspond une nouvelle présence-absence, et qu'il y a donc des présences-absences au pluriel. De même, comme elle peut avoir lieu moyennant un cerveau ou moyennant un autre, on peut donc penser qu'en un cas elle est mienne, et un autre cas tienne(s) ou sienne(s), selon une nouvelle pluralité : nos présences-absences. Par contre, si on est sensible à l'indépendance de la présence, de l'absence, de la présence-absence par rapport aux fonctionnements qu'elles accompagnent, on est tenté de les concevoir indépendantes du pluriel lié au ici/là, maintenant/pas maintenant, existant/non existant, et aussi au mien, au tien, au sien, en écrivant toujours la présence-absence. Les civilisations d'Homo ont montré toutes sortes de partis divers à cet égard, par le privilège accordé à un des deux termes, ou par l'équivalence des deux. Il est sans doute utile qu'une anthropogénie écrive de temps en temps présence(s)-absence(s) pour signaler ce jeu.

On conclura par la déclaration philosophique fondamentale : dans l'Univers il n'y a que des fonctionnements (descriptibles) et des présences (indescriptibles). La distinction fonctionnements/présence(s)-absence(s) est la distinction originaire. Celle-ci peut s'exprimer aussi par les qualifications physique/métaphysique. En ce cas, est physique (pHusika) ce qui concerne les croissances quelles qu'elles soient, inanimées ou animées, organiques ou mentales (pHueïn, croître), lesquelles croissances peuvent être coordonnées ou du moins décrites. Et est métaphysique ce qui vient après-la-physique (meta-ta-pHusika), ce qui reste quand on a envisagé tout le champ de la physique-chimie-biologie au sens le plus large, et qui, dans notre distinction primordiale, ne peut donc être que la présence(s)-absence(s), l'apparitionnalité, laquelle ne saurait être décrite, mais seulement pointée.

C'est vrai que chez l'introducteur du mot "métaphysique", Aristote, puis dans la philosophie occidentale, le mot a eu toutes sortes de sens dérivés, tenant aux paradigmes de l'époque, et a désigné par exemple une science qui s'occuperait du principe ordonnateur de l'Univers, auquel étaient conférés, outre l'existence, des pouvoirs et des attributs de cause efficiente première et de cause finale dernière, parfois appelées Dieu, être infini, être réalissime, etc. Mais, si on s'en tient au sens premier de "ce qui vient en-decà ou au-delà de la physique", métaphysique désigne confortablement ce qui n'est pas physique, et donc ce qui n'est pas descriptible, c'est-à-dire, dans notre distinction primordiale, la présence(s)-absence(s). Et comme cette dernière joue un rôle constant non seulement dans les religions, mais aussi dans l'art, dans l'amour et dans toutes les actions et passions hominiennes, le couple physique/métaphysique, pris en ce sens étymologique, se prête à exprimer sobrement qu'Homo, en plus d'un animal transversalisant, orthogonalisant, possibilisant, indexateur, etc., est un animal métaphysique, donc capable de thématiser la présence(s)-absence(s) accompagnant indescriptiblement certains de ses fonctionnements, et d'un faire un thème de son désir, voire le thème essentiel du désir.

Le couple physique/métaphysique ainsi entendu a du reste l'avantage de distinguer clairement présence physique (le fait d'être là en contact ou sous les yeux) et présence métaphysique (la présentialité, la phénoménalité suggérée à cette occasion). Ce qui permet d'exprimer commodément des choses assez subtiles, comme par exemple le fait que, dans certaines formes de théâtre ou de danse, une présence métaphysique est visée à travers des présences physiques. On songe au jeu des acteurs de Beckett.

 

 

8B. Gamme des fonctionnements eu égard à la présence. Et à la "conscience"

 

S'il est vrai que la présence, l'absence, la présence-absence sont en rapport "occasionnaliste" avec certains fonctionnements de l'Univers, il faut attendre une panoplie de taux dans le couple fonctionnements/présence, par exemple non-présentiel, péné-présentiel, para-présentiel, etc. Taux dont la distribution est si liée à la structure générale d'Homo que, malgré les différences d'époques et de cultures, la gamme de base en est semblable un peu partout. Une anthropogénie doit fournir au moins une version de cette gamme.

Un préalable pourtant. La distinction fonctionnements/présence est étrangère au lecteur occidental, parce qu'elle est dissimulée chez lui par la notion beaucoup plus familière de conscience, dans laquelle la présence (apparitionnalité) et la connaissance (fonctionnements) sont plus ou moins liées, additionnées, confondues. Le terme de conscientia a été inventé par les Romains, des Indo-Européens occidentaux très syntaxiques, chez qui les expériences de présence les plus intenses étaient celles qui accompagnaient la connaissance. D'où le composé con-scientia où le cum est un intensif à la fois collectif, réfléchi, respectueux ("conscience morale") du savoir. Ainsi, avec le christianisme, la conscientia put désigner toujours davantage la saisie intériorisante. Devenue conscience, elle dénommera chez Malebranche le "sentiment intérieur" qui permet de connaître quelques "propriétés de l'âme" ; chez Locke, traduite par consciousness, un acte de la mémoire (comme le suggère le mind-meinen germanique) créant une "représentation de choses passées permettant la définition d'un moi" ; enfin, depuis Hamilton, consciousness et conscience, et leur correspondant allemand Bewusstsein, acquirent à peu près le sens courant actuel, où con-scientia = connaissance + présence.

On le voit, le mot conscience (Bewusstsein) est beaucoup trop flou pour servir de concept théorique dans une anthropogénie. Outre qu'il brouille la distinction fonctionnement/présence, il mène certains Latins, comme Sartre, à croire qu'en parlant confusément de présence et de conscience sans les articuler, on se dispense d'envisager les fonctionnements mentaux et cérébraux qui supportent toute connaissance, et certains Anglo-Saxons, comme le physicien Penrose et le psychologue cognitif Damasio, à croire inversement qu'il suffit, pour "expliquer" la présence, d'expliquer des fonctionnements mentaux et cérébraux qui l'accompagnent. Néanmoins, historiquement, il serait trop frustrant pour des Occidentaux d'exclure de la gamme des rapports fonctionnements/présence toute allusion à la "conscience" occidentale. Nous indiquerons donc quelques-uns des parallélismes possibles, en utilisant le signe ///, pour marquer leur caractère fragile.

 

8B1. Non-présentiels

 

Il y a d'abord l'immense domaine des fonctionnements qui échappent à toute présence-apparitionnalité-phénoménalité, alors même qu'ils ont lieu dans des organismes cérébrés. Ce sont, par exemple, les transformations cellulaires, le sommeil profond, certaines phases de la digestion ; mais aussi les opérations des neurones et des synapses du cerveau même éveillé, le travail constructif ou éliminatif de la mémoration <2A5>, selon le "silence" du support nerveux <2A7>. Tel est l'état basal pour chaque vivant cérébré, en tant qu'il est un état-moment d'Univers. Celui que cherchait le saint Antoine de Flaubert quand il trouvait béatifiant de s'identifier aux pierres de son désert. (/// Le "strictement inconscient".)

 

8B2. Péné-présentiels

 

Il y a ensuite des fonctionnements qui sont présentiels mais à peine. Comme la réplétion alimentaire et la première digestion, l'endormissement, le désendormissement. Et aussi d'innombrables états de mi-lucidité. (/// Le "demi-conscient".)

 

8B3. Para-présentiels

 

Le sommeil, digéreur des traumatismes surtout de la veille par sa mémoration intensifiée <2A5,2B5>, nous a déjà signalé le caractère traumatique de beaucoup de perceptions, même apparemment banales. D'autre part, le cerveau n'a pas intérêt à trop charger d'informations non urgentes ses voies de la perception-motricité, ni celles de ses mémoires attenantes. Pour ces deux raisons déjà, de très nombreux fonctionnements de mémorisation et surtout de mémoration demeurent habituellement non-présentiels, tout en étant cérébralement assez actifs pour devenir commodément présentiels en cas de besoin, et cela à court terme, à moyen terme, à long terme. Ce sont, par exemple, beaucoup de motifs de décisions, ou les implications de rêves, que beaucoup de peuples ont tenté de transformer en prémonition. (/// "Le préconscient, Vorbewusste".)

 

8B4. Pré-présentiels

 

Dans un groupe hominien donné, certains fonctionnements cérébraux découlent si basalement de structures sociales ou langagières de la communauté ou société, ils vont tellement de soi qu'il est quasiment impossible pour chacun de les relativiser, de les saisir en distanciation, ou simplement de les apercevoir. Le "pré-" de "pré-présentiel" s'apparente alors à celui de "préalable", "préjugé", "présupposé", "préexistant". Cet amont groupal de tout fonctionnement singulier est déjà sensible dans la façon dont un spécimen déchiffre des indices et produit des index. Mais il est le plus puissamment actif dans le langage courant neutre, qui se parle littéralement dans son locuteur avant et à mesure que celui-ci le parle. (/// Le "Uber-Ich, Super-Ego, Sur-Je" de Freud".)

 

8B5. Présentiels centraux

 

Dans l'Occident récent, Homo a souvent la conviction que l'état de pleine attention (l'éveil) serait son état authentique, les autres n'en étant que des préparations, des attentes, des résonances périphériques, des refoulements. L'anthropogénie ne doit pourtant pas se faire illusion sur la centralité et l'importance des fonctionnements présentiels, toujours faits d'une alternance d'éveils, de distractions, d'annulations. Dans a-wake et a-ware, le préfixe anglais "a-" marque bien un état qui va vers la vigilance, mais au prix d'un travail de Sisyphe. (/// Le "conscient, conscious, bewusst proprement dits".)

 

8B6. Présentiels réfléchis

 

Le circuit perception-motricité-perception d'Homo endotropique et distanciateur peut parfois cesser d'aller de l'avant, et revenir un moment sur un de ses stades. Par exemple, pour lever un obstacle physique ou mental. Pour adapter la séquence de la chose-performance à une situation, à une circonstance, à un horizon <1B3>. Pour décomposer les étapes distinctes de la situation et les éléments de la circonstance. Pour retrouver dans les fonctionnements péné-présentiels, para-présentiels, pré-présentiels ceux qui sont susceptibles d'influencer la situation et la circonstance actuelles, etc. Le préfixe "re" s'appliquant à "flexion" suggère bien les retours dont il s'agit. La mobilisation inhérente aux fonctionnements cérébraux réfléchis fait qu'ils sont d'ordinaire plus présentiels que les fonctionnements simplement attentifs. (/// Le "conscient réfléchi", lequel n'a pas de correspondant chez Freud, dont l'index général, à Reflectionen, renvoie seulement à Grübeln, se creuser la tête.)

 

8B7. Présentiels réflexifs

 

La réflexivité, elle, est une réduplication (plicare, duo, re) où des fonctionnements reviennent sur eux-mêmes, non pour examiner leur adéquation aux expériences, ce qui est l'affaire de la réflexion, mais pour relever en eux-mêmes les conditions de toute expérience pleine, et donc aussi sa présence à soi. C'est même eux qui s'interrogent spéculativement sur la présence comme telle. Ils ont été thématisés fort tard dans l'anthropogénie. Mais, en même temps, ils sont tellement impliqués par la virtuosité logique et l'humour, que, à voir combien ces derniers s'activent-passivent dès la plus tendre enfance, on est en droit de se demander si une certaine réflexivité ne s'est pas exercée relativement tôt dans les gestes, sinon dans les mots, du primate techno-sémiotique. (/// Le "conscient réflexif", introduit par Maine de Biran, presque au même moment où, chez Hamilton, consciousness s'adjoignait la dimension spéculative et aussi de présence-apparitionnalité que la conscientia n'avait pas en latin.)

 

8B8. Contre-présentiels

 

Il arrive aussi que certains des fonctionnements que nous venons de parcourir deviennent peu compatibles entre eux, ou bien soient barrés par d'autres, en particulier pré-présentiels. Le cerveau, parce qu'il est un croisement de construction informationnelle et d'information constructive <2A1>, les clive, leur conférant le statut de fonctionnements constamment para-présentiels <8B3>. Dans la mémoration, ces fonctionnements tenus à l'écart (se) diffusent pourtant parmi les autres, (a) tantôt composant avec eux des compromis (les symptômes freudiens), (b) tantôt se chargeant explosivement d'effets de champ jusqu'à former des fantasmes compulsionnels <7I6>, (c) tantôt provoquant des déséquilibres non situables et non reconstructibles, que les psychothérapies depuis toujours s'évertuent à remettre en circuit. (/// Le "Unbewusst" de Freud. Celui-ci est censé résulter d'un refoulement, "Verdrängung". Mais, en dehors de l'Europe centrale bourgeoise des années 1900, les fonctionnements contre-présentiels sont sans doute souvent le résultat d'une hygiène cérébrale moins dramatique.)

 

8B9. Présentiels présentifs

 

Il y a enfin des fonctionnements qui ont pour objet la thématisation concertée de la présence-absence. Ils occupent une place considérable et peut-être prépondérante dans l'existence hominienne, donnant lieu à des "vies" spécialisées, comme l'art extrême, la mystique, l'amour, mais traversant aussi la vie courante, comme la vie de café. C'est à eux que nous allons consacrer le prochain paragraphe, sous le nom de présentification. (/// Peu de correspondants occidentaux, et pas de correspondant freudien.)

 

 

8C. Les conduites de présentification. Les expériences de sommet (peak-experiences)

 

Dans toutes les populations connues de nous, des spécimens hominiens ont cultivé des conduites présentives ou présentifiantes, c'est-à-dire où la présence, voire la présence-absence, était attendue, et entretenue. Activement, passivement, tangentiellement. En tout cas, en déboutant par ruse le circuit des moyens et des fins techno-sémiotiques, propres aux fonctionnements. Nous avons rencontré ces expériences à l'occasion des effets de champ excités, mais il faut y revenir dans l'éclairage qu'en propose maintenant la distinction primordiale fonctionnements/présence.

Trois voies principales s'offrent en effet pour thématiser la présence-absence. (a) De survolter les fonctionnements, et en particulier les effets de champ excités, jusqu'à ce qu'ils explosent ou implosent. (b) Au contraire, d'effiler les fonctionnements jusqu'à ce que s'y estompe l'ordre des moyens et des fins, dans le vague de la méditation et de la considération <6A>. (c) De se mouvoir dans l'ordre des fonctionnements sans laisser d'être disponible à la passivité qui accompagne certains d'entre eux, la voix moyenne des verbes grecs et latins a parfois avoisiné cette attitude.

Assurément, certaines circonstances-sur-un-horizon rendent les choses-performances-en-situation présentifiantes. Certaines heures du jour : la nuit claire, le crépuscule, le plein midi, le petit matin. Certains lieux : le désert, le fleuve, la steppe, le grand nord. Certaines saisons : les pâques, les ruts et chaleurs.

Mais Homo ne s'est pas contenté d'attendre ces coïncidences aléatoires, et d'ordinaire il a mis au point des rituels cycliques permettant d'espérer l'irruption de la présence-absence régulièrement. Ce furent la lutte à mort, le duel (celui de Stendhal décrit par Mérimée), le crime (selon Genet), la danse exténuante, le jeûne, l'immobilité prolongée, l'orgie, la divagation entretenue, le pèlerinage avec ses fatigues et son dépaysement. Dans les cultures plus intellectualistes, la même finalité a produit des peintures, des architectures, des musiques d'art extrême <11I3,27D1>, et aussi quelques "grands soirs" politiques. Assurément, les présentifications s'entretiennent des huit propriétés du rythme <1A5> et surtout de leurs effets de champ excités. Souvent aussi elles s'aident de drogues travaillant directement sur les neuromédiateurs.

Les présentifications ne sont nullement des aberrations ou des exceptions de l'anthropogénie. Dans les années 1960, le psychologue américain Maslow imagina un protocole ingénieux pour montrer qu'elles sont triviales. Il demanda à des étudiants de son université de désigner ceux et celles qui leur paraissaient particulièrement "équilibrés", "sains", "normaux". La liste obtenue, il interrogea les élus. Tous confièrent qu'ils faisaient des expériences de sport extrême, d'alpinisme extrême, d'art extrême, de mort anticipée, d'amour extrême, d'insight scientifique ou mathématique, d'héroïsme, de rapt mystique, de passions diverses, tous cas où des fonctionnements ne se tiennent pas dans leur rendement, mais sont l'occasion de thématiser plus ou moins la présence-absence. Maslow parla à ce propos de peak-experiences, d'expériences de sommet. Il aurait pu dire aussi bien "bottom experiences", ou, en pensant à Baudelaire, "anywhere out of the world experiences". La plupart des étudiants de Maslow ne s'étaient probablement jamais aperçus qu'ils faisaient des expériences de sommet ou de profondeur avant de participer à son enquête. Comme l'ouvrier qui après le travail va boire un verre à sa place préférée dans sa taverne préférée, en se taisant ou en disant n'importe quoi à n'importe qui. Comme les adolescents et les adultes qui le samedi soir "s'éclatent" en boîte.

Phylogénétiquement, des expériences de ce type ont sans doute joué un rôle dans le passage d'Homo habilis à Homo erectus, puis à Homo sapiens et sapiens sapiens. Ontogénétiquement, elles interviennent selon les âges contrastés des spécimens hominiens <3C>, lors des initiations de l'adolescence, du mariage, des renoncements de la vieillesse, des funérailles. Elles peuvent avoir une force de cataclysme à la fin de l'enfance. Sartre a décrit la brusque fulguration de l'exister pur indifférencié chez une petite fille regardant la mer du pont d'un navire.

 

 

8D. Les idéations de la présence-absence. Les absolus : éternité-immortalité, ubiquité-infinité, spontanéité-toute-puissance. Liberté forte vs faible

 

Aux démarches de présentification, qui "élèvent" les fonctionnements à la présence-absence, l'anthropogénie couplera le mouvement inverse, celui par lequel Homo technicien et sémioticien tente constamment de faire entrer la présence-absence dans l'ordre des fonctionnements, en la conceptualisant <2B2>. Et aussi, car la présence-absence est objet d'appétit, de jouissance, de désir, en la magnifiant en idées régulatrices, selon le glissement par lequel idée a donné idéal. On trouve de ces idéations dans toutes les cultures. Nous sommes réduits à les exprimer en nos mots occidentaux, et même franco-anglais, en confiant aux lecteurs d'en suivre les termes équivalents avec d'autres nuances ailleurs.

(1) Eternité. Immortalité. - L'idée d'éternité offre un bon début. Une sensation, une perception, une indicialité, une indexation, un possible, une douleur, dans la mesure où la présence-absence s'y thématise, tendent à échapper au temps et à appartenir à une sorte de "n'importe-quand-toujours-jamais". C'est ce qu'a visé l'âge comme temps de vie (aetas), de la racine indo-européenne *aye qu'on retrouve dans le grec aïôn, le latin aevum (à prononcer aïFoum), le vieil anglais *â (aye), racine encore active aujourd'hui sous les formes aeternum, aeternitas. L'éternité ainsi perçue a contribué à conférer diverses immortalités à ceux qui étaient censés être habités par elle, hommes ou animaux. Elle se réalise au mieux dans le temps du verbe qui fut appelé justement "présent" (prae-esse, être-devant) favorisant le rapport entre éternité et praesentia.

(2) Ubiquité. Infinité - Une domination absolue du présent va de pair avec une indéfinité dans l'espace, selon le sentiment qu'alors mon présent doit être aussi le présent d'autres événements partout ailleurs jusqu'au bout de l'Univers. Il y aurait ainsi dans l'Univers des événements dont le présent correspond à mon présent, selon une durée concrète dont Homo défendit l'originalité contre le temps physique relativiste quand celui-ci fut postulé (voir la correspondance Bergson-Einstein). Le terme ubiquité (ubi, là où, -que, enclitique de généralisation) convient assez à ce sentiment qui, joint à l'éternité, a diversement supporté l'idée d'infinité spatiale.

(3) Spontanéité. Toute-puissance - Dans la mesure où elle échappe à l'ordre de la causalité, la présence-absence, quand on la projette dans l'ordre des fonctionnements, enfante l'idée d'une spontanéité pure (spons, source). D'où un idéal de liberté, dont on peut trouver des prodromes ailleurs, mais qui a culminé dans la fin de l'Occident. Pour Sartre, par exemple, vers 1945, aucun événement extérieur ou intérieur ne pouvait agir sur une "conscience", une "liberté", laquelle par contre avait le pouvoir d'intervenir dans l'ordre des choses. L'idée de liberté est au principe de l'idée de toute-puissance, en une sorte d'infinité temporelle. (Appeler cette liberté-là "liberté forte" permet de la distinguer clairement des "degrés de liberté", ou "dimensions" d'un système, qu'on peut appeler "liberté faible".)

Contrairement aux conduites de présentification, qui semblent s'être introduites fort tôt, les trois idéations majeures de la présence-absence, éternité, ubiquité, spontanéité, sont apparues fort tard dans l'anthropogénie, guère avant le taoïsme, le bouddhisme, le pythagorisme, le christianisme, le rationalisme moderne. Il n'empêche que dans un cerveau hominien l'implication réciproque des conduites et des idées est telle que les conduites présentifiantes ont dès le départ dû comporter virtuellement certaines idéations de la présence-absence, et qu'en retour celles-ci ont toujours continué de se nourrir des conduites présentifiantes. Au point que les idées régulatrices que nous avons retenues ne sont souvent que des conduites présentifiantes plus ou moins purifiées (déchargées, abstraites) et diversement groupées en faisceau d'index.

Les trois absolus (non-liés, solvere, ab) de l'éternité (immortalité), de l'ubiquité (infinité), de la spontanéité (liberté forte) ont été conçus plus objectaux ou plus subjectaux, plus substantialisés ou plus qualitatifs, plus relatifs ou plus absolus selon les aires et les moments de culture. En tout cas, on veillera à ne pas les confondre avec le divin, qui étymologiquement les apparenterait trop à un absolu indo-européen lumineux (*diF, dies, deus, Zeus, divus) : Hoc sublime candens quem omnes invocant Jovem. Et moins encore avec le sacré, qui est de l'ordre de l'échange compensatoire généralisé, dans lequel ces idées régulatrices n'interviennent qu'à titre d'échangeables comme les autres. Ceci n'exclut pas qu'ils aient souvent partagé des qualités avec le divin, et avec le sacré.

 

 

8E. Le réel et le désir

 

La distinction primordiale fonctionnements/présence-absence, avec son cortège de présentifications et d'idées régulatrices, invite à presser la distinction sémantique que le français permet de faire entre Réalité et Réel, besoin et désir.

 

8E1. Réel vs Réalité

 

Réalité, mot en -ité, qui sonne plus familier (comme " la possibilité"), désigne alors tout ce que, dans l'Univers, les spécimens hominiens peuvent ressaisir, assumer, comprendre, décrire, manier dans leurs systèmes techniques et sémiotiques actuels ou futurs. Pour chacun, elle résulte des consistances techniques et des consistances sociales s'entredéterminant l'une l'autre. Telle est aussi la Realität allemande, au sens de Freud. Selon l'articulation initiale fonctionnements/présence, la Réalité couvre tout ce qui appartient aux fonctionnements, depuis les atomes jusqu'aux galaxies lointaines et aux quarks, jusqu'aux paradoxes logiques. Corrélativement, Réel, mot qui sonne plus absolu, est apte à désigner ce qu'Homo ne peut et ne pourra jamais ressaisir dans ses systèmes, ce qui est indescriptible, à savoir la présence-absence. Et à ce compte participe du Réel ce qui implique intensément la présence-absence, ce qui est vivement présentiel, et qu'on peut dire présentifiant, telles les expériences artistiques, mystiques, amoureuses.

Sur cette lancée, certains sont tentés de faire également entrer dans le Réel les fonctionnements incoordonnables, de jure, ou simplement de facto. C'est le cas des insights où un mathématicien subodore que la forme d'une de ses équations exprime une structure beaucoup plus large, qu'il ne connaîtra peut-être jamais ; du commencement paradoxal du big bang pour le physicien ; des paradoxes logiques et des limites des formalismes ; des effets de champ excités en tant qu'ils sont incoordonnables ; de la partition-conjonction sexuelle et généralisée en tant qu'elle exploite justement beaucoup d'effets de champ excités, et que sa combinaison de dualité minimale et d'unité ouverte met mal à l'aise les logiques ordinaires ; des idées ou idéations d'éternité, d'ubiquité, de spontanéité. Mais l'anthropogénie a avantage à résister aux à-peu-près. Et il lui sera commode de réserver Réel (vs Réalité) à la présence-absence, et aux expériences hominiennes qui l'impliquent lorsqu'elles sont envisagées en tant qu'elles l'impliquent.

 

8E2. Désir vs besoin

 

La distinction Réalité/Réel permet de préciser la distinction besoin/désir. La phénoménologie du désir est familière aux spécimens hominiens de toutes les cultures. C'est une quête, mais dirigée vers un objet inaccessible, plus ou moins indéfinissable, et qui en tout cas échappe même rejoint ou possédé. Le désir comporte une sorte d'élongation spatio-temporelle du quêteur, que le dictionnaire Kluge estime sensible au locuteur allemand dans langen et erlangen, et qui l'est certainement aussi au locuteur anglais dans longing to.

Les Latins qui inventèrent les mots desiderare et desiderium marquèrent d'emblée ces aspects en comparant les objets du désir aux sidera (étoiles), et en rendant la relation qu'il entretient avec eux par de (à partir de). Bien plus, sous l'influence de l'intériorité romano-chrétienne, desiderare aliquid (désirer quelque chose) glissa à desiderare ad aliquid (désirer vers quelque chose) chez Augustin (sicut cervus desiderat ad fontes aquarum, sic desiderat anima mea ad te, Domine). Le français aspirer à enregistre le même glissement, en privilégiant dans le désir la volatilité du souffle (spirare) avec le mouvement (ad).

Dans le couple Réalité/Réel, le désir a trait alors au Réel, c'est-à-dire à la présence-absence, mais aussi à tout ce qu'elle accompagne d'ordinaire : les effets de champs excités ; la partition-conjonction sexuelle et généralisée ; le fantasme en tant qu'il participe aux effets de champ et estompe les fonctionnements, surtout dans sa version de fantasme fondamental <7I5> ; la vastitude spatiale et temporelle que rend l'allemand die Weite, laquelle comporte une dilatation impondérable, non référenciée. Ultimement, le désir appelle le désir, désir du désir de l'autre : "amabam amare et amari", confesse Augustin.

La nature du désir s'éclaire le mieux de son opposition à celle du besoin, qui est affaire de manque et de fonctionnement. Le lecteur occidental est habitué à considérer le désir comme la conséquence d'un manque (ainsi la penia, indigence, de Platon) et, même quand il le saisit dans sa positivité, comme un fonctionnement parmi d'autres (ainsi les "agencements machiniques" du désir positif chez Deleuze). Il faut le prévenir que l'anthropogénie suppose qu'on ait aperçu combien le désir n'est d'aucun de ces deux ordres : to desire n'est ni to greed (par vide), ni wünschen (par plein). Ses paradoxes tiennent à la présence-absence qui le polarise, le rendant immense et suspendu comme elle.

 

 

8F. Les types sémiotiques

 

Dans les chapitres qui précèdent, nous n'avons rencontré encore ni les images, ni les musiques, ni les langages. Et cependant ce qui a été vu des fonctionnements et de la présence-absence embrasse assez l'existence hominienne pour que l'anthropogénie puisse prendre déjà une première vue globale du champ sémiotique d'Homo. Et même de sa distribution générale, qui court des significations aux sens, au sens, au Sens, à la signifiance.

 

8F1. Les significations

 

S'il est vrai qu'un signe est un segment du monde qui en thématise un autre en s'épuisant dans cette thématisation <4A>, la signification (signum, facere) est l'emploi le plus courant du signe. Car des signes y thématisent un désigné défini, souvent pratique, et celui-ci est si prégnant ou saillant qu'ils s'effacent devant lui en tant que désignants. La signification est souvent accompagnée de présence (de présentialité, phénoménalité), mais cette dernière adhère tellement à l'urgence pratique de l'objet désigné qu'elle n'a pas l'occasion de s'épanouir, ni même de s'apercevoir comme telle.

 

8F2. Les sens

 

Cependant, chez Homo indicialisant et indexateur, il se produit souvent que les désignés soient vagues, ou bien imparfaitement pointables, ou bien franchement pointés mais indéterminés, auquel cas on dit volontiers que leurs désignants ont des sens plutôt que des significations. Ainsi en va-t-il quand des signes pointent ou tracent (a) des lieux, des temps, des directions, des orientations ("marcher dans le sens d'une flèche, d'un doigt indexateur, des aiguilles d'une montre") ; (b) des désignés relativement précis mais dans un champ ouvert ("dans quel sens prenez-vous ce mot ?") ; (c) des processus ayant un but, ou même simplement se poursuivant selon une cohérence interne, mais sans terme envisagé ("le sens commun"). Les sens ainsi compris, tantôt indices tantôt index, tantôt calculs tantôt simples supputations, sont souvent accompagnés d'une présence-absence plus vive que les significations, du fait qu'ils sont dégagés des détails absorbants de choses-performances-en-situation particulières.

 

8F3. Le sens vs le non-sense

 

Il arrive qu'à l'occasion de processus particuliers se dégage la notion, l'idée ou le sentiment du processus comme processus, ou d'un cours général des choses, où des sens d'abord pluriels deviennent un sens au singulier. Celui-ci s'accompagne facilement d'une insistance de la présence-absence, et c'est dans En attendant Godot de Beckett, où celle-ci est le thème, qu'on lit "Quelque chose suit son cours". Le non-sense anglais, dont le non-sens français est un équivalent trop rationaliste, désigne un ébranlement qui touche justement ce sens-là du processus comme tel.

 

8F4. Le Sens vs le Non-Sens

 

Ce que nous avons vu des trois idéations majeures de la présence-absence, - éternité, ubiquité, spontanéité, - fait augurer qu'Homo devrait parfois postuler, au-delà du sens ou des sens relatifs, un Sens majusculé, absolu, et que celui-ci ferait alors couple avec un Non-Sens, lui aussi absolu. Les voies du Sens/Non-Sens, où la thématisation de la présence-absence est maximale, ont été multiples, et nous en retiendrons deux.

(a) L'une est de suivre si loin les fonctionnements, donc l'ordre des moyens et des fins, qu'on aboutit à l'idée d'une Cause première et d'une Fin ultime, d'un cycle Alpha-Oméga, où les fonctionnements sont à la fois justifiés et transcendés, réconciliés avec la présence-absence au point de sembler naître d'elle, d'en devenir une expression. C'est ce qui, en Occident, devint un jour la Causalité aristotélicienne (noèsis noèseôs) et thomiste (intellectus infinitus), la Raison d'être leibnizienne, la Substance-Conscience hégélienne. Et populairement, depuis le stoïcisme romain, la Providence, la vue d'avance et englobante, dans une intelligibilité générale de tout ce qui a été, est et sera.

(b) L'autre voie, et ce fut la plus empruntée à l'échelle de la Planète et de l'espèce, est de mettre le domaine des fonctionnements entre parenthèses, de le considérer comme une illusion ou une apparence, et de thématiser comme seul essentiel et véridique celui de la présence-absence, où une éternité-ubiquité-spontanéité coïncide avec elle. On songe à la doxa du présocratique Parménide, au nirvana de Bouddha, au tao de Lao Tseu.

 

8F5. Le cryptique

 

A ce compte, Homo vise fréquemment des choses inaccessibles par la négation de quelque chose d'accessible à la vue, à l'ouïe, au toucher, à l'odorat, au goût. Négation massive ou semi-perméable, directe ou indirecte. C'est le voile, ou le tumulus de terre et de pierre, qui dissimulent un objet, ou bien délimitent un vide, et par là veulent signaler autre chose, ou l'Autre. Ce seront les pratiques de l'indéchiffrable dans les écritures. Dans l'intergeste et l'interlocution, ce sont les silences, les réserves, les décalages, les apotropaïsmes, ou encore les substantifs négatifs, quand le dialecte le permet : "in-fini", "il-limité", "in-conditionnel. Ce dernier procédé a envahi le sanskrit, où il a donné lieu à une "théologie négative", qu'on retrouve aussi dans notre néoplatonisme : "le divin est le non-fini, le non-forme, le non-intelligence, le non-volonté, le non-acte, etc."

La crypte est exemplaire de cette démarche qui, pour révéler un au-delà ou un en-deçà, cache (krupteïn) ou dissimule (similis, dis-). Le cryptique peut viser des fonctionnements, par exemple dans les rites secrets qui accroissent le pouvoir social d'un groupe. Mais il concerne principalement la présence-absence. Démarche si archaïque qu'on peut en voir une annonce dans cette couverture de feuilles dont on a observé qu'un groupe de chimpanzés revêtit un jeune congénère mort.

 

8F6. La signifiance

 

Enfin, on signalera pour son rôle anthropogénique considérable une pratique hominienne universellement répandue, c'est, dans les signes, d'insister tellement sur les désignants comme désignants que les désignés prennent un statut lointain, voire facultatif. On parle parfois alors de signifiance, par opposition à signification et à sens, un peu comme on distingue la souvenance, à contenu flottant, du souvenir, à contenu déterminé. Et cela qu'il s'agisse de signification, des sens, du sens, du Sens.

La signifiance ainsi entendue a pour effet d'éveiller toujours quelque présence, ou quelque absence, et même très précisément la présence-absence, tant les signes, dispensés d'un référent pressant, y intensifient leur capacité de distanciation comme telle. Ceci rejoint tellement le désir et la jouissance hominiennes que, mises à part des situations techniques très requérantes et quelques conflits sociaux urgents, Homo s'est quotidiennement complu à utiliser ses signes en état de signifiance, c'est-à-dire comme étant d'abord des désignants à désignés disponibles : "la démocratie", "le devoir", "l'avenir", "la patrie". Assurément dans les propos quotidiens, moraux, politiques et philosophies. Mais aussi dans les sciences exactes dès qu'elles sortent de leurs propositions contrôlables.

 

 

8G. Les transmissions sémiotiques

 

La distribution des types sémiotiques à la lumière de la distinction fonctionnements/présence-absence éclaire du même coup les trois modes majeurs des transmissions hominiennes, c'est-à-dire la communication, la communion et la participation.

 

8G1. La communication

 

Dans les fonctionnements urgents, la transmission des informations a besoin d'être adéquate, qu'elle se fasse par signes chez Homo ou par stimuli-signaux chez l'animal. On l'appelle alors communication, comme dans le titre événement de Norbert Wiener : Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948). C'est chez Homo le cas des injonctions artisanales, de l'expérimentation dans les sciences exactes, de l'écriture mathématique, de certains indices contraignants, qu'Aristote désignait par "tekmèria" pour les opposer aux "semeïa", indices vagues. Assurément, chez les spécimens hominiens, la communication devient moins adéquate à mesure que sont utilisés des concepts larges et donc plus flous, comme dans un programme pédagogique et politique, ou une page de philosophie. Néanmoins, des approximations et rectifications progressives restent en ce cas recherchées et praticables, et il s'agit encore de communication, même approximative, même illusoire.

 

8G2. La communion

 

Cependant, certaines transmissions véhiculent quelque chose des effets de champ de la présence-absence éprouvée par un groupe ou un particulier, laquelle étant incoordonnable de jure et même indescriptible ne relève plus de la communication au sens entendu. En français, le seul mot qui convienne est communion, sans doute parce que le locuteur oublie l'étymologie vraie, qui renvoie à "munus" (charge à accomplir) comme dans "communication", et qu'il n'entend que l'étymologie fausse où surnagent "unio" et "cum", union-avec, sans exigence de message déterminé.

On ne saurait exclure que certains hurlements nocturnes de chiens et de loups, en plus des informations qu'ils véhiculent, s'adjoignent un aspect communionnel. Mais les spécimens hominiens thématisent et visent la présence-absence, et donc la communion qui est son partage, sa réverbération multiplicatrice. Tangentiellement à travers le repas prolongé, la boisson, le bavardage, la caresse, le coït. Frontalement dans les propos des ivrognes dostoïevskiens, un verset du Psalmiste, une béatitude de Jésus, une sourate du Coran, un geste du Bouddha, un poème de Roumi, une illumination de Rimbaud, une phrase de Schumann, un alinéa de Poincaré sur la mort thermodynamique des mondes, un certain tour de plume de Weinberg décrivant la Planète vue d'avion à la lumière du rayonnement universel fossile à 2,7 K. Cependant si la communion séduit certains spécimens hominiens par sa présence-absence, elle répugne aussi à d'autres par sa rupture avec l'ordre des fonctionnements contrôlables. Deux attitudes ont ainsi prévalu, que le Coran a formulées avec son intransigeance coutumière, en distinguant les Frémissants et les Effaceurs (Chouraki).

Le terme de communion convient, du reste, au partage de croyances religieuses, politiques, scientistes, discipliques, c'est-à-dire de ces connaissances où le contenu se vérifie surtout par le rythme des effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques qu'il éveille chez des particuliers ou dans un groupe <7I8>. C'est ainsi qu'il est rare que des thématisations de la présence-absence ne s'accompagnent pas de sentiments de foi, principalement religieuse, et qu'inversement les sentiments de foi, surtout quand ils sont religieux, ne thématisent pas quelque peu la présence-absence. La communion la plus habituelle est celle que la résonance du son réalise entre un musicien et ses auditeurs, entre plusieurs musiciens concertants, entre des musiciens et le compositeur dont ils partagent l'origine par ressourcement.

 

8G3. La participation

 

La pratique hominienne la plus courante tient alors dans la participation, qui consiste en des dosages subtils de communication et de communion. Tandis que le parti de "prendre parti" tranche (partire, distribuer), que la partie de "faire partie" suppose un tout, la part de "prendre part", sans être vraiment possédable et échangeable, est cependant thématisable comme élément d'échange par des spécimens hominiens distanciateurs et possibilisateurs. Croisant ce qu'il faut de communication élémentaire et de communion diffuse, la participation a dû intervenir tôt dans les groupes de primates en redressement, avant que le geste différencié puis le langage constituent des domaines définis. Elle est encore aujourd'hui, malgré l'importance accrue de la communication fonctionnelle dans les sociétés industrielles avancées, le ressort le plus constant des groupes hominiens, en particulier dans le repas de famille et le repas d'affaires.

 

 

8H. Les destins-partis d'existence. Conduite vs comportement

 

Parmi tous les protocoles et panoplies rencontrés dans ces huit premiers chapitres, chaque spécimen hominien réalise des accentuations ou mélanges qui lui sont propres, et qui font son idiosyncrasie. Ces taux singuliers de renforcement ou d'estompement se comprennent comme un parti d'existence ou comme un destin d'existence selon qu'on croit à la liberté "forte" ou à la liberté "faible" définies plus haut <8D>. Nous parlerons de destin-parti d'existence pour signaler la question tout en la laissant ouverte.

Assurément, dans le destin-parti d'existence d'un spécimen hominien, tout importe : la façon dont il favorise ou défavorise telle des huit propriétés du rythme ; cultive plutôt des fantasmes d'objets, ou un fantasme fondamental, ou des fantasmes compulsionnels ; préfère les effets de champ statiques, ou cinétiques, ou dynamiques, ou excités <7G> ; est sédentaire ou nomade, etc. Pourtant, quatre aspects y importent surtout. Nous les avons rencontrés une première fois quand nous avons esquissé un référentiel invocable pour décrire quelque peu des effets de champ excités. Ce sont, en raison de leur caractère primordial, (a) la topologie, (b) la cybernétique, (c) la logico-sémiotique, (d) la présentivité qui sont activées-passivées à cette occasion. En d'autres mots, décrire le destin-parti d'existence d'un particulier ou d'un peuple ou d'une époque c'est qualifier sa topologie, sa cybernétique, sa logico-sémiotique, sa présentivité. C'est-à-dire choisir dans les taux suivants :

A) TOPOLOGIE, ou taux de proche/lointain, englobant/englobé, contigu/non-contigu, continu/non-continu, compact/diffus, ouvert/fermé, etc.

B) CYBERNETIQUE, ou taux de réactions négative/positive (donc de feedback-rétroaction/emballement), ainsi que de soumission/bluff, jeu/sérieux, exploration/coquetterie, affrontement/isolement, rêve/rêverie.

C) LOGICO-SEMIOTIQUE, ou taux d'indicialité/indexation, de significations/sens/Sens/signifiance, de contingent/nécessaire/probable, etc.

D) PRESENTIVITE, ou taux de fonctionnements/présence, de présence/absence, de présence-absence (singulier) ou présences-absences (pluriel), de réalité/réel, de besoin/désir, de communication/communion, d'accent sur les fantasmes de choses-performances ou sur les fantasmes de *woruld, ou de partition-conjonction, ou encore sur le fantasme fondamental <7I5>, etc.

La locution destin-parti d'existence ainsi définie nous sera très utile. Elle permettra de rappeler que les images, les musiques, les langages, les écritures, les théories, les politiques, etc. ne se réalisent jamais qu'au travers d'organismes singuliers, ayant chacun un destin-parti topologique, cybernétique, logico-sémiotique, présentif également singulier. Par quoi chaque spécimen hominien a une conduite, et pas seulement un comportement. Du reste, on peut aussi parler du destin-parti d'existence d'un groupe, par exemple des Chinois vs les Européens, des Présocratiques vs les Romantiques, des Chiites vs les Sunnites, des hommes vs les femmes. Un historien n'a vraiment compris une époque, un peuple, un individu, un artiste que quand il en a saisi le destin-parti d'existence.

 

 

SITUATION 8

La distinction fonctionnements/présence s'éclaire par son histoire. Jean-Louis Laroche, alors professeur de psychologie à l'Université de Montréal, demanda un jour à l'auteur d'écrire quelque chose sur la conscience, à peu près au moment où Bateson mourant écrivait que la conscience est le seul problème philosophique. Le concept montra qu'il était double, couvrant à la fois des fonctionnements (raisonnements, constructions perceptives, sentiments, stratégies, etc.) et une dimension autre : la présence, voire la présence-absence. Les fonctionnements étaient descriptibles, la présence indescriptible. La "pensée" puis la "conscience" occidentales avait mélangé ou confondu les deux, avec des conséquences théoriques et pratiques fâcheuses, pointées par Kant. Nos chapitres 21-24, sur les théories d'Homo, auront l'occasion de rencontrer les notions de pensée et de conscience dans la philosophie occidentale, et l'émergence depuis 1940 de la notion de présence.

Pour l'occasionnalisme qui est invoqué ici comme "rapport" pseudo-causal entre fonctionnements et présence-absence, il va de soi que ce n'est pas celui de Malebranche, lequel intervenait justement dans le contexte de la distinction primordiale classique : pensée/monde, qui deviendra la distinction conscience/monde, avec lesquelles la distinction fonctionnements/présence est en rupture radicale. Par contre, la notion d'idéations de la présence-absence sous forme d'idées régulatrices est certainement influencée par Kant.

On ne confondra pas le Réel d' Anthropogénie avec le réel de Lacan, quand celui-ci déclare dans Radiophonie in Scilicet : "Ainsi le réel se distingue de la réalité". En effet, à partir de la trilogie "réel, imaginaire, symbolique" de son "Schéma R" <26E2b>, où le réel est encore la Réalité, Lacan a signalé, par exemple dans Lacan in Italia, puis de plus en plus franchement distingué, jusqu'à Ornicar : (a) un réel des objets usuels, et aussi des objets célestes, attirants parce qu'ils sont chiffrables, et dont le poids nous "encombre", nous rend "malades du réel" ; (b) un "réel sans fantasme", dont le critère est qu'il recèle de "l'impossible", c'est-à-dire du contradictoire, que ne prévoyait pas la "Realität" de Freud. A ses yeux, ce "réel sans fantasme" s'entrevoit à l'occasion d'algorithmes paradoxaux et de formes géométriques non figurables, des "mathèmes" (ruban de Moebius, bouteille de Klein, noeud borroméen, plan projectif de Desargues), qu'Anthropogénie rangerait dans des fonctionnements défiant nos capacités de coordination <26E2b>, et dont le mathématicien lacanien René Lavendhomme fait une présentation circonstanciée dans Lieux du sujet, Le Seuil, 2001. Au contraire, le Réel du présent chapitre vise uniquement l'indescriptible de la présence-absence, en laissant tout ce qui concerne les fonctionnements, qu'ils soient coordonnables et incoordonnables, connaissables ou inconnaissables, à la Réalité.