Retour - Back    |    Accueil - Home
 
 
 
Texte de l'auteur (12 pages) en PDF
 
Résumé (4 pages) + Exercices (2 pages) en PDF
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE GÉNÉRALE
 
PREMIÈRE PARTIE - LES BASES
 
 
 
Chapitre 4 - LES INDICES
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Chapitre 4 - Les indices
 
4A. De l'ordre technique à l'ordre sémiotique. L'émergence des signes comme thématiseurs purs. Thématisation sémiotique vs ritualisation animale
 
4B. Nature et voies de l'indicialité
4C. La naissance des inférences
4D. Le glissement magique : sémiotique >> technique ; technique >> sémiotique. Le fétiche. Les choses (causes). Le concret vs l'abstrait
 
4E. Animisme, démonisme et divination
 
4F. Noèse, superstition et paranoïa
 
4G. De la peur à l'angoisse et à l'anxiété
 
4H. Signal, Stimulus-signal, Signe, Stimulus-signe
 
 
 

 
 
 
 
Chapitre 4 - LES INDICES
 
 
 

Sous les mains manieuses, transversalisantes, comparatives d'Homo technicien, devant ses sens intégrateurs et son cerveau orchestral, au cours de ses rencontres variées, les segments des panoplies et des protocoles du *woruld sont en relation à distance (stare, dis, duo, se tenir en relation duale, en bifurcation). Ainsi le tournevis fait signe à la vis, comme le marteau au clou, et même le tournevis au marteau. Mais, si ces instruments ou outils se font signe, comme il convient à l'ordre technique, ce ne sont pourtant pas encore des signes, comme il convient à l'ordre sémiotique. Que faudrait-il pour cela ?

 

 

4A. De l'ordre technique à l'ordre sémiotique. L'émergence des signes comme thématiseurs purs. Thématisation sémiotique vs ritualisation animale

 

Il y a toutes sortes de définitions du signe, plus ou moins commodes selon l'objet que l'on étudie. Pour l'anthropogénie c'est la définition la plus large qu'il faut, celle qui s'applique à tous les signes possibles, et aussi qui fait apparaître combien les signes procèdent constamment de la technique, comment ils s'en nourrissent et cependant s'en distinguent fortement. Avançons quelques formulations presque équivalentes :

Un signe est un segment (d'Univers) qui, en raison de liens divers, thématise un ou plusieurs autres segments (d'Univers), et, en tant que signe, s'épuise dans cette thématisation.

Un signe est un segment qui essentiellement s'épuise dans la thématisation d'un ou plusieurs autres segments avec le(s)quel(s) il a des liens.

Un signe est un segment qui thématise un ou plusieurs autres segments de telle sorte que ceux-ci soient thématisés par lui.

Un signe est un thématiseur ou un thématisant en distanciation, et pas seulement à distance.

Un signe est un thématiseur ou un thématisant pur. Celui qui use de signes est un thématisateur.


Comme l'apparition du signe est, avec la manipulation technique transversalisante, le phénomène le plus révolutionnaire de l'Evolution, il vaut la peine de considérer ces termes de plus près. Ici, thématiser un (autre) segment veut dire : faire d'un objet ou d'un événement un "thème", c'est-à-dire le poser de telle façon qu'il soit prélevé (levare, prae), qu'il soit proposé au sens fort de placé en face (ponere, pro), qu'il devienne particulièrement présent (esse, prae). La thèse (tHésis) dont il s'agit exploite la racine grecque *tHa, *tHè, *tHèk pour exprimer que le thématisé est mis en saillance (en ressaut) et/ou saisi avec sa prégnance (sa fécondité, sa résonance) <3D1>. Et on remarquera le lien qu'il y a alors entre thème (position) et segment (coupure) ; entre thématisation et segmentarisation. Ou encore qu'on ne peut thématiser que des segments, donc des résultats de coupures dans des flux ; et qu'un flux thématisé devient lui-même une sorte de segment.

Qu'il s'épuise dans cette thématisation, ou se tient à, se borne à, se limite à cette thématisation, veut marquer clairement la différence entre le signe et l'outil, ou plus généralement entre l'ordre sémiotique et l'ordre technique. Un objet technique en thématise d'autres : le tournevis thématise la vis, qui le thématise en retour ; il thématise parfois même le marteau, quand il échoue à visser une vis ; mais il ne se limite pas à cette thématisation, il ne s'y épuise pas ; le tournevis meut la vis, et la vis est mue par le tournevis ; entre les deux, il y a une action physique, au moins virtuelle. La faiblesse et la force extraordinaires du signe c'est qu'il se passe de pareille action physique. Un segment y thématise un autre segment sans agir sur lui. Il se limite, se borne, se tient à une thématisation pure ; il s'y épuise. Du moins s'il se borne à agir en tant que signe, car il peut arriver qu'en étant prononcé un mot souffle une chandelle ; mais ce souffle extincteur ne fait pas partie de ce mot en tant que mot ; ceci vaut pour la statue de la Vierge dont j'assommerais un ennemi ; ou d'un tableau dont je couvrirais un blessé pour l'abriter de la pluie. C'est vrai que, dans un poème lu tout haut, les phonèmes insistent sur l'événement physique qu'ils sont, et l'encre sur l'événement physique qu'elle est dans une poésie chinoise ; mais c'est par surcroît. Ceci se résume dans un jeu de mots que le français permet entre "faire signe à" et "signifier". On dira que, pour l'oeil d'un charpentier, le tournevis "fait signe à" la vis, et inversement ; mais il ne la "signifie" pas ; tandis que le mot vis, ou le dessin d'une vis, ou le mime de l'acte de visser la "signifient". Avoir ajouté à des segments qui "font signe à" (techniquement) des segments qui "signifient" (sémiotiquement) fut peut-être le saut d'Homo habilis à Homo erectus.

En raison de liens divers et avec lequel il a des liens sont des formules volontairement ouvertes. Car les liens sémiotiques sont nombreux. En effet, ils peuvent tenir (a) en une causalité vraie ou supposée, (b) en un simple pointage, (c) en des similitudes, (d) en des capacités de maniement matériel ou mental du désigné par le désignant, (e) en des coutumes ou conventions.

Quant à en distanciation, contrastant avec à distance, c'est un artifice de formulation qui permettra de rappeler économiquement, en cours de texte, l'opposition entre le signe (en distanciation, puisqu'il s'épuise dans sa thématisation) et l'objet technique (seulement à distance, puisqu'il est voué à des actions physiques sur ce qu'il thématise dans la panoplie et le protocole).

Ces définitions un peu sèches s'éclairent sur un exemple trivial : une trace de sanglier dans la boue. Un jeune enfant peut buter dessus et tomber ; c'est alors un événement physique, cause d'une chute ; et c'est aussi un événement physique si un physicien de passage voit là le principe de l'action et de la réaction, et un cas intéressant de la mécanique des solides à demi fluides. Mais notre enfant peut aussi prélever cette dépression et l'employer comme une forme pour faire des pâtés de sable, lesquels une fois secs lui donneront le plaisir de voir sur sa table une patte de sanglier ; la dépression est alors un outil, un moule, permettant de produire des pattes de sanglier. Jusqu'ici nous n'avons pas quitté l'ordre technique. Cependant, pour le chasseur en éveil, cette dépression est un segment d'Univers qui thématise un autre segment d'Univers, le sanglier, et qui s'épuise, du moins à ce moment et sous son regard, dans cette thématisation ; la dépression boueuse est cette fois saisie comme un signe, et même un signe particulier, un indice, l'indice du passage d'un sanglier. Enfin, un philosophe poète redira à cette occasion sa fascination par les traces en général, parce qu'elles sont tantôt un événement physique, tantôt un outil, tantôt un signe, ou les trois à la fois, selon le parti qu'il prendra sur elles.

On situe bien la thématisation sémiotique, caractéristique d'Homo, en l'opposant à la ritualisation au sens des éthologistes, caractéristique du monde animal. Dans une circonstance conflictuelle ou simplement difficile, un animal produit des réactions : lever les ailes, manger, détourner le bec, saisir un élément du futur nid, etc. Enregistrées par ses congénères, certaines de ces réactions peuvent devenir pour ceux-ci des signaux de son comportement futur probable. Il arrive alors qu'une (ou une suite) de ces réactions devienne pour le groupe le signal de ce comportement (de fuite, de rassemblement, d'accouplement). Julian Huxley, qui le premier étudia en détail ce genre de montage dans la parade d'accouplement des grèbes huppés européens vers 1914, en exprima l'originalité en disant que de pareils signaux annonciateurs et préparateurs étaient ritualisés par l'espèce. Rien dans la ritualisation selon Huxley, dont l'efficacité peut aller jusqu'à la création d'une nouvelle espèce par changement de rituel dans un petit groupe subspécifique, ne sort de la concaténation animale de l'instinct et de l'apprentissage par conditionnements "pavloviens" (passifs) ou "opérants" (par essais et erreurs), et les signaux retenus là fonctionnent comme des stimuli-signaux <4H>. Or, dans le signe, au lieu d'être ritualisé en ce sens, un signal est thématisé, donc posé (*tha, *thè), mis en saillance et prégnance, distancié, possibilisé, expérimenté, en vertu de la transversalisation et de la manipulation hominiennes couplées avec le cerveau endotropisant d'Homo.

 

 

4B. Nature et voies de l'indicialité

 

Homo d'aujourd'hui connaît et pratique des signes de diverses espèces : images, mots, symboles mathématiques, signaux routiers, mimes, index, indices. De tous, les indices sont les signes primordiaux, les plus proches de la panoplie et du protocole techniques, ceux qui soutiennent tous les autres signes. Ils accompagnent et suscitent chaque instant de la vie hominienne. C'est à eux que l'anthropogénie doit s'attacher d'abord.

 

4B1. L'indicialité des causalités floues, qu'elles soient efficientes, finales, formelles, matérielles

 

 

Comme on le voit par l'exemple du chasseur relevant des traces, un indice est un fait physique qui thématise un ou plusieurs autres faits physiques, ses indiciés, en se fondant sur un lien de causalité entre lui et eux. Avec ceci que ce lien est flou. En effet, s'il était contraignant, ce serait une preuve, non un indice. Dans l'indicialité demeure une ouverture de questionnement : cette dépression dans la boue thématise-t-elle un sanglier ou un autre animal ? Et, si c'est bien un sanglier, vers où est-il reparti ? Le flou indiciel peut venir aussi de ce que l'indicié est de nature à rester longtemps ou toujours hors de prise : cette inflammation thématise une infection, mais laquelle ? Ces étrangetés de conduite font songer à la maniaco-dépression, mais suffisent-elles à cataloguer quelqu'un comme maniaco-dépressif ?

Il faut préciser que la causalité efficiente qui intervient dans l'indicialité n'est pas seulement celle d'un effet renvoyant à sa cause, comme la trace désigne le sanglier, la fièvre l'inflammation, l'extravagance la maniaco-dépression ; ce peut être aussi une cause efficiente renvoyant à un effet, comme quand la vue d'un phlegmon invite à soupçonner de la fièvre. Bien plus, l'indicialité ne suppose pas toujours une causalité efficiente. Elle s'appuie parfois sur une causalité finale : le long d'une route commencée, des outils déposés sont des indices de la volonté de la finir (la cause indiciée en ce cas est un but). Ou sur une causalité matérielle et formelle : le long de la même route, un tas de cailloutis est pris pour l'indice d'une future chaussée en macadam, car ces pierres (cause matérielle) et surtout avec ce cylindrage (cause formelle) sont normalement employées pour faire du macadam. On aura reconnu les quatre causes d'Aristote, qui ont traversé tout l'Occident <21C3>.

 

4B2. L'indicialité d'autres relations en tant qu'identifiées aux causalités floues : similitudes, contiguïtés, complémentarités-coaptations, appartenances, coïncidences

 

Les causalités indicielles sont si flottantes qu'on ne s'étonnera pas que d'autres relations se soient confondues avec elles. Ainsi, pour qu'Homo indicialisant postule entre deux segments un rapport causal, il lui suffit souvent (du moins avant qu'il ait pris l'habitude de la technique et de la science expérimentales) que ces segments soient semblables. Ou contigus. Ou complémentaires-coaptables. Ou qu'ils appartiennent à un même ensemble quelconque. Ou qu'ils coïncident dans un même lieu à un même moment. De la sorte, à côté d'indicialités par causalités efficiente, finale, formelle, matérielle, Homo (non expérimental) en pratique constamment d'autres par similitude, par contiguïté, par complémentarité-coaptation, par appartenance, par coïncidence.

 

4B3. La fluidité des voies indicielles : métaphores et métonymies. Le feu

 

Toutes les voies de l'indicialité hominienne glissent alors les unes dans les autres et se confortent mutuellement à la moindre occasion. Ce fut surtout le cas depuis que la métaphore (l'océan des blés) et la métonymie (la voile pour le bateau) naquirent avec le geste, le langage parlé et les images. La métaphore se mua souvent en indicialité par similitude, et la métonymie en indicialité par contiguïté, celle-ci incluant et confondant alors la complémentarité-coaptation, l'appartenance, la coïncidence, la partie pour le tout, ou le tout pour la partie. Ce fut l'occasion d'innombrables magies gratuites et compréhensions supposées, mais aussi d'apparentements fort pertinents. C'est, par exemple, une métaphore qui énonce que "la vieillesse est à la vie comme le soir est au jour", selon l'exemple d'Aristote, ou même qui ouvre à l'idée que "la sphère est à la boule comme la circonférence est au disque". En retour, la faculté et le désir d'indicialité chez Homo transversalisant ont fait proliférer la métaphore et la métonymie.

L'indicialité, favorisée par les sens intégrateurs d'Homo et par son cerveau neutralisateur, comparatif, généralisant, abstractif, contribue puissamment à sa perception globale de l'environnement. En raison de son vague, de son flou, de son omniprésence, de son caractère multidirectionnel, elle donne à l'édifice du *woruld hominien une base in(dé)finiment large. Elle est aussi assez disponible pour qu'il devienne in(dé)finiment haut et varié. Les indices sont saillants, et surtout prégnants au sens littéral d'être engrossés ; en grec, l'indice se disait "tek-mèrion", de même racine que "tikteïn", enfanter.

Si la capacité de déclencher et d'entretenir le feu fut un événement anthropogénique majeur c'est pour ses conséquences techniques, en particulier alimentaires, mais aussi pour ses implications sémiotiques. Aucun objet n'est aussi riche d'indicialité foisonnante que la flamme, ses métamorphoses et ses retours. Il n'est donc pas indifférent pour l'anthropogénie que le feu soit apparu il y a 0,5 MA ou beaucoup plus tôt, s'il se confirmait par l'étude de leur magnétisme que certaines terres cuites du Rift africain datées d'il y a 1,5 MA sont le résultat d'un artifice et non de la nature (volcanisme, etc.).

 

 

4C. La naissance des inférences

 

Quand on parle d'inférences à Homo d'aujourd'hui, il songe d'abord aux inductions et aux déductions. Les inductions (ducere, in) dégagent des lois à partir de faits (d'états de choses, Sachverhalt) qui s'entre-délimitent, se spécifient, manifestent leurs variantes et leurs constantes. Les déductions (ducere, ex) tirent des propositions à partir d'autres propositions légales ou triviales selon des équivalences formelles. Mais l'induction et la déduction supposent toutes deux ce que Peirce a appelé l'abduction (ducere, ab), laquelle court d'indices en indices. C'est l'abduction que pratique du matin au soir le berger qui cherche la brebis perdue, le détective qui relève les taches de sang sur le plancher, le maraîcher qui tâte un légume pour tenter d'en deviner la provenance, le jaloux qui compte les heures. Ou encore, comme disait Peirce, celui qui parlant à table avec un ecclésiastique finit par savoir presque sûrement, d'indices en indices, s'il est (plutôt) catholique, protestant, méthodiste, etc.

 

4C1. L'abduction à la source de l'induction et de la déduction

 

A l'abduction presque seule, avec des inductions et des déductions balbutiantes, durent se confier durant des centaines de milliers d'années Homo habilis, et certainement Homo erectus, pour envisager les disponibilités de leurs panoplies et de leurs protocoles dans leur environnement. Elle est aussi presque le seul recours du nourrisson d'aujourd'hui, qui ne peut encore ni marcher ni parler, et n'a guère que les recoupements flottants de ses perceptions inchoatives pour, d'indices en indices, s'édifier un premier *woruld.

Même la science la plus développée et la plus stricte n'y échappe pas. Car ce sont bien d'abord des abductions d'indice en indice qui réveillèrent Claude Bernard quand son laborantin vint lui dire que des lapins qui n'avaient plus mangé depuis quelque temps commençaient à avoir des urines foncées. Dans le cerveau de l'initiateur de la physiologie expérimentale les urines foncées thématisèrent indiciellement celles des carnassiers, mangeurs de chair, et les synodies neuroniques "lapin non nourri" et "carnassier" s'ajustèrent assez pour inférer que des lapins qui ne recevaient pas de nourriture extérieure ne pouvaient que se manger eux-mêmes, donc se nourrir de leur propre chair, bien que par d'autres voies que celle de la manducation ordinaire. La formulation scientifique définitive fut inductive et déductive, mais le premier déclic et le premier tissage mental furent abductifs. Homo tranversalisant est d'abord et constamment abductif.

 

4C2. Les clivages pré-indiciels et les clivaves post-indiciels

 

Une anthropogénie doit donc commencer par évaluer les performances des inférences abductives. De soi, leur vitesse est grande, puisqu'elles manient des signes, et que ceux-ci, s'épuisant dans leur thématisation à la façon sémiotique, n'ont pas à prendre en compte les poids qui freinent toutes les actions techniques. Leur diversification est très grande aussi, tant l'indicialité est floue.

Mais cette double aisance est limitée par des clivages, lesquels proposent des inférences, mais les embarrassent en même temps. Nous avons remarqué <2A2> que le système nerveux sensoriel d'Homo, comme celui de l'animal, reçoit ses signaux en y renforçant les crêtes, en déprimant les pentes, donc en créant des bassins d'attraction stables de stimuli ; à ce premier clivage s'ajoutent les canalisations comportementales du système nerveux moteur et des organes qu'il anime ; ainsi, tout cerveau se distribue en synodies neuroniques qui ne subsistent qu'insérées assez exactement parmi d'autres synodies, en un système consistant. D'autre part, chez Homo technicien, la technique renforce les clivages nerveux en organisant leur *woruld en protocoles et en panoplies.

C'est sans doute cette stabilité des clivages qui explique que les spécimens hominiens ont si peu évolué pendant les deux millions d'années du paléolithique inférieur, en particulier dans le traitement de la pierre. Les abductions pour devenir fécondes, pour avoir leur prégnance de tekmèria, semblent avoir besoin d'être fouettées par l'induction et la déduction, lesquelles supposent sans doute le langage détaillé <16,17>, et pas seulement le langage massif <10D>. Ainsi, l'abduction indicielle porte une expérience originale prometteuse, mais pas encore l'expérimentation, proprement langagière, qu'il s'agisse de langage parlé ou gestuel.

 

 

4D. Le glissement magique : sémiotique >> technique ; technique >> sémiotique. Le fétiche. Les choses (causes). Le concret vs l'abstrait

 

S'il est vrai que les indices, même quand ils se fondent sur de simples contiguïtés, complémentarités, appartenances, coïncidences, renvoient pour finir à une certaine causalité (efficiente, finale, matérielle, formelle), on peut comprendre qu'Homo soit magique et magicien, c'est-à-dire qu'il incline à estimer qu'en présence de deux séries de segments, l'une technique, l'autre sémiotique, il suffit d'agir sur l'une pour agir sur l'autre, à condition qu'elles aient entre elles un lien, un apparentement quelconque.

L'analogie donne les cas les plus obvies. La scrofularia porte des sortes d'écrouelles, les scrofuleux aussi ; pourquoi ne pas appliquer la scrofularia, qui est saine, sur le scrofuleux, qui est malade, pour le guérir ? La consommation de cerneaux de noix ne serait-elle pas profitable au cerveau, lobé lui aussi ? Un genou gonflé et une feuille de chou ont en commun des nervures ou veines saillantes ; le genou est malade, la feuille est saine ; pourquoi ne pas l'appliquer sur le genou pour le rendre sain ? Quelqu'un s'est blessé la jambe gauche, blessons la jambe gauche d'une poule ; à mesure que la jambe animale guérira, pourquoi la jambe humaine ne guérirait-elle pas également ? Les façons de "faire" la pluie ont été innombrables, depuis une libation humaine au sol qui provoque la libation divine du ciel, jusqu'aux invocations à des saints et dieux pluviaux.

Somme toute, il y a autant de voies de la magie qu'il y a de voies de l'indicialité. Les sorciers ont suivi et déclenché partout des contigus, des semblables, des complémentaires, des appartenants, des coïncidants, des analogues, des homologues dont ils consacrent (thématisent) le lien par quelques causalités véritables, dont les plus saillantes et prégnantes sont la blessure ou la mise à mort des sacrifices, et aussi, nous le comprendrons mieux au chapitre suivant, certains index. La magie est un acte, et renvoie d'ordinaire à une personne, le magicien. Mais le fétiche nous montre qu'elle peut appartenir aussi à un objet, soit qu'elle y réside par nature, soit qu'elle y ait été installée par l'intervention d'un magicien. La magie est la double contamination par laquelle le technique prend force de sémiotique, et le sémiotique prend force de technique.

La pente magique et fétichiste d'Homo est si forte que les historiens des sciences ne s'étonnent pas que parmi les scientifiques du XVIe et du XVIIe siècles il y ait eu tant de magiciens déclarés ou cryptiques, comme encore parmi ceux d'aujourd'hui. L'alchimie a précédé la chimie, et continue souvent à la sous-tendre. Derrière toute classification, taxonomie, systématique végétale ou animale, il reste une part de magie latente, laquelle peut suivre les détours subtils d'une "pensée sauvage" supposant le langage détaillé <16,17>, mais peut aussi se contenter des apparentements du langage massif <10D>, ou plus simplement encore des gestes technicisés.

Le français emploie à tout bout de champ les mots chose (causa) et affaire (facere, ad) pour désigner un donné quelconque, physique ou mental. C'est manifester combien, pour Homo technicien indicialisant, tout segment est à la fois technique et indiciel. L'anthropogénie écrira souvent choses (causes) pour rappeler cet enjeu anthropogénique fondamental. S'appuyant sur des "causalités", l'indice est un signe qui comporte une naturalité, même un naturalisme invincible. C'est par lui et par ses abductions qu'il y a du concret, c'est-à-dire que les "choses" (causes) donnent le sentiment de croître ensemble selon une croissance commune (con-cretum, crescere, cum). Et par lui que le *woruld prend l'aspect d'une physis, c'est-à-dire d'une génération des choses les unes par les autres (pHueïn, engendrer). La natura latine, qui vient de nasci (naître), marque la même prégnance.

 

 

4E. Animisme, démonisme et divination

 

La magie, où l'intention suffit à déclencher de proche en proche toute espèce de causalité, va de pair avec l'animisme et le démonisme, où toute espèce de causalité se double d'intention. On parle plutôt d'animisme quand les intentions attribuées aux "choses" restent vagues, dans les souffles du vent, le kami japonais des sources, les arbres et semences, les volcans ; et de démonisme quand elles se précisent en forces-intentions plus particulières, plus ciblées.

C'est sans doute assez pour comprendre à quel point Homo est divinatoire. Chez les Romains, pourtant les plus réalistes des Anciens, le vol, le chant, l'alimentation des oiseaux furent des indices de l'avenir des batailles militaires et économiques aux yeux des auspices (aves spi<e>cere, inspecter les oiseaux). Et leurs haruspices, qui tiraient leurs présages des entrailles des victimes sacrifiées (haru), montrent que l'indicialité culmine dans la magie sacrificielle. Leurs étymologistes comprenaient augurium comme aves agere, s'occuper des oiseaux.

A ces divinations externes s'ajoutèrent partout des divinations internes. Doués d'un cerveau endotropisant, les spécimens hominiens tendent à examiner leur mémoire cérébrale et aussi organique en tant que, totalisant leur passé, elle comporterait dans ses clivages certains traits de leur avenir. La chiromancie a tenu une place si importante du fait qu'elle croise intimement divinations externes et internes, s'il est vrai que les mains sont le plus proches des cerveaux, activement et imagétiquement.

 

 

4F. Noèse, superstition et paranoïa

 

On comprend d'emblée la puissance d'organisation que les indices, avec leur cortège de magie, d'animisme, de mantique, ont ajouté aux modalités de la rencontre hominienne <3>, c'est-à-dire à la collaboration, à l'éducation, aux instances, à la clientèle, à la sexualité, chez le primate redressé devenant un technicien sémiotisant.

En même temps, ils le fragilisèrent. Parce qu'ils sont fuyants, donc ouverts et arbitraires. Parce qu'ils gardent quelque chose de naturel, ce qui les rend mal maîtrisables. Parce que les types d'indicialité glissent sans cesse les uns dans les autres en métaphores et en métonymies. Parce que les clivages pré-indiciels et post-indiciels prolifèrent en élargissements, mais aussi en retournements de direction. D'autre part, nous venons de le voir, les indices qui font signification de partout font aussi intention de partout, et leurs intentions supposées sont d'autant plus redoutables que l'indicialité est toujours prête à se transformer en magie. Magie des congénères, encore apprivoisable. Magie des "choses" (causes), beaucoup moins apprivoisable.

C'est pourquoi si l'environnement des animaux préhominiens est seulement menacé de forces physiques adverses, qu'il suffit de contrer, celui d'Homo technicien et sémiotique s'est peuplé, sans doute fort tôt, d'intentions virtuelles et fuyantes, qui échappent aux prises simples. Il est remarquable que, dans l'usage vulgaire, le substantif abduction <4C1> ait glissé à désigner l'écart et le détournement : to abduct, détourner, déséquilibrer. L'indicialité favorise autant la dispute que l'unanimité.

Ainsi, l'indicialité-magie-divination a installé Homo comme superstitieux, c'est-à-dire insistant sur des détails (super-sistere). Et même comme paranoïaque, en une interprétation exagérée des indices. Vieille comme Eschyle, la "paranoïa" grecque désignait la folie, qu'elle décrivait étymologiquement comme un glissement le long (para) de la noèse (noïa), laquelle était conçue comme une connaissance qui navigue entre le trop et le trop peu d'indices, en un juste milieu subtil et sain : "mèdèn agan", rien de trop, disait le proverbe. L'évolution du mot confirme cette vue, puisque la paranoïa désigne populairement aujourd'hui le cas où un individu se perçoit sans cesse regardé et menacé par son environnement et par ses semblables. Cet état-là est bien la folie basale, puisqu'il résulte de l'indicialité, qui est l'organisation fondamentale de la pensée hominienne, avec ses abductions, ses magies, son animisme et démonisme, ses divinations externes et internes.

 

 

4G. De la peur à l'angoisse et à l'anxiété

 

L'animalité mammalienne et primatale, en même temps qu'elle a sélectionné les affects du plaisir pour soutenir les comportements longs ou difficiles, a sélectionné des affects de la peur, pour parer aux circonstances non affrontables, en soutenant l'immobilité ou la fuite selon les cas.

Homo indicialisant, qui a hérité de ces peurs indispensables à la survie des espèces supérieures, les a cependant assouplies et lissées moyennant les exigences et les ressources de son cerveau associatif et neutralisateur <2B>. Mais, du même coup, il a inventé l'angoisse, cette peur diffuse parce qu'elle n'a pas d'objet particulier, mais glisse d'indice en indice en un régime si pervasif qu'elle s'y perd dans des convections générales, vertigineuses et contradictoires. Les "angustiae" (rétrécissements) dont parlaient les Latins, et d'où notre angoisse dérive étymologiquement, en disaient bien les resserrements de poitrine, le souffle court, les accélérations cardiaques, la gêne diffuse. Tout se passe là comme si le système nerveux, d'ordinaire perceptivo-moteur et prévalemment exotropique, s'emballait endotropiquement en tournant à vide, n'ayant aucune détermination extérieure suffisante pour s'autoréguler.

La neurophysiologie a vivement éclairé la question. Elle a montré que l'angoisse va de pair avec une activation électrique du gyrus parahippocampal droit, laquelle lors de la crise s'accentue et se transmet électriquement à son homologue gauche <Principles of Neural Science, 3d,14-15>. Ce fondement nerveux intéresse l'anthropogénie, parce qu'il lui confirme que l'angoisse n'est pas une coloration constante de l'existence hominienne ; beaucoup d'individus ne la connaissent que très exceptionnellement, et alors faiblement. Néanmoins, si elle n'est pas un "existential", il faut la dire anthropogénique en ce que, là où elle apparaît, elle a apprivoisé Homo à l'indéterminé, à l'indéfini, à l'infini de l'indicialité et de la conceptualisation. De même qu'elle l'a poussé à édifier des parades en d'innombrables oeuvres techniques, artistiques, politiques. On a dit qu'Homo était né de l'angoisse. Pour le tout, non. Pour partie, certes. Le français a exploité sa formation de substitutifs en -"ité" pour opposer à l'angoisse, plus massive, l'anxiété, moins violente, et surtout plus différenciée, documentée, argumentante.

 

 

4H. Signal, Stimulus-signal, Signe, Stimulus-signe

 

En voyant les choses du point de vue de l'Univers, on remarquera que les indices et l'indicialité ont déclenché dans notre Univers proche une révolution de la communication. Car, au moment où Homo aperçut ses premiers indices, et donc inaugura le signe, notre Planète et sans doute le système solaire entier, voire les étoiles proches, n'avaient encore connu que deux ressources communicationnelles : le signal et le stimulus-signal. Il vaut la peine, dans une anthropogénie, de conclure le chapitre sur les indices en rapprochant les quatre termes où se résume cet avènement.

(a) Le signal, présent dès le règne minéral, est un événement physique manifestant un autre événement physique par transfert d'information, celle-ci étant entendue dans son sens premier de mise en forme (formare, in). C'est, par exemple, une onde sonore qui signale la vibration d'un corps lointain dans de l'air. Ce sont des photons qui signalent une étoile, et renseignent même sur sa composition chimique par leurs longueurs d'onde, trahies par les raies du spectre.

(b) Le stimulus-signal, ignoré du règne végétal, a été inauguré par le règne animal. C'est un signal simple ou composé émis par un événement (un incendie, une nourriture, une proie, un prédateur, un partenaire), et qui déclenche chez son récepteur un programme nerveux (cérébral) héréditaire, développé ou non par l'apprentissage, et élicitant un comportement : ouverture du bec, poursuite, monte, hoarding, etc. Le terme anglais releaser (déclencheur) est tout-à-fait éloquent. Là, des segments mécaniques d'Univers stimulent des segments nerveux jusqu'à provoquer en retour des performances motrices. Chez certains animaux supérieurs, les réponses aux stimuli-signaux montrent peut-être un peu moins de rigidité, un peu plus de jeu, que ne leur en avait accordé Lorenz, initiateur de la notion (Laroche et Van Lier, Zoopsychologie, E.U., 1970). Mais ceci n'invalide pas la distinction entre le stimulus-signal et le signe, dont il est question maintenant.

(c) Selon un fonctionnement ignoré du signal simple et du stimulus-signal, le signe est un signal opérant une thématisation, laquelle, en opposition avec la thématisation technique, s'épuise en elle-même <4A>. Quand Homo se demande s'il y a d'autres êtres semblables à lui dans l'Univers, c'est sur ce point que la question porte. Y a-t-il ailleurs que sur la Terre un régime communicationnel comportant des thématisations sémiotiques ? Et donc, préalablement, des segmentarisations et des thématisations techniques, qui les engendrent et qu'elles engendrent en retour ?

(d) Les stimuli-signes, également propres à Homo, combinent des propriétés du stimulus-signal et du signe, et seront décrits et exemplifiés à l'occasion des effets de champ <7F>.

Nous venons de voir assez que les signes furent initiés par les indices. Cependant, ceux-ci ont une portée sémiotique limitée. (a) Ce sont des signes pleins, en ce qu'ils thématisent des déterminations internes de leur désigné, et même leur en confèrent. (b) Ce sont des signes non-arbitraires, en ce qu'ils sont déterminés par leur désigné, et même le déterminent en retour. (c) Ce sont des signes non-intentionnels, sans quoi ils seraient des indices forgés, et par là de faux indices. Les index, qui eux sont des signes vides, intentionnels et relativement arbitraires, vont nous montrer à l'instant d'autres virtualités de l'ordre sémiotique vs l'ordre technique.

 

 

SITUATION 4

En raison de leur lien très fluide à la causalité, le statut des indices hésite entre la technique et la sémiotique. Ainsi, deux partis peuvent être pris à leur propos, avec toutes sortes d'intermédiaires qu'atteste l'histoire des philosophies et des religions.

Puisqu'ils sont très peu arbitraires et très peu intentionnels, on peut dire qu'ils n'ont pas le statut sémiotique, si l'on adopte la position de Saussure, frappé par l'arbitraire et par l'intentionnalité du signe. C'est le parti discutable que l'auteur lui-même a adopté dans Philosophie de la photographie (1983,1991), où de mettre la photo, empreinte photonique, donc d'abord indicielle, hors du signe (langage, images peintes, etc.) permettait de dégager commodément la singularité de la photographie en regard de la peinture, avec laquelle on la confondit pendant des siècles, jusque dans son nom de photo-graphie, dessin par la lumière.

Par contre, pour une anthropogénie, les indices sont bien des signes, et même la première strate de tout l'édifice sémiotique, en conformité avec le langage courant, qui traite une trace comme un "signe" du gibier. C'est même à l'occasion des indices que fut accrédité le mot "séméiologie" (Acad.1762) pour désigner la symptomatologie médicale. Car la médecine fut chez Homo, avec la chasse, le terrain privilégié de la pratique et de la théorie de l'indicialité.