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Texte de l'auteur (15 pages) en PDF
 
Résumé (3 pages) + Exercices (2 pages) en PDF
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE GÉNÉRALE
 
PREMIÈRE PARTIE - LES BASES
 
 
 
Chapitre 3 - LA RENCONTRE
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Chapitre 3 - La rencontre
 
3A. Les similitudes spécifiques transversalisées
 
3B. La collaboration et l'apprentissage. Les conflits singuliers
 
3C. L'éducation selon des âges thématisés et prolongés
3D. La sexualité
3E. La famille et la clientèle. Instances et rôles. Chefferie. In-Group (We-group) vs Out-group. Les conflits groupaux. La violence
 
3F. Le geste (intergeste), le visage et le regard. La gaucherie et la honte
 
3G. Le baiser et l'embrassement
 
 
 

 
 
 
 
Chapitre 3 - LA RENCONTRE
 
 
 

Quand il s'agit de l'émergence d'Homo, les paléoanthropologues montrent trois sensibilités. Les uns sont surtout frappés par la suite des environnements qui ont favorisé la bipédie, comme nous y avons insisté dans notre premier chapitre. D'autres sont très attentifs à la contraction cranio-faciale, qui a fini par sélectionner des cerveaux orchestraux ; ce fut le thème de notre deuxième chapitre. Tout naturellement ce troisième chapitre suivra la pente de la troisième sensibilité, impressionnée par les caractères très sociaux des simiens, auxquels Homo est apparenté.

Ce dernier thème est historiquement le plus récent. C'est seulement depuis 1960, sous l'influence générale de l'éthologie, puis dans l'enthousiasme des premières découvertes du couple Louis et Mary Leakey sur les origines africaines d'Homo, que Jane Goodall se met à étudier in situ les Chimpanzés communs (pan troglodytes), Dian Fossey les Gorilles, Biruté Goldikas les Orangs-outans ; que plusieurs universités créent des laboratoires consacrés au comportement social des primates ; qu'enfin, en 1970, on commence à étudier in situ les Chimpanzés bonobos (pan paniscus) de la forêt équatoriale du Zaïre, les plus proches de l'homme, seulement connus depuis 1930 par leurs squelettes.

Or, toutes ces études convergent pour montrer que, chez les primates, la vie sociale a joué un rôle sélectif fort important. A se limiter aux Chimpanzés, les plus proches génétiquement d'Homo actuel (le dernier ancêtre commun est situé à 7MA), on relève déjà des caractères sociaux parahominiens. (1) Sur des territoires de plusieurs kilomètres carrés, la disposition hiérarchique chère aux primates s'établit non autour des femelles, comme chez les autres singes, mais autour des mâles formant des alliances, et invitant ainsi à une première distribution d'une étendue et d'une durée socio-technique ; ces mâles montrent des canines peu saillantes et le rapport de taille mâle/femelle est peu contrasté, ce qui semble indiquer qu'il ne s'agit pas de primates à harem, comme les Gorilles, mais d'une organisation plus à niveau entre mâles et femelles ; ils sont hostiles à leurs voisins <PP,51>. (2) On trouve une collaboration, même une tactique, voire une stratégie groupales de chasse, ainsi que des partages et des circulations lors de la consommation de la proie ; cette consommation, s'aidant de manipulations, se tient entre la curée et le repas, éveillant par là aussi à quelque étendue et à quelque durée. (3) Les communications utilisent des sons différenciés (déjà les Saïmiris en pratiquent une bonne vingtaine), ainsi que le pointage visuel des objets (déjà les macaques rhésus repèrent spontanément ce qui retient l'attention visuelle d'un congénère <R.févr2000,7>, à quoi contribue sans doute la vision primatale en relief <1C1>). (4) La pulsion à l'exploration, observée en général chez les grands singes, se renforce, ouvrant à certaines altérités, formes sociales de l'allostasie ; la curiosité est en route depuis les petits singes. (5) La permutabilité des rôles sociaux activée par les caractères précédents met en place diverses feintes (mensonges ? détours d'intention ?), qui contribuent à faire que chacun s'articule dans le groupe comme singularité. (6) Les périodes de la vie sont allongées. (7) Enfin, totalisant tout cela, certains acquis, qu'ils soient techniques ou sociaux, se transmettent, et à l'intérieur du groupe, et de génération en génération, en une intercérébralité intense <2A8>.

Pareilles prédispositions sociales jointes au cerveau accru et à la bipédie progressive éclairent l'apparition des Australopithèques, d'Homo habilis, d'Homo rudolfensis, du Paranthrope, qui intéresse directement l'anthropogénie. Mais à la condition d'employer un vocabulaire assez strict. (a) En ne confondant pas l'instrument, qui peut se contenter d'une efficacité locale et transitoire dans le prolongement du corps (chez les chimpanzés, mais déjà chez les loutres), avec l'outil, lequel suppose étymologiquement la panoplie et le protocole, en tout cas la transversalisation. (b) En n'appelant pas langage ce qui est la simple communication, déjà très performante depuis les Oiseaux, voire les Abeilles. (c) En ne disant pas trop vite que les accouplements frontaux des Bonobos, malgré leur originalité absolue dans le monde animal, sont des accouplements face à face. (d) En n'assimilant pas l'articulation singulière dans le groupe à une "conscience de soi", que même les Canaques de Leenhardt n'avaient guère. (e) Enfin, en ne désignant pas comme culturelles des transmissions que les éthologistes diraient simplement "rituelles" au sens huxleyen de la ritualisation animale <4A>. La paléoanthropologie n'a pas plus à gagner aux assimilations hâtives qu'aux distinctions forcées.

 

 

3A. Les similitudes spécifiques transversalisées

 

Il est alors commode de dire que la rencontre est hominienne, tandis que l'encontre serait simplement animale. (a) Contre marque le choc d'énergies à la fois congruentes et disparates dans la station debout. (b) En signale l'intercérébralité exotropique et endotropique de l'approche. (c) Re fait paraître le caractère réciproque, intensif, thématisé, réduplicatif, et donc distanciateur que la transversalité et la frontalité (in front of) et même le face à face donnent à l'événement. Etymologiquement et sémantiquement, la rencontre s'apparentera un jour au respect (spicere, regarder de façon inquisitrice). Et aussi à la révérence, où s'ajoute la crainte (vereri). Le néerlandais ontmoeten, qui équivaut à "rencontrer", suppose aussi une mise en contact, moeten (meet, meeting), et un face à face, ont- (*anda, anti, ent-, gengenüber).

Dès avant la rencontre, on remarquera dans toute encontre le rôle préalable de la similitude. Depuis que la vue est devenue importante, comme c'est le cas chez les simiens, où l'odorat diminue en raison de la contraction cranio-faciale <1C4>, l'Evolution a supposé des apparences visuelles décidées, et le mot espèce vient justement de species, qui dérive de spicere, reconnaître à l'examen visuel. Il faut que les spécimens d'une espèce identifient leurs congénères, et les distinguent de ceux des autres espèces (cela n'exclut pas que certains singes jouent plus facilement avec des spécimens d'autres espèces qu'avec des rivaux de leur propre espèce). En effet, au cours de la phylogenèse, non seulement les gamètes ne peuvent s'apparier que selon des compatibilités assez strictes, mais les comportements fondamentaux, comme la chasse, l'accouplement, le partage de la proie, l'éducation des petits, la production et l'occupation de l'habitat, les jeux, n'opèrent bien qu'à l'intérieur de groupes à fortes concordances, d'autant que dans l'animalité les rapports sont commandés par des stimuli signaux <4H>, qui n'ont guère ou pas de marge, sinon par création hasardeuse de nouveaux rituels <2A2c, 4A>. Du reste, l'adhérence au semblable alimente des circularités perceptivo-motrices qui sont sources d'un plaisir, lequel en retour soutient la circularité groupale. Il y a un demi-siècle, Die Tiergestalt de Portmann a bien illustré l'importance de la symétrie dans les pelages et plumages des animaux sauvages <23A>. Auparavant, On Growth and Form de D'Arcy Thompson avait signalé déjà le nombre limité des formes anatomiques et donc embryologiques des vivants, ce qui lui a valu d'inspirer René Thom, le théoricien du nombre limité (sept) de catastrophes élémentaires dans l'Univers en général <24B5>.

Comme l'encontre animale, la rencontre hominienne s'inscrit dans l'obligation globale de similitude, ou du moins de compatibilité et de coaptation plastiques intragroupales, et d'exclusion extragroupale. Cependant, déjà en tant que grand primate, mais davantage en tant que technicien, Homo est habité par une forte pulsion à l'exploration, et les singularités de son corps redressé, devenant de plus en plus ostensibles, ont excité chez lui une curiosité sociale incessante. L'allostasie des différences lui importera autant que l'homéostasie des similitudes.

Il faut alors insister sur l'événement d'Univers que fut l'évidence organique d'Homo, résultat de la station debout et de la glabréité, toutes deux à la fois découvrant les organes et les faisant paraître comme un édifice prestigieux dans l'environnement et dans le groupe. Pour l'évolution des espèces, c'est un cas remarquable de bifurcation (saute) fonctionnelle. D'abord, le corps hominien devint glabre pour des raisons d'évacuation calorique utile à un marcheur au long cours. Mais cette sélection naturelle au sens étroit se combina, bientôt sans doute, avec une sélection culturelle et même sexuelle, les corps les plus évidents étant les plus signalétiques et les plus riches en pouvoir, par les indices <4A> et les index <5A> qu'ils exhibaient.

En conséquence, les modalités et les inventions de la rencontre hominienne sont infinies, et toute anthropogénie en est l'histoire inépuisable. Mais certaines sont constantes : rencontre des travailleurs, rencontre des âges et des états de santé, rencontre des sexes, rencontre de la famille et de la clientèle. Ce sont ces rencontres inévitables que le présent chapitre doit rassembler à leur stade élémentaire, pour leur rôle dans la mise en place initiale du genre Homo, jusqu'à ce que, depuis la disparition des Néandertaliens il y a 30 mA, il ne reste dans ce genre que l'espèce Homo sapiens sapiens, avec ses grandes et ses petites races <28F>. Et il faudra conclure sur le couronnement de toutes les rencontres que fut la mise en place du geste, du visage, du regard. Ainsi que du baiser et de l'embrassement thématisés.

 

 

3B. La collaboration et l'apprentissage. Les conflits singuliers

 

Dès Homo habilis, espèce omnivore mais se nourrissant surtout de végétaux dont certains à demi-enfouis (racines, graines), les observations saisonnières (voire un cycle des saisons) ont exigé de premiers échanges d'informations spatio-temporelles assez précises. Dans le même milieu, la prise de gibier mort abandonné par les grands prédateurs (car au début les hominiens ne sont pas en mesure de chasser directement un gibier important) a contraint Homo charognard à certaines coordinations pour le repérage, la poursuite, le partage, la conservation des viandes ; par exemple, quand il s'agissait de convaincre un guépard, plus effarouchable qu'un lion, d'abandonner l'antilope qu'il avait commencé de consommer. Les mains de plus en plus planes firent circuler entre elles, d'un spécimen à l'autre, les segments technicisés, complémentaires et substituables, de la nourriture et de ce qui l'élaborait. L'intercérébralité <2A8, 2B9> y gagna. A travers le croisement des mains, le cerveau d'un technicien, même rudimentaire, est fatalement en interactions exotropiques et endotropiques avec les cerveaux des autres membres de son groupe.

Ainsi, la technique transversalisatrice a déterminé cette organisation constante des rencontres hominiennes que nous appelons la collaboration, le travail-avec (laborare, cum), grâce à quoi la meute et la horde ont été peu à peu remplacées par la communauté (munus, cum, service partagé). Celle-ci se confirma dans ce que nous nommons la compagnie (le pain avec, panem, cum) du repas (action de se repaître), lequel fut l'occasion exemplaire de rencontre réglée chez des primates devenus plus manuels et plus évidents. Et du reste souvent menacés par la famine, ne laissant de choix qu'entre la rivalité à mort et la solidarité.

Du reste, pour la rencontre, l'apprentissage aura été aussi anthropogénique que le repas. Apprendre c'est prendere-ad, où le prendre vers (attraper) du latin classique a viré au prendre à-pour-avec du bas latin, en une vérification élargie de la transversalisation. La prise dont il s'agit alors est complexe : elle invoque prendere, mais dans la forme trébuchante prehendere ; le latin a noté la même hésitation latente par prehensare et prensare, que Gaffiot traduit par "chercher à saisir (par des mouvements répétés)". Dans l'apprentissage hominien il y a quelque chose de progressif qui met ce que l'on acquiert en distanciation, d'une distance entre le technicien et la chose-performance, et aussi entre le technicien maître et le technicien apprenti. A ce compte, apprendre suppose des cerveaux passant de l'expérience <2A1> à de premiers bouts d'expérimentation <2B2>. Les modes d'apprendre sont si anthropogéniques que c'est leurs changements qui produiront les grandes cassures de l'histoire hominienne, par exemple dans le passage de l'apprentissage artisanal à l'apprentissage industriel au cours du XIXe siècle <29A5a>.

En même temps que coordination, la collaboration et l'apprentissage comportent conflit. Le conflit entre deux ou quelques animaux est court, et ses thèmes sont étroits. Le conflit inhérent au fait de se passer des outils de mains en mains, et des états mentaux de mots en mots, et en tout cas d'indexations en indexations, est constant et multidimensionnel. A la fois destructeur et fécond, il installe les groupes hominiens dans des tensions permanentes qu'elles régulent par le rythme <1A5>, faisant alterner tradition, contestation, jeu, provocation, altercation, négociation.

 

 

3C. L'éducation selon des âges thématisés et prolongés

 

L'éducation suppose une rencontre beaucoup plus complexe et risquée que l'apprentissage. Déjà chez les grands singes non hominiens, l'ontogenèse donne lieu à des âges assez stables et assez ostensibles dans les corps quelque peu déployés pour donner lieu à des approches et à des fonctions décidées. Ainsi se distribuent fermement les nourrissons, les adolescents, les adultes, les vieux. La clarté des âges a dû contribuer à ce que le leadership, caractéristique générale des Mammifères, devienne chez les grands Primates un système de subordination très différencié, avec des permutations tranchées de postes au cours des existences.

Cependant, chez Homo, bipède évident, surtout depuis le stade erectus-ergaster, les âges sont non seulement distincts, mais marqués, au sens sémiotique de la marque, laquelle oppose un pôle considéré comme allant de soi, non thématisé, non problématique, non-marqué, à d'autres pôles, considérés comme faisant problème, marqués, et pour autant objets d'étonnement, d'admiration, de crainte, d'attention, de solennité. Le pôle non-marqué fut naturellement l'âge adulte, celui où le spécimen hominien mâle ou femelle a achevé sa croissance et se reproduit. Mais avec cet accomplissement font contraste trois stades marqués : (a) de préparation lointaine dans l'enfance, (b) d'introduction proche dans l'adolescence, (c) de perte et parfois aussi de transcendance dans la vieillesse. Autant d'occasions d'allostasies pour les particuliers et pour leurs groupes.

Les verbes latins educare et educere signalent clairement cet effort de l'éducation qui, d'âge en âge marqués, tire l'éduqué vers la culture du groupe (ducere) en l'arrachant à la simple nature (ex). L'agôgè de la pédagogie grecque disait aussi que, dans toute éducation, il s'agit d'un transport technicien des enfants (païdas agôgeïn). Le mot allemand Erziehung note également cette traction hors de (ziehen), mais y ajoute qu'elle est active et passive tout à la fois pour les deux termes, grâce au préfixe actif-passif "er-", qu'on retrouve dans plusieurs mots fondamentaux : erleben, erhaben, etc. Pour notre espèce, le spécimen s'éduque toujours autant qu'il est éduqué. On ne peut éduquer que quelqu'un qui s'éduque. Il s'agit bien de rencontre au sens le plus fort. Reste à voir les stades anthropogéniques de l'éducation ainsi entendue. Nous n'aurons pas à nous donner beaucoup de peine, puisque l'articulation des âges est si importante chez Homo que toutes les cultures hominiennes l'ont thématisée intensément. Contentons-nous d'être cursifs.

 

3C1. Enfance et naissance "prématurée"

 

Déjà l'examen du cerveau hominien nous a obligés à remarquer qu'une certaine "gestation interrompue", ou "prématuration de la naissance", ou "néoténie, ou "foetalisation prolongée", contrastant avec la spécialisation foetale plus rapide des grands singes, nos cousins, a créé chez Homo des disponibilités anatomiques et fonctionnelles remarquables <2C>.

En plus, la naissance avancée fait que le nourrisson hominien est installé dans un très long pouponnage, au cours duquel il est contraint d'intensifier ses performances visuelles globalisantes et ponctualisantes, de répondre constamment à des regards et à des sourires, de discerner les voix de personnages ambiants, puis, à mesure que se développe le langage, de prester le formidable travail de décodage du phrasé, des phonèmes, des glossèmes, des syntaxèmes du dialecte massif <10D> ou détaillé <16-17> parlé autour de lui. L'enfant, c'est-à-dire le non-parlant (infans, fari, parler, in-), est ainsi induit à se construire un domaine à la fois à distance et en distanciation <4A>, et d'activer, dans son système nerveux en pleine construction hard>>soft et soft>>hard <2A1>, une circulation cérébrale qui est endotropique au moins autant qu'exotropique <6A>, en des rencontres internes (internalisées) autant qu'externes.

Corrélativement, le nursing hominien prolongé et compliqué sélectionnera une certaine stabilité du groupe, de la famille, du couple, avec des différenciations fines de la rencontre en instances et en rôles <3E>. L'attachement maternel, et inversement filial, outre la continuité homéostatique entre le corps engendrant et le corps engendré, s'adjoignit les allostasies que multipliaient les difficiles premiers pas moteurs, puis techniques, puis de plus en plus sémiotiques du petit d'homme.

 

3C2. L'adolescence et les cadres de référence possibilisés. La diversité des croyances

 

L'adolescence, fortement allongée depuis Homo erectus-ergaster, sera également l'occasion de rencontres dramatisées. (a) L'accession à la vie sexuelle va de pair chez Homo avec des transformations physiques ostensibles en raison de la station debout, telles la descente des testicules chez le mâle, et la saillance des mamelles chez la femelle, même si l'oestrus est visuellement dissimulé. (b) Dans une espèce technicienne, les spécimens approchant l'âge adulte deviennent menaçants pour le groupe par leurs performances techniques autant que par leur force physique. (c) Etant donné la gravidité (gravis, lourd) de la grossesse en station debout et la surcharge du nursing prolongé, la nubilité appelle, directement chez les femelles et indirectement chez les mâles, des régulations groupales assez détaillées. (d) Selon des études menées dans les années 1950, déjà chez les Grands Singes l'accouplement suppose l'exemple de congénères avertis ; a fortiori chez Homo. (e) Le caractère distanciateur des systèmes techniques et des systèmes de signes fait que le passage de l'état de dépendance irresponsable à une certaine suffisance responsable est problématique. (f) Chez l'animal possibilisateur qu'est Homo, le moment d'ouverture à la possibilisation pleine qu'est l'adolescence comporte des violences particulières. Aujourd'hui, depuis 4 ans environ, l'enfant commence à saisir pratiquement que, à côté de sa croyance à lui (le monde qu'il s'est construit mentalement depuis sa naissance <20B>), il y a d'autres croyances, celles d'autrui, avec leur validité propre ; mais il faut attendre l'adolescence pour que la diversité des croyances, maintenant thématisée comme telle, oblige chacun (chaque un ) à des choix d'autant plus perturbateurs qu'ils sont plus généraux et mieux aperçus.

Ainsi, on trouve partout des rituels initiatiques (initium, commencement déclaré) des mâles et des femelles adolescents. Les initiations, souvent d'autant plus exigeantes que l'enfance a été plus protégée, et inversement <24B2a>, essayent de prévenir par des traumatismes temporaires certains traumatismes persistants, en tout cas de donner aux futurs comportements adultes un rythme global <26B2> que le sommeil et le rêve <2A5> ou le théâtre quotidien <26D4> ne suffiraient pas à leur assurer. La rythmisation consistant surtout à combiner allostasies et homéostasies (tant techniques que sémiotiques) selon les habitudes (habitus, mode d'être) du groupe.

 

3C3. La vieillesse et l'au-delà

 

Dans le monde animal, le vieillissement implique surtout déchéance, même si chez quelques mammifères, comme les éléphants, le corps vieux, puis mort, semble intervenir un temps dans l'identité du groupe. Au contraire, à mesure qu'Homo devint techno-sémiotique, le vieillard put valoir par sa mémoire collective et savourante, par sa sagesse (sapientia, sapere, savourer), d'autant plus étonnante qu'elle contraste avec sa déchéance anatomique et physiologique. D'autre part, seul le vieillard mesure, pour les avoir connus chacun, à quel point les âges marqués conditionnent les spécimens hominiens en tant que groupe et en tant qu'espèce, l'aidant à combiner exigence et tolérance. Enfin, le cadavre étendu du primate redressé devint assez éloquent depuis Homo erectus-ergaster pour communiquer quelque chose de son prestige au corps âgé qui l'anticipait. C'est donc triplement que, chez un animal distanciateur, l'outrepassement qu'est la vieillesse fit souvent figure de quelque transcendance, ou passage outre. Rencontre ultime entre un ici-bas et un au-delà, qui un jour organisa l'étendue en lieux des vivants et lieux des morts. Et la durée en des funérailles plus ou moins retardées et renouvelées à temps saisonniers fixes, parfois sur des années (anniversaires).

 

3C4. L'âge adulte comme âge non marqué

 

Au centre des trois stades marqués de l'enfance, de l'adolescence, de la vieillesse, l'âge adulte est alors le stade non-marqué, celui dont il n'y a rien à dire en tant que stade. Il sera même un jour le statut essentiel du spécimen hominien en Grèce, où les biographes dataient l'anthropos de son akmè, à quarante ans, le "mezzo del camin di nostra vita" de Dante. Encore dans la France du Discours sur les passions de l'amour, la vie commençait à vingt ans, le reste étant préparation.

Une anthropogénie sera sensible au fait que les désignations latines des âges signalaient le rôle constant que joue chez tous les vivants, Homo y compris, le critère alimentaire, puisqu'elles découlent toutes de la racine *al (nourrir). L'adolescens est l'alimenté commençant (al-, -escere inchoatif). L'adultus l'alimenté terminé (ad, alitus). Tandis que le vieillard altus est l'alimenté magnifié, en anglais old, exprimant la grandeur physique et morale.

 

3C5. La maladie et la santé comme sociogènes

 

Même chez les éléphants, particulièrement fidèles, la maladie a pour effet, après un temps, la mise à l'écart ou l'élimination du groupe. Au contraire, chez un primate techno-sémiotique et dont le corps est évident en raison de la station debout, elle éveille souvent toutes sortes de clairvoyances de diagnostic et de thérapie. En retour, elle induit l'exaltation esthétique et sociale de la santé et de la convalescence ; c'est Homo qui inventa les fêtes de deuil mais aussi les fêtes de printemps. Du reste, chez un primate redressé, de mauvaises performances rostrales-caudales sont souvent compensées par de meilleures performances transversalisantes. Ainsi les défaillances de santé ont contribué à agrandir le monde naturel d'Homo de mondes surnaturels. L'anthropogénie devra consacrer à la maladie, ce lieu privilégié de la rencontre, un chapitre entier <26>.

 

 

3D. La sexualité

 

La plus homéostatique et allostatique des rencontres hominiennes reste pourtant, plus que la collaboration et l'apprentissage, l'éducation et la maladie, celle des sexes. En raison déjà du caractère coaptateur ostensible des apparences sexuées. Ensuite par le coït face à face que rend disponible la station debout. Enfin par un orgasme bisexuel.

 

3D1. Les apparences coaptatrices du masculin et du féminin. Saillance et prégnance

 

Les sexes se tranchent dans la vie animale en raison des tâches différentes des mâles et des femelles, avec des distinctions signalétiques utiles à l'accouplement. Parmi les Mammifères, dont les organes copulatoires sont dissimulés par la quadrupédie, et qui opèrent essentiellement à l'odorat, l'originalité des Primates fut de privilégier sexuellement la vue. Les canines et les différences de poids sont parfois éloquentes (du moins chez les espèces à harems) ; l'oestrus de la femelle est repérable à la vue par le gonflement et la coloration de la vulve ; le pénis est pendant chez le mâle ; les mamelles en couple de certaines guenons ont une première force géométrique.

Mais c'est avec le redressement de la bipédie confirmée d'Homo que les zones sexuelles de l'organisme se déclarèrent constamment à la vue, stimulant et définissant la rencontre. Les organes copulatoires hominiens apparaissent en position quasiment centrale, thématisés par la longueur des bras dont les mains les atteignent ; plus tard, ils seront soulignés par leur système pileux contrastant avec l'apparence relativement glabre du reste. Si la station debout dissimule l'oestrus, en revanche les mamelles saillent même hors des périodes de lactation ; le pénis n'a plus qu'un fourreau restreint, le prépuce ; le nombril dégagé marque la continuité des générations. Un jour, la trilogie du nombril du passé, des mamelles de l'avenir, du sexe du présent ponctuera les sculptures d'Homo, le confirmant comme animal frontalisant.

En même temps, la station debout déclare le couple comme tel. Les organes de la copulation y sont proposés non seulement comme des attracteurs privilégiés, mais comme des organes coaptables, faisant de chacun l'autre-retourné ou le même-inverse. Coaptation d'autant plus intriguante qu'elle est sans doute difficile à situer perceptivement et logiquement pour un animal transversalisant, habitué à juxtaposer frontalement les segments de ses panoplies et de ses protocoles. Le paradoxe ainsi créé de proximité et de distance des sexes coaptables sera un moteur subtil et constant de l'anthropogénie ; nous y insisterons sous le terme de partition-conjonction <7H2>.

Enfin, une complémentarité particulière naquit du contraste entre les saisies techno-sémiotiques plus structurales chez les mâles, et plus texturales chez les femelles. La psychologie différentielle note chez ces dernières la précocité des manipulations fines et de la fluence verbale ; lors de l'orgasme, des projections cérébrales plus nombreuses et en tout cas différentes ; une multiplicité de zones érogènes interconnectées ; d'éventuelles visions tétrachromiques (voire pentachromiques) ; une plus grande facilité à compenser le travail d'un hémisphère déficient par des suppléances de l'autre ; une anatomie légèrement différente du corps calleux <2B7>, etc. Aujourd'hui encore, les taux de testostérone, et cela depuis le développement foetal, sont d'ordinaire corrélés avec les goûts habituels chez les filles pour les poupées et les cosmétiques, chez les garçons pour les blocs et les camions, goûts (habituels) qui seraient donc aussi physiologiques que culturels.

Y aurait-il alors des concepts simples qui, au-delà ou en-deçà de ces remarques dispersées, définiraient un couple masculin/féminin chez Homo ? On songe à saillance/prégnance. Dans sa Sémiophysique de 1988, René Thom s'est plu à généraliser que, dans l'univers, les événements sont saillants dans la mesure où ils émergent et s'individualisent, prégnants (engrossés, gravides) dans la mesure où ils sont en résonances diffusives et infusives avec les autres. Or, les groupes hominiens connus de nous semblent s'être arrangés très souvent pour répartir, accentuer, et ainsi rendre culturellement, techno-sémiotiquement stimulantes des saillances et des prégnances, en attribuant par prédilection les premières à leurs mâles, les secondes à leurs femelles.

 

3D2. Le face à face coïtal et l'orgasme bisexuel

 

Le coït ventral, qu'on observe chez les Chimpanzés bonobos, suggère que le coït proprement affronté a pu devenir disponible assez tôt chez Homo en redressement, et être exploité plus ou moins selon la culture des groupes. Or, même seulement envisageable, un coït face à face est une modalité paroxystique de la rencontre, en raison des similitudes et des dissimilitudes extrêmes, statiques et dynamiques, qui s'y activent et s'y passivent, composant le plus évidemment ce que nous venons d'appeler la partition-conjonction.

D'autre part, dans l'animalité, on ne trouve qu'un orgasme mâle, affect ayant la fonction vitale de soutenir un accouplement prolongé et aléatoire <2A4>. Or, chez Homo s'est mis en place un orgasme femelle, assez semblable physiologiquement à l'orgasme mâle, même si ses projections cérébrales se montrent plus nombreuses et quelque peu différentes. C'est peut-être que la station debout et le coït affronté (au moins virtuel) rendirent la copulation plus aléatoire encore, et supposèrent une persévérance accrue des partenaires. Mais ce fut aussi une disponibilité pour la rencontre comme telle. L'orgasme bisexuel promettait une réciprocité (reciprocus, revenant par le même chemin) et une alternance (alter, autre de deux) où la jouissance de l'un s'obtenait à travers la jouissance de l'autre, en une cohabitation rythmique de deux corps, et aussi de deux cerveaux, pour une réalisation extrême d'intercérébralité <2A8,2B9>. Il achevait de faire des organes mâles et femelles un organe unique partagé par deux organismes pendant un temps. Rut et chaleur chez Homo devinrent constants et culturellement thématisés.

La rencontre sexuelle hominienne dut être un facteur sélectif et anthropogénique capital. Triant les espèces et les sous-espèces au sein d'Homo. Triant les individus reproductibles au sein d'Homo erectus, puis de sapiens sapiens. Tout spécimen d'Homo aujourd'hui est le résultat de la continuité libidinale sélective de son espèce, démarquant féminité et masculinité. C'est même un cas où des caractères acquis, culturels, ont exercé une telle pression sélective sur les génomes qu'on pourrait parler d'une hérédité indirecte de caractères acquis ; les mal doués furent écartés de la reproduction. Du reste, Homo porte seulement là à l'extrême une constante de la Variation adaptable des espèces. En 1871, Darwin fit suivre son On the Origin of Species by Means of Natural Selection de 1859 par The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex.

 

3E. La famille et la clientèle. Instances et rôles. Chefferie. In-Group (We-group) vs Out-group. Les conflits groupaux-. La violence

 

Les rencontres de la collaboration, de l'éducation, de la sexualité hominiennes, malgré l'intensité que leur confère la transversalisation, n'en continuent pas moins des phénomènes primataux et même mammaliens très archaïques, ceux du leadership, c'est-à-dire de subordinations quasiment physiques de conducteurs et de suiveurs. Le loup dominé se couche devant le loup dominant. Pour le primate redressé qu'est Homo, le leadership se réalisera surtout selon le "haut" et le "bas", comme suprématie gravitationnelle, affaire de statique et de dynamique, selon les trois degrés latins de superus, superior, supremus. Cela fera les estrades, les tribunes, les chaires, les balcons. Et, en modèle réduit et rapide, l'inclinaison du tronc ou l'agenouillement de l'inférieur devant le supérieur.

Les langues romanes témoignent bien des deux groupements fondamentaux qui ont dominé l'histoire humaine. (a) La familia rassemble les spécimens en tant qu'ils gravitent autour de la génération et de l'éducation, selon les âges problématiques chez un primate redressé ; la famille comprend les serviteurs requis à cette occasion, et qui se désignent selon la même racine verbale comme famuli. (b) La clientela comprend le cercle plus large de ceux qui sont engagés dans les permutations d'un *woruld <1B> : échangeurs d'outils, de matières, de produits finis, et où se distinguent les clients, in-clinés (cli<n>antes), et les patrons, "patroni", les "pères", selon une désignation qui confirme que la paternité, seulement imputable, n'est pas fatalement sanguine, par opposition à la maternité vérifiable.

Alors, en raison de la station debout, les postes familiaux des Primates antérieurs devinrent des instances, c'est-à-dire des façons thématiques de se tenir debout-dans (stare, in), d'insister, comme feront un jour les statues (stare), ou les imagos, ces images mentales idéalisées d'autrui et de soi. Par quoi la génératrice femelle devint progressivement une mère, puis la Mère. Avec encore le Frère, la Soeur, la Soeur aînée-dominante, la Cadette, les Oncles maternels, les Tantes, etc. Quand fut connu le rapport entre la copulation et la génération, - hier seulement dans certaines populations canaques, - le générateur mâle devint un père, le Père.

En contraste avec la stabilité d'imago des instances familiales, la clientèle détermina des rôles, petites roues tournantes, de "ro<tu>la", diminutif de "rota", dont l'étymologie montre bien la fonction de substitution chez Homo substitutif. Car le client sous un angle est souvent le patron sous un autre ; dans l'Angleterre d'hier, le "client" était le vendeur, et le "patron" l'acheteur. En tout cas, le clientélisme des sociétés hominiennes mit chacun à la place de son vis-à-vis en même temps qu'à la sienne, dans un rebond incessant de la substituabilité propre à l'animal transversalisant <1A1, 6G4>. Il arrivera même que les soumissions réelles ou feintes des "cli<n>ants" aillent de pair avec des pouvoirs accrus (le pape est "le serviteur des serviteurs de Dieu"). La chefferie fut une des modalités de la clientèle, mais mâtinée de la force d'une instance, appelée par des menaces extérieures particulières, catastrophes naturelles et guerres, mais tout simplement aussi par la nécessité de stabiliser la coutume.

L'animal connaît les conflits groupaux : entre espèces, dans le rapport de la proie et du prédateur ; au sein de l'espèce, dans la défense du territoire délimité par le spécimen et sa horde contre les congénères. Mais chez Homo, le conflit groupal, comme le conflit singulier, prend une force et une permanence surprenantes en raison des systèmes d'outils et de signes qu'il crée, mais aussi qu'il est. Les ensembles techniques et sémiotiques incarnent leurs articulations dans des groupes, et en retour les groupes se définissent et se stabilisent en des ensembles techniques et sémiotiques. Or, ceux-ci renforcent les attaques et les défenses, mais d'abord creusent et tranchent les différences ; les signes sont même différentiels par essence. Ainsi, chaque groupe hominien, petit ou grand, consiste moins dans des caractères propres que dans des oppositions avec d'autres, aux autres. Et la sociologie a énoncé sa loi la plus sûre, peut-être la seule, en affirmant qu'un in-group (we-group) ne se constitue et ne persiste qu'en opposition avec un (des) out-group, qui lui assure contour, consistance, permanence. Et cela pour des raisons qui se renforcent de la rencontre et du face à face des primates transversalisants, mais tiennent essentiellement à la nature clivée et clivante des techniques, et principalement des signes analogiques et digitaux. Et là plus aux index <5> qu'aux indices <4>. A moins qu'il s'agisse d'indices qui pullulent d'indexations latentes.

Ceci fait, chez Homo, la violence vertigineuse des conflits groupaux, et parfois singuliers. Un conflit animal se ralentit ou s'achève par la perte de force des adversaires. Etant techniques, et surtout étant sémiotiques, les conflits hominiens tendent à être inexpiables. On n'a jamais fini de détruire un vis-à-vis qui vous définit différentiellement. Et on n'a jamais fini de détruire un système de signes, qui tire parti de ses défaites, et même de sa mort, qui l'apothéose. L'animal ne s'acharne pas sur sa proie, il l'écarte ou la dévore. L'autre hominien, quand son altérité n'est pas ressaisie dans le rythme de l'amour ou de l'amitié <11L2>, ou neutralisée par une morale, ne peut être ni écarté, ni dévoré, même par le cannibalisme, qui l'assimile intimement ; il entretient un acharnement inlassable, qui ne connaît guère que des conciliations récurrentes, dites réconciliations. La dérive sémantique du verbe latin violare, d'où vient violence, est éloquente. Il exprime d'abord le déploiement de la force brutale, impétueuse, dévastatrice, presque animale, vis. Mais, comme il s'agit d'Homo technicien et sémioticien, ce sens premier glisse aussitôt à l'outrage, à la profanation, au déshonneur, à la transgression, avec une aura juridique ou sacrée. Il est rare que le violeur ne soit pas un violateur. Nous retrouverons ceci à propos du supplice et de la torture <18K2>.

 

 

3F. Le geste (intergeste), le visage et le regard. La gaucherie et la honte

 

Trois caractères du corps d'Homo sont apparus en corrélation avec la rencontre : le geste, le visage, le regard, qui en ont été à la fois la cause et la conséquence. L'étymologie de geste est très anthropogénique, puisque le latin gestus n'est autre que le substantif verbal de "gestare", fréquentatif et intensif de "gerere", qui désigne tout à la fois : (a) porter, (b) faire paraître, (c) se comporter, (d) gérer. Le geste ainsi compris en toutes ses dimensions se lie de si près à la rencontre que celle-ci le détermine souvent comme un intergeste, un théâtre quotidien, sur lequel nous devrons insister à propos des articulations du spécimen hominien <11H3>.

Le visage s'est dégagé corrélativement au geste. A mesure que la lourde musculature des mâchoires devenait inutile en raison d'aliments moins résistants (viandes et légumes au lieu de racines et graines) et de la suppléance des mains planes pour le combat et la prise, les organes faciaux gagnèrent une mobilité instantanée et subtile qui fit d'eux des indices des états physiologiques et mentaux <4A>, et des index d'intentions ou de volontés <5A>. Dans le nouvel équilibre de la tête de plus en plus sphérique sur son trou occipital médian, la face primatale rectangulaire devint une sorte de table sur laquelle se proposaient panopliquement les organes essentiels de la vie de relation : le nez respirant et pointant ; les yeux cadrés par des arcades sourcilières assez modérées pour ne plus éteindre le regard ; la bouche à lèvres mobiles ; le menton, cette symphyse saillante qui chez sapiens sapiens acheva de soutenir tout l'édifice ; seules les oreilles demeurèrent discrètes, étant intussusceptives. La chevelure, qui assurait l'évaporation sur place (donc rafraîchissante) de la transpiration crânienne, en même temps que la protection du froid par coussin d'air, est un beau cas de bifurcation fonctionnelle, puisque, après avoir répondu à ces urgences biologiques immédiates, elle a fini par accentuer le ressaut du présentoir transversalisé qu'est la face hominienne, moyennant la sélection d'un système pileux plus récent que celui, archaïque, de la région pubienne. Si l'origine de mine est obscure (bec en breton ?), le mot visage, le "vis" (visus) de l'ancien français, a une étymologie très parlante ; il dérive de la racine indo-europénne *wid, laquelle semble lier intimement la vision et le savoir, comme en témoignent le latin "videre" ainsi que l'allemand et l'anglais "wit". Devenue visage, la face sera bien chez Homo tout à la fois l'objet et le sujet de la vue, pour la reconnaissance et la connaissance croisée de la rencontre.

Enfin, le regard est venu synthétiser le visage, lequel déjà synthétisait le geste. Vigilance insistante (warde, guard, veiller sur, re-), le regard hominien implique non seulement des convergences des deux yeux (acquisition révolutionnaire des premiers primates) mais aussi des états fluents de la pupille selon la prévalence du grand vague ou du grand sympathique, et selon la disponibilité ou la réserve dans l'instant. Le blanc, qui chez Homo entoure en permanence l'iris, confirma les directions, les ouvertures ou fermetures du regard <5B2>. Lequel finira par être une âme, comme la respiration. En particulier parce qu'il trahit le travail cérébral, avec sa vigilance et ses endormissements, ses acuités et ses rêves, ses analogies et ses macrodigitalités, ses accentuations et ses lissages, ses intercérébralités et ses retraits, ses charges et ses purifications (décharges), ses suspens de la présence-absence <8A>.

Le cerveau hominien a sélectionné une aire contrôlant la reconnaissance des visages-regards, comme on le sait par ceux qui, souffrant de lésions de cette aire, sont frappés de prosopagnosie (prosopon, visage, agnosia, non connaissance), laquelle les empêche de reconnaître même leurs proches. Cette aire s'étend à la face inférieure du lobe occipital et du lobe frontal, et elle occupe une place considérable et presque égale dans les deux hémisphères. Ce qui indiquerait un travail important à la fois analogisant et macrodigitalisant, un rapport étroit aux centres affectifs profonds, des connexions serrées avec la vue (peu ou pas avec l'ouïe et le langage, puisque les sujets frappés de prosopagnosie continuent de reconnaître les autres à leur voix). Cette aire s'annonce clairement chez les primates, qui ont déjà besoin de reconnaître le visage de leurs congénères.

Le geste, le visage, le regard sont par excellence le lieu des huit propriétés que nous avons reconnues au rythme <1A5> : alternance périodique, interstabilité, accentuation, tempo, auto-engendrement et suspens, convection, strophisme, distribution par noyaux, enveloppes, résonances, interfaces. Ils sont donc menacés de gaucherie, cette maladresse (mal à droite), ainsi nommée parce que les macrodigitalisations franches s'opèrent d'habitude dans la partie droite (adroite) du corps, et cela depuis Homo habilis, droitier à en juger par les angles d'attaque de ses outils. L'animal sauvage n'est jamais gauche, comme le sont parfois certains animaux domestiques, du reste plus incoordonnés que gauches. La gaucherie est un propre d'Homo.

De la gaucherie on peut rapprocher la honte, qui en est une forme radicale et à certains égards première. La honte résulte de l'évidence du corps hominien redressé. Cette évidence fait que le honteux puisse être, de manière temporaire ou habituelle, un pour-autrui avant d'être un soi, ou encore un pour-soi sous les espèces d'un pour-autrui. La honte résulte et se nourrit alors de tous ces états où le corps ne coïncide plus avec le "je" dont il est le corps, et échappe plus ou moins à son contrôle. Ce sont les défauts physiques qui focalisent l'attention du vis-à-vis dans la rencontre ; la saillance ostentatoire d'un organe, comme d'un grand nez ; les tremblements ; les mouvements végétatifs de certains organes, telle l'érection du pénis et de la pointe des seins ; les réactions vasodilatatrices et vasoconstrictrices, dans le pâlissement et les rougissements. Les situations par là créées sont des causes et des effets de la honte, en causalité circulaire, faisant souvent boule de neige. Le remède essentiel est le rire <6E2>. Rire honteux, rire jaune, rire franc, libérateur ou libéré, selon le degré de réussite.

Contrairement à la théorie occidentale, qui fait des pleurs le contraire du rire, Léonid Karassev (L'humour européen, Lublin-Sèvres, 1993) a proposé de dire que l'antithèse du rire était la honte, comme le confirmeraient inconsciemment les contes et les romans, même en Occident. Mais, pour une anthropogénie, c'est plutôt le rire qui est le contraire de la honte, ou son remède. Avec les pleurs, libérateurs aussi.

 

 

3G. Le baiser et l'embrassement

 

Le latin osculum décrit bien le baiser comme la "petite bouche" (os, visage, -culum diminutif), où pour un primate à corps et à visage redressés vient culminer la rencontre. S'exploite là la muqueuse buccale, la plus perceptive et la plus motrice chez un mammifère articulant des paroles et ayant tété longtemps un mamelon à aréole développée ; croisant ainsi au mieux l'extérieur et l'intérieur des organismes en contact. Le baiser sert la rencontre hominienne comme soumission, comme domination, comme acceptation réciproque, comme investigation lorsqu'il est lié au flair de la sueur et de l'haleine, et donc des intentions secrètes de l'autre. Il a lieu bouche à front, bouche à joue, bouche à bouche. Mais toujours assez copulatif pour que le verbe baiser soit parfois synonyme d'accouplement.

Et pour traduire l'embrassement, l'amplexus latin est aussi anthropogénique que l'osculum. Il signale comment les bras diversement extensibles, refermables, calables d'Homo sont capables d'implications intenses et subtiles. Amplecti c'est jouer de plis et replis (plicare) pour faire que deux ne soient pas simplement duo mais ambo, c'est-à-dire réalisent un "deux en même temps" (am, amphi), par opposition à uterque (deux chacun de leur côté). L'accolade (col à col), le resserrement de l'étreinte (stringere, serrer) comme celle des genoux du supplié par le suppliant (subplicare, plier sur les genoux), les hugs germaniques montrent la diversité physique et sémiotique du phénomène. Mais c'est assurément l'amplexus latin qui signale le mieux l'embrassade selon toutes les dimensions des membres, de la pensée et de la parole chez un primate transversalisant <1A1>. L'on ne s'étonnera pas que le meilleur mot ici ait été latin, puisque c'est à Rome que fut inventée l'in(dé)finité latérale se recueillant en intériorité <13H,30D>.

 

 

SITUATION 3

Tout ce qui touche aux indicialités et aux indexations joue un rôle majeur dans la rencontre, vu que les gestes et les paroles ne sont souvent eux-mêmes que des indices et des index. Il y aura donc intérêt à revisiter ce chapitre après les deux suivants, consacrés explicitement aux indices <4> et aux index <5>.