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Résumé (6 pages) + Exercices (3 pages) en PDF
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE GÉNÉRALE
 
QUATRIÈME PARTIE - LES ARTICULATIONS SOCIALES
 
 
 
Chapitre 29 - LES ÉPOQUES
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Chapitre 29 - Les époques
 
29A. Les ponctuations majeures
29B. Les temporalités
29C. La contemporanéité. La praxis. Les morales
 
29D. Le Monde 3 contemporanéisant
 
 

 
 
 
 
Chapitre 29 - LES ÉPOQUES
 
 
 

De même que sa nature techno-sémiotique distribue le système qu'est Homo en ethnies, elle le distribue en époques, c'est-à-dire en portions de temps qui ont une certaine cohérence interne et qui marquent un arrêt, un bord autour d'un ensemble d'événements. EpokHè vient de epekHeïn, qui veut dire "(se) tenir dessus" (ekHeïn, epi), et insiste donc sur des laps de temps qui tranchent entre eux.

En effet, les techniques et les signes se développent, bifurquent, s'écroulent beaucoup plus vite et surtout beaucoup plus ostensiblement que le patrimoine biologique hominien, où les évolutions sensibles sont d'ordinaire lentes et secrètes. Bien plus, chez Homo, les phénotypes biologiques eux-mêmes, sous l'effet des ruptures techniques et sémiotiques, donnent lieu à des sélections rapides dont on ne trouve l'équivalent que chez les animaux domestiques, chevaux, bovins, chiens, justement sélectionnés par Homo selon ses instrumentations, ses signes, ses fantasmes. Dans l'espace cela fait les ethnies, se tranchant parfois comme des races, ou des grandes races <24C4>. Dans le temps, cela fait des époques ou des périodes (odos, peri, chemin autour, tour complet) dont le contraste s'accentue encore par cohérence systémique et par effet quantique <21E1f>, pour donner des ponctuations objectives et subjectives du temps hominien. Homo indexateur, et donc ponctuateur, ponctue son temps comme son espace.

 

 

29A. Les ponctuations majeures

 

La ponctuation en trois "mondes", selon le continu proche du MONDE 1, le continu distant du MONDE 2 et le discontinu du MONDE 3 est si fondamentale qu'il a fallu l'exposer en prologue à la deuxième partie d'Anthropogénie sur les développements fondamentaux d'Homo <12>. En effet, en parcourant les accomplissements hominiens que sont les images, les musiques, les dialectes, nous avons été amenés à articuler les grandes époques que furent l'artisanat précadreur paléolithique, cadreur néolithique, sériel impérial, rationnel grec, cocréateur chrétien, rationaliste, avant le passage à l'industrie primaire, énergétique, des années 1800-1945, et enfin à l'industrie développée, informatique, nucléaire et génétique, depuis.

Un premier objet du présent chapitre sera de relever les quelques référentiels majeurs selon lesquels des ponctuations en époques à la fois plus courtes et plus saillantes que ces trois mondes et les grands moments de la production ont été proposées de facto ou de jure. Par les historiens, depuis deux ou trois millénaires. Et, depuis toujours, par la conscience populaire, plus importante que la science des élites pour une anthropogénie.

 

9A1. Les générations

 

Tout ce que l'anthropogénie a rencontré concernant chez Homo la difficile gestation, l'éducation prolongée et les instances de filiation explique que la suite des générations ait été sans doute la première des ponctuations en époques. Ainsi, le XVIIe siècle français se répartit de façon éclairante en cinq générations d'environ vingt ans : (1) Malherbe, François de Sales, (2) Descartes, Richelieu, Corneille. (3) Retz, Pascal, (4) Racine, Molière, (5) La Bruyère, Fénelon, Bayle, où chacun partage un destin-parti d'existence avec d'autres écrivains, musiciens, peintres du même "âge". La relation entre Descartes et Georges de La Tour, exacts contemporains, est saisissante ; de même celle entre Vermeer et Spinoza. Mais de pareilles cohérences au sein d'une génération se retrouvent dans tous les siècles, par exemple entre Beethoven et Hegel, sans que ceux-ci se soient nécessairement lus ou écoutés ou appréciés, comme avaient pu le faire Goethe et Schiller. Rien plus simplement que l'idée de générations ne montre comment la plupart des spécimens d'une époque participent d'une même topologie, cybernétique, logico-sémiotique, présentivité, et pour finir d'un même fantasme fondamental <8H>.

 

29A2. Les saillances et les prégnances

 

Etant donné le caractère cliveur de ses systèmes perceptifs et sémiotiques, Homo devait ponctuer les époques de son passé selon des saillances et des prégnances toutes deux adaptées aux structures de son système nerveux <3D1>. Est saillant ce qui se prélève fortement sur un fond. Est prégnant, riche de structures, de textures, de croissances (praegnans, femelle grosse), ce qui est en résonance intense avec les saillances en même temps qu'avec les virtualités du fond commun. Les grands événements, les grands hommes et les grands mouvements se prêtèrent au mieux à ces ponctuations.

 

29A2a. Les grands événements

L'événement, phénomène qui émerge (venire, ex), est une coïncidence (cadere, cum, in, tomber dans et avec) de nombreuses séries d'abord indépendantes et qui, par leur rencontre vraie ou supposée, provoquent un basculement ; telle était déjà la tukHè grecque selon Aristote, de même racine que tungHaneïn, rencontrer. Ce fut le déluge des Hébreux, où certains voient le souvenir d'un déversement de la Méditerranée dans la Caspienne. La découverte de l'Amérique. Surtout, les victoires et les défaites classiques, dont la décision tenait souvent en une journée. Le grand événement est si prestigieux parce que, outre ses conséquences, il exemplifie ce qu'est un état métastable faisant brusquement éclater ses latences, et qu'il mêle à l'extrême le Hasard et la Nécessité <25B3>. La victoire de Salamine a tenu à peu de choses, mais en même temps elle s'est préparée à travers plusieurs siècles d'opposition entre l'Orient ancestral et l'Occident naissant en Asie mineure. Elle est devenue le symbole et la date de l'éviction de l'Asie par l'Occident en tant que foyer d'invention et de puissance.

Il n'y a de grand événement que rétrospectif, construit et reconstruit sans cesse par la mémoration <2A5> des particuliers et de groupes, comme Les Perses d'Eschyle l'ont réalisé pour Salamine, comme Hugo l'a fait et Stendhal dénoncé pour Waterloo. Cela tient à ce qu'il consiste en d'innombrables sous-événements et dimensions divergentes impossibles à embrasser. Il faut donc l'organiser longuement selon des effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques, pour qu'il devienne un principe rythmique d'animation et de conviction populaire<7I8>.

Dans les sociétés sans écriture du MONDE 1A, le travail des aèdes construisant l'événement se poursuivait sans trop d'à-coups. Au contraire, dans une société à écriture, déjà celle des empires primaires du MONDE 1B, et surtout si elle cultive la narration critique comme l'Occident du MONDE 2, les historiens, révisionnistes par vocation, entrent dans le jeu. Mais leur rôle est dérisoire. Car ils ont beau montrer la diversité des dimensions, revoir à la baisse les chiffres de morts ou du butin, signaler qu'il y eut souvent dans l'événement plus de hasards prosaïques que d'intentions divines ou diaboliques, rien n'y fait. Nulle part l'"erreur commune" <23C1> n'est plus indispensable. Il n'y a pas d'ethnies sans mythe fondateur, sans célébration de vainqueurs ou de résistants. Et peu de différence entre les croyances <27D3> des simples et celles des doctes. Les lettrés contemporains d'Auguste savaient bien que, quelques grands faits et noms mis à part, les récits de Tite-Live sur les origines de Rome étaient largement légendaires, et l'Enéide de Virgile plus encore, ce qui ne les empêchait pas d'y "croire", c'est-à-dire d'en inspirer rythmiquement <7I8> leur vie et leur fidélité à l'Urbs et à ses souverains. Le massacre des Perses par les Juifs qu'exalte le Livre d'Esther pour justifier la toujours vivace fête des Pourîm (fête des deux sorts, celui du peuple élu et celui des Nations, dans l'Esther grec) est sans doute aussi fabuleux qu'en Egypte les exploits personnels de Ramsès II contre les Hittites, avec lesquels il semble avoir échangé plus de traités que de coups.

Le MONDE 3, sensible au discontinu, crée à ce propos une situation particulière. Par nature, il n'est pas favorable aux constructions stabilisatrices. Les "grands" événements des deux derniers tiers du XXe siècle - assassinat de Gandhi, Pearl Harbor, bataille de Midway, Stalingrad, Shoah, débarquement de Normandie, Hiroshima, procès de Nürnberg, Grande marche et Révolution culturelle chinoises, débarquement sur la Lune, génocide rwandais, guerre du Golfe - sont fatalement soumis à révision constante, d'abord dans l'atmosphère feutrée des doctorats d'histoire, et plus encore dans les tabloïds et sur les réseaux d'Internet, en dépit du black-out des politiques qui vivent de les maintenir. Serait-ce que le grand événement comme tel est destiné dorénavant à voler aussitôt en éclats, ou plus exactement en fragments? Il semble si indispensable aux ethnies hominiennes, sexes, familles, confessions, dialectes, peuples, entreprises <28>, qu'Homo en trouvera sans doute toujours de nouvelles versions adaptées. Quitte à ce que l'événement transmis en direct (life) et renouvelable supplée à l'événement unique et lointain. Une victoire sportive, relayée par les médias, peut avoir sur l'unité ou l'image commerciale d'un pays un effet plus fort qu'une épopée ou une image d'Epinal anciennes. La photogénie de l'événement en mesure la grandeur.

Le grand événement est aussi long à évaluer qu'à construire. On n'aura jamais fini de mesurer le séisme techno-sémiotique que produisirent Salamine, ou la prédication de Bouddha, de Confucius et de Paul de Tarse, ou les premières basiliques romanes, ou les premières expériences de Galilée vraies ou supposées. On n'a pas encore osé commencer à envisager les causes proches et lointaines de la Shoah, qui montre à quel point les oppositions d'esthétiques, ici judaïque traditionnelle et indo-européenne germanique, sont souvent les facteurs historiques ultimes, beaucoup plus radicaux que les intérêts économiques ou les caprices personnels. Ce pour quoi Anthropogénie a compté les esthétiques comme les premières des théories d'urgence élaborées par les groupes hominiens <23A>.

 

29A2b. Les grands hommes

Pour avoir saillance et prégnance, le grand homme a besoin du grand événement, qu'il suscite et qui le suscite. Mais préalablement il suppose une idiosyncrasie, un destin-parti d'existence, une démarche, une stature, un regard, un rythme, un cerveau foyer d'effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques puissants <7> où rayonne un aspect majeur du fantasme fondamental <7I5> d'un groupe, d'un peuple entier, à travers un faisceau généralement réduit d'indices <4> et d'index <5>. On parle parfois de génie (ingenium, gignere, in) pour marquer son caractère spontané et singulier.

La mémoire de l'humanité a ainsi retenu quelques noms : Akhenaton, Ramsès II, Moïse, David, Salomon, Homère, Lao Tseu, Confucius, Bouddha, Platon, Aristote, Archimède, Alexandre le grand, Açoka, Hannibal, César, Auguste, Ts'in Che Huang Ti, Jésus de Nazareth, Paul de Tarse, Attila, Augustin, Muhammad, Charlemagne, Tamerlan, Gengis Khan, Michel-Ange, Christophe Colomb, Luther, Shakespeare, Elisabeth d'Angleterre, Pierre le Grand, Newton, Catherine de Russie, Bach, Mozart, Beethoven, Wagner, Nelson, Napoléon, Einstein, Lénine, Gandhi, Hitler, Staline, Mao. Appartenir à cette liste n'est pas un titre d'excellence. L'immense Leibniz n'y figure pas, ni Dirac. Ni en général les mathématiciens, sauf peut-être Euclide et Descartes.

Comme le grand événement, le grand homme est le résultat d'une mémoration <2A5> séculaire, voire millénaire post mortem. Et d'ordinaire il se survit moins en tant que personne qu'idée, notion, concept <17B3> : aristotélisme pour Aristote, maoïsme pour Mao, keynésisme pour Keynes. Les "-ismes" couvrent une stéréotypie banale et commode de ce qui fut d'abord un élan puissant, violent, concret, ambigu. Rien n'est plus infidèle à Descartes que le cartésianisme, et en particulier le fameux "rationalisme cartésien".

C'est ainsi que circule aujourd'hui une thèse forte sur Alexandre le Grand, dont voici quelques éléments : le rassemblement par son père Philippe des peuples grecs, les plus intelligents de l'époque ; un préceptorat aussi embrassant et ambitieux que possible, celui d'Aristote ; un très grand entre-oeil, qui faisait un regard prodigieusement convectif <1A5f> ; l'idée d'une élection divine par Amon, et un courage absolu entretenu par cette vocation ; la fortune des premières batailles confirmant l'élection ; la consécration par le dieu dans le désert égyptien à l'ouest du Nil ; la conquête jusqu'à l'Inde, où se serait assurée l'aura divine, en un hindouisme réveillé depuis peu par Bouddha, et qui peut-être attendait précisément cet apport-là à ce moment-là ; la mort prématurée, non souillée par les déchéances de l'âge ; le transport de la dépouille dans une sorte de temple mouvant parmi la ferveur populaire jusqu'à Alexandrie. Alors aurait commencé une seconde vie. Celle où l'idée de l'homme-devenu-dieu, Alexandre, aurait inspiré l'idée de dieu-devenant-homme, conception jugée non rabbinique, et qui aurait été cultivée par un des milieux dissidents (on songe aux Esséniens) ayant influencé Jésus de Nazareth, se percevant fils du Père, avant de devenir le Christ de Paul de Tarse <13I>. D'où aurait procédé l'aspect paramilitaire des trois grandes religions médiévales : christianisme d'empire, islam de la razzia, bouddhisme de mahayana gagnant l'Est de l'Asie. Car partout se retrouveraient jusqu'au XIe siècle des images ou des textes invoquant Alexandre directement ou indirectement. L'anthropogénie n'a pas à décider de la pertinence de ce genre de thèse. Mais la somptuosité des images et du son que BBC 2 lui a consacrée devant un public très large témoigne du prestige (stringere, prae) dont peut jouir le grand homme plus de deux millénaires après sa mort.

Le grand homme étant rare, les groupes hominiens en ont créé des réductions. Ce sont les gradés des sociétés de grades. Gradés d'initiation dans les sociétés archaïques polynésiennes, nos franc-maçonneries, nos universités. Gradés de pouvoir dans les armées et les corps politiques. Gradés d'élection divine, ou d'élection humaine plus ou moins divinisée. Le gourou des sectes combine d'ordinaire ces qualités. Le plus saillant des grades aura été la royauté héréditaire et élective. Ou la présidence de la République comme royauté élective.

Les ingénieurs réticulaires que sont les spécimens hominiens du MONDE 3 ont développé une ingénierie productrice de grands hommes sur mesure, les vedettes et les stars: ministres, chanteurs, savants et artistes médiatiques, "nouveaux philosophes". Ces personnalités (vs personnes) fonctionnent en un numerus clausus adapté au volume de chaque société, mais aussi aux capacités des cerveaux hominiens en général ; nombre ni trop grand ni trop petit, qui fait penser dans son exactitude à celui des phonèmes, des graphèmes, des motifs musicaux, quand il s'agit de langage, d'écriture, de musique. Les médias contemporains ont un sens aigu de cet étiage. Du reste, les désignations "vedette" (en vedette, en gros caractères sur l'affiche), "star" (étoile), "grand nom" ne sont pas équivalentes ; il a fallu sans doute la lumière réfléchie, donc faible et lointaine, de l'écran cinématographique pour qu'il y ait des stars, des étoiles à la lumière vacillante ; il n'y avait pas eu de "stars" au théâtre, trop proche <14I3>. Mais autant autrefois qu'aujourd'hui, la formule "Le roi est mort! Vive le roi!" est pleine d'instruction. Elle montre l'importance anthropogénique de l'élimination des générations précédentes, en un nettoyage biologique et un renouvellement sémiotique constants. La mort des plaideurs est la plus sûre conclusion des procès. La disparition des papes choisis vieux assure la régénérescence, sinon des articles de foi, du moins des anathèmes.

Il serait éclairant sur l'anthropogénie de mieux comprendre le prodige historique qu'est la formation biologique, technique, sémiotique du grand homme, où intervient presque toujours brusquement une vocation, en tout cas un seuil d'illumination, pour lui et pour les autres alentour, amis et ennemis. Malheureusement, c'est une terra incognita en raison de l'effacement des origines, comme dans l'Evolution en général. Le cas de Luther n'en est que plus intéressant. Sans doute parce que l'élection fut là d'une violence inouïe, mais aussi qu'elle résulte d'un combat avec l'ange et le diable, et que ce combat a été considéré par l'élu comme la marque de son authenticité, au point qu'il en a noté les phases crûment, cruellement. D'abord, un peuple illuministe est excédé par une circonstance particulière, la récolte de fonds pour Saint-Pierre de Rome, rêve de papes lointains et de Michel-Ange. Mais cette fois la conjugaison de facteurs partiels provoque une déflagration : trois ans (1520-1522) suffisent pour embraser l'Allemagne et l'Europe voisine contre une séculaire Eglise romaine et les pouvoirs politiques qui la soutiennent, et cela sans un sou et sans arme, rien que la véhémence de la parole : "C'est par la parole seule qu'il faut combattre, vaincre, détruire, condamner", note le prophète lui-même.

Luther, qui écrit comme il parle et comme il respire, a narré dans ses lettres parfois au jour le jour les étapes, heurs et malheurs, de son destin-parti d'existence. En 1828-9, en pleine ferveur romantique historienne, Michelet, à la veille d'entreprendre sa monumentale Histoire de France, a rassemblé cette autobiographie épistolaire sous le titre Mémoires de Lüther, publié en 1835 <22B8>. Extraordinaire rencontre du grand homme et du grand historien. En prise directe du second sur le premier, puisque le fait en question était en ce cas une parole, Parole divine, souvent écrite, et qu'il suffisait de la colliger et de la traduire dans une langue empathique à son historicité, celle justement du romantisme.

Il en ressort plusieurs choses. Comment il y a un seuil dans le milieu porteur, où en quelques semaines des millions de mentalités individuelles basculent toutes ensemble, selon les commutations des synodies neuroniques et l'intercérébralité techno-sémiotique propre à Homo <2B9-10>. Comment ainsi le cerveau déclencheur, le nouveau grand homme, est lui-même le théâtre de commutations foudroyantes et globales, de l'abîme au pinacle, du pinacle à l'abîme, tragiques, d'autant plus décidées pour finir qu'elles sont plus fragiles, discutables, à conséquences imprévisibles. Comment les événements du monde ont souvent assez de cohérence entre eux pour que leur résultante quotidienne apparaisse comme le fruit attentionné d'une Providence ou d'une Nature secrète. Comment ces commutations sont une renaissance si radicale ("je suis rené") que le personnage suscité agit comme tout-puissant tout en se considérant comme rien : "Moi-même je ne connais point Luther. Que le diable emporte Luther pourvu qu'il laisse Jésus-Christ régner dans les coeurs. Car moi-même suis-je autre chose que poussière et ordure?"

Quatre siècles plus tard quelqu'un montrera une transe semblable en prononçant : "Je suis la voix du peuple allemand". Peu dans les contenus, mais beaucoup dans les structures, Adolf Hitler, Martin Luther, n'est pas qu'une rime. Muhammad ne fut pas moins véhément, invoquant le Critère et la véhémence d'Allah. La boutade romantique de Carlyle "History is the biography of great men" contient sans doute assez de vérité pour que Toynbee ait jeté une vive lumière sur les années 1940 en citant en annexe à The World and the West (1953) le chapitre XIV de Mein Kampf et de larges extraits de Gandhi. Quant à la dimension démoniaque du grand homme, elle a déjà été rencontrée par l'anthropogénie, après l'examen de la fixation fixée, et en particulier du cas Lacan <26E6>.

 

29A2c. Les grands mouvements

Les grands mouvements font moins de bruit que les grands événements et les grands hommes, mais leur influence insistante peut durer des siècles. Parfois ils sont ostensibles et militants, comme la ferveur de l'enseignement primaire laïc français pendant le siècle qui a suivi 1880. Le plus souvent ils sont inconscients, tels, durant la même période, la valorisation quasi morale de l'orthographe, le prestige lointain de la mathématique et de la science, le snobisme de l'agnosticisme et de l'anarchisme, etc. Parmi les grands mouvements, on attribuera une place privilégiée au choix que chaque époque et chaque peuple ont fait parmi les cybernétiques possibles du pouvoir, dont une panoplie sommaire a été proposée à l'occasion des théories indirectes d'Homo sur lui-même <23C1fin>.

Le rôle de toute histoire essentielle, et donc de l'anthropogénie, est d'apercevoir, sous les apparences des faits saillants et prégnants, les grands mouvements latents. Par exemple, comment la "vérité" scientifique depuis le XVIIe siècle se prépara par un séculaire travail de la "vérité" théologique créationniste depuis le Ier siècle, qui lui-même fit suite à une longue pratique de la "vérité" éristique (elengkos) depuis le VIe siècle BC en Grèce, etc.? Comment, sous les structures artistiques de la musique classique, travaillent celles, politiques, des noblesses et des royautés ; ou inversement, sous les structures politiques des noblesses et des royautés, s'entendent les articulations formelles d'une musique et d'une chorégraphie? Comment, entre Orient et Occident, sous-jacents aux combats politiques, économiques et religieux, opèrent les animosités de choix esthétiques radicalement opposés, selon l'analyse de Gandhi?

La Trinité chrétienne est exemplaire. Apparemment, ce n'est qu'un dogme religieux. Mais on ne peut en comprendre ni la source ni l'impact historique si l'on ne voit comment elle fut un moment du "trinitarisme" général du MONDE 2 occidental, lui-même peut-être influencé par "l'idéologie tripartie des Indo-Européens", selon le premier titre de Dumézil. En Occident, le triangle commence avec les frontons des temples grecs, se confirme dans le triangle comme clé de la géométrie euclidienne, et se retrouve dans la triade thèse-antithèse-synthèse de la dialectique de Hegel, avant de terminer sa carrière dans la Sainte-Famille et le papa-maman-et-moi psychanalytique fustigé par Deleuze. Un des slogans des premières mathématiques du MONDE 3 fut : A bas le triangle!

 

29A3. Les taux de convergence : moment, collapsus, marasme, crise, transition

 

Homo a conçu d'ordinaire, comme Taine l'a thématisé dans sa triade race-milieu-moment, que la santé historique appartient aux époques où les séries sont en concordance de phases, tandis que leur déphasage rend l'époque invalide. Une anthropogénie s'arrêtera au fait que beaucoup de langues ont alors distingué des moments, des collapsus, des marasmes, des crises.

Les moments, au sens de l'allemand Moment (momentum, movere), durée, branle et force de mouvement, où tout à coup convergent et s'exaltent une race, un milieu, un climat, des forces-rapports de production et de distribution <29A5a>, des destins-partis d'existence <8H>, ont frappé l'imaginaire hominien au même titre que les grands événements et les grands hommes. Quand les citoyens et les artisans d'Athènes pouvaient aller voir chaque soir le dernier état de la construction du Parthénon. Quand, à la Renaissance, la même virtù croisa le crime et l'invention. Quand la France traçait les grandes artères de Paris sous Napoléon III. Quand les Golden Sixties crurent que tout était devenu possible, même de faire la pluie et le beau temps en remodelant le cours de l'Iénisseï. Chaque fois un étonnement, une surprise, un émerveillement collectif, une vigueur décuplée se propagent dans une population jusqu'à ses gestes, ses vêtements, ses neuromédiateurs. Les U.S.A. ont été familiers de ces "reprises" tangibles dans la rue.

Les collapsus (lat. labi, tomber, cum, ensemble), collapses en anglais, sont l'inverse des moments. Aux yeux du peuple même, les séries qui le composent paraissent diverger. Ainsi de l'Empire romain, pourvu d'une structure beaucoup plus puissante que les Barbares, et qui pourtant s'affaissa sous leur menace persistante, mais aussi par un étrange non-sens intérieur dû à la fatigue de tout système de signes, sensible déjà dès Pétrone. Ressassement de "valeurs" qui ne correspondent plus à des stimulations réelles, comme The Fall and Death of the Roman Empire de Gibbon, en a suivi les méandres. C'est de la même façon qu'un christianisme pourtant bimillénaire s'est vertigineusement affadi après Vatican II dans sa musique, ses textes, ses gestes.

Le marasme (gr. marasmos, consomption), transitoire ou installé, a en propre de ne plus montrer de dynamisme du tout, même pas négatif comme celui du collapsus, mais seulement des sursauts convulsifs. Il a été exemplifié par l'Europe des grandes invasions, où tout projet à long terme était exclu. Mais cet exemple apprend à l'anthropogénie combien le marasme est métastable, cachant un travail souterrain ; quand Homo européen se réveilla au début du XIe siècle, il n'était plus ce qu'il aurait été s'il s'était réveillé au VIe. On se défiera donc des mots décadence (cadere, de) et déclin (clinare, de), qui trop souvent situent une époque par rapport à l'époque antérieure, induisant de fausses lectures. Les mosaïstes italiens du Ve siècle faisaient du mauvais art grec, mais créaient l'art byzantin.

Quant à la crise, ce passage au crible où se trient l'ancien et le nouveau (gr. krineïn, passer au crible), elle demande aux spécimens hominiens qui y participent le travail hasardeux de distinguer le vraiment neuf et la mode passagère. Par étymologie, la mode ou manière, le modus latin seulement féminisé en français à cause de sa finale en "e", est une variation à l'intérieur d'un système préalable, tandis que le neuf est une instauration. Mais y a-t-il de simples modes? Ou bien les variations même superficielles ne signalent-elles pas toujours des déplacements dans les destins-partis d'existence au cours de périodes métastables? Entre 1970 et 1990, l'"art conceptuel" tardif a parfois montré le verbiage de l'intelligentsia et l'appétit des spéculateurs, ce qui est banal ; mais il a souvent aussi manifesté en profondeur le complexe d'infériorité de l'art devant les découvertes foudroyantes d'une science et d'une technique qui lui ravissaient son rôle traditionnel d'éclaireur. En économie, les junkbonds ont été un feu de paille, mais ils ont signalé à quel point l'informatisation de la monnaie, et donc les décisions planétaires instantanées des cambistes, en avaient définitivement changé la nature.

 

29A4. Les cycles

 

Homo, animal technique et sémiotique, étonné par ses âges contrastés et par la suite ostensible de ses générations <3B>, a tenté dans la vie de ses groupes, et plus largement de son espèce, de construire des cycles partiels, souvent ressaisis eux-mêmes dans un grand Cycle ultime, les Grandes Années de l'Inde ou de notre Antiquité classique. Ainsi, la civilisation arabe a conçu une suite de stades selon laquelle une tribu quitte son désert natal pour la ville, y innove, s'y épanouit, puis s'y alanguit et entre en décadence avant de retourner au désert d'où partira une autre tribu pour un nouveau cycle ; cela suffit à Ibn Khaldûn, vers 1400, pour dégager la notion de cycle historique, préludant ainsi, après l'Augustin du De Civitate Dei, à la philosophie de l'histoire. Dans l'embrassement romantique, Hegel voit l'épopée, le lyrisme, la tragédie, la comédie s'engendrer successivement, du moins dans le cas des littératures qui s'inventaient sans modèle, telle la littérature grecque <22B>. Il envisagea même une suite universelle, sinon de stades, du moins de strates : architecture, sculpture, peinture, musique, littérature, philosophie.

Mais c'est surtout avec les années de passage entre MONDE 2 et MONDE 3, avec "le crépuscule de l'Occident", Der Untergang des Abendlandes (1917-1921), qu'Homo aura donné à l'idée de cycle toute sa force. Spengler, se souvenant de Vico et de Goethe, saisit les civilisations comme de grands organismes qui surgissent dans un moment d'étonnement et d'enthousiasme créatif ("Kultuur"), puis connaissent une exploitation des acquis ("Civilization"), ces deux stades se divisant en sous-stades <24C1>. Sur la même lancée, Focillon discernait bientôt, au sein du gothique, un stade primitif, un stade mûrissant, un stade classique, un stade maniériste, un stade décadent.

Etant donné son objet, qui est la constitution continue d'Homo comme état-moment d'Univers, l'anthropogénie ne peut qu'être attentive à ce genre de suites, bien qu'avec des précisions. (A) Dans un système sémiotique, quand la complexité tend à devenir complication, il vient un moment où une nouvelle constellation systémique se met en place ; ainsi, la musique post-wagnérienne, ayant épuisé les ressources de la tonalité, fut invitée à passer à autre chose, en particulier à la musique dodécaphonique. (B) Les stades ou phases semblent convenir particulièrement à certaines civilisations comme l'occidentale, où l'attitude dialectique est un des torons philosophiques constants <21C3>, en sorte que non seulement les théories mais aussi les pratiques s'y articulent selon la suite privilégiée : thèse-antithèse-synthèse. (C) Il est bien vrai qu'il y a des activités plus émergentes selon les époques : en Europe, l'architecture a dominé le XIIe siècle, la peinture le Quattrocento et le Cinquecento, la musique le XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe, la peinture la fin du XIXe siècle et le début du XXe, la physique et la mathématique la première moitié du XXe siècle, la biologie et la cosmologie la seconde moitié du XXe siècle. On se défiera pourtant des apparences, car les révolutions de la peinture de la fin du XIXe siècle et du début du vingtième siècle témoignent moins d'un triomphe du pictural comme tel que de la neuve prépondérance des images granulaires, d'abord photographiques, que par contrecoup les peintres se proposèrent de thématiser comme révolution de la perception <14I>.

 

29A5. Les fractures techno-économico-socio-politiques-religieuses

 

On pourrait dire que les ponctuations que nous venons de parcourir ont été relativement bien aperçues par les populations humaines. Celle qu'il nous reste à considérer fut toujours plus ou moins refoulée ou forclose, sans doute dans la mesure même où elle est la plus puissante et la plus essentielle, et qu'Homo (possibilisateur) n'aime pas voir trop clair en lui-même. Il s'agit des changements de destin-parti d'existence qui interviennent à chaque révolution dans les forces de production ; et à chaque nouvelle pondération entre production, consommation et distribution.

 

29A5a. L'impact existentiel des forces-rapports de production. Technèmes et concepts

On n'écrit pas "Je pense, donc je suis", ni "Tant de royaumes nous ignorent" avec une pointe bic. On ne conçoit pas Agamemnon ou Sein und Zeit sur un traitement de texte. C'est en particulier l'histoire de l'écriture, avec le passage du volume au codex, ou encore du style au pinceau, à la plume, qui nous a montré la capacité d'un nouveau technème <1B4> de révolutionner l'organisation des groupes et le plus intime des pensées <18L>. Mais la présence ou l'absence de la roue, roue du char et du potier, ou le passage du vent et de l'eau à la vapeur et à l'électricité ont eu des conséquences anthropogéniques aussi considérables. Transformant l'orientation des esprits autant que l'efficacité des bras.

Les forces de production agissent du matin au soir sur les puissants et sur les humbles, et d'une façon si naïve, à la fois si évidente et invisible, que rien ne permet de prendre sur elles une distance. La technique d'une époque n'est pas pour elle un moyen mais un milieu. Aristote croyait sans doute que sa théorie des quatre causes lui était inspirée directement par l'être des choses ; en fait, elle sort droit du travail des potiers et des sculpteurs-constructeurs (cause efficiente) de son temps, conscients d'imprimer des formes (cause formelle) dans des matières (cause matérielle) avec un but (cause finale). C'est du reste l'exemple du potier-sculpteur-constructeur, c'est-à-dire de l'artisan rationnel grec <13G3>, qu'il invoque spontanément.

Le cas le plus marquant des interactions entre forces de production et destins-partis d'existence, et donc du saut d'une période à une autre, a été fourni par le passage de l'artisanat à l'industrie, autour de 1800. Et cela en raison de deux scandales pour la sensibilité d'Homo d'alors. (a) Les énergies techniques, qui jusque-là s'étaient tenues dans le cadre des forces "naturelles" du vent, de l'eau, des leviers, des cordes, devinrent brusquement multipliables presque indéfiniment à travers la machine à vapeur, puis l'électricité. (b) Scandale plus violent encore, elles étaient efficaces dans la mesure même où elles rompaient avec les gestes hominiens : là où depuis toujours le corps d'Homo avait excellé grâce à sa subtilité et à son autoengendrement rythmiques <1A5>, les nouvelles machines s'imposaient par la répétition du même, et du même le plus insignifiant, le va-et-vient du piston ou le retour de la turbine, en une multiplicatio mere numerica, considérée par les anciens comme la forme d'action la plus méprisable.

L'influence inverse, celle du destin-parti d'existence sur les forces de production, est aussi agissante. Lorsque, autour de 1050, Homo romano-chrétien s'inventa cocréateur du Créateur <13J>, il ne fallut pas longtemps pour qu'il dresse dans son nouveau plaisir d'ingénieur les basiliques romanes, puis y ouvre des baies supposant l'équilibre élastique des cathédrales gothiques, avant de convoquer les ressources de l'archimédisme, abandonné pendant plus d'un millénaire, pour susciter la science moderne. Le vieux français fourmille de nuances sur la nouvelle attitude : engigneor (ingénieur), engin, engignos, enginable, combinant le talent et l'astuce techniques, jusqu'à l'engignerie comme tromperie.

Une anthropogénie doit alors remarquer que la causalité réciproque entre forces de production et destins-partis d'existence répond à plusieurs conditions, dégagées dans Le Nouvel Age de l'auteur, de 1962, et dont voici quelques-unes.

(a) Un nouveau technème n'a de chance de s'imposer que s'il ne contredit pas le destin-parti d'existence <8H> du groupe. La Grèce post-archimédienne disposa du piston à vapeur, mais, comme elle continuait de faire grand cas de l'héroïsme physique, elle ne l'utilisa qu'à des fins ludiques, par exemple pour ouvrir et fermer certaines portes de temples. La Chine eut à sa portée les principes de l'imprimerie, mais fut dissuadée de les exploiter vu le prestige confucéen des mandarins calligraphes, et surtout parce que l'écriture chinoise entretenait un lien de la main et du corps avec la nature et le tao chinois que le processus d'impression aurait évacué. Les Amérindiens se sont passés de la roue, à portée de leur niveau technique, mais peu compatible avec leur parti d'existence dominé par la compacité et la constriction.

(b) L'action des technèmes sur les destins-partis d'existence est parfois fort retardée. Nous venons de nous rappeler le séisme technique et existentiel qu'impliquait la première révolution industrielle autour de 1800. Or le MONDE 2, avec son idéal de formes intègres composées de parties intégrantes, persista jusqu'en 1945, avec même un paroxysme crépusculaire dans le national-socialisme allemand, le fascisme italien, les jeunesses catholiques, le stalinisme russe, le shintoïsme japonais. Au point que fut dissimulée une originalité majeure des techniques neuves du XIXe siècle, à savoir qu'aux machines d'énergie avaient commencé de s'adjoindre des machines d'information (de mise en forme) : métiers à tisser, semeuses, moissonneuses-lieuses-batteuses. Le téléphone, machine d'information par excellence, fut compris d'abord comme le simple serviteur du chemin de fer, machine d'énergie par excellence. Même les écrivains et les philosophes, s'ils exprimèrent un malaise qui alla jusqu'à la douleur du romantisme, du symbolisme, de Schopenhauer, de Kierkegaard et de Nietzsche, ne surent cependant regarder en face les nouvelles techniques et leurs implications existentielles. Quant aux esthéticiens, ils se turent pendant près d'un siècle et demi sur les conséquences de la technique photographique, dont seuls les peintres aperçurent aussitôt les mises en cause <14J1>.

(c) L'action existentielle des technèmes peut également être foudroyante en certaines circonstances, comme dans la seconde Révolution industrielle avec l'entrée en scène de la Cybernétique et de la Théorie de l'information, autour de 1948. Cela tint sans doute à la diffusabilité de ce qui était en jeu : l'information et l'ingénierie réticulaire. Mais aussi au fait qu'en raison des refoulements existentiels de la première Révolution industrielle, la seconde eut le temps de couver métastablement pendant un demi-siècle, par exemple au M.I.T., jusqu'à ce que, le passé une fois nettoyé par une nouvelle Guerre mondiale, elle éclate d'un bloc physiquement.

(d) Les forces des technèmes ponctuent d'autant mieux une époque ou une période qu'ils forment souvent entre eux un système compensatoire. Ainsi, parmi les cinq grands médias contemporains (photographie, radio, cinéma, télévision, bande dessinée), certains sont plus "soft" (radio, cinéma), d'autres plus "hard" (photographie, bande dessinée "adulte"). Dans certains la texture du medium est ostensible (grain photographique, son radio), tandis que dans d'autres elle disparaît sous les événements véhiculés (cinéma, bande dessinée). Cela donne, au sein de la culture contemporaine globale, un système de compensations élastiques où la télévision occupe le centre parce qu'elle participe des quatre extrêmes:

 

 

TEXTURE

 

EVENEMENT

     

HARD

Photographie

 

Bande dessinée

       
   

Télévision

 
       

SOFT

Radio

 

Cinéma

 

(e) L'action des forces de production va de pair avec celle des rapports de production, c'est-à-dire avec les relations sociales entre groupes producteurs, et entre individus au sein de ces groupes. En contraste avec le rapport maître-apprenti de l'artisanat, lequel supposait une communication du tour de main et une intimité globale d'existence, la première Révolution industrielle mit en place une société divisée en trois "classes", chacune plus ou moins frustrée de contact : (1) classe des ingénieurs, maîtres de la connaissance technique mais pas de la décision ; (2) classe des patrons, maîtres de la décision mais peu de la connaissance technique ; (3) classe des ouvriers, sorte de cheptel de fonctionnement, rémunérés juste assez pour assurer la force de travail, donc la survie et la reproduction, et tenus à l'écart de la connaissance et de la décision. Cette situation fut si violente qu'elle incita Marx à concevoir la distinction : rapports de production vs forces de production, et à privilégier l'ethnie de classe.

Sur l'importance relative des forces et des rapports de production, les cerveaux hominiens suivent deux pentes principales. De nos jours, la mentalité "anglo-saxonne" recherche et privilégie les technèmes et voit les sociétés s'y adapter. La mentalité "latine" aime insister sur le fait que de nouveaux rapports sociaux peuvent surgir par évolution sémiotique, et inciter subséquemment à la mise en place de nouveaux technèmes. L'interprétation du néolithique est un des champs de bataille de ces points de vue : le nouvel élevage et la nouvelle agriculture auraient introduit les jetons de comptage, le cadrage, la poterie, des dialectes plus syntaxiques, transformant la société, ou bien une société devenue plus cadrante, compteuse, syntaxique aurait transformé l'élevage et l'agriculture? Une anthropogénie peut difficilement éviter de voir que la plupart du temps les deux causalités sont en relations circulaires rapides et drues.

La rapidité des évolutions techniques et sociales actuelles permet de faire quelques études sur les interactions entre progrès technologique, productivité, croissance, temps de travail, chômage. Leurs résultats sont fragiles comme tous les résultats socio-économiques, mais ils semblent confirmer que ces facteurs sont très interdépendants ; qu'aucun ne peut se développer longtemps sans l'équilibre des autres ; qu'il faut d'ordinaire au moins une génération pour que cet équilibre soit suffisamment atteint, même dans un monde à communications rapides. Une décennie est souvent nécessaire simplement pour que le produit soit pris en compte ; une autre pour qu'il devienne commun ; une encore pour qu'on en aperçoive les utilités vraiment neuves. Quarante ans après leur commercialisation, la plupart des ordinateurs ne sont toujours employés que comme des machines à écrire ou à dessiner perfectionnées. Internet a mis un quart de siècle à être reconnu dans sa stupéfiante originalité. Le télétravail en réseau attendra sans doute encore longtemps avant que ses possibilités et nécessités soient perçues, puis habituellement exploitées. Les entrepreneurs techniques, politiques, religieux, artistiques savent que, pour faire l'histoire, il ne faut arriver ni trop tard ni trop tôt.

 

29A5b. L'impact existentiel du statut de la distribution

Chaque fois que leurs approvisionnements de base sont assurés, on voit les groupes hominiens accorder une place essentielle aux distributions, et même à la distribution (la distributionnalité) comme telle : répartitions à la fois pratiques et théoriques, profanes et sacralisées, de vivres, de liens matrimoniaux, de grades, de pouvoirs balancés, de flux sacrificiels entre le monde visible et le monde invisible des dieux du ciel ou du sous-sol. Homo segmentarisant et transversalisant, à mains planes et à cerveau cliveur et neutralisateur, est l'animal distributif autant que l'animal possibilisateur <6>. Il vit de justifications, et les distributions sont justificatives, à condition de faire passer les plus artificielles pour naturelles <25B2c>.

Dans le continu proche du MONDE 1A sans écriture, le plaisir distributeur avait été aussi puissant que celui du double don qu'y relevait Mauss <23B1>. Dans le MONDE 1B scriptural, le Japon a fourni les exemples les plus subtils de la distribution physique et sémiotique du groupe cherchée pour elle-même jusque sous les coups de la plus extrême famine. C'est vrai, le MONDE 2 a estompé cet aspect, frappé qu'il fut par la production, dans la mesure où il privilégiait la cause efficiente et la volonté optimisante, à l'instar du démiurge grec et du Dieu chrétien. Mais le discontinu du MONDE 3 la retrouve de partout, dans ses entreposements, ses transports, ses budgets étatiques ou familiaux, ses équilibres écologiques et sanitaires, ses structures et travaux réticulaires, ses délocalisations. Homo autoconstructor, ingénieur universel, est acculé à être distributeur en tous ordres ; et il aura fallu la rémanence des habitudes de pensée du MONDE 2 jusque dans les années 1950-1980 pour qu'il se décrive d'abord comme "consommateur" dans une société de "consommation".

Car le caddie roulant du supermarché est éloquent. Il donne à celui qui le véhicule en libre-service la satisfaction de s'approvisionner de biens qu'il consommera ou ne consommera pas. Mais il lui procure plus certainement encore le plaisir d'opérer une redistribution à son goût et sans cesse révisable parmi la panoplie déclarée et presque complète des biens essentiels de sa société à ce moment. Les "grandes surfaces" sont les cathédrales du MONDE 3, où l'acte et la jouissance d'achat satisfont une distribution actuelle autant et plus qu'une consommation anticipée, et surtout qu'une production accomplie, les producteurs et leurs activités devenant toujours plus lointains et détournés.

Homo a beaucoup répété que son histoire était construite par les rapports des forts et des faibles, des riches et des pauvres, des nobles et des roturiers ; aujourd'hui de ceux qui savent et de ceux qui ne savent pas, et en particulier de ceux qui réussissent ou non à collaborer réticulairement. Ce sont là des rapports ostensibles. Mais le conflit des cliveurs et des clivés, qui engage la distribution plus que la production et la consommation, est essentiel. C'est comme cliveur présent et à venir que Diogène pouvait faire le poids contre Alexandre, et lui dire : "Ote-toi de mon soleil!". C'est par son pouvoir de clivage verbal constant que la femme a toujours pu tenir tête à l'homme dans les sociétés patriarcales.

Ce bref parcours des quelques grands référentiels des époques d'Homo nous aura montré les niveaux anthropogéniques du travail des historiens selon le référentiel qu'ils aperçoivent ou privilégient : (a) le contraste des générations ; (b) la saillance et la prégnance des grands hommes et des grands événements ; (c) les moments, les collapsus, les marasmes, les crises ; (d) les cycles; (e) les effets qu'exercent sur les destins-partis d'existence les forces de production, les rapports de production, le statut de la distribution ; (f) les topologies, cybernétiques, logico-sémiotiques, présentivités, fantasmes fondamentaux des MONDE 1, MONDE 2, MONDE 3.

 

29A5c. Le carré historique : techno-géologique, économique, social, politico-religieux. Le cas évident des guerres. Le cas subtil de l'honnêteté

Il est indispensable à une anthropogénie, mais aussi à l'histoire ordinaire, et même à toute théorie d'Homo, de remarquer que, moyennant une géographie et une population donnée (avec ses races), les quatre éléments de ce sous-titre, ne sont pas une simple énumération linéaire, mais qu'ils forment un carré d'interactions :

Techno-géologique

Economique

Social

Politico-religieux

où les causalités diagonales sont aussi importantes que les causalités horizontales et verticales, avec toutes les flèches se retournant dans les deux sens.

L'histoire de la guerre durant les trois derniers siècles en est un exemple d'école. Elle a connu cinq temps : (1) la guerre des hommes-avec-armes manufacturées, durant l'Ancien régime, (2) la guerre napoléonienne mi-hommes mi-armes avec logistique, jusqu'en 1914 ; (3) la guerre mondiale de tranchées des hommes débordés par les armes énergétiques, en 1914-1918 ; (4) la guerre mondiale de mouvement des hommes débordés par les armes maintenant mi-énergétiques mi-informatiques, en 1940-1945 ; (5) la guerre mondiale rendue impossible par l'équilibre de la terreur nucléaire et informatique, et aussi par le fait que les populations développées sont désormais affrontées à des menaces plus immédiates que la puissance relative de leurs voisins : déséquilibres écologiques affectant la planète entière, grandes dépopulations et surpopulations locales, menaces d'épidémies à parade douteuse, maffias et terrorismes insaisissables. On voit assez comment là la techno-géologie mène les hommes à l'insu des hommes, déterminant et leurs politiques (recherche d'un certain gouvernement mondial en plusieurs domaines), et leurs religions (écologisme), et leurs vues socio-économiques (pas de prospérité stable des uns sans satisfaction suffisante de tous), etc. Mais comment aussi la techno-géologie est gouvernée en retour par les nouvelles cybernétiques, topologies, logico-sémiotiques, présentivités <8H> qu'elle suscite et entretient dans l'économie, la vie sociale, les croyances politico-religieuses.

Un exemple plus subtil du carré historique est donné par la notion d'honnêteté. Quand on emploie aujourd'hui les couples : honnête/malhonnête, intègre/indélicat, probe/corrompu, tout locuteur français entend qu'on parle d'exactitude dans l'échange financier, ou dans le prix d'une prestation (free from fraud). Or honestas, integritas, probitas ne comprenaient rien de cette sorte, il n'y était question que d'honneur ou d'exemplarité sociale, et il en va encore ainsi de l'honnêteté, de l'intégrité, de la probité à la fin du XIX siècle, comme en témoigne Littré. C'est en effet un cas où le technique, l'économique, les rapports sociaux, la morale (politico-religieuse) s'entre-déterminent absolument. Pour que l'honnêteté au sens actuel soit apparue dans la conduite et donc dans le vocabulaire, cela a supposé dix siècles de technique rationnelle (un produit rationnel, donc non magique, est correct ou défectueux, et d'un défaut calculable), de monnaies de mieux en mieux déterminées nationalement puis internationalement, de sociétés de plus en plus comptables avec des droits commerciaux de plus en plus volumineux, bref quelque chose qui ne s'est guère développé que dans un Occident très restreint. Partout ailleurs a toujours régné une conception de l'échange de biens et des rapports sociaux dominés par l'influence, et donc aussi par le trafic d'influence, comme il convenait à l'ethos d'Homo <25> et à ses maladies <26>. Cet ailleurs - qu'il s'agisse de l'Asie, de l'Amérique du sud, mais aussi de l'Europe de l'est ou méridionale - ne passe à l'honnêteté comptable que dans la mesure où il est progressivement conditionné par la globalisation de la technique archimédienne. Du reste, l'internet redéfinira bientôt l'honnêteté (monétaire, technique, scientifique) en redéfinissant la monnaie, le compte courant et rémunéré, l'information, l'influence, la croyance, le "défaut zéro" de la technique, etc. A moins qu'il s'en tienne aux faits purs, l'historien qui ne prend pas en compte le "carré historique", est un romancier.

 

 

29B. Les temporalités

 

Nous venons d'assez mesurer l'importance des époques chez Homo pour voir à quel point celui-ci est un être temporel, et même temporalisant, dans sa vie singulière et dans sa vie de groupe.

 

29B1. Durée horizontale et durée verticale

 

Il y a quelque chose qu'on retrouve clairement dans toutes les ethnies connues, depuis le paléolithique. C'est qu'Homo saisit ses événements selon deux dimensions temporelles, horizontale et verticale. La première est celle des actions et opérations concrètes, fatalement successives ; la seconde se compose de couches justificatives de cette succession, au-dessus ou en-dessous selon les cas. Ainsi l'anthropogénie retrouve-t-elle partout des croisements entre des stades horizontaux et des strates verticales. Venant de hauteurs inaccessibles, les fleuves souverains comme le Gange et le Nil se sont bien prêtés à figurer simultanément le flux horizontal des successions et l'origine verticale des justifications.

Ainsi, dans le MONDE 1A ascriptural, les "premières femmes" chez les Baruya se situent dans le passé, horizontalement, mais aussi dans le présent, verticalement, comme principe justificatif de toutes les femmes qui sont là présentement <28A>. Dans le MONDE 1B scriptural, tout événement indien n'a lieu que sous la descente du Dharma (ordre) éternel ; tout événement chinois sous celle du Ciel, et l'archaïsme de Confucius est à la fois une morale et une ontologie. En plein MONDE 2 romain, quand Tacite parle dans ses Annales d'une prédiction concernant Tibère, il se demande avec insistance s'il y a des événements imprévus, ou si tout est joué d'avance sous les astres, confirmant combien l'astrologie est le moyen le plus fort de verticaliser l'horizontalité des oeuvres humaines. Durant tout le premier millénaire romano-chrétien-néoplatonicien, l'engendrement des êtres fut appelé "procession" et "récession", pour marquer que les événements successifs ont lieu à la rencontre entre la descente verticale de l'Un vers le Multiple et la remontée du Multiple vers l'Un. Le français actuel parle encore des "ascendants" et des "descendants" d'une famille, suggérant une vue verticale de la génération, fidèle à l'arbre de Jessé. Jusqu'en 1950, l'évolutionnisme spiritualiste de Teilhard de Chardin continua de supposer à l'Univers un point Oméga où les deux dimensions horizontale et verticale de la temporalité coïncideraient.

En Europe depuis le XVIIe siècle, le croisement de l'horizontalité et de la verticalité temporelles fut surtout représenté par les philosophies de l'histoire, qui sont la version scientifique du mythe : (a) le déploiement d'un plan providentiel organique, chez Bossuet, après Augustin ; (b) le déploiement des meilleurs compossibles, chez Leibniz ; (c) la succession de trois âges, divin, héroïque, humain, chez Vico ; (d) une dialectique stricte où la Substance et la Conscience se réconcilient dans l'Esprit Absolu, chez Hegel ; (e) une suite de luttes de(s) classes, chez Marx ; (f) un développement en trois phases, religieuse, métaphysique, positive, chez Comte ; (g) un affadissement continu à partir de l'origine, chez Bonald, "le premier soleil sur le premier matin" de La Chanson d'Eve du bergsonien Péguy ; (h) une poussée de la Vie qui à travers la matière dépose des espèces, chez Bergson ; (i) les stades obligés de chaque civilisation, chez Spengler ; (j) la dégradation générale de l'énergie utile dans l'Univers, et ses remontées locales dans les états loin de l'équilibre, chez les tenants d'une ontologie thermodynamique, comme Prigogine ; (j) la suite des Sauvages, des Barbares, des Civilisés, chez Deleuze. A quoi n'échappe pas entièrement la séquence des MONDE 1, MONDE 2, MONDE 3, dans la présente anthropogénie. Dans tous ces cas, une structure préalable (verticale) s'égrène dans la succession (horizontale).

Les raisons de cette disposition bidimensionnelle du temps chez Homo sont multiples. Il est l'animal signé et signant, et les signes analogiques et digitaux qui le composent tendent, par leur généralité et leur permanence, à être indépendants des événements qu'ils expriment et organisent ; du coup, les signes finissent par faire croire qu'ils sont l'essentiel des événements, qu'ils les fondent, les engendrent, en tout cas les justifient ; "voir de haut" est prestigieux. D'autre part, déjà comme technicien, Homo annonce une double vue, puisque la technique transforme les environnements en des champs de possibles <6>, insinuant ainsi que toute réalité découle des possibles, que le possible est le foyer de l'être, qu'il y a même dans le possible une sorte de nécessité supérieure, dont Leibniz a tiré une métaphysique <21E5>. Enfin, Homo n'a pas seulement une mémoire de performances-in-situ, comme l'animal, mais une mémoire de choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon <1B3> ; en sorte que les digestions cérébrales de sa mémoration <2A5> ouvrent et entretiennent un champ de réminiscences, souvenances, nostalgies, anticipations, projections, censé haut ou profond. Chaque spécimen hominien possède, et même est, un certain passé, lequel, confronté aux virtualités du présent (ou passé immédiat) et à sa proversion de primate redressé, lui donne un certain à-venir. Le "eigen (eignen)" allemand, qui correspond à notre "même, propre", est un prétérit se rapprochant d'un parfait ; comme, du reste, le "îse" du vieil indien <30Situation> ; cela indique une profondeur, qui est en même temps une hauteur.

 

29B2. Durée et temps. Etendue et espace

 

La distribution horizontale et verticale de l'événement hominien fait comprendre les hésitations d'Homo chaque fois qu'il s'agit d'opposer temps et durée, et aussi espace et étendue. Au départ, rien de plus simple : dans l'Univers il n'y a que des mobiles ; ceux-ci parcourent des étendues selon des avant, des après, des pendant ; certains déplacements ont des durées plus ou moins longues que d'autres. C'est ce qui ressort de l'observation des phénomènes naturels, mais aussi des moindres actes techniques et sémiotiques. Et les indexations d'indices qui sont l'activité essentielle d'Homo indicialisant et indexateur <4,5> portent justement sur des déterminations, combinaisons, comparaisons des étendues parcourues et des durées de parcours. L'évolution des deux notions est aussi naturelle que leur début. Les indexations hominiennes, chargées au départ, peuvent se décharger, c'est-à-dire se neutraliser, s'abstraire, se purifier, se "mathématiser" <5C3>. A partir de quoi la technique, surtout pratique, devient la science, surtout théorique, et en particulier la science archimédienne <21D1>, où l'étendue devient l'espace, le "e" de la physique ; et où la durée devient le temps, la "t" de la physique.

Cette vue paraît d'autant plus évidente que ce qui concerne la durée et l'étendue techniques s'avère communicable de peuple à peuple, en une communication qui est d'abord gestuelle, mais se double assez vite d'un minimum de langage correspondant aux gestes techniques élémentaires. Leenhardt en fait la remarque chez les Canaques, et Whorf chez les Hopi, dans les rapports qu'ils observent entre colonisateurs et colonisés ; mais la même communicabilité eut lieu bien avant, chaque fois qu'un peuple empruntait des techniques à un autre. Ainsi comprend-on qu'après le triomphe de la science archimédienne au XVIIe siècle, le couple temps-espace, issu par abstraction du couple durée-étendue, fut estimé évident et premier, au point que Bergson compta comme philosophe novateur pour avoir rappelé qu'à côté de la "durée abstraite" de la technique, et pour finir du "t" de la physique, une "durée concrète" persistait dans les "données immédiates de la conscience".

Cependant, une anthropogénie ne saurait souligner avec trop de force que, même dans la technique, la notion de durée abstraite et d'étendue abstraite ("t" et "e") n'a jamais été simple pour Homo sinon dans l'aire de l'archimédisme. Chez les Hopi de l'Arizona décrits par Whorf, même quand il s'agit de chasse et de cueillette, de voyage, de condition climatique, la durée technique se montre plus ordinale que cardinale, intensive, gravitationnelle, sans futur (bien qu'avec un à-venir), sans présent (sinon comme passé proche). Dans les mêmes années 1930, en Nouvelle-Guinée, Leenhardt observait une durée régie par une étendue s'organisant à partir d'apparentement à distance des choses et des corps <16G, 23D4, 24C2>. Jusque dans le domaine indo-européen, on vérifie qu'Homo, avant les temps du verbe, fut sensible à leurs "aspects", qui perdurent dans le russe d'aujourd'hui ; la distribution passé/présent/futur n'a pris forme qu'avec le verbe grec, en une révolution anthropogénique qui fut la condition préalable de l'archimédisme, et de ses variables "e" et "t" <16E3d>. Sauf dans trois cas exceptionnels, - science et technique archimédiennes, conjugaison historique du verbe, emprunts techniques, - la durée concrète (psychologique, métaphysique) et même la durée abstraite de la technique courante ont constamment mêlé des dimensions verticales aux dimensions horizontales. Le mythique transforme les stades en strates, et Homo sémioticien a congénitalement enrichi d'une aura mythique jusqu'à ses actes les plus mécaniques.

C'est pourquoi l'évolutionnisme plurifactoriel du MONDE 3 <21E2e>, qui met à mal les temporalités verticales essentialistes, pourrait bien, s'il devait se confirmer, être un des grands challenges pour les fonctionnements techno-sémiotiques du cerveau d'Homo. A moins que la récente formule de Stephen Jay Gould, "Il n'y a pas de sens de l'évolution", ne crée une verticalité d'un nouveau genre. Nous y reviendrons fatalement à la fin de ce chapitre.

 

29B3. Devoir de mémoire et devoir d'oubli

 

Une des tâches secrètes mais essentielles des sociétés hominiennes est alors de sentir ce que, pour leur survie, il est fécond qu'elles se remémorent, et ce qu'il est indispensable qu'elles oublient. Cela varie fort selon qu'il s'agit de fautes ou de bienfaits, de souffrances ou de joies, et aussi selon qu'il est question de ce qu'on a subi (shoah juive, parquement et servage palestiniens) et de ce qu'on a infligé. Chez Homo capable de clivages mentaux, cette problématique, née avec la parole, a été avivée par l'apparition des écritures insistantes <18B>, puis des écritures contractuelles <18C>, puis de l'imprimerie, puis des media contemporains toujours en quête d'affaires à traiter, abondamment fournies par une société parlementaire et judiciaire, disposant d'archives inépuisables ; mais elle engage l'essence de toute communauté hominienne, famille ou Etat. Qu'y a-t-il à perpétuer et à effacer? Après les guerres de religion de la fin du XVIe siècle, il n'y avait de France possible qu'en gommant le souvenir, et Henri IV déclarait : "On ne fait pas de royaume sans l'oubli". Il en va de même au lendemain de beaucoup de génocides, où les procès ne servent guère que les juristes. D'autant que, chez les victimes, la commémoration de leurs souffrances dans le passé est souvent un écran pour leurs crimes dans le présent.

Rien ne décide autant de la fortune d'un groupe hominien quelconque que son don à trouver la part idoine de ses réminiscences et de ses prétéritions. A quoi servent les épopées, les histoires et les manuels scolaires. A tort ou à raison, Polansky estimait que beaucoup des malheurs du son pays, la Pologne, venaient d'avoir singulièrement ignoré cet art nécessaire.

 

 

29C. La contemporanéité. La praxis. Les morales

 

Cependant, le passé, le présent et le futur d'Homo ne se meuvent pas seulement dans la vastitude des dimensions horizontale et verticale de la temporalité. En raison des urgences subies par le groupe, ils se nouent en un présent au sens fort, c'est-à-dire en un être-en-face ou sous-la-main (praesens, ens, prae), un maintenant (manu tenere, tenant en main), avec un risque, une responsabilité, une intensité (bien conservée dans "faire un présent" pour "faire un don") où le futur devient un avenir (venire ad), assez exigeant pour que chacun se sente solidaire des autres de "son" temps, contemporain parmi d'autres contemporains, en un tempus-cum, un temps-avec, participé.

La contemporanéité comme responsabilité est sans doute presque vieille comme Homo, puisque déjà au paléolithique supérieur précadreur <14A11> le futur-avenir dut faire pression sur les membres du groupe dans des plans de chasse annuelle, dans des veillées d'armes entre groupes rivaux, dans les concertations entre peintres de cavernes s'apprêtant à entamer la mise en rituel imagier chamanique d'une grotte choisie pour ses indicialités se prêtant à des indexations <4A>. Et ce sentiment de risque et d'urgence partagés ne put que s'accentuer dans les premiers cadrages du néolithique <13E,14D>, puis surtout dans les sous-cadrages des empires primaires <13F,14E>, lorsque les règles devenues lois écrites commandèrent des actions à terme de plus en plus lointain, comme les campagnes militaires, la rédaction de traités, les ventes lointaines ou différées. Décider de la formulation et de l'inscription d'une loi devint un jeu aux conséquences redoutables, qui supposa l'arbitraire prestigieux du despote, relayé par celui de ses chargés d'affaires (facere, ad).

Un nouveau renforcement de la contemporanéité eut lieu lorsque, avec le continu distant du MONDE 2 grec <13G,14F>, l'artisanat devint rationnel, c'est-à-dire cessa de conjuguer souplement les moyens et les fins, et privilégia analytiquement et synthétiquement les causes finales, "les plus dignes des causes" (Aristote). L'écart entre ces causes idéales et les trois autres (formelles, matérielles, efficientes), qui devaient les effectuer, créa une sphère du désir au sens occidental, c'est-à-dire d'un inaccomplissement et d'un manque, foyer de toute idéalité (desiderium, sidera, de). D'autre part, la rationalité des fabrications fit percevoir la spécificité de ces autres actions qui, comme la décision politique ou militaire ou morale, ne pouvaient être l'objet d'un poïeïn, d'un faire artisanalement calculé. Cela fit la fortune du verbe pratteïn et du substantif praxis, tous deux présents dès Homère. La racine prâ, prag (aller à travers, traverser, passer) marquait un certain "passage" justement quelconque, et permit de désigner ces agissements dont les résultats proches et surtout lointains étaient imprévisibles (Hannah Arendt a insisté sur cet aspect de la praxis grecque dans The Human Condition).

Mais une fois de plus, il faut attendre 1050 environ pour qu'Homo chrétien se percevant cocréateur <13J,30F> commence à découvrir la contemporanéité au sens plein de responsabilité partagée (originellement, contemporaneus et contemporalis signifiaient modestement "de la même époque que"). C'est ce dont témoigne le changement de sens de projectum, qui en latin classique désignait prosaïquement une saillie de maison, un balcon, et qui se mit en bas latin à signifier prétentieusement le projet (voorwerp, entwerfen), lequel n'est plus un simple choix fait d'avance, comme la proairesis grecque, mais l'état d'un esprit véritablement projeté vers le futur (jectum, pro ; werfen, ent ; werpen, voor). Les bâtisseurs de cathédrales gothiques inaugurèrent le sentiment de faire quelque chose de fort, de périlleux, mais aussi d'avancer des solutions en progrès constant (gredi, pro) par rapport à un problème (ballein, pro, jeter devant pour maintenir devant, vorhalten) : comment introduire une rosace dans une façade (Panofsky)? comment nouer dans une croisée la nef, le choeur, un transept, un déambulatoire? Etre contemporain ce fut dès lors s'insérer dans la vectorialité d'un "mieux" ou d'un "plus complet". A l'occasion de la science archimédienne du XVIIe siècle, contemporary prit un sens de plus en plus puissant, au point de se flanquer de modernus, nouveau, actuel (modus, modo, à l'instant même), également ignoré du latin classique et attesté seulement depuis Justinien.

La Révolution française de 1789 fut un premier climax du sentiment de contemporanéité. En une quinzaine d'années, donc moins d'une génération, des spécimens hominiens y passèrent de la royauté de droit divin à la république, puis à l'empire, à travers des intermédiaires fracassants. Et cela sur une scène ayant tout juste les dimensions qu'il fallait pour que les actions et les acteurs soient à la fois moteurs et audibles, visibles de tous. Enorme pièce de théâtre jouée par un peuple entier, qui préalablement avait toujours montré un sens aigu de son théâtre quotidien <26D4>, le salon, en raison d'un dialecte lui-même théâtral. Grâce aux communications accélérées, l'assistance de cette pièce se composa bientôt de l'Europe entière, Beethoven et Goethe y compris. Avec chez tous l'enthousiasme de "la-première-fois" des assemblées, des échafauds, des conquêtes militaires orchestrées par la nouvelle organisation industrielle de la propagande, dont Bonaparte fut l'initiateur jusqu'aux ultimes et pires moments de la bataille de France. Bien plus, la machine sociale est devenue un objet d'expérimentation, tout comme la machine à vapeur à ses côtés, et cela alors qu'à peine quelques années auparavant Hume avait une dernière fois rappelé la position ancestrale, à savoir que la machine socio-politique n'autorisait pas d'expérience, puisque "an established government has an infinite advantage, by that very circumstance, of its being established".

Maintenant, des millions d'hommes et de femmes éprouvaient presque jour après jour qu'ils faisaient de l'histoire, et même faisaient l'Histoire. Celle-ci leur apparut comme une suite de décisions délibérées d'Homo, qui bientôt gonflèrent les volumes de Chateaubriand, de Michelet, d'Hugo, de Thiers, de Taine, de Carlyle. Engels en étendit les échos aux moments de la Vie et de l'Univers en général, en même temps que Haeckel voyait l'ontogenèse des vivants récapituler leur phylogénèse, et introduisait le terme d'anthropogénie. Selon l'évolutionnisme adaptatif de Lamarck (1809), et surtout selon l'évolutionnisme conflictuel des variations-sélections de Darwin (1859), les spécimens hominiens commencèrent à se percevoir comme des états-moments dans une contemporanéité à la fois culturelle et biologique à haut risque.

L'art dit moderne aura été, de 1875 à 1975, un autre phénomène remarquable de contemporanéité, assurément plus limité que la Révolution française. Lui aussi se proposa d'instaurer sans relâche du neuf, du pas-encore-fait, théorique et pratique, idéel et sensible, et rendit chacune de ses étapes d'autant plus évidente comme étape qu'il cultivait l'élémentaire (Manet, Monet, Picasso, Duchamp, Mondrian, Wols, Sol Lewitt), et qu'il finit par le proposer dans l'espace blanc de ses galeries, wide white space. Jusqu'au moment où, la dernière élémentarité ayant été atteinte avec le land art et le body art, - l'oeuvre exposée devenue la langue d'Acconci tirée contre la vitrine d'une galerie, - la contemporanéité moderniste se mua en contemporanéité post-moderne. Le post-modernisme, resémantisateur sans contenu défini <13M>, marque à tout le moins la rupture avec le modernisme, qu'on peut comprendre maintenant comme un premier moment du MONDE 3 encore influencé par le vectorialisme du MONDE 2.

Si l'on presse les termes, le moderne vise à l'originalité comme telle (modus, modo); ainsi a-t-on pu dire que Baudelaire avait inauguré la "sensibilité moderne" en favorisant l'esthétique du "bizarre". Le contemporain est plus large, et par là plus utile à une anthropogénie ; il embrasse ce qui dans le présent concerne, outre la singularité et la linéarité d'un changement, une épaisseur de durée où se perçoit la tension d'un avenir global. Alors, ce qu'on peut appeler une vision "contemporaine", comme celle qu'a pratiquée en 1962 Le Nouvel Age de l'auteur, tente de décrire non pas les événements futurs selon le propos toujours déjoué d'une futurologie, mais bien ce qui dans la technique, la science, l'art, l'éthique d'une époque en son présent montre une topologie, une cybernétique, une logico-sémiotique, une présentivité assez originales et partagées pour signaler un parti d'existence <8H> nouveau, auquel sa cohérence assure des chances de perdurer. Il est significatif que, moyennant ce type d'approche, des travaux du même type, comme Technique et civilisation de Mumford ou Du mode d'existence des objets techniques de Simondon, demeurent également éclairants plusieurs décennies après leur publication, contrairement aux essais des futurologues, tels ceux du Club de Rome, presque aussitôt périmés que parus.

La contemporanéité comme visée et comme sentiment a fait la fortune des morales. Celles-ci se présentent de jure à leurs "contemporains" comme des déductions de ce que "doit" être leur action à partir d'ontologies ou d'épistémologies actives ou supposées. Mais de facto, comme Bergson l'avait remarqué, elles ne font que conférer une aura théorique et naturalisante à des décisions pratiques déjà prises, en donnant à chacun le confort d'une certaine intelligibilité. Au cours de l'anthropogénie, les morales furent de plus en plus impératives à mesure que les artisanats devenaient précadrants, cadrants, sous-cadrants, rationnels, cocréateurs, créateurs, rationalistes. Durant la première révolution industrielle de la fin du MONDE 2, elles envahirent les visions du monde, en se disant kantienne, hégélienne, marxiste, bergsonienne, psychanalytique, personnaliste, existentielle.

 

 

29D. Le Monde 3 contemporanéisant

 

Le sentiment du contemporain s'intensifie dans le MONDE 3 de façon exponentielle.

Le présent y est devenu planétaire à travers les voyages et les médias, et les urgences écologiques le survoltent d'autant plus que nos pouvoirs accrus nous poussent à leur faire face. La contemporanéité n'est plus seulement l'appartenance à un certain moment actuel partagé, mais la pression constante exercée sur chacun par l'actualité commune. Pour exprimer cela, on pourrait parler d'une contemporanéisation. Nous allons en exemplifier les composantes majeures.

 

29D1. La puissance contemporanéisante

 

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Homo n'intervenait dans la Nature que de manière ponctuelle. Ses écosystèmes connaissaient des catastrophes naturelles, mais globalement, depuis les soudures des plaques tectoniques terrestres et la fin de la dernière glaciation, ils étaient relativement stables. Ceci a brutalement changé quand la Révolution industrielle s'est mise à exploiter les environnements de façon intensive, refaçonnant les paysages, dilapidant certaines ressources et détruisant un nombre croissant d'espèces végétales et animales. A quoi, depuis 1950, la seconde Révolution industrielle a ajouté les déforestations tropicales, les altérations de la couche d'ozone, les eaux polluées de déjections et de nutriments agricoles, les déchets nucléaires encombrants, les générations d'antibiotiques créant de nouvelles résistances microbiennes et virales, les programmes transgéniques, les perturbations des populations inadaptées aux techniques exigeantes, etc. En même temps, et ceci ajoute à l'urgence, le pouvoir technique centuplé permet de réguler autant qu'il déstabilise, et les performances de la physique rivalisent avec celles de la médecine. Depuis toujours, les aérolithes avaient été l'image du destin imparable ; voici Homo en mesure de prévenir certaines de leurs chutes.

Le premier millénaire romano-chrétien-néoplatonicien demandait seulement : accomplissez-vous le bien décidé par la Providence? Le second : faites-vous assez comme cocréateur du Créateur? Le troisième se fait pressant : employez-vous votre présent commun urgent à mettre tout en oeuvre pour doser à la fois prudemment et audacieusement vos nouveaux pouvoirs?

 

29D2. La recherche contemporanéisante

 

L'urgence contemporaine s'accentue par l'indécision de la recherche. Plus une technique est pointue, plus s'allonge le temps nécessaire entre la vue d'un problème, le pressentiment de sa solution, sa solution, la commercialisation de celle-ci. Depuis les années 1990, le nucléaire scrute un procédé de fission dont le seuil ne dépendrait plus d'une masse critique considérable, mais d'une stimulation ponctuelle continue et modulable de quantités réduites de matière fissile, et selon un cycle qui créerait peu de déchets ; en sus, le procédé ne serait pas détournable à des fins militaires ; mais la piste, onéreuse comme toutes les recherches fondamentales, vaut-elle la mise? Et la biologie triomphante rend le biologiste aussi perplexe que le physicien : comment concilier prospection transgénique et sécurité alimentaire? Du reste, l'insécurité à court terme n'est-elle pas une sécurité à long terme, la sécurité à court terme une insécurité à long terme? Ailleurs on a signalé une dégradation du sperme hominien et animal. Est-ce vrai? Pourquoi? Et faut-il même y remédier sur une planète qui pourrait être surpeuplée? Plus généralement, il est quasiment impossible de programmer vraiment la recherche ; l'expérience a trop souvent prouvé que l'invention révolutionnaire vient de partout, d'ordinaire d'où on l'attend le moins. Les grandes entreprises peuvent assurer la going on organization de leur recherche, non l'innovative organization, souvent le fait de commandos presque aberrants.

Le sentiment de l'actuel et du contemporain chez Homo du MONDE 3 est d'autant plus vif que la recherche hésite surtout là où les questions sont le plus pressantes : définitions du chômage et du travail ; corrélations entre travail, progrès technologique, investissement, croissance du PIB ; acculturation des immigrés convoqués par la disparition démographique des populations riches ; effets d'Internet sur l'enseignement, l'économie, la notion de rapport social ; évaluation des "valeurs traditionnelles" de l'art, de l'amour, de la famille, du civisme, de la mort, des religions, des sectes, etc.

 

29D3. L'information contemporanéisante

 

Enfin, la contemporanéisation que créent les urgences et la recherche est diffusée et entretenue par les médias planétaires, tenant presque chaque citoyen du monde au courant des catastrophes naturelles, des conflits guerriers, des flux et reflux économiques, des espèces au bord de la disparition, d'avancées en tous sens.

Bien plus, les médias contribuent à grossir la liste des problèmes et des solutions disponibles par leurs excellences mêmes. En une anthropologie et une anthropogénie plus aiguës que celles qui s'enseignent, ils montrent à tous les moeurs de tous, ce qui déjà ébranle ou du moins relativise celles de chacun. D'autre part, ces détecteurs de mensonge incomparables que sont le micro préleveur de la radio et surtout le petit écran de la télévision donnent à saisir Homo tel qu'Homo ne l'avait jamais soupçonné. Si Freud avait suivi pendant trois-quarts d'heure, comme un téléspectateur anglais ordinaire, le visage en gros plan et en lumière émise de la fille des époux West évoquant son statut d'Atride, il eût convenu que cette effraction-là va plus loin dans la psychè que les tragédies grecques qu'il a fouillées. Jamais les mécanismes du pouvoir, de l'erreur commune <25>, de l'influence n'ont été pareillement mis à nu et ressassés. Homo se donnait autrefois le confort de croire que, si lui-même ne savait pas, d'autres savaient pour lui. Depuis que le petit écran cadre et sous-cadre les gestes et les tics de ses décideurs, il sait que ceux-ci ne savent pas non plus ; et que, s'ils bluffent, leur bluff est nécessaire à l'ethos hominien <25>.

 

29D4. Une praxis contemporanéisée

 

La contemporanéisation ainsi entretenue favorise donc de nouvelles formes de la praxis. Une praxis se vérifiant au gré des complexités et des plaisirs rythmiques, comme toujours <20B>. Mais ne pouvant plus guère se référer à des critères extérieurs postulés stables. Et cela qu'il s'agisse de décider s'il faut surtout faire justice des crimes commis ou entreprendre la réconciliation ; développer un droit d'ingérence humanitaire ou laisser agir l'homéostasie des ressorts locaux ; cultiver les restes des mères-patries ou épouser les transnationalités réticulaires ; protéger le travail ou le libérer ; confondre ou articuler les races ; entretenir l'art comme une activité hédonique ou cognitive, publique ou privée, subventionnée ou à risque ; "cultiver notre jardin" ou chercher à comprendre les moeurs de l'Univers, apparemment si différentes des "nôtres", etc.

Chercher à mieux comprendre non le sens de l'Univers, inaccessible, mais ses moeurs, que la science dépeint de partout, est le trait le plus original de la contemporanéisation. L'occasion d'un humour où des spécimens hominiens de plus en plus nombreux, ayant peu d'illusions sur eux-mêmes comme espèce, et moins encore sur les mansuétudes de l'Univers, soupçonnent que, voguant entre deux glaciations sur les plaques tectoniques d'une planète en réorganisations cataclysmiques, compatibilisant comme ils peuvent les rigidités et les dérives des signes analogiques et macrodigitaux qui les constituent, il y a encore pour eux, jusqu'à ce que leur Soleil devienne une géante rouge dans cinq milliards d'années, à attendre d'autres événements et d'autres coïncidences, pour quelques horreurs et quelques joies, quelques larmes et lumières, sourires et éclats de rire.

La praxis et l'humour ainsi contemporanéisés vont de pair avec une complicité d'Univers, sorte de mise en plis des moeurs d'Homo avec les moeurs de l'Univers, que certains appelleraient une religion d'Univers <27D3a>. Car, au gré des réussites et des ratés rythmiques du compliqué (plicare cum) et du complexe (plectere cum), les plis hominiens, qu'ils soient embryogéniques, techniques ou sémiotiques, appartiennent aux plis de l'Evolution multifactorielle universelle, au moins localement et temporairement. Et, à défaut du Sens, du sens ou des sens, débouté par cette Evolution multifactorielle, le pli demeure, parmi les sept catastrophes élémentaires, la première, la plus modeste, mais aussi celle qui porte les autres, à coup d'applications, d'implications et d'explications complices.

 

 

SITUATION 29

La dernière partie de ce chapitre appelle des mises à jour particulièrement attentives. Car, si pour une anthropogénie il n'est pas trop compromettant de n'avoir pas enregistré les derniers raffinements des théories des choses, ni de celles indirectes et directes d'Homo sur lui-même, il est préjudiciable de gauchir l'essentiel de ce que les spécimens hominiens perçoivent aujourd'hui comme leur contemporanéité, voire leur contemporanéisation.