Chapitre 16 - Les dialectes quant à leurs éléments
Le langage parlé est cette performance sémiotique qui permet à Homo transversalisant, intervenant dans un milieu préalablement segmentarisé par sa technique, d'y spécifier en distanciation des choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon (Bewandtnisganzheit) <1B3>. Et cela, non en les représentant, mais en les sélectionnant, c'est-à-dire en y prélevant, déclenchant, distribuant, suspendant un ou quelques éléments par des phonosémies manieuses, qui du coup entraînent en distanciation le reste <10D>. Par quoi le langage est différent de la technique, qui spécifie aussi des choses-performances, mais en les modifiant, au moins virtuellement. Et de l'image, laquelle spécifie des choses et des performances en distanciation, mais en les représentant plus ou moins analogiquement. Et aussi de la musique, qui dans ses spécifications distanciatrices fait également usage du son vocal, mais en régime insistant, et non pas en régime urgent comme lui <10C>.
Le langage a connu alors deux moments anthropogéniques. Un premier où les sons vocaux commençaient d'être assez différenciés et contrôlables pour, en régime urgent, réaliser ces unités phonosémiques que sont les glossèmes, vides et pleins, du langage massif, celui d'Homo erectus (ou ergaster), voire déjà d'Homo habilis ; nous avons décrit ce langage en parallèle avec la musique massive, au chapitre 10. Puis vint un moment où l'appareil de la voix hominienne continuant de se différencier a fini, après un ou deux millions d'années, par devenir capable de tons vocaux, c'est-à-dire de sons tenus-tendus à timbre suffisamment défini (tonos, teïneïn, tendre), qui inaugurèrent le langage détaillé d'Homo sapiens sapiens, en tout cas depuis le paléolithique supérieur <17G1>. C'est ce langage détaillé que nous allons considérer maintenant.
En parlant de "dialectes", plutôt que de "langues". Comme en convient la Cambridge Encyclopedia of Language de David Crystal, ce qu'on appelle vulgairement les langues, comme le français, l'anglais, l'espagnol contemporains, sont des dialectes qui ont été stabilisés par des grammaires et des lexiques pour des raisons politiques, économiques, techniques, religieuses, morales ; phénomènes locaux et transitoires. Ce qu'on trouve universellement, et qui intéresse donc l'anthropogénie, de même qu'une linguistique véritable, ce sont les idiolectes, ces langages détaillés propres à chacun, et aussi les dialectes, ces langages détaillés communs à un groupe. Idiolectes et dialectes sont en causalité circulaire, les seconds étant des normalisations et des incitations des premiers, les premiers des normalisations et des incitations des seconds, vu que tout langage parlé est interactif radicalement, c'est-à-dire non seulement dans ses productions mais dans son origine et sa mise en place.
Du reste, le mot dialecte est une bonne fortune. Au mode actif, dialegueïn c'était en grec choisir, trier, distinguer, comme fait le langage, et en particulier le langage détaillé. Au mode moyen, dialegestHaï c'était discourir (currere, dis, duo) avec un autre ou avec soi, ce que le langage fait éminemment aussi. C'est par dialektos que Platon, Aristote et Démosthène, qui savaient ce que parler veut dire, désignaient le langage courant détaillé, dit parfois aussi langage naturel, comme dans le titre de James Allen, Natural language understanding. Le mot latin lingua, qui a donné langue, langage et language, de même étymologie que l'anglais tongue (lingua, zunga), est bien flottant en comparaison, sinon qu'il indique heureusement que, parmi tous les langages au sens large, celui qui emploie l'organe appelé langue est le seul qui soit un langage au sens strict.
La fonction, la construction et la portée du langage furent le thème de notre chapitre sur la musique et le langage massifs <10>. En reprendre les résultats généraux serait faire double emploi, et courir le risque de fausser la perspective par simplification. On doit donc inviter le lecteur à maîtriser ce chapitre liminaire avant d'aborder celui-ci. Et c'est donc sans autre préparation que nous allons droit à ce qui a induit le passage du langage massif au langage détaillé, à savoir la mise en place de premiers phonèmes et d'un système phonématique, lors de l'affinement de timbre et de ton de la voix d'Homo, dont il vient d'être question à propos de la musique détaillée <15>. Les nouvelles possibilités des glossèmes et des séquencèmes en découlent naturellement.
16A. La couche phonématique
16A1. Les éléments distinctifs de la couche phonématique. La syllabe. Voyelles et consonnes
Le langage massif nous a déjà amenés à prendre en compte les formants, ces amplitudes de certaines fréquences d'une oscillation sonore (ici celle des cordes vocales) selon son résonateur (ici l'appareil buccal), et qui permettent à des sons émis et reçus de se singulariser économiquement, donc de transmettre des messages. Les formants jouent un rôle fondamental dans la communication depuis les Oiseaux, et il en a certainement été de même chez Homo habilis et Homo erectus chantant ou parlant <10 intr>. L'accession du son au ton, ou son tenu-tendu, n'a pu que conforter leur importance. Avec ceci que la perception langagière et la perception musicale détaillées n'ont pas les mêmes exigences ; la diction "baîllée" des chanteurs d'opéra prouve que les formants les plus reconnaissables dans les sons-tons du langage ne sont pas fatalement les mêmes que les formants les plus reconnaissables dans les sons-tons de la musique, et que quand on veut chanter en parlant, ou parler en chantant, il faut faire des compromis entre les deux (The Emergence of Language <EL>, Sc.Amer., Freeman, 1991, 104). En tout cas, tout donne à penser que les formants langagiers (et musicaux) saisis et reproduits jouent un rôle très initial chez le nourrisson hominien dans sa saisie et sa construction du langage ambiant, comme ils sont décisifs chez les Oiseaux dans l'accouplement, la nidification, le nursing, la protection.
C'est très initialement aussi que le petit d'homme semble sensible à des phrasés propositionnels, comme le vérifient les expériences de succion accélérée et décélérée (lesquelles mesurent intérêt et désintérêt), et où l'on voit que le nourrisson réagit aux phrasés de son groupe et non à ceux des autres. Comme nous l'a montré déjà la musique détaillée <15B6>, le phrasé est l'expérience la plus large et la plus constante du rythme et de ses huit composantes : alternance, interstabilité, accentuation, tempo, autoengendrement, convection, strophisme, gravitation par noyau, enveloppe, résonance, interface <1A5>. Ce rôle précoce du phrasé annonce que, dans le langage aussi, les effets de champ perceptivo-moteurs statiques, cinétiques, dynamiques, excités <7A-D> ne seront pas des adjonctions, mais la matrice permanente de tous les effets phoniques particuliers. Et il n'est pas exclu qu'on s'aperçoive un jour que là aussi les croissances de type "polymérique" ou "réticulaire" seraient plus productives que les structures et les textures <7F>.
Presque en même temps qu'à un phrasé général, le nourrisson est sensible aussi à un phrasé plus court, celui de la syllabe, cette molécule de voyelle(s) et de consonne(s). Un dialecte pourrait être fait uniquement de consonnes : "parler tout bas" veut dire parler sans vocalisation, sinon indirecte ; mais quel peu de portée de la voix! Un dialecte pourrait aussi être fait uniquement de voyelles ; mais qu'il serait lent et flou! Ainsi, Homo parle d'habitude par conjonctions de voyelles et de consonnes, par syllabes (lambaneïn, sun, prendre ensemble). Du reste, outre des nécessités auditives, la syllabe résulte des pentes de production de l'appareil phonateur hominien, et on la trouve très vite dans les émissions vocales enfantines où, après le gazouillis purement vocalique, la voyelle dès le babil commence à se compléter d'une consonne intervenant après : "ab", "am", ou avant : "pa", "ma". La psychologie expérimentale met en relief un babil de syllabes à 8 mois <R.oct97,21>.D'un point de vue physique et physiologique, tout se passe comme si la voyelle, dont l'énergie est forte et les formants nets, et qui se répand continûment dans l'air, appelait la consonne, dont l'énergie est faible et les formants peu nets, mais qui l'articule. Et inversement comme si l'articulation sèche de la consonne cherchait à se répandre, à se soutenir dans l'air ambiant.
Alors, justement au niveau surtout de la syllabe, l'enfant (infans, celui qui ne parle pas, fari, parler, in- négatif) commence à repérer des contrastes ponctuels, oppositifs, distinctifs. Ces contrastes nous les avons rencontrés déjà sous leur forme vague à l'occasion de la musique et du langage massifs <10>, et nous avons insisté sur la façon dont leur panoplie exploite les grandes catégories de la physique, et sans doute aussi de la neurophysiologie <10B>. Maintenant, dans le langage détaillé, bénéficiant du ton tenu-tendu, ils prennent le caractère de traits oppositifs décidés, qu'il faut énoncer sous les adjectifs proposés par leurs découvreurs, Jakobson et Halle, et qui trahissent bien leur portée à la fois physique et phénoménologique ou existentielle :
(1) Consonantique (énergie faible) / Non consonantique (énergie forte)
(2) Compact (énergie concentrée dans le spectre) / Diffus
(3) Vocalique (avec des formants nets) / Non vocalique
(4) Strident (bruit intensifié dans une région du spectre) / Non strident
(5) Aigu (haut) / Grave (bas)
(6) Diézé (poussé haut) / Non diézé
(7) Bémolisé (poussé bas) / Non bémolisé
(8) Nasal (résonateur adjoint) / Oral
(9) Voisé (accompagnement de basse fréquence) / Non voisé
(10) Tendu (résonance définie) / Non tendu
(11) Bloqué (décharge réduite) / Non bloqué
(12) Discontinu (transition abrupte) / Continu
La matrice de ces douze traits, diversement remplie, permet alors, toujours selon Jakobson et Halle, de définir pour tous les nourrissons du monde tous les phonèmes de tous les dialectes du monde. Les phonèmes, on le sait, sont les unités sonores distinctives pertinentes dans un dialecte ; on les écrit d'ordinaire : /b/, /p/, /i/, etc., et on prend soin de ne pas les confondre avec les unités phonétiques, qui sont les manières dont chacun prononce un "a", un "p", un "i" ; ces manières sont infinies, et s'il n'y avait que des unités phonétiques il n'y aurait pas de langage possible ; en réalité, les interlocuteurs d'un langage détaillé n'en retiennent guère que les traits phonématiques, non phonétiques, sauf quand ils en sont gênés. Or, à voir les premiers mots enfantins, mama(n), papa, baba, pipi, kaka, nounou, toutou, koukou, etc., on peut croire que l'acquisition de phonèmes suit un certain ordre, selon la distinctivité des traits qu'ils privilégient ; le nourrisson réagit très tôt à l'audition du couple ba/ga <R.mars95,343>. Dans le cas de mama(n), papa et baba, on ajoutera que le phonème /a/, le plus compact et le plus vocalique, est si primitif qu'il est le cri de la douleur ; et que la labialité de /p/ et de /m/ convient à un petit d'Homo qui commence par téter de ses lèvres sensibles un tétin à large aréole réactive.
En un stade ultime, le nourrisson dégagera, dans la syllabe, l'articulation voyelles/consonnes. Homo est segmentarisant, clivant, complémentarisant, possibilisateur, et le mouvement double CV de la syllabe, à deux pôles, devait l'amener à produire des dispositions syllabiques variées : CVC, CCV, VCC, CCVC, etc. Une anthropogénie remarquera que la syllabe tend à se répéter en écho, parfois indéfini : ma-ma-ma-ma, mais le plus souvent dual : ma-ma, pa-pa, nou-nou, etc. Pourquoi ? En raison du circuit de Baldwin (perception-motricité-perception). Plus tard, par défense contre les vulnérabilités de la station debout. Le français "maman" est un cas remarquable, en ce que, non content de composer /a/, (phonème fondamental), et /m/ (labiale nasale), il nasalise le dernier /a/ en écho, et même en écho interne : /an/. Le portugais pratique même constamment l'écho d'écho d'une nasalisation redoublée : mãe, et mamã.
A travers toutes ces élaborations, on retrouve une même loi générale. C'est qu'après avoir activé les possibilités sonores les plus diverses pendant le stade du gazouillis puis du babil, le nourrisson ne conserve bientôt plus que ce qui appartient à son (ses) dialecte(s) ambiant(s), et il devient incapable non seulement de prononcer mais d'entendre les éléments activés par d'autres dialectes, sinon au prix d'un apprentissage malaisé. Il semble n'y avoir guère que les enfants bilingues ou trilingues avant l'adolescence, comme beaucoup en Inde (tel Salman Rushdie), qui gardent assez de leur disponibilité acoustique et articulatoire initiale pour entendre, puis reproduire aisément le système auditif et articulé de dialectes autres que le leur <EL.149>.
16A2. L'aspect existentiel de la couche phonématique
Le caractère distinctif, macrodigital <2A2e> et partiellement conventionnel de la couche phonématique ne doit pas faire oublier tout ce qu'elle a aussi de naturel, d'analogique, de topologique, de cybernétique, de logico-sémiotique, de présentif ou absentif <8H>, parfois de franchement musical, c'est-à-dire poussant le ton urgent vers le ton insistant <10,15>, et qui se prête à des destins-partis d'existence tranchés.
Et cela dès le départ. (1) Nous l'avons déjà rappelé, les douze traits phonématiques retenus par Jakobson-Halle se distribuent selon les catégories générales de la physique du son et du ton, de même que selon la physiologie vocale habituelle d'Homo, ce qui est source de plaisir, de jouissance, de sens, en particulier comme motions, directions (haut/bas, dedans/dehors, lâché/tendu) et intensités. La syllabe /ma/ court le monde, tout comme /pa/, malgré ses variantes, /ba/, /da/, etc. Et ce n'est pas par une pure convention que AM-BA, père et mère conjugués, désigne le dieu-tigre dans Dersou Ouzala de Kurosawa. (2) Certains traits épousent intensément l'anatomie particulière des peuples, et donc déjà leur culture : tous les spécimens d'Homo ne sauraient pratiquer commodément une phonématique à tons, comme les Chinois et les Africains, lesquels d'ailleurs pratiquent des tons différents selon leurs dispositions physiques et culturelles. (3) Dès qu'ils se proposent en un couple d'opposés, et c'est presque toujours le cas, les éléments de la couche phonématique ne sont pas loin d'inclure une signification oppositive. Ainsi, dans le champ perceptivo-moteur de la phonématique française, y a-t-il peu de chances pour que /pipi/, plutôt liquide, et /kaka/, plutôt solide, inversent leur sens. (4) Les destins-partis existentiels phonématiques correspondent très exactement aux partis existentiels des dialectes et des ethnies dans leur entièreté. Par exemple, on touche déjà l'essentiel du destin-parti d'existence du néerlandais (un effet d'entonnoir compacifiant), du danois (une bulle mince en rotation), du sanskrit (un samdhi, ou interrégulation envahissante de voyelles et de consonnes), rien qu'à réaliser leur couche phonématique, avant même de savoir leur vocabulaire et leur syntaxe. (5) Les phrasés montrent les destins-partis d'existence les plus divers. (a) Des syllabes de durée et d'intensité très égales, comme en chinois et en français. (b) Des syllabes très inégales et regroupées en bouffées sonores, comme en anglais. (c) Des intensités inégales dans un débit constant, comme en allemand. (d) Une syllabation consonantique constamment explosive, comme en arabe. (e) Des syllabes typées par une attaque (qu'exemplifie la musique tzigane) dans le groupe fino-ougrien. (6) Déjà l'accent syllabique à lui seul a pris les formes les plus diverses : (a) affaire de hauteur en italien, (b) d'intensité en néerlandais, (c) de première syllabe dans les dialectes germaniques, (d) de pénultième en espagnol, (e) de dernière syllabe en français, (f) de mobilité en anglais.
On voit donc la duplicité des phonèmes. Ils sont artificiels, culturels, malgré le poids qu'ils charrient de dimensions physiques, et ils débordent donc l'ordre des indices (signes pleins). En même temps, ils ne sont pas une affaire de purs index (signes vides), puisqu'ils dégagent des sens intrinsèques, par exemple un parti d'existence général, et même des significations particulières dans les couples oppositifs. Déjà leur degré de distinction ou de non-distinction est un parti existentiel très prégnant. La haute distinctivité des phonèmes, des syllabes, du phrasé du français et la basse distinctivité de ceux de l'anglais manifestent deux attitudes presque opposées à l'égard de la catégorie physique information/bruit. L'opposition entre le chinois, très vocalique, et l'arabe, très consonantique, est aussi symptomatique. Les effets de champ stables, cinétiques, dynamiques, excités ainsi engagés, surtout dans le phrasé, ne sont pas seulement perceptivo-moteurs mais aussi logico-sémiotiques <7E>, proposant des taux marqués dans certains modes d'existence : bluff/soumission, sérieux/jeu, exploration/coquetterie, rêve/rêverie <6B> ; et aussi dans certains modes du possible <6C> : nécessaire, contingent, plausible, etc. Le fait que, sauf exception rhétorique, le français met canoniquement l'accent sur la dernière syllabe du mot, ou plus exactement du groupe phonétique, produit une diction tranchante, invitant déjà le locuteur à avoir sur tout des opinions tranchées : "Je vis très évidemment et très certainement que..." (Descartes).
Ce statut fait penser à celui des tons musicaux, mais avec des déterminations duales, exigées par le régime urgent des tons langagiers. En tout cas, comme la musique, les phonèmes des dialectes gardent quelque chose du signal, en ce que leurs éléments travaillent très directement sur le système auditif et sur le système nerveux central d'Homo, que leurs effets de champ affectent de façon presque incoërcible. La structure phonématique de certains dialectes livre l'intérieur des corps ; dans l'écoute radio, elle travaille même parfois comme de véritables stimuli-signes <4H>, livrant au plus profond le fantasme fondamental <7I5> du parleur. En anglais, où ce phénomène est très fort, "intercourse" désigne à la fois la conversation et le coït.
Conjuguant, comme la musique, l'oppositif et l'existentiel, l'artificiel et le naturel, le macrodigital et l'analogique, la couche phonématique, à mesure qu'elle s'est mise en place, n'a pu que contribuer à la considération, la méditation, la contemplation, le désir <6A> déjà introduits par la démarche persévérante et cadencée, et favoriser aussi, par ses articulations rythmiques, l'articulation rythmique de l'ensemble de l'environnement et du corps propre en un ordre des choses, c'est-à-dire un *woruld, ou environnement approprié par Homo <1B>. Imaginons un instant ce que serait notre environnement, même technicisé, si les phrasés des langages y étaient dix fois plus lents ou dix fois plus rapides qu'ils ne sont en moyenne. Les phonèmes et les syllabes prononcent (nuntiare, pro) littéralement l'Univers, comme l'a thématisé la théorie indienne de la Mimansa. Ceci se confirmera puissamment quand nous aurons remarqué, dans un instant, la phonosémie des glossèmes.
Mais, après avoir tant souligné cette intensité existentielle de la couche phonématique, il ne faut pas perdre de vue qu'elle peut être mise entre parenthèses. En même temps qu'ils sont toujours très chargés dans la pratique du langage courant, les phonèmes, les syllabes et le phrasé sont en même temps déchargeables, ou virtuellement déchargés, comme il convient à des indexations <5D>. Aux dialectes ils fournissent ainsi des éléments nettement identifiables et qui pourtant n'impliquent encore aucune désignation fixe, et se prêtant, grâce à leurs combinaisons, à toutes les désignations possibles. Sorte d'index discriminatifs purs, ou d'index de la discrimination en tant que telle.
16B. Les glossèmes spontanés
Nous entendons ici par glossème, que d'autres appellent monème, un segment dialectal, composé d'un ou plusieurs phonèmes, groupés en une ou plusieurs syllabes, et capable de spécifier une chose-performance-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon <1B3>. Spécifier, en ce cas, veut dire prélever, déclencher, distribuer, suspendre. Selon ce vocabulaire, il ne suffit pas qu'une unité de langage parlé soit spécifiante pour être un glossème, il faut encore qu'elle soit composée de phonèmes, puisque, dans le langage massif <10D>, des vocables formés de sons ont réalisé des spécifications efficaces pendant des centaines de milliers d'années sans être composés de syllabes phonématiques, et donc sans être des glossèmes au sens entendu. Et c'est même à l'intérieur des vocables massifs préphonématiques que la phonémation s'est cherchée, puis trouvée, quand le timbre contrôlé de la voix des spécimens hominiens est devenu suffisamment pur pour porter des tons <15intr>.
Alors, ce qui importe à l'anthropogénie c'est que, une fois la couche phonématique suffisamment disponible, les glossèmes durent apparaître presque fatalement chez Homo segmentarisant, transversalisant, latéralisant, substitutif, possibilisateur, fantasmeur, à régimes cérébraux extropique et endotropique, catégorisant, Homo qui par ailleurs pratiquait déjà les thématisations en distanciation que sont les tectures, les images et les vocables massifs, voire peut-être - si l'on pense au paléolithique supérieur - des tectures détaillantes, des images détaillées et certains tons musicaux. Rien de plus obvie, de plus spontané en effet que de faire correspondre des segments phonématiques, distinctifs, à des désignés déjà segmentarisés et technicisés (choses, congénères, actions-passions, etc) pour spécifier des choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon. C'est ce qu'on entendra ici par la désignation (signare, de), articulant des désignants et des désignés. Ce vocabulaire, traditionnel depuis le Moyen Age, et que nous avons utilisé déjà à l'occasion du langage massif <10D>, a l'avantage de se démarquer de la trilogie signifié-signifiant-référent de Saussure, laquelle, outre qu'elle est censée valoir pour tout signe en général, suggère une conception où ce que viserait le désignant d'un langage ne serait pas d'abord un événement du monde, mais un concept-notion-idée intermédiaire, le "signifié", lequel n'a sans doute de consistance, s'il en a, que dans les langages adultes des cultures récentes.
Concernant les glossèmes, une anthropogénie doit envisager deux choses. (1) Les types de glossèmes qui furent d'abord requis par les groupes hominiens technicisants. (2) Les types de correspondances glossématiques disponibles. Dans les deux cas, nous serons bien obligés de prendre nos exemples dans les dialectes connus de nous, puisque nous n'avons aucun moyen de savoir quels furent les glossèmes préhistoriques.
16B1. Les types de glossèmes
Le langage massif nous avait conduits à distinguer des vocables vides, à contenu non intrinsèquement déterminé, avant même les vocables pleins, à contenu intrinsèquement déterminé <10D2a-b>. Nous garderons le même ordre et les mêmes définitions générales pour les glossèmes du langage détaillé. Vu l'importance des déictiques, signes vides, dans la manipulation technique et la rencontre sociale, qui sont les préalables de tout langage, ainsi que dans l'image et dans la musique. Et aussi parce que beaucoup de glossèmes pleins abstraits ne sont, en partie et parfois en totalité, que des faisceaux de glossèmes vides.
16B1a. Les glossèmes vides, ou indexateurs
Les index et les indexations, d'abord gestuels, puis relayés par le langage parlé massif, durent être réalisés par des glossèmes dès lors que des phonèmes furent disponibles. (a) Glossèmes indexateurs de "choses", préparant nos démonstratifs pronominaux et adjectivaux. (b) Glossèmes indexateurs de lieux et de moments, préparant nos adverbes de lieux et de temps. (c) Glossèmes indexateurs d'interlocuteurs, distinguant celui à qui l'on parle, celui qui parle, celui dont on parle, et préparant nos pronoms personnels, nos adjectifs possessifs, voire nos pronoms possessifs, ainsi que nos terminaisons des "personnes" du verbe dans certains dialectes. (d) Glossèmes indexateurs de collection, préparant nos nombres cardinaux et ordinaux, nos marques de pluriel ou de singulier. (e) Glossèmes indexateurs interglossémiques vides, pointant des glossèmes pleins déjà énoncés ou à énoncer, préparant nos anaphoriques (pronoms, en particulier relatifs) et nos démonstratifs annonciateurs ("les voici"). (f) Glossèmes indicateurs de est/n'est pas, oui/non. (g) Glossème(s) indiquant que quelque part apparaît une classe comme classe, - les fluents vs les stables, les mammifères vs les reptiles, - et qu'on peut penser quelque chose comme "pour tout f(x)". Il est plausible que certains de ces termes, tels (e) et (g), soient apparus tard, ou très tard, puisque beaucoup de dialectes actuels en sont pauvres.
Y aurait-il alors une panoplie fermée des glossèmes vides, et donc macrodigitalisable ? On le croirait, puisqu'ils doublent souvent des gestes oppositifs simples : gauche/droite, haut/bas, oui/non, etc., et cela de très près et sans trop de variations selon les cultures. Néanmoins, le geste indexateur pointe plusieurs choses à la fois, ou une seule chose avec des nuances, par quoi il est le lieu privilégié des effets de champ statiques, cinétiques, dynamiques, excités, qu'ils soient perceptivo-moteurs ou logico-sémiotiques <7A-E>. Ainsi, si l'on peut en fournir une panoplie plus ou moins fermée, c'est sans doute dans la mathématique, que l'anthropogénie définira comme la théorie générale des indexations pures et la pratique absolue des index purs (déchargés de leur mouvance) <19>. Au contraire, dans la pratique langagière, un glossème indexateur est d'ordinaire aussi "chargé" (d'effets de champ) que le geste qu'il supplée. Il ne se perçoit complètement que comme une spécification de chose-performance-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon <1B3>, où les "en", "dans", "sur" excluent déjà une macrodigitalisation panoplique et protocolaire parfaite.
16B1b. Les glossèmes pleins, ou thématiques. Leur instabilité. Entre plein et vide ; les noms propres
Comme les vocables massifs qui les ont précédés, les glossèmes pleins thématisent en distanciation des plantes, des animaux, des outils et ustensiles, des qualités, des actions et des passions, des états, des endroits, des époques, etc. Dans beaucoup de dialectes, comme en chinois, ils se sont contentés de fonctionner comme de simples thèmes, sans véritables classifications grammaticales, un même thème, par exemple, comprenant "aller" et "vers" <10D2b>. Dans les dialectes indo-européens, ces thèmes ont pris la forme plus particulière de substantifs, de verbes, d'adjectifs, d'adverbes, mais c'est là un phénomène additionnel, culturel, existentiel, sur lequel nous aurons à nous expliquer plus loin, et qui ne tient pas à leur nature.
En tout cas, les glossèmes pleins, ou thèmes sémantiques phonématisés, ne furent pas seulement un perfectionnement des vocables massifs <10D2b> ; leurs oppositions de proche en proche ont été un adjuvant systémique considérable pour la panoplie et le protocole techniques. Et l'on peut voir dans leur mise en place un des déclencheurs du paléolithique supérieur et du néolithique. Peut-on alors repérer des traits désignatifs, comme on a repéré des traits phonématiques ? Mais ces derniers, nous l'avons vu, ont supposé qu'existe une panoplie fermée d'oppositions sonores basales, dues à la physico-physiologie du ton et de la voix "tonale". Or, les choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon (Bewandtnisganzheit), qui constituent un *woruld <1B3>, et que les glossèmes se proposent de spécifier comportent : (a) des éléments en nombre indéfini, (b) des technèmes, dont beaucoup sont mobiles dans leur virtualité, ou apparaissent pour la première fois et souvent sourdement, (c) des (re)segmentarisations innombrables de tous les donnés anciens et nouveaux, (d) toutes sortes de distinctions qui ne sont pas oppositives.
Par exemple, les qualités qui forment un spectre comme les couleurs se prêtent à mille découpes ; le caeruleum des Latins rattachait le bleu au gris, et donc les confondait, sinon perceptivement, du moins langagièrement. Même les substances ne sont pas toujours mieux tranchées : le bois est-il un ou plusieurs désignés, et aura-t-il donc un ou plusieurs désignants, selon qu'il est un arbre dans une forêt, qu'il brûle dans une cheminée, qu'il "fait" une table, qu'il "fait" du papier ? Pour les actions, dites donc "coupe-moi ceci" à un Indien Tawahka (Honduras), il vous regardera interdit, parce qu'il attend que vous lui précisiez quelle coupe vous attendez parmi les vingt façons qu'il distingue de couper. Il y a autant de traits sémantiques que de cultures, et de moments de culture. Et, si la distribution en traits phonématiques peut être presque a priori par rapport aux phonèmes qui en jouent, la distribution en traits sémantiques ne peut qu'être a posteriori, parfois éclaireuse mais souvent à la traîne d'une expérience toujours mouvante.
On a voulu alors invoquer, entre les désignés et les désignants, un domaine mental, notionnel, conceptuel, idéel, qui serait, lui, distribuable en unités tranchées et énonçables de façon claire et distincte. Jusqu'à présent, les tentatives en ce sens ont échoué, et nous y reviendrons à propos de la tendance à la terminologisation <17E1>. Le noeud du problème est que, à de rares exceptions près, la correspondance entre la technique et la glossématique ne couple pas des termes avec des termes (termini, bornes), mais bien un réseau avec un réseau. Et tous deux mouvants. Réseau de technèmes en évolution, comme celui de l'évolution biologique, qu'il tente de suivre. Et réseau de glossèmes, lui aussi en évolution. D'abord, à cause de celle de l'évolution du réseau technique, qu'il a charge de spécifier. Puis, parce que la plupart des glossèmes pleins qui ne visent pas des genres et des espèces vivantes, sont largement (de même que leurs "concepts", que nous noterons *...*) des faisceaux d'index ou d'indexations <5> : *avancer*, *descendre*, *achever*, *commencer*, *montée*, *descente* ; mais aussi *sublime*, *élévation*, *profondeur*, *pensée*, *élan*, *esprit*, *désir*, etc. Enfin, les glossèmes pleins, comme les glossèmes vides, ont pour moyen fondamental des phonosémies, que nous allons considérer dans un l'instant.
Cependant, avant de quitter la distinction entre glossèmes vides et glossèmes pleins, il faut envisager le cas remarquable de ces glossèmes pleins ET vides qu'on appelle les noms propres, noms ou prénoms, name ou surname. Il est normal qu'Homo, doué comme beaucoup d'autres primates d'une aire cérébrale lui permettant de distinguer les visages, en une capacité renforcée chez lui par la tranversalisation, l'orthogonalisation et la latéralisation, crée des glossèmes "propres", ou des noms de "propre" (au sens des logiciens), pour dénommer des spécimens dont la singularité lui importe ; "Victor" ou "Nelson" lui servent à appeler ou à désigner son frère ou son chien. Les noms propres hominiens sont alors des signes pleins en ce qu'ils renvoient à un ensemble de performances et de qualités. Néanmoins, ils sont aussi des signes vides, parce que leur désigné humain est non seulement en transformations constantes, comme tout vivant, mais il ouvre un champ de possibles, appartenant au non-être autant qu'à l'être. Du reste, ce désigné, outre une présence physique descriptible, comprend une présence "métaphysique" (apparitionnalité, phénoménalité) indescriptible <8A>. Bref, s'adressant à autant de vide que de plein, aussi indexateurs qu'indiciels, les noms propres occupent l'essentiel de la fonction interpellante du langage <17F3>, où ils exploitent si bien les inflexions de la voix qu'ils fournissent le plus grand nombre des vocatifs (vox, vocare). Prononcés par les autres ou par soi, ils comptent parmi les relais solides du "même" dans le "X-même" <11K, 30A>.
Ce statut paradoxal fait leur puissance. Une philosophie, une religion, une politique, étant donné la fragilité de leurs contenus, n'ont guère de chance de s'imposer qu'entretenues par le nom propre prestigieux de leur révélateur-prophète : Hitler, Staline, Sartre, Bouddha, Isaïe. Et le culte de la personnalité tient dans la prononciation de ce nom plus que dans la contemplation d'images. Il faut donc s'attendre à ce que des facteurs si intensément existentiels varient fort avec les cultures, et nous devrons y revenir à propos des glossèmes dits culturels <16F1>.
16B2. La correspondance entre glossèmes et glossémés
Le terme le plus neutre qu'on puisse trouver, en français et en anglais, pour dépeindre la thématisation glossématique (désignation) est de dire qu'elle fait correspondre certains glossèmes (désignants) à certains glossémés (désignés). Mais comment cette correspondance peut-elle s'établir ?
La réponse du logicien et du physicien est simple. (1) La correspondance peut invervenir entre le désigné et le désignant en tant que ce dernier est entendu, ou bien en tant que ce dernier est produit, s'il est vrai que la production vocale a des aspects multiples selon son lieu (avancé, médian, reculé, élevé, profond, etc.), son orientation (exotropique, endotropique), son tempo, son caractère de frottement, de caresse, d'explosion, etc. (2) D'autre part, qu'il s'agisse d'audition ou de production, la correspondance peut résulter (a) d'une convention (arbitraire et réformable), plus exactement d'une institution (résultant du fonctionnement d'appareils sociaux, et difficilement réformable) ; (b) ou bien d'un lien naturel, parfois dit motivation, par exemple une similitude (ressemblance), une analogie (proportion) de forme, de (deux) rapports ou motions <10D2a-b>, etc. Ceci, qui est la clé de toute intellection hominienne, mérite un examen approfondi.
16B2a. La phonosémie
Mallarmé, qui a passé sa vie à observer les correspondances glossématiques, a fait une contribution monumentale à une vraie linguistique dans les 150 pages de texte très serré de Les mots anglais, ce "Traité placé au début d'une Science", dont le thème est "la genèse de l'anglais". Ecoutons-le sur la phonosémie du B initial (à prononcer "bH") : "Il cause les sens de production et enfantement, de fécondité, d'amplitude, de bouffissure et de courbure, de vantardise ; puis de masse ou d'ébullition et quelquefois de bonté et de bénédiction." Les sens ainsi causés sont "divers et cependant liés secrètement tous". Il est précisé que B "s'appuie, au commencement de chacun des mots, sur toutes les voyelles, peu d'entre les diphtongues et les seules consonnes l et r <liquides>" ; mais que c'est son influence de "labiale élémentaire" qui prévaut.
C'est sur le même ton que Mallarmé parle du P anglais (donc pH) : "P se joint à l, souvent grâce à l'intermédiaire d'une voyelle ou d'une diphtongue, que peuvent <sic> aussi suivre parfois une autre lettre ; et à r. Tire-t-il de son union avec l'une ou l'autre de ces consonnes un sens qui lui manquerait ; isolé : on peut en douter ; d'autant plus qu'à part l'intention très nette d'entassement, de richesse acquise ou de stagnation que contient cette lettre (laquelle s'affine et précise parfois sa signification pour exprimer tel acte ou objet vif et net), on ne saurait y voir que rarement la contre-partie, parmi les dentales, de la labiale B".
Ainsi, pour Mallarmé, qui se situe à la charnière du MONDE 2 et du MONDE 3 <12B>, les onomatopées sont "ces mots admirables", où s'établit "un lien, si parfait entre la signification et la forme d'un mot qu'il <le mot> ne semble causer qu'une impression, celle de sa réussite, à l'esprit et à l'oreille". Mais ce lien, qui culmine dans l'onomatopée, est "fréquent" partout. Ainsi, non seulement tous les mots anglais commençant par "B" font alors une grande tribu commune, mais ils dessinent des "familles". Dans les deux centaines de mots commençant par B qu'il retient, le poète linguiste compte une trentaine de ces familles, dont voici l'une : Burst (éclater), Brake (voiture), Breach (brèche), Bray (broyer), Brittle (cassant), Breeches (culotte)..., où des glossèmes se mettent en résonance, déteignent sémiquement les uns sur les autres, même si le locuteur leur attribue des étymologies fausses (Mallarmé fait abusivement venir bread de la rupture du pain, break, et non de sa cuisson, brew). Tout le vocabulaire germanique de l'anglais confirme cette existence de ce que nous appellerons des confréries phonosémiques, swift, slip, slurp, slide, sleep, snivel, snuffle ; blunt, bluff, bold ; baubles, bangles, beads ; scrap, scrape ; whiff, fluff, etc., lesquelles évoquent ce que nous avons appelé des synodies neuroniques <2A2c>.
Le travail fait par Mallarmé pour les consonnes anglaises vient d'être complété pour les voyelles françaises, par René Lavendhomme ; l'anglais est consonantique, le français vocalique. Le système de poèmes intitulé Alphes (Pavillon Vert, 1997) déploie les dimensions de A, E, I, O, U, de même que de AN, IN, ON, UN, prononcés en "voix" mais aussi écrits en "lettres" ; le sous-titre est Lettres à thèmes. Toute la démonstration, ou monstration, a une sorte de nécessité. Le poème liminaire, Voie de poème, part de A, et même, dans le système français, de A nasalisé, soit AN-EN : Le lent engendrement d'encre, de vent, de sens, où la sémie noue et dénoue la technique (encre), la nature (vent) et la sémiotique (sens). Ce AN-EN natal est suivi d'une première condensation en E <é-è> : Crée l'entêtement, l'événement de centre. / Le tremblement secret émerge de ce ventre... Et, toujours selon la phénomatique française, la strophe médiane fait culminer la tension I-U : Ile surgit, rubis subtil, en certitude, où I, fusant vertical, et U, fusant horizontal, réalisent le surgissement d'une île, la détachent en rubis subtil, finissent par soutenir la certitude ; cependant qu'en retour, ou algébriquement, la certitude, comme expérience et comme mot entendu, crée le subtil et le rubis d'une île qui surgit. Enfin, le dernier vers fait entendre le concert complet des cinq "voix", repris dans l'écho indéfiniment réverbéré qu'est chacun de nous en son langage <17F12> : Et le rire absolu // force la fin du monde (Et le rire absolu // force la fin <è nasal> du monde <o ouvert nasal>).
Après cette vue générale, c'est de façon détaillée que les poèmes engendrés par I (de vide à cygne), par A (de taratata ou gaga à Malaga et Bagdad), par E <é-è> (obligatoirement intitulé Le rêve de Perec), par O et ON (Force d'ombre), par U (Humer l'u, Luxure de Lune, Pustules) créent et argumentent une topologie, une sémantique, un imaginaire, une ontologie, une éthique, une politique, une algèbre, qui sont ceux, fondamentaux et inévitables, de tout locuteur français parmi ses effets de champ phonosémiques pour ainsi dire obligés <Compl. 1, Le français et le jardin>. Les cinq parties de l'ouvrage s'intitulent éloquemment : Voix, Structures, Rages, Rêves, Ecriture.
16B2b. La phonosémie manieuse. Faux synonymes et faux homonymes
Or, dans tous ces exemples, qu'est-ce que le désignant fait avec son désigné ? On a souvent dit qu'il le pointe, digitalement. Ou qu'il le mime, analogiquement. Mais, étant donné que la manipulation chez Homo est à la fois physique et mentale <1A1,2B2>, il est sans doute plus exact et plus complet de dire qu'il le manie. Au fond, ce que les spécimens hominiens demandent à leurs glossèmes c'est de leur permettre de manipuler physiquement et mentalement des désignés, de (se) les thématiser langagièrement en distanciation <4A>, de les spécifier exotropiquement et endotropiquement avec pertinence, prégnance, rythme, plaisir, jouissance, même quand il s'agit de tristesse et de peine. Bref, c'est que, prononcé correctement par un locuteur français, le /juge/ pèse, jauge et soit judicieux. Que le /furet/ furète. Que le /cheval/ piaffe. Que le /fauteuil/ reçoive avec générosité les formes anatomiques qui s'y appuient. Que la petite fille /adorable/ soit phonosémiquement adorée du seul fait déjà de la dire adorable. Et qu'à cause de la suite /bl-br/ (/b/ + liquide), tout le monde comprenne qu'on parle d'argent quand on dit qu'on veut des "briques" ou du "blé".
Certaines suites phoniques sont si heureusement manieuses qu'elles ont émigré d'un dialecte à l'autre. Ainsi, ce n'est pas qu'aux vertus supposées de sa fiente (krokodeileia) que le "krokodeilos" grec doit d'être passé sans encombre au "crocodilus" latin, au "crocodile" français, au "coccodrillo" italien, au "cocodrilo" espagnol, au "krod'daïl" anglais, au "krokodil" russe, devenu un titre satirique célèbre. C'est que, depuis plusieurs millénaires, l'audition (correspondance perceptive) et la production (correspondance productive) des syllabes et du phrasé de "crocodile" invitent à manier, manipuler exotropiquement et endotropiquement les torsions et croquements d'un animal à la fois plaisant et redoutable.
Ceci s'applique aussi bien dans les matières les plus austères. Quand un juriste français prononce les phonèmes /litispendance/, il produit dans la tête de son interlocuteur quelque chose qui tient à une situation technique (l'équilibre momentané d'une cause relevant de deux juridictions), à la majesté du droit romain sous-jacent, à l'étymologie latine encore transparente (litem, pendere), au suspens devant tout équilibre hésitant, mais aussi à une certaine complication phonique annonciatrice d'un sujet grave, ainsi qu'au contraste entre l'éveil des deux i pointus de litis (i-i) et le suspens des deux a nasalisés (en-an) de pendance.
Les exceptions à ce bonheur de maniement phonosémique sont toutes relatives. Ainsi, dans le /nuit/ français, le /i/ est peu compatible avec la noirceur nocturne, et Racine, qui justement cherchait l'obscurité dans le songe d'Athalie, a dû ruser en mettant "nuit" à la fin de son vers en l'assombrissant d'avance par onze syllabes de nasales et du puits phonique d'un /oe/ entre deux /r/ : "C'était / pendant l'horreur / d'une profonde nuit." En contraste, le locuteur allemand, Nietzsche a pu faire sortir de "Nacht", profond et sombre, la page fameuse de Zarathoustra : "Nacht ist es : nun reden lauter alle springenden Brunnen (...) Nacht ist es : nun erst erwachen alle Lieder der Liebenden (...)", bien résumé dans : "Licht bin ich : ach! Dasz ich Nacht wäre!".
Cependant, la nuit comporte aussi des étoiles, et là c'est le français "nuit" qui propose la phonie productrice (causatrice, dirait Mallarmé) sur une musique de Rameau : "O /nuIt/, qu'Il est profond ton sIlence, "Quand les étoiles d'or scintIllent dans les cieux" ; tandis que l'allemand de Nietzsche doit s'appuyer sur des phonies détournées et des rétorsions sémiques : "ihr kleinen Funkelsterne und Leuchtwürmer droben! - und selig sein ob eurer Licht-Geschenke". Faisant d'une pierre deux coups, le Valéry de La jeune Parque a combiné profondeur et scintillement nocturnes dans "cette heure seule avec diamants extrêmes", qui va du creux de deux /oe/, appuyés sur "r" et sur "l" (le second étant intensifié par le /s/ qui l'introduit), aux rétractions hautes de /i/ et /è/, du reste intériorisées par le /an/ de diamants, et par les deux /m/, labiales nasalisantes, de diamants et extrêmes.
Résumons : tout glossème dans un dialecte "sonne" bien dans ce dialecte, et il y "fonctionne" bien aussi, c'est-à-dire qu'il permet d'y "manier" (non d'imiter) sémiquement et phoniquement ses désignés avec une certaine pertinence et un certain plaisir ; sinon il tombe en désuétude. Les exceptions sont rares ; Whorf n'en propose que deux exemples, zart (doux) allemand, qu'il juge dur, et deep (profond) anglais qu'il juge aigu. Mais encore ces deux exceptions semblent mal analysées, car Whorf oublie ce que le "ts" initial (celui de certaines call girls) apporte à zart, et combien le "d" sonore initial oppose deep à peep, qu'il prend très correctement comme modèle d'acuité <LTR,220>.
Globalement, les dialectes sont phonosémiquement bien faits, maniables, souvent jusque dans leur dernier détail. "Manier" veut dire ici que, pour une oreille mallarméenne, sur fond de sa sémie simple ou complexe, un glossème active et passive par sa phonosémie une topologie, une cybernétique, une logico-sémiotique, une présentivité, bref un parti d'existence <8H> qui soit dans un accord de stimulation, au moins large, avec son glossémé principal (le désigné premier) et avec ses glossémés secondaires (les désignés dérivés). Du reste, ces derniers ont souvent conquis leur grade pour des raisons beaucoup plus phoniques que sémiques. Pour dire fortement-intensément, le vachement actuel doit davantage à la suite /v-a-ch-m/ dans la phonématique française qu'aux paisibles ruminants auxquels renvoie sa sémie. Tout comme les oiseaux ont peu de place dans "C'est chouette!". Paradoxalement, l'expression du sanskritiste Whitney "l'arbitraire du signe" n'aurait jamais connu en France la fortune qu'elle a eue si les suites /ar-i-èr/ et /u-i/ n'avaient déclenché chez son locuteur, dans le régime phonématique-phonétique du français, une hauteur et une suffisance suppléant à son inanité.
Le cas des glossèmes indexateurs est ici exemplaire. Leur phonosémie réussit d'ordinaire d'autant mieux qu'elle correspond à des gestes pointeurs, préleveurs, déclencheurs, distributeurs, et non sans charge, c'est-à-dire avec des effets de champ perceptivo-moteurs dynamiques <7C>. La fricative soutenue du /s/ français de "ce", "ceci", "cela", "celui-ci", "cet", "ces" montre déjà de quoi il s'agit, mais le cas du /th sonore/ anglais le montre mieux encore, puisque, comme y insiste Whorf, il n'est initial que dans les démonstratifs : "the", "this", "these", "those". Ce statut particulier est donc très distributeur, permettant de repérer aussitôt que quelque chose est indexé, et il montre qu'un article défini est déjà une indexation. Il trahit, du reste, un parti existentiel original, s'il est vrai que, comme post-dentale supérieure, ce "th" sonore anglais crée une relation de distanciation tangentielle entre le désignant et le désigné, distanciant du même coup le désignateur. Que le dialecte ait donné une coloration si singulière à ses glossèmes vides (indexateurs) se comprend d'autant mieux que les glossèmes pleins y consistent, plus souvent qu'à l'ordinaire, en faisceaux de glossèmes vides.
Dans le cours de l'anthropogénie, la création des glossèmes fut donc un hasard prévisible. Dès que l'appareil phonateur d'Homo a fourni assez de phonèmes et de syllabes, la correspondance phonosémique, déjà esquissée à travers le langage massif, devait s'établir entre quelques segments techniques plus découpés et des segments dialectaux aptes à les manier phonosémiquement. Pour mesurer combien sur ce point le langage détaillé continue le langage massif, on relira <10D4> la conception de la création native des langages (Urschöpfung) selon l'Etymologisches Wörterbuch des deutschen Sprache de Kluge (1995). Les signes langagiers sont moins motivés que les signes imagiers, mais ils le sont assez pour que le français dise joliment que les comprendre c'est les entendre.
C'est la phonosémie manieuse qui explique que le nourrisson repère, reconstruit, reproduit le langage de son milieu à la vitesse extraordinaire que l'on constate ; elle compatiblise tant de propriétés (sonores, visuelles, tactiles, gestuelles) qu'il suffit, dans la perception et la remémoration, d'en saisir quelques-unes pour anticiper ou réactiver synodiquement <2A2c> les autres. C'est elle aussi qui permet de comprendre qu'un langage ne peut s'apprendre qu'en interaction (en gestes et intergestes) avec d'autres locuteurs. C'est elle encore qui fait qu'il y a des "professeurs de langue" bons et mauvais, selon que quelqu'un a ou n'a pas le don de transmettre la phonosémie d'un dialecte par convection <1A5f> (non par règle) : "que ce qui vient de l'enseignement, à bon droit y retourne", conclut Mallarmé dans l'avant-propos de Les Mots anglais. Elle aussi qui fait qu'il y a de bons et mauvais vendeurs, publicitaires, hommes politiques, prédicateurs, amoureux. Elle contribue pour une part essentielle à ce que l'existence ait un rythme, et soit donc vivable, s'il est vrai que le rythme est le critère ultime de la normalité hominienne <26B2>.
Somme toute, dans un dialecte, il n'y a pas de synonymes (le Merriam-Webster montre qu'il y a toujours des nuances de sens entre deux mots anglais apparemment équivalents), mais il n'y a pas non plus vraiment d'homonymes. Si le vent froid du nord et le baiser s'expriment tous deux par /bise/, le maniement sonore des deux n'est pas le même, jouant de longueurs, d'intensités, de flexions, d'attaques différentes. On parle d'autant plus pleinement un langage que ces cryptomaniements sont plus présents. Selon la chose-performance, la situation, la circonstance, l'horizon, bref la Bewandnisganzheit, à spécifier.
16B2c. La sélection culturelle de la correspondance phonosémique
La phonosémie manieuse des glossèmes d'un dialecte se heurte pourtant à un obstacle, bien dégagé par la grammaire comparée du XIXe siècle. En effet, celle-ci montre qu'un état d'un glossème peut être relié à un état antérieur ou (col)latéral de ce glossème selon des transformations phonématiques-phonétiques impitoyables exprimables par des règles. Pour les liaisons latérales, l'exemple classique est la conversion réversible qu'on peut établir entre "pater" latin, "patèr" grec, "pitar" sanskrit, "vader" néerlandais, "father" anglais, "hayr" vieil arménien, etc. Pour la liaison des filiations, "caritatem" donne "cherté" français, selon la dérivation classique : caritatem, caritat, cartat, chartat, charté, cherté. On voit la difficulté que ceci fait à la sélection phonosémique. Si /patèr/ est réussi en grec et en latin, quel beau hasard que /hayr/ l'ait été en vieil arménien! Si /caritatem/ a été un glossème phonosémiquement réussi en latin, quelle chance que /cherté/ soit un glossème phonosémiquement réussi en français, puisqu'il résulte de l'application successive de conversions qui n'ont aucune préoccupation phonosémique : (a) toute syllabe qui suit l'accent tonique latin tombe, reste /caritat/ ; (b) toute syllabe entre la syllabe accentuée et la première syllabe mi-accentuée tombe, reste /cartat/ ; "k" devient "ch" devant "a", ce qui donne /chartat/, etc. ? Du reste, à côté de la /cherté/ obtenue par dérivation dite populaire, /caritatem/ latin a donné aussi la /charité/ obtenue par dérivation dite savante. Belle coïncidence encore que ce mot-là soit à son tour phonosémiquement réussi! Et c'est plus étonnant encore si l'on observe, avec Whorf, que les monosyllabes anglais, pour prendre un exemple limité, n'acceptent que certaines combinaisons de voyelles et de consonnes, et excluent absolument les autres, même pour la fantaisie de Lewis Carroll, sans que le locuteur soit le moins du monde conscient de l'algèbre impitoyable à laquelle il obéit.
Eppur si muove, et pourtant les mots sont la plupart (ou tous) phonosémiquement manieurs. Ce qui suppose qu'il y a, pour l'évolution des glossèmes, une variation-sélection-adaptation, qui s'éclaire par celle qu'on observe dans l'évolution des vivants, à moins plus simplement qu'elle la continue. Dans la suite des vivants, des variations apparaissent sans cesse, sur quoi intervient la sélection par le milieu intérieur et par le milieu extérieur, lesquels ne gardent que les variations adaptées ou adaptables. De même, dans les dialectes, les moments évolutifs d'un glossème donnent des états phoniques et sémiques (ses variations phonosémiques), dont le locuteur garde ceux qui lui semblent adaptés à manier et spécifier exotropiquempent et endotropiquement les choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon <1B3> propres à son groupe et à lui, dans tel lieu à tel moment.
Ainsi l'essentiel est dit. Mais le phénomène est si important que nous allons le suivre sur un cas particulier, celui de mûs-mus-musculus-muscle et de lacertus(a)-lacerte-laizarde-lizard-lézard-leg, qui s'entre-éclairent à travers quatre étapes : le grec ancien, le latin ancien, le français et l'anglais moyens, le français et l'anglais modernes. Ce qui frappe au départ c'est déjà le bonheur des correspondances phonosémiques. En grec ancien, la suite /m-û-s/ permettait de bien manier exotropiquement et endotropiquement le rat et la souris, deux animaux petits qui se glissent partout, d'autant que l'accent double /û/ (montée, descente) convenait à leur rétractilité. Métaphoriquement, dès Hippocrate, mûs désignait les muscles, qui ont des propriétés semblables ; et aussi les moules. Le latin témoigna du même bonheur phonosémique, puisque mus, prononcé /mous/, y maniait bien aussi le rat ou la souris, tandis que le diminutif musculus (/mouskoulous/), en particulier par la syllabe diminutive /cul/, permettait de manier langagièrement les petits rats et petites souris, certains muscles, les moules, et, pour faire bonne mesure, une machine de guerre (de même fonction ?). Cependant, en latin, la situation s'était compliquée, parce qu'à côté de mus et musculus, coexistait lacerta, et surtout lacertus (prononcé /la-ker-tus/), qui, avec la suite l-k-t, réussissait à manier phonosémiquement le lézard et le maquereau, mais aussi au pluriel certains muscles allongés, ceux des membres supérieurs. Au point que lacertus était parfois synonyme de bras, surtout de bras déployant la puissance : excusso lacerto, bras déployés.
Voilà ce dont hérita le Moyen Age, avec le petit drame phonosémique qui s'ensuivit. Car, selon la dérivation générale du français, le /k/, occlusive gutturale, de lacerta devint un /z/ ou /s/, qui n'avait plus les mêmes rugosités de phonie. Alors, par rémanence sémantique, lacerta garda un moment encore son sens de "muscle" sous la forme de lacerte, mais progressivement, à travers laizarde, il se contenta de désigner les lézards, puis les lézardes de mur, auxquelles son /s/ ou /z/ correspondait phonosémiquement bien mieux qu'à des muscles bandés. Au contraire, dans musculus, la dérivation du français ayant gardé le /k/ du latin, et ayant même créé par chute de la syllabe non accentuée un groupe /skl/ plus dense que /skul/, muscle non seulement s'est phonosémiquement maintenu, mais s'est étendu à tous les muscles, même à ceux des membres supérieurs, au point de désigner la force en général ("Il a du muscle. Une intervention musclée.").
Les autres avatars concordent. En anglais, la dérivation ayant d'abord gardé la gutturalité du /k/ de lacerta (prononcé /lakerta/), ce dernier mot fut conservé sous la forme de leg (muscle de la cuisse, cuisse), tandis que le moyen français laizarde était si phonosémiquement manieur de l'idée de lézard qu'il donna le lizard anglais. En français, /muscle/ ayant été accaparé pour la désignation des muscles, ce fut le hurax grec (rac. sFar, pousser de petits cris), en latin sorex, soricis, soricem, qui fut gardé pour désigner les souris par /souris/, en une suite qui est une autre merveille de maniements phonosémiques.
En un mot, si les dialectes sont d'habitude phonosémiquement heureux, ils le doivent au fait que les glossèmes à phonosémie aberrante, moins fréquentés par le locuteur, tombent en désuétude, tandis que les phonosémies efficacement manieuses sont privilégiées, au point de favoriser les emprunts de mots étrangers quand ils sont meilleurs. Un glossème peut ainsi passer d'un sens à un autre non seulement par apparentements notionnels (similitudes d'odeur, de forme, de proportion, d'effets), mais aussi par concordance ou discordance phonosémiques. Les deux effets se croisent, et il faut se garder de les confondre. Quand, plus haut, nous avons relevé que mûs grec correspondait phonosémiquement aux rats, aux muscles et aux moules, cela n'impliquait nullement que ces sens fussent venus les uns des autres. Par exemple, rien n'exclut a priori que, dans un dialecte voisin, les moules fussent appelées d'un mot proche du mot grec mûs, qui se serait ainsi adjoint ce sens. Les étymologies sont souvent hasardeuses ; les correspondances phonosémiques le sont moins.
16B2d. La malléabilité phonosémique. Effets d'hyperchamp
La sélection phonosémique suppose que le maniement du glossémé (désigné) par son glossème (désignant) soit très souple, et trouve même plaisir et fécondité à cette souplesse ; que nous pensions plus par notions (inchoatives) que par concepts (définis). Ainsi, nous venons d'apprendre comment un même terme a couvert en grec, mais aussi en latin, et dans d'autres langues les rats, certains muscles, un mollusque, une machine de guerre. Pareils glissements sont innombrables. L'exemple limite en est, dans tous les dialectes, la panoplie capable de manier phonosémiquement les organes génitaux, masculins et féminins, et cela du seul fait qu'ils ont quelque rapport sémique ou phonique avec le convexe ou le concave, ou encore avec la répétition compulsionnelle d'un certain mouvement ou d'une mouvance circulaire, etc.
Cette extrême souplesse sémantique ne se comprend que parce que les glossèmes d'un dialecte ont pour fonction non pas d'équivaloir à des désignés en un "stare pro" (tenir lieu de), mais d'être des segments phonosémiques et glossémiques suffisants pour spécifier pratiquement des choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon, et pas seulement parmi des locuteurs, mais bien parmi des interlocuteurs, qui d'avance ont en commun, du moins comme possibles, pareil horizon, pareille circonstance, pareille situation, pareille chose-performance, dans l'intergeste technique d'un même *woruld.
Du reste, on distinguera les variations-sélections grandes et petites. C'est continûment que les Athéniens dirent /timè/ là où les autres Grecs disaient /tima/, et cette présence incessante de la voyelle rétractée /è/ dut influencer profondément leur phonosémie et toute leur glossématique, ainsi tirée vers l'acuité, l'acribie, une certaine désinvolture, que Sparte ne connaissait pas. De même, c'est globalement et définitivement que le système phonématique des voyelles et consonnes anglaises, et donc aussi le système phonosémique anglais, a subi une redistribution au XVIe siècle, qui inaugura ce qu'on appelle l'anglais moderne. Ce sont bien là des variations phonosémiques majeures.
Par contre, les Parisiens du XVIIe siècle dirent un temps /Pasis/ pour /Paris/ ; ceux du début du XXe siècle dirent /Mèdème/ pour /Madame/ ; des féministes des années 1970 se prirent à dire /balle/ pour /belle/, et /chare/ pour /chère/ ; beaucoup de Français actuels ont peur de la rétraction décidée du /è/, qu'ils ont donc égalé à /é/ : "lé Françé cherché la pé" (Mitterand) remplaça "lè Françè cherchè la pè" ; les mêmes italianisent la langue en accentuant le "e" final, et en obtenant ainsi des substantifs avec accent sur la pénultième : Michelin/e/. Plusieurs de ces variations phonosémiques sont sans doute transitoires ; en français, le renforcement du "e" muet final, ou son adjonction, ont pu être confirmés par la diction radio ou TV : "Il fallait jouer le sètte, le huitte et le disse". Dès qu'il n'y a pas rotation partielle ou complète, mais seulement modification ponctuelle, le système a toute chance de revenir à son point de départ, en raison de ses facteurs homéostatiques, ici ses effets de champ généraux, perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques.
Pour suggérer ce qu'est un système phonosémique, comme le français ou l'anglais, ou plus étroitement comme l'idiolecte de Racine, de Poe ou de Hölderlin, la notion d'hyperchamp est suggestive. Car il ne s'agit pas de la seule addition de champs particuliers que créerait, par exemple, la tension entre /a/ et /è/, ou entre /a/ et /i/, ou encore entre /t/ et /d/, puisque tous ces champs-là changent sans cesse. Or, nous pouvons encore lire Racine raciniennement et cornéliennement Corneille ; même lire virgiliennement un vers de Virgile (in/ter vi/burna cu/pressi) et horaciennement un vers d'Horace (solvitur acris hiems). Comment est-ce possible ? La raison est la même qui explique que nous jouons beethovéniennement Beethoven et mozartiennement Mozart <15G3> sur des instruments qui pourtant ont profondément évolué ; ou reconnaissons Rembrant et Michel-Ange sous leurs vernis et repeints. C'est que le destin-parti d'existence <8H> qu'est un dialecte, un idiolecte, une musique et une peinture singulières n'est pas un rassemblement d'effets locaux, mais, à partir de quelques effets locaux approximativement produits, la résurrection progressive, enfin globale, d'une topologie, d'une cybernétique, d'une logico-sémiotique, d'une présentivité, voire d'un fantasme fondamental, d'un hyperchamp <7I5>, - Whorf parlait déjà d'un "hyperespace" de chaque dialecte, - qui alors (ré)engendrent l'essentiel de tous les effets particuliers. Avec pour seul critère de pertinence que les huit aspects du rythme <1A5> soient présents. La façon dont, dans la Phèdre télévisée de Luc Bondy, Dominique Frot a donné au texte d'Oenone les accents rythmiquement consistants de l'inconscient de Phèdre, - la parole de l'inconscient est une fonction des confidents de la tragédie classique, - montre à la fois la cohérence et l'ampleur de l'hyperchamp racinien jusqu'à nous.
16B2e. Le recours de l'opposition qualifiée
On ne perdra pas de vue que les glossèmes ne sont pas isolés. Comme déjà les vocables du langage massif, ils fonctionnent dans des panoplies, voire dans des couples, plus ou moins oppositifs. Alors, les deux termes sont chacun réussis, /lourd/-/léger/, /bêtise/-/intelligence/, /bestialité/-/subtilité/, et ils se renforcent de leur rapprochement : /lourd/ est d'autant plus efficace qu'il fait couple avec /léger/, et réciproquement. Ou un terme est moins frappant, mais se détache grâce à l'autre : si laid, mauvais, mal peuvent d'abord paraître phoniquement peu efficaces, ils le sont davantage couplés avec beau, bon, bien : d'où la réussite phonosémique globale de "bon ou mauvais", "beau ou laid", "le bien et le mal".
Il y aurait à édifier une logique révélatrice de toutes les oppositions qualifiées qu'Homo déploie et pratique dans l'édification de ses dialectes et idiolectes. Et l'on verrait combien de glossèmes, qui d'abord semblent arbitraires, immotivés, se justifient à leurs interlocuteurs par toutes sortes d'ambiguïtés et de tensions de phonosémie réticulaire.
16B2f. Le recours de l'opposition non qualifiée, ou convention pure ("arbitraire du signe")
Homo étant possibilisateur, on peut cependant imaginer des correspondances glossématiques purement conventionnelles, ou institutionnelles, en particulier dans le domaine de la science ou de la technique, où importe l'exactitude abstraite des désignés, et donc la restriction de la malléabilité sémantique des désignants. Du reste, certains glossèmes sont formés là à partir d'initiales : radar = radio detecting and ranging ; quasar = quasi stellar ; bit = BInary digiT.
Mais même les mots créés par la science, la technique et le commerce, bien que n'étant pas passés par le détour de la variation-sélection-adaptation phonosémique séculaire, sont souvent fort réussis, comme les terminologues le savent. Les suggestions phonosémiques de radar et quasar sont parfaites ; et la trinité analog computer, digital computer, hybrid computer, en attendant neuronal (ou neural) computer, permet un maniement précis, fécond, jouissif du champ global de l'informatique. Rien n'est même plus apte aux désignations parlantes que le domaine technique et scientifique, parce qu'y règnent les indices et surtout les index, lesquels, même déchargés par leur mathématisation, gardent quelque chose de la charge de toute indexation, avec des effets de champ et des fantasmes, qui bloquent ou favorisent la découverte ultérieure selon les cas. En physique, la fortune de spin, comme des mots anglais en général, très indexateurs de mouvements et de motions, suggère bien de quoi il s'agit. L'adjectif français "excité" est, en mathématique et physique, aussi réussi.
16C. Les séquencèmes