Retour - Back    |    Accueil - Home
 
 
 
Texte de l'auteur (27 pages) en PDF
 
Résumé (5 pages) + Exercices (2 pages) en PDF
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE GÉNÉRALE
 
PREMIÈRE PARTIE - LES BASES
 
 
 
Chapitre 11 - L'ARTICULATION DU SPÉCIMEN HOMINIEN
 
 
 

 
 
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
 
Chapitre 11 - L'articulation du spécimen hominien
 
11A. Le spécimen hominien comme aval et amont
 
11B. Les schèmes corporels
 
11C. Le corps propre
11D. Les représentations corporelles endotropiques fantasmatiques ("images du corps")
 
11E. Un système hétérogène en quête d'unité
 
11F. La démultiplication rythmique : noyaux, enveloppes, résonances, interfaces
 
11G. La hiérarchisation des fantasmes
 
11H. Les stances : (1) Le geste
11I. Les stances : (2) l'oeuvre
11J. Les stances : (3) Les caractères, les styles, les manières
 
11K. Le X-même
 
11L. La communion des X-mêmes
11M. Les vagations du X-même
11N. Les limites temporelles des spécimens hominiens
11O. Le spécimen hominien comme système compliqué et complexe
 
 
 

 
 
 
Chapitre 11 - L'ARTICULATION DU SPÉCIMEN HOMINIEN
 
 
 

Pour désigner le vivant hominien singulier, l'anthropogénie évite le mot individu, apparu seulement au XVIIe siècle, dans les circonstances très particulières du rationalisme bourgeois, et que ne connurent, avec ce sens de "vivant indivis", ni le latin classique ni le latin médiéval. L'individualité (dividere, in- négatif) suppose une indivision ultime ou principielle qui, augurée à travers le salut personnel de la "conscientia" latino-chrétienne <8A>, fut postulée thématiquement par la "pensée" au sens cartésien ; un Japonais, toujours très contextuel, ne saurait être "individu" en ce sens. L'anthropogénie évitera autant le mot sujet, qui, après son sens psychiatrique (le "sujet" des présentations de malade), ne prendra vraiment son sens général actuel qu'en 1950.

Bien que lourd à manier, le terme de spécimen hominien a l'avantage de ne pas poser de problème d'indivision ou de division, et d'autre part il rappelle utilement que le "chacun" (chaque un), le "quelqu'un" (quelque un), le "un tel", le "quidam", ou encore le "on" (hom<inem>) et le "particulier" (partem, incul- diminutif) dont il s'agit appartient à une espèce, qu'il n'est pas intelligible sans les autres spécimens de cette espèce et sans l'évolution constante de son espèce, dont ses particularités ne sont qu'une manifestation locale et transitoire, en tant qu'état-moment d'Univers. "Espèce" est alors entendu au sens courant d'une population d'organismes capables de se reproduire entre eux durant un temps appréciable, à l'exclusion d'autres, dont on dit pour cela qu'ils n'appartiennent pas à la même espèce. Qu'en botanique la notion d'espèce soit parfois plus subtile ne doit pas nous inquiéter ici, où il s'agit d'une espèce animale.

C'est du système qu'est un spécimen hominien que le présent chapitre va tenter de percevoir les grandes articulations, avec leur disparate, et donc aussi avec les moyens dont elles disposent pour assurer entre elles suffisamment d'unité systémique.

 

 

11A. Le spécimen hominien comme aval et amont

 

Pour l'anthropogénie ce qui frappe surtout dans le spécimen hominien en tant que système c'est la distinction qui s'y perçoit et s'y pratique entre un aval et un amont.

Dans les chapitres antérieurs, nous avons assez vu que chacun-quelqu'un a une stature, qu'il exécute des manipulations, des angularisations, des transversalisations, qu'il collabore avec ses semblables en une intercérébralité intense dans la rencontre, qu'il subit et provoque des effets de champ, qu'il produit des images, des musiques, des langages. Ce sont là autant d'interfaces ostensibles entre son milieu intérieur et son milieu extérieur, lequel comprend ses semblables et un environnement commun.

Mais en même temps nous avons remarqué que chacun était également (a) possibilisateur, (b) beaucoup plus endotropique que les autres animaux, (c) présentiel au point d'être souvent présentif, c'est-à-dire thématisant comme telle la présence-absence. La distanciation sémiotique nous a semblé souvent doubler la distance technique. En sorte que, tout cela mis ensemble, les opérations hominiennes paraissent souvent des productions à partir d'un certain en-deçà de leur agir-pâtir. Nous les désignerons métaphoriquement comme un aval, et leur en-deçà comme un amont. L'avantage du couple aval/amont est qu'un aval signale toujours un certain amont dont il procède, et l'amont un certain aval qui est son aboutissement.

L'aval du spécimen hominien a été déjà bien illustré dans les dix chapitres précédents, à l'occasion de la manipulation, de la marche, de la production technique, de la production sémiotique d'images, de musiques, de langages. Par contre, son amont n'a pas encore été envisagé autrement que par allusion. Il faut donc commencer par en parcourir les trois aspects principaux : (a) les schèmes corporels, (b) le corps propre, (c) les représentations corporelles endotropiques. La deuxième partie du chapitre tentera alors de voir comment les spécimens hominien s'évertuent à assurer suffisamment l'unité du système disparate qu'ils sont.

 

 

11B. Les schèmes corporels

 

Le français permet de distinguer les schémas et les schèmes. Les schémas désignent les éléments simplifiés, plus ou moins stéréotypés, d'une performance physique, et en particulier de son image. Les schèmes, au contraire, désignent, en deçà de performances particulières, une potentialité ouverte, une virtualité, une faculté, une aire de jeu dont la performance chez Homo possibilisateur procède plus ou moins ostensiblement. Dans le schème, il y a ainsi au moins autant d'imagination, et parfois d'imaginaire <7J>, que de perception et de motricité effective. Et plus d'amont que d'aval. Aristote aurait dit : plus de puissance que d'acte.

En rigueur, les animaux aussi activent-passivent des schèmes, - le saut dans tel saut, la prise dans telle prise, - mais chez eux les virtualités d'exécution sont si contraintes par les schémas d'exécution qu'elles n'en sont guère distinctes ; c'est, du reste, ce qui fait l'infaillibilité du bond de la panthère, et plus encore le couplage quasi instantané du bras et de l'oeil chez la mante religieuse. Chez Homo, par contre, on est frappé, lors d'un mouvement quelconque, par les degrés de liberté qui le nimbent, le tendent, le décompriment, par le "jeu" qui l'habite, et dont il semble éclore. C'est là une conséquence de la distance technique et de la distanciation sémiotique <4A> que font surgir la stature, la transversalisation et la manipulation hominiennes. C'est aussi une suite de la neutralisation cognitive et du lissage émotionnel du cerveau d'Homo <2B>.

Ainsi y a-t-il chez tout spécimen hominien, pour les autres et pour lui, outre chaque opération, un amont de cette opération. En amont d'une position dressée, le dressement. En amont d'un saut, l'élan. En amont d'une saisie, la possession. En amont d'une détente, le don ou l'abandon. Tous ces amonts additionnés font aux actions et passions d'Homo une aura que thématise le danseur, mais aussi l'orateur dont le geste et le ton sont éloquents (loqui, ex). Cette aura, qui se perçoit tantôt comme somme, tantôt comme source, a fait parler, selon les cultures, de volonté <6H>, de désir <6A>, etc., et, quand il s'agit d'un chef, d'autorité, comprise comme un certain surplus des actes (auctoritas, augere, augmenter).

On peut se demander alors si les schèmes corporels sont stables, comme les idées platoniciennes, qui en ont été historiquement les hypostases. A l'échelle de l'Univers peut-être, s'il est vrai que celui-ci n'est capable que d'un certain nombre de formations de base, comme le donnerait à croire la théorie des sept catastrophes élémentaires (le pli, la fronce, etc. <24B5>. Mais pas à l'échelle des spécimens hominiens, lesquels, comme tous les vivants, sont des compatibilisations locales et transitoires de séries biologiques hétérogènes <21G3>. Il y a donc un devenir des schèmes corporels hominiens selon la constitution continue d'Homo, c'est-à-dire au fil de l'anthropogénie.

Ce devenir des schèmes s'est réalisé à travers l'évolution anatomo-physiologique : ainsi, la bipédie après la quadrupédie. Mais aussi à travers la suite des objets et des processus techniques, et assurément artistiques, qui sont tous comme des schèmes chosifiés, - visibles, audibles, tangibles, palpables. Ce fut le cas dans le passage de la pierre éclatée à la pierre taillée, puis des machines simples aux machines d'énergie, puis aux machines d'information. Au point qu'un des sens du développement technique et artistique d'Homo tient dans sa pulsion à réaliser, à incarner certains de ses schèmes corporels, tant somatiques que nerveux. Tantôt pour les objectiver, dans la technique et dans l'art quotidien. Tantôt pour les raviver, voire les étendre, par exemple dans l'art extrême <11I3,27D1>.

Les schèmes doivent également être pris en compte pour comprendre les indexations. En plus de sa charge physique (anatomique, physiologie) et sémiotique, un index quelconque (un mouvement indexateur) est chargé des virtualités de schèmes qui sont en deçà de lui, et qui permettent de comprendre sa puissance, dans le pouvoir, dans le langage impératif, dans la sacralisation du bouc émissaire, dans la consécration de la vierge, dans la présentation (éveil de présence) des présents (éveilleurs de présence), et quotidiennement dans l'intergeste de la collaboration, du compagnonnage, de la communauté, de la société <5G6>. De même, la théorie des indexations pures (déchargées) que sont les mathématiques <19> et celle des schèmes corporels courants (chargés) se recouvrent pour une large part.

Enfin, la prise en compte des schèmes corporels éclaire également l'indicialité des indices. L'anthropogénie a assez vu dans ceux-ci le rôle de la causalité, de la similitude, de la contiguïté <4B1-2>, où est patent le soubassement des schèmes anatomiques et musculaires, mais aussi nerveux et cérébraux, du spécimen indiciateur. En somme, ce sont les schèmes neuroniques dans leur généralité, avec leurs codings limités <2A2a>, qui permettent de fonder les édifications particulières d'indices et d'index que sont, dans la circulation cérébrale endotropique, les concepts, diversement chargés (d'affects ou d'imaginaire) ou déchargés (purifiés).

 

 

11C. Le corps propre

 

Etant donné un organisme, le terme de corps propre a été inventé pour désigner ce que l'existentialisme français a appelé le corps-pour-soi, par opposition au corps-pour-autrui, que rencontrent le chirurgien qui opère, le médicament et le poison qui modifient chimiquement, les moyens de transport qui véhiculent.

L'anthropogénie reconnaîtra dans un corps propre deux aspects essentiels. (a) C'est un organisme vivant en tant qu'il est accompagné de présence-absence. (b) C'est un organisme vivant en tant qu'il est un point de vue d'Univers, et pas seulement un point de vue sur l'Univers ; c'est-à-dire un état-moment où l'Univers entre en résonance fonctionnelle et présentielle avec lui-même ; résonance plus ou moins vaste et plus ou moins intense selon les cas. Sous ces deux aspects, le corps propre est irreprésentable, non déterminable ni situable spatio-temporellement, et finalement indescriptible. En effet, la présence-absence dont il est indissociable n'appartient pas à l'ordre des fonctionnements, seuls descriptibles <8A>. Et, d'autre part, un point de vue d'Univers échappe à la situabilité, au situs, dont disposent les points de vue sur l'Univers.

Le corps propre avec ses deux aspects appartient à tous les animaux supérieurs, mais une fois de plus il n'est thématisé que chez Homo, dont le cerveau endotropisant, possibilisateur, distanciateur peut dégager, souligner, prolonger ce qui, chez les autres vivants, n'est qu'une composante fugace entre l'objet de la performance et la performance même, ou sa virtualité. Ainsi, le corps propre d'Homo, thématisable comme tel, introduit dans l'Univers un événement à la fois singulier, premier, ultime, originel. Tellement qu'il n'est guère possible d'en dire plus que ce qui vient d'être dit. Sinon en s'attardant à deux expériences où il s'éveille intensément. A savoir la caresse, déjà largement esquissée chez les animaux supérieurs. Et la réserve, qui semble propre à Homo.

 

11C1. Le corps propre thématisé par la caresse

 

La caresse est d'abord l'expérience la plus forte du corps propre de l'autre. Ou de l'autre comme corps propre. En opposition avec la prise et le frottement, elle utilise les ressources fusionnelles des terminaisons tactiles superficielles et profondes du tact hominien <1C3> pour dissoudre les particularités du corps caressé et n'y retenir, en l'éveillant à lui-même, effectivement ou hypothétiquement, que le parti d'Univers et la présence-absence qu'il est à soi. En d'autres mots, elle exploite les ressources du tendre, lequel exprime un étirement et un amincissement à la fois ductile et intrusif (du moins selon l'étymologie qui le fait dériver de tendere, teïneïn). Elle est d'autant plus profonde qu'elle paraît se mouvoir en surface ; et qu'elle s'accompagne de la présence-absence à travers la profondeur fonctionnante. C'est sous elle que "le plus profond c'est la chair".

Ce faisant, la caresse s'adresse aux textures et même aux croissances plus qu'aux structures <7F>. Elle se meut dans la jouissance plus que dans le plaisir ou les plaisirs <6D1>. Elle porte à l'extrême les huit propriétés du rythme : l'alternance, l'interstabilité, l'accentuation (fugace), le tempo, l'autoengendrement, le strophisme, la convectivité, la gravitation par noyau, enveloppement, résonance, interface <1A5>. Par tout cela le caressé est simultanément posé et solubilisé, thématisé comme Autre et Même, ou autre-même, même-autre, délimité et infinitisé, étendu et peloté (mettre en pelote) dans un lieu et une durée, ou plutôt comme un lieu et une durée non référables à des coordonnées. Pour autant la caresse ne peut être analytiquement construite. Elle s'apprend convectivement, non par règles. Elle trouve ses accomplissements maximaux autour des stimuli-signes sexuels <7H>, qu'en retour elle confirme dans leur statut.

Dans la proximité et l'autosuffisance qu'elle (se) crée du corps propre du caressé, la caresse éveille d'ordinaire la proximité et l'autosuffisance du corps propre du caressant. Alors s'installe un retour réduplicatif de deux présence(s)-absence(s) <8A>, et une circularité conclusive de deux points de vues d'Univers (vs sur l'Univers) abolissant le reste. En sorte que deux corps propres font une seule réalité intersystémique, où, comme dit la sagesse populaire, "les amoureux sont seuls au monde". La caresse induit l'humanité du nourrisson dès l'étreinte de la nourrice. Comme plus tard elle induira la seconde naissance de l'amant qu'est l'accouplement, dans l'échange avec le corps propre de l'aimé. Ces deux aspects s'annoncent chez l'animal.

Etant donné l'ampleur et les souplesses de la possibilisation <6A> chez Homo, intervient en outre un comportement singulier : c'est que la caresse hominienne est volontiers transspécifique (jouant entre plusieurs espèces), et s'adresse souvent à des animaux familiers, pet dog et pet cat, où pet semble signifier pet<y>, petit, pelotable. L'animal de compagnie est alors perçu dans sa sensibilité justement animale, avec l'intérêt d'entrer dans un échange original de présence-absence et de point de vue d'Univers dépassant la frontière des espèces, et aussi avec le confort de n'avoir pas à affronter les surprises qui surviennent quand le caressé est lui-même un spécimen hominien possibilisateur.

Du reste, moyennant les distanciations d'Homo, la caresse hominienne connaît d'autres métamorphoses, comme de s'adresser à des caressés inanimés, plantes, pierres précieuses, chapelets de bois et d'ambre, plus ou moins doués imaginairement de sensation, ou limités à la fonction de stimuli-signes. Elle peut même, comme son caressant ou brise caressante, se mouvoir autour d'un corps propre diffus, créant une présence-absence quasiment pure, sans support déterminé.

 

11C2. Le corps propre thématisé par la réserve

 

Le corps propre hominien se thématise aussi dans la réserve (servare, re), une certaine façon de se garder en retrait, réduplicativement ou intensivement, en présence de l'autre et de soi, qu'on retrouve dans toutes les cultures connues, et dont on peut imaginer qu'elle est assez archaïque. La réserve peut accompagner l'effusion de la tendresse, mais aussi le respect (spicere, re) et la révérence (vereri, re), jusqu'à la crainte révérentielle, produite en particulier par le pouvoir et l'autorité des index <5G2>.

La réserve ne vise généralement pas le corps-pour-autrui, lequel fut presque partout impartialement exploré et étalé dans ses parties et ses fonctions en cas d'accidents, de maladies ou d'initiations particulières, par exemple dans les circoncisions, les excisions, les infibulations, les trépanations (amérindiennes). Elle thématise justement le corps-pour-soi en tant que son statut de présence-absence et de point de vue d'Univers dissuade de le traiter comme un simple faisceau de fonctionnements, en aval, mais bien comme un mixte inanalysable de fonctionnements et de présence-absence, en amont.

La réserve trouva dans le corps hominien une innombrable variété de réalisations culturelles. Selon les positions plus ou moins repliées de l'organisme hominien très angulaire. Selon les dissimulations permises par les mains. Selon les distances techniques et les distanciations sémiotiques d'approches et de mises en contact. Selon les biaisements de l'image, de la musique, du langage produits. Selon les transparences de la fumée, les tamis de la lumière, les voix nasalisées ou aspirées, les "chats" et "chattes" dans la gorge, le zézaiement, les transparences et opacités des voiles du vêtement. Selon le rougissement, dont Darwin voulait qu'il fût un propre d'Homo. Autant de moyens de semi-transparence.

 

 

11D. Les représentations corporelles endotropiques fantasmatiques ("images du corps")

 

Enfin, en plus de schèmes corporels et d'un corps propre, l'amont des spécimens hominiens, qui sont des animaux disposant d'un cerveau à circulation très endotropisante <2B> et fantasmatisante <7I>, comporte des représentations endotropiques fantasmatiques du corps.

A ce propos, le terme courant d'image(s) du corps est plus facile à manier, mais il a des inconvénients. Il donne trop à croire qu'il s'agit surtout d'images visuelles, alors que les similitudes dont il est question sont tout autant auditives, olfactives, tactiles, kinesthésiques, cénesthésiques, discourantes. Il n'oppose pas assez l'imaginaire à l'imagination <7J>. D'autre part, il ne marque pas suffisamment que ces images en amont ne sont pas simplement les images exotropiques du corps hominien que proposent les images sculptées et peintes (massives ou détaillées), les musiques (massives ou détaillées), les langages (massifs ou détaillés), mais avant tout des représentations endotropiques et fantasmatiques qui sont un peu aux représentations exotropiques ce que les schèmes sont aux performances motrices extérieures par leurs virtualités. Enfin, "image du corps" passe sous silence que les représentations dont il s'agit sont en causalité circulaire privilégiée avec les schèmes corporels, ainsi qu'avec le corps propre comme caresse et comme réserve.

Nous parlerons donc de représentations endotropiques fantasmatiques du corps, croisant le corps-pour-autrui et le corps-pour-soi. Elles se répartissent en trois sortes principales, physiologiques, anatomiques, copulatoires, qui ont été diversement favorisées par les cultures. (a) Physiologiquement, elles ont valorisé par exemple le corps digérant, menstruel, engrossé, excrétant (Japon), pétant (Chine), faisant effort pour marcher ou respirer (Andes), tandis qu'ailleurs ne furent retenus que la respiration plénifiante, la main impérative ou active, le regard (Grèce). (b) Anatomiquement, elles ont déployé l'imaginaire d'un corps parcellaire, ou global, ou total, ou atomisé, ou en archipel, etc. (c) Copulatoirement, elles ont fantasmé des partitions-conjonctions plus anatomiques et/ou plus orgastiques, hiérarchiques ou complémentaires, adversatives ou dialoguantes, etc. Cette panoplie copulatoire sera quelque peu déployée par le dernier chapitre d'Anthropogénie, sur la galaxie des X-mêmes <30>.

 

 

11E. Un système hétérogène en quête d'unité

 

On le voit, le spécimen hominien est étonnamment divers. Son aval comporte un organisme s'adjoignant, en de vraies prothèses, des panoplies et des protocoles tant techniques que sémiotiques, tous constamment ébranlés par la possibilisation, les effets de champ et les fantasmes. Son amont comprend à tout le moins des schèmes corporels, un corps propre, des représentations corporelles endotropiques fantasmatiques. Ainsi, le spécimen hominien croise des réalités qui appartiennent à des genres hétérogènes (genos, Heteron, de genres divers), et même hétéroclites (klineïn, Heteron, penchant de différents côtés), attiré qu'il est par des attracteurs contraires ou contradictoires, déterminant des bassins d'attraction hautement instables, et donc d'innombrables effets de champ <7A-E>.

Or il faut bien à un vivant un minimum d'unité, afin qu'il soit efficace et qu'il ait assez de plaisir ou de jouissance pour agir et se reproduire. Les spécimens hominiens comme systèmes globaux ont alors exploité diverses ressources, que nous allons parcourir successivement : sous 11F, la démultiplication rythmique par noyaux, enveloppes, résonances, interfaces ; sous 11G, la hiérarchisation des fantasmes ; sous 11 H-I-J, les stances du geste et intergeste, de l'oeuvre, du style-manière. Par quoi ces spécimens sont des X-mêmes <11K>, avec leurs moyens de communion <11L> et de vagation <11M>, leur naissance et leur mort <11N>.

 

 

11F. La démultiplication rythmique : noyaux, enveloppes, résonances, interfaces

 

Dès la prise en compte du pas de la marche, l'anthropogénie signale qu'un des huit aspects du rythme est la démultiplication par noyaux, enveloppes, résonances, interfaces <1A5>. Et c'est sans doute ce qu'a fait partout et toujours Homo en utilisant le recours des clivages de son système nerveux en général, surtout cérébral, pour établir quelque ordre dans ses aspects hétérogènes et hétéroclites.

Concrétisons un peu. (1) Homo peut mettre en ressaut tels organes, tels systèmes organiques (digestif, respiratoire, reproducteur, moteur, etc.), tels verbes ou noms, tels concepts, telles émotions, telles cénesthésies, etc. Ce sont là des noyaux, des points avec leur entourage proche, qui travaillent par densité et attraction, comme attracteurs organisants. (2) Corrélativement, il peut pratiquer ou du moins imaginer des bords (des contours internes et des contours externes) entre tels organes, systèmes, activités, émotions, univers de discours, etc., et tels autres. Ce sont des enveloppes plus ou moins fermées ou ouvertes (au sens topologique), imperméables ou poreuses. (3) Au contraire, il peut établir des phasages et déphasages réglés entre tels organes ou telles actions du système qu'il est. Ce sont des résonances, qui comprennent toutes les formes de relation autres que l'attraction et l'exclusion, tels les homéomorphismes, les isotopies, les synchronies, etc. (4) Enfin, il peut faire qu'une portion de lui-même soit ou apparaisse comme un relais de conversion entre deux ou plusieurs autres. Ce sont là des interfaces, dont les transductions entre les lieux d'un système sont rapides ou lentes, lestes ou difficiles, déchirantes ou amusantes, etc.

Assurément, ces noyautages, clivages, enveloppements, mises en phase et transductions ne réussissent à créer une certaine unité systémique du spécimen hominien que moyennant les sept autres propriétés du rythme que sont l'alternance périodique et métronomique, l'interstabilité, l'accentuation mouvante, le tempo, l'autoengendrement, la convection, le strophisme. On devine dès ici comment les communautés et sociétés hominiennes estimeront toujours, sous des formes diverses, que le maintien du rythme et sa perte sont le critère ultime de la santé et de la maladie, et de leurs degrés <26B2>.

 

 

11G. La hiérarchisation des fantasmes

 

Mais le rythme ainsi défini ne saurait se réaliser suffisamment si un spécimen hominien en quête d'une certaine unité opératoire et jouissive ne disposait d'effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques qui font que des fantasmes le baignent et le traversent. A cet égard le fantasme compulsionnel, où les effets de champ transforment le "saisi" en un gouffre spiralé et vertigineux qui provoque des démarches stéréotypées et récurrentes, est de peu de secours. Mais, nous l'avons assez vu, il reste à Homo ces autres ressources que sont les fantasmes de choses-performances, de *woruld, de partition-conjonction sexuelle et généralisée, de présence-absence, de sacrifice, de croyance. Tous plus ou moins ressaisis dans un fantasme fondamental, hyperchamp à la fois résultant et générateur.

Le fantasme fondamental <7I5>, rappelons-le, est le foyer générateur d'un destin-parti d'existence, c'est-à-dire qu'il se diffuse à travers la topologie, la cybernétique, la logico-sémiotique, la présentivité choisie-imposée d'un spécimen hominien <8H>. Il met l'Univers non pas en face de lui, mais comme revenant à soi à travers lui, en sorte que, parmi toutes les composantes d'Homo c'est le fantasme fondamental qui a le plus directement affaire avec le refus ou l'acceptation de la naissance et de la mort. Presque toutes les expériences extrêmes qu'Homo a conçues - tch'an, satori, nirvana, vision béatifique, - ont essayé d'être une certaine collectivisation en même temps que le passage à la limite du fantasme fondamental.

Il y a d'innombrables hiérarchisations fantasmatiques. Telle privilégiant les fantasmes compulsionnels, ou les fantasmes de choses performances, ou les fantasmes de *woruld, ou les fantasmes de partition-conjonction, ou les fantasmes de présence-absence, ou le fantasme fondamental. Le type retenu de hiérarchisation est un aspect essentiel du destin-parti d'existence d'un spécimen singulier. On ne perdra pas de vue que le plaisir, les plaisirs y sont des mobilisateurs puissants, et qu'ils y prennent même cette forme insistante qu'est la jouissance <6D1>.

 

 

11H. Les stances : (1) Le geste

 

Les spécimens hominiens ont une unité si fuyante que, pour l'assurer, en plus du rythme et de la hiérarchie des fantasmes, qui sont des principes unificateurs flottants, ils ont développé des principes à la fois consistants et mobiles, tout en se prêtant à la possibilisation : le geste, l'oeuvre, le style-manière, que nous appellerons des stances, de la racine indo-européenne *st (stare, istèmi, stehen, staan, station, stance). L'italien stanza marque à la fois le repos, l'endroit où l'on séjourne, comme aussi un ensemble d'actions, exemplairement une strophe de vers ou une suite de tableaux, qui agrandissent ce séjour dans le *woruld. Les stances de Raphaël au Vatican sont exemplaires. Il faut partir du geste.

 

11H1. La gesticulation et le ralenti

 

Gérer c'est porter, mais en prenant en charge ce qu'on porte, c'est-à-dire en le faisant entrer dans un champ de possibles, en le possibilisant. Ainsi, le geste, substantif verbal de gérer (gestus,us), ne tient pas seulement dans les mouvements, qu'Homo partage avec l'animalité antérieure, ni même dans les mouvances et les autres opérations tenant à la station debout. Il suppose qu'une action-passion revienne sur soi, consiste, insiste, persiste, frémisse de possibles, déclare non seulement des fonctionnements en aval mais des schèmes corporels, un corps propre, des images corporelles endotropiques fantasmées, en amont. Le geste est le résumé à la fois perçu et moteur de l'unité d'un spécimen hominien, pour lui et pour autrui.

Singulier, le geste comprend alors souvent une part de gestes pluriels encore incoordonnés, confus et presque insignifiants ; ce sont les "petits gestes" (gesti-culi) impliqués étymologiquement par la "gesticulation". Les "gesticules" sont gauches, mais en même temps gros de mille possibles, voire de tout. L'animal ne gesticule pas, sauf un peu le Chimpanzé, le plus incoordonné des singes et le plus proche d'Homo. D'où l'émotion qui s'attache au spectacle du nourrisson qui agite ses membres, montrant à la fois combien il est inadapté, mais aussi recèle de virtualités, de potentialités, de disponibilités, de latences. L'effervescence néonatale de la stance gestuelle se perpétue souvent dans la maturité, chez Homo créateur de rôles de comédien (Racine gesticulant Britannicus dans le Jardin des Tuileries), de décisions politiques ou économiques complexes, de concepts mathématiques ou logiques seulement entrevus.

Dans un corps qui a des centaines de degrés de liberté (dimensions), le geste a la propriété d'activer-passiver les contraires et même les contradictoires, réussissant dans le même temps à dire oui et non, à sortir et rentrer, à monter et descendre, avancer et reculer. D'où sans doute cette habitude française de parler du geste au singulier, parfois majusculé en Geste. L'anglais gesture embrasse la même profusion. Ses gestes sont perçus par Homo comme les signes par excellence, et les langages par gestes sont souvent dits "langages par signes" (American Sign Language). Par tout cela les huit propriétés du rythme <1A5> sont si propres au geste qu'on peut presque dire que le geste est rythme, et que le rythme est geste. Et c'est parce qu'elles ne sont pas rythmiques qu'on exclut habituellement du geste la répétition compulsionnelle (autistique), la divagation et l'immobilisation de retrait (psychotique), la crise de nerfs (névrotique), la prostration (mélancolique), l'agitation (maniaque) <26B2>.

 

11H2. La rhétorique gestuelle du vêtement porté

 

Les vêtements enrichissent la stance qu'est le geste en la répandant extérieurement et en la ramassant intérieurement. En particulier, ils confortent l'amont hominien par leur rhétorique de la réserve, parfois de la caresse, suggérant et entretenant ainsi tangentiellement le corps propre et les représentations endotropiques fantasmantes du corps. Dans cette fonction, ils ont deux recours. (a) De dissimuler et de découvrir, de souligner ou d'estomper certaines parties vs d'autres ; ainsi, le vêtement rationaliste bourgeois du XVIIe siècle découvrit le visage et les mains, parties actives et techniciennes, et dissimula les parties jugées trop passives ou trop naturelles, dont les pieds. (b) De jouer de diverses densités de couvrement : tissus pleins ou transparents, voiles simples ou multiples (les sept voiles de Salomé et les sept jupes des femmes de Nazaré), pour renforcer des taux de stabilité et d'instabilité, d'évidence et de fuite, d'ici et d'ailleurs.

Si le vêtement réussit si bien à complexifier la stance du geste, c'est que dans sa structure (sa coupe, sa couture, ses motifs, son drapé) et dans sa texture (son fil, son tissage, son grain) il déclenche fatalement toutes les singularités des sept catastrophes élémentaires : pli, fronce, queue d'aronde, aile de papillon, ombilics elliptique, parabolique, hyperbolique. Sorte d'interforme entre les formes, croisant don et refus.

 

11H3. L'intergeste. Le théâtre quotidien

 

Mais les gestes et leurs vêtements, tout en étant des stances, sont eux-mêmes labiles comme les spécimens hominiens qu'ils ont pour fonction d'unifier. Et les groupements d'Homo ont cultivé des ajustements homéostatiques et allostatiques des gestes de chacun par les gestes des autres, autour de moyennes réglées, à fourchette étroite. Dans toute communauté et société, s'institue ainsi un intergeste, comme il y a une interlocution, avec la même fonction de vérification et de stabilisation réciproques du socius par les socii. L'étymologie de mode, qui vient du modus latin, féminisé à cause de la finale "e" (la mode), indique bien qu'il s'agit là d'une combinaison de mesure et de manière, de rythmisation.

Pratiquant constamment l'intergeste, les groupes hominiens ont dû instaurer très tôt un théâtre social permanent, théâtre quotidien spontané, source plus tard des théâtres formels, et qui a ses lieux propres selon ses scènes propres : maisons monofamiliales ou multifamiliales de la filiation et des instances, maisons de l'association et de la clientèle, artisanale ou politique. Que la Polynésie ait eu des "maisons des hommes", non des "maisons des femmes", montre que les deux sexes exercent souvent, dans leur mise en scène permanente, des responsabilités diversement localisables.

 

11H4. La thématisation du geste : la danse

 

Homo a non seulement pratiqué le geste et l'intergeste, il les a thématisés dans une activité si nécessaire et si anthropogénique qu'elle porte partout un nom qui la déclare ; en français c'est la danse, du moyen anglais dauncen, to move or seem to move up and down or about in a quick or lively manner (Merriam-Webster). Cette thématisation fut facilitée du fait que le geste et l'intergeste étaient des stances, comportant par là une première réduplication, réflexion, réflexivité.

On peut alors presque couvrir la panoplie et les protocoles de la danse en déployant ceux des gestes et intergestes

 

(1) De translation, rotation, scansion, rétrocession.

(2) D'application (map) et coaptation (coït, nidification)

(3) De domination (leadership) et soumission

(4) D'accueil, expulsion, convivialité

(5) De consolation, plaisir, jouissance

(6) D'instances (de famille) et de rôles (de clientèle)

(7) D'émotions et sentiments <2B5>

(8) D'indexation niante, affirmante, interrogative <5>

(9) D'indexation de structure, texture, croissance <7F>

(10) De mimes indexateurs, indiciels, conceptuels

(11) D'accompagnement ou support du dialecte (phrasé)

(12) De suppléance du dialecte (sémaphore, langage muet)

(13) D'inscription réelle ou mimée <18I6>

(14) De performation et de sacrement <17F6>

(15) De modes d'existence <6B>

(16) De catégorisation de la possibilité <6C>

(17) De destins-partis d'existence <8H>

(18) De mobilisation de noyaux, enveloppes, résonances, interfaces <1A5>

(19) De temporalités horizontale et verticale <29B1>

(20) De suspens présentif du temps <8B9>

(21) De complexion et de mine (faire bonne mine, grise mine)

 

Mais dans sa thématisation, la danse ne se contente pas de parcourir et de croiser toutes les sortes de gestes. Elle exalte leur capacité de pratiquer simultanément les contraires, et même les contradictoires. Par quoi elle se meut inlassablement de l'intergeste (réglé) à la gesticulation (inchoative), et en particulier insiste sur la manière dont l'aval d'Homo procède d'un amont de schèmes corporels, de corps propre, de représentations corporelles endotropiques fantasmantes, compatibilisant, tendant, détendant les effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques du fantasme. Cela fait que les huit aspects du rythme y deviennent une sorte de thème en soi où se fécondent réciproquement et ostensiblement l'alternance, l'interstabilité, les accentuations, les tempos, l'auto-engendrement, le strophisme, la convection, la gravitation par noyau, enveloppe, résonance, interface. Sans compter que, moyennant l'intercérébralité et les calculs de mouvance (motion) si intenses chez Homo <2B1>, la danse assure en même temps la cohésion du groupe et la distinction de chaque spécimen au sein du groupe.

Toutes ces fonctions sont basales pour des spécimens à la fois homéostatiques et allostatiques, et la danse aura été omniprésente dans l'anthropogénie, en même temps que la musique, qui pour une large part est sa modalité vocale ou instrumentale. Au paléolithique supérieur, à la Grotte des Trois Frères (Ariège), c'est le corps ostensiblement dansant qui est imagé comme rite d'échange avec l'animalité antérieure, puisque son visage est couvert d'un masque animal. Souvent, la danse restera l'ultime raison de vivre, défiant l'inanition et toutes les cruautés de la maladie (l'Afrique noire contemporaine danse parfois le sida), tant elle est l'accomplissement le plus natif et presque suffisant du fantasme fondamental et de la jouissance. A travers les empires primaires, en Egypte et en Chine, elle a été, avec les armées, la réalisation suprême de la discipline sociale reflétant celle du cosmos. Il aura fallu le malaise corporel du rationalisme bourgeois manufacturier depuis le XVIIe siècle, puis de l'industrie stoïcienne du XIXe, enfin la stéréotypie du body de l'ingénierie généralisée contemporaine pour que, sans disparaître ou être franchement discréditée, la danse devienne une spécialité, réservée à certains temps et lieux.

 

 

11I. Les stances : (2) l'oeuvre

 

A côté du geste, de l'intergeste et de la danse, qui sont transitoires, les spécimens hominiens, parce qu'ils sont techno-sémiotiques et que les outils et surtout les signes postulent la durée, tendent à assister leur unité fragile par des stances vraiment stables, sous forme de choses-performances perdurantes. Les Grecs nommèrent ces productions (peinture, sculpture, poème, musique, monument) dont le temps de vie déborde souvent celui de leur producteur, l'ergon, par opposition au ponos, le travail d'entretien journalier dont le résultat est sans cesse à reprendre. Sur le même thème, le latin parla d'opus, et le français parle d'oeuvre. L'anthropogénie gardera oeuvre, mais en prenant soin de relever les variétés de cette immense nébuleuse.

 

11I1. Les oeuvres techno-sémiotiques

 

Les oeuvres les plus courantes d'Homo sont les habitats, les meubles, les outils, les sièges et couches, les vêtements reliques où des spécimens hominiens ont comme déposé et réifié leurs schèmes corporels, leurs corps propres, leurs représentations corporelles endotropiques fantasmées, le destin-parti d'existence de leur groupe et d'eux-mêmes comme singularités au sein de ce groupe. Les oeuvres sont techniques, mais parfois largement aussi sémiotiques. Très souvent elles ont été l'objet de consécrations rituelles. Du reste, sans même avoir suscité une consécration en règle, les oeuvres sont, comme dit le français, "consacrées" par leur usage, par les traces, les usures, les taches que leurs producteurs et utilisateurs y ont imprimées, les insérant dans leur *woruld, lequel les a enrichies de sa systémique en retour.

C'est ce qui rend si émouvants et paradoxaux les objets et en particulier les vêtements qui ont appartenu à (partem tenere ad) un défunt, lequel par étymologie est pourtant un dégagé-de-fonction (defunctus, fungi, remplir ses devoirs + de-, marquant la cessation). L'usage que le défunt a eu de ses habits et de ses ustensiles les habite, et ils continuent d'être lui après sa disparition ; ils sont l'incarnation la plus étroite de l'usage, qui est la plus forte "manière d'être", tant selon l'habitus du latin (d'où vient habit et habitude) que selon l'ekHeïn (avoir) + adverbe du grec. De tout cela les villes étrusques, qui comportaient une cité des morts égale à la cité des vivants, furent la déclaration quotidienne et les ruines romantiques la thématisation métaphysique. La conception de la tombe (tumere, renflement) comme habitation continuée est un des fils directeurs de l'anthropogénie.

 

11I2. Les oeuvres purement sémiotiques. Le monument

 

Dans cette ligne, Homo distanciateur et possibilisateur fut même amené à concevoir des objets purement sémiotiques, comme des sculptures, des lieux sacrés, des représentations picturales chamaniques, etc. ; et cela sans doute en même temps qu'il développait la musique et le langage massifs, durant le paléolithique moyen. Cette fois l'oeuvre produite eut pour mission de conforter l'unité des spécimens producteurs et utilisateurs, les inscrivant dans des systèmes de signes qui leur communiquent leur unité systémique.

Le monument est la culmination de cette démarche. Comme le dit le double sens de monere, le monumentum a le double sens d'avertissement, d'injonction (monitio), pour l'avenir, et de souvenir, de réminiscence (memoria, mind, mental), pour le passé. Il concerne l'intergeste du groupe et son théâtre social. Il est célèbre et rend célèbre (celeber, fréquenté). Souvent purement sémiotique, comme un arc de triomphe, il peut aussi être techno-sémiotique, comme un columbarium, ou le fauteuil préféré d'un écrivain ou d'un aïeul. On y joindra ces maisons qui, construites par une famille, l'ont construite et sont sa mémoire. La monumentalité intervint assurément dans les temples néolithiques de Catal Hüyük, et peut-être déjà dans les grottes et rives sculptées du paléolithique.

 

11I3. Les oeuvres déclarées comme oeuvres. Le sujet d'oeuvre : sujet pictural, sujet architectural, sujet musical, etc. Oeuvres conformes et oeuvres extrêmes

 

Enfin, toujours comme possibilisateur, distanciateur et réflexif, Homo fut induit à inscrire dans ses oeuvres non seulement des destinations techniques et sémiotiques particulières mais des destins-partis d'existence <8H>, et cela de façon non plus adventice mais comme un thème essentiel de l'oeuvre, voire comme son thème majeur.

Nous parlerons en ce cas de sujet d'oeuvre pour marquer à la fois le rôle essentiel qu'a ce sujet-là dans l'oeuvre, et le fait que seule une oeuvre peut l'accomplir. Et nous parlerons plus étroitement de sujet (d'oeuvre) pictural, sujet sculptural, sujet architectural, sujet musical, sujet chorégraphique, sujet photographique, sujet cinématographique, sujet magnétoscopique, sujet BD, sujet idiolectal ou textuel, selon que l'oeuvre en question est une peinture, une sculpture, une architecture, une photo, une bande dessinée, un texte en prose ou en vers, etc. Ainsi, le sujet pictural d'une peinture est le destin-parti d'existence qu'elle active-passive du fait qu'elle est une peinture (traits, taches), et indépendamment du sujet scénique qu'elle propose (tel personnage, tel événement, tel paysage, tel objet d'une nature morte). Le sujet photographique d'une photo est le destin-parti d'existence qu'elle active-passive en tant que photographie (indices photoniques indexés par un cadrage, par un choix de pellicule, par une profondeur de champ, etc.), indépendamment de son sujet scénique. Etc.

Il faut bien voir qu'un sujet d'oeuvre particulier, celui de telle oeuvre singulière, est d'ordinaire ou toujours une actualisation d'un sujet d'oeuvre constant qu'on trouve dans toutes les oeuvres d'un même producteur, et tenant à son idiosyncrasie <26E>. Si un sujet d'oeuvre particulier tient surtout en effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques, on pourrait dire que le sujet d'oeuvre constant d'un producteur est un hyperchamp, selon un terme que nous avons employé déjà pour définir le fantasme fondamental du spécimen hominien <7I5>. Sujet d'oeuvre constant et fantasme fondamental se recouvrent en effet.

L'anthropogénie rencontre alors plusieurs classifications des sujets d'oeuvres. (1) Ils se distinguent selon que s'y exprime (a) surtout un groupe, (b) surtout quelqu'un, (c) surtout un groupe + quelqu'un ; on peut les dire groupaux, singuliers, groupaux-singuliers. (2) Ils se distinguent aussi selon qu'ils se combinent avec des sujets scéniques ou non ; abstraits dans le second cas, figuratifs dans le premier. (3) La troisième distinction, la plus fondamentale, oppose (a) les sujets d'oeuvres qui confortent les codes établis et se contentent de les animer, faisant ainsi rentrer le Réel dans la Réalité <8E1>, ce sont les sujets d'oeuvre conformes, donnant lieu à des oeuvres conformes ; (b) les sujets d'oeuvre qui ébranlent les codes, ouvrant des béances de Réel dans la Réalité, à grands coups d'effets de champ généralement excités ; ce sont les sujets d'oeuvre extrêmes, donnant lieu à des oeuvres extrêmes.

Les oeuvres extrêmes ont en propre de pratiquer un rapport intense et parfois violent avec la présence-absence et avec ses idéations : éternité, simultanéité, ubiquité, in(dé)finité, universalité, spontanéité, liberté, néant <8D>, tandis que les oeuvres conformes se tiennent dans l'ordre des fonctionnements, qu'ils soient suffisants ou virtuoses. Ainsi, et il faut y insister, les oeuvres conformes et les oeuvres extrêmes ne sont pas deux degrés d'une même démarche, mais deux démarches à sens opposé. Ayant cependant en commun d'être toutes deux rythmiques, celles-là confortablement, celles-ci violemment.

 

11I4. L'oeuvre comme sédimentation, articulation et foyer d'initiative

 

C'est vrai que les oeuvres sont le résultat, le produit de ces systèmes bio-techno-sémiotiques présentifs que sont les spécimens hominiens. Mais sitôt sorties, émises, elles accumulent des couches de qualités venant de leur producteur et d'autres producteurs, de leurs utilisateurs, de l'environnement, des oeuvres voisines, de tout ce qu'engendrent les dégradations, regradations, bifurcations de la durée et du weathering (Wetterung). Et ces qualités non seulement elles les additionnent, mais elles les disposent, les composent, les stabilisent, les mobilisent, les contraignent de "s'asseoir ensemble" en sédimentation (l'anglais rend bien sedimentum par settling). De n'importe quoi elles font ainsi des "parts" de *woruld, des articulations passives et actives de groupe social, et définissent, remplissent, rassemblent, composent le spécimen hominien singulier qui les hante, et qu'en retour elles habitent, pour faire de lui un quelqu'un et un chacun singulier.

En sorte qu'à voir des spécimens hominiens, d'une part, et leurs habitats, leurs outils et machines, leurs produits en élaboration, de l'autre, il faut saisir à quel point ce sont surtout les seconds qui donnent leur cohérence et existence aux premiers, les font tenir ensemble, les bobinent et embobinent sans cesse <17F12>. C'est surtout l'auteur (auctor, accroisseur) qui est ainsi construit par l'oeuvre, dans la mesure où elle veut être, se nourrissant de lui parfois jusqu'à le détruire. Leurs oeuvres consument les spécimens hominiens en même temps qu'elles les font vivre.

 

 

11J. Les stances : (3) Les caractères, les styles, les manières

 

Il y a assurément des myriades de gestes et d'oeuvres différents, selon les coïncidences des environnements sociaux ou physiques avec les organismes. Cependant, comme dans tous les phénomènes de l'Univers, gestes et oeuvres obéissent aussi à des conditions de quanta <21F6>, c'est-à-dire que tous les intermédiaires n'y sont pas possibles, et qu'on y retrouve partout certains grands ensembles, dépendant sans doute des conditions physiques, techniques et sémiotiques des choses-performances-en-situation-dans-la-circonstance-sur-un-horizon <1B3>, mais aussi des clivages et commutations disponibles des cerveaux hominiens, ou du cerveau en général avec ses codes et codings <2A2a>. Et ceci fait pour les spécimens hominiens une nouvelle espèce de stances, qui à la fois les embarrassent, les limitent, mais leur confèrent quelque inertie, homéostasie, et donc définition et continuité.

Ces stances générales sont si importantes et ostensibles que les langues ont d'ordinaire un mot pour les désigner. Le grec parla de caractères pour insister sur leur fixation et décision, en y voyant une gravure (kHarakter). Le latin conçut styles, évoquant l'instrument graveur ou scripteur dans une métaphore semblable. Beaucoup de langues romanes ont retenu des variations autour de manières, de manus, sans doute parce que c'est dans le geste des mains planes en symétrie bilatérale <1A1> que se manifestent le mieux les clivages de l'interface entre un milieu extérieur et un milieu intérieur que sont les caractères et les styles. Ces mots parurent si heureux et si expressifs qu'ils furent retenus par les langues germaniques autour de Charakter, Stil, Manier.

C'est une occasion de revenir sur l'opposition entre l'intelligence et le génie <2B2,4>, l'intelligence consistant à exploiter les virtualités de quelques caractères, styles, manières, le génie se signalant par son aptitude à les déborder et redistribuer. Il y eut assurément un caractère, un style, une manière "romantiques" et "réalistes", mais accoler à Hugo l'étiquette scolaire de romantique et à Flaubert celle de réaliste ne les éclairent pas, détournent même de leur spécificité. Du reste, sans génie ni intelligence particulière, tout spécimen hominien est assez singulier pour produire chaque fois une combinaison originale de clivages et de commutations qui lui donnent une complexion ou idiosyncrasie <26E>.

 

 

11K. Le X-même

 

De la sorte, nous venons de signaler les disparates, voire les hétérogénéités du spécimen hominien, et en même temps les quelques manières fondamentales qui lui permettent de réaliser une unité opératoire suffisante à sa survie, et pour finir à celle de son espèce, ce qu'on pourrait appeler son système immunitaire physique, mais aussi technique et sémiotique. Dès la considération du cerveau, nous avons été amenés à signaler que chez Homo le self animal <2A2C> prend une saillance et une prégnance singulières du fait de la segmentarisation (stabilisante) de l'environnement technique et sémiotique (à la fois gestuel et langagier), ainsi que du présent thématisé de la présence (présentialité) <2B10>.

L'unité résultante, ou identité, d'un spécimien hominien est alors telle que, dans tous les dialectes de nous connus, on trouve le moyen d'exprimer une certaine instance "je" ou "mon" ou "le mien" par opposition à d'autres instances "tu-ton-le tien" et "il-son-le sien", avec des variantes de singulier et de pluriel : "nous-notre-le nôtre", etc. C'est sans doute que le spécimen hominien constate que certaines actions-passions-états sont "de lui", c'est-à-dire sont référables pour finir à son corps propre comme point de vue d'univers <11C> vs ses entours, que ceux-ci soient des choses-performances ou d'autres "je-mon-mien".

Ce clivage je/autre résulte la plupart du temps du contraste des synodies ayant trait à ce qui dépend de "nos" prises motrices et perceptives avec les synodies ayant trait à ce qui y résiste. Mais il semble que les spécimens singuliers considèrent souvent comme appartenant également à leur "je-moi-mien" les synodies suivantes : (a) celles qui sont simplement les plus solides ou persévérantes ; (b) celles dont les actions portent plus loin ; (c) celles qui compatibilisent le mieux (le moins mal) l'ensemble de l'organisme ; (d) celles qui ont le plus vaste passé, formant des habitudes ; (e) celles qui promettent le plus large avenir à ce passé à travers un présent ; (f) celles qui sont le mieux identifiables par le milieu (comme les prénoms et noms de famille) ; (g) celles qui ont le plus d'impact sur ce milieu ; (i) celles qui se prêtent le mieux à la fonction d'autobobinage du langage <17F10>.

Cependant, des conflits d'appartenance surgissent, qui sont signalés par des formulations ou des gesticulations comme : "Il faut que je reprenne mes esprits", "Je crois que j'exagère", le "qu'ai-je dit?" de Phèdre, où se trahit que quelques synodies ont pris, depuis un temps, beaucoup (trop) d'indépendance soit par rapport à d'autres plus essentielles, soit dans l'économie du cerveau envisagé comme un tout (ce qui revient presque au même). En général, après un temps d'hésitation, le "je-mon-mien" se retrouve, ou "s'y retrouve", du fait qu'entre synodies subordonnées et synodies capitales (caput, chef) la démarcation est d'autant plus stable que le système cérébral est cliveur, interconnecté et commutant. On précisera pourtant que le "je-mon-mien" des choses-performances varie profondément selon les cultures, par exemple selon qu'elles sont non-scripturales, scripturales, scripturales intenses, scripturales transparentes, etc. <30>.

Reste à trouver un vocable qui permette de rendre compte de cette tension des spécimens hominiens entre identité et variété. Des mots tels que "je", ou "moi", ou "wo" ou "yi" ("je" chinois) renvoient chacun à des cultures particulières ; ainsi "je" français fait avec "moi" un couple qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Le mot latin "ipseitas" ferait l'affaire s'il ne pointait fortement l'intériorité du "ipse" latin <30D>. Plus près de nous, "individu" ou "sujet" sont mêlés, le premier au XVIIe siècle <30H>, le second à la psychiatrie occidentale récente, et du reste, entendus étymologiquement, ils sont faux. On songerait à "self" (anglais) et "sva" (sanskrit), mais ils ont également des connotations culturelles, et nous avons déjà employé "self" pour couvrir ce qu'il y a là de commun à Homo et à l'animal.

Afin d'éviter ces biais, la présente anthropogénie a opté pour X-même. En effet, même marque assez l'unité avec une prévalence d'endotropie ; la variable x marque la variété de soi infinie de ce qui est alors uni ; le trait d'union entre x et même signale le caractère bipolaire du thème visé. Ainsi entendu, un X-même est transitoire et hétérogène, mais se pose pourtant comme permanent, du fait que ses mémoires y activent-passivent des synodies considérées comme plus essentielles et plus accessoires, plus continues ou plus épisodiques. Il est extrêmement pluriel, mais se donne comme singulier, vu la familiarité entre les synodies interactives qui s'y rencontrent. Il est toujours en constructions et en reconstructions labiles, mais il tend à se donner comme plus ou moins préalable à toutes ses élaborations particulières.

Cette sorte de source, et parfois de but, qui ne renvoie à rien d'extérieur ni rien d'antérieur, et qui de plus est éminemment présentielle-absentielle puisqu'elle accompagne les "consciences" <8A> des situations et des objets particuliers, tend parfois à se poser, selon les idéations de la présence-absence <8D>, comme origine absolue (solvere, ab) et liberté forte, indépendamment de tout lien particulier ; ce fut le cas en Occident depuis le XVIe siècle surtout. Alors, dans un X-même, lorsque la délibération (livra, balance, de), où plusieurs synodies sont en pesée, produit enfin un déclenchement, la synodie qui passe à l'acte paraît procéder non des interactions de toutes mais d'une instance qui les survolerait, sorte de X-même transcendant. C'est que le déclic dont elle procède résulte largement de conditions quantiques <21F6> physiologiques ou sémiotiques, et que celles-ci sont assez insaisissables pour donner le sentiment que la détermination ultime procède d'un principe insaisissable.

 

 

11L. La communion des X-mêmes

 

Le fait qu'aux fonctionnements s'ajoutent chez les spécimens hominiens des présence(s)/absence(s) plus ou moins thématisées nous a déjà contraints à prévoir chez eux, outre les communications <8G1> où des fonctionnements s'embrayent, d'autres expériences appelées communions <8G2> et participations <8G3> où circule aussi ou surtout la présence-absence. L'articulation du spécimen hominien en aval et amont confirme cette distinction, les communications se tenant surtout dans l'aval, les communions visant surtout les amonts, c'est-à-dire les schèmes corporels, les corps propres, les représentations corporelles endotropiques fantasmatiques, les X-mêmes dans leur singularité. Les communions ainsi entendues supposent deux conduites originales. L'une est transitoire, l'interpellation-provocation. Deux autres sont relativement stabilisantes, l'amour et la haine.

 

11L1. La provocation, l'interpellation, l'apostrophe, l'altercation

 

Les formes les plus simples des relations communionnelles se disent en français (a) provocation, un appel qui fait venir, mande, défie (vocare, pro) ; (b) interpellation, une mise en demeure accusatrice créant un entre-deux (pellere, inter) ; (c) apostrophe, une position par détournement (strephein, apo) ; (d) altercation, où l'autre-en-général (alius) est l'autre-de-deux (alter). Les contenus de ces démarches, justement parce qu'elles sont communionnelles et visent les amonts, sont habituellement vagues, massifs, fugaces, tenant surtout en effets de champ perceptivo-moteurs et logico-sémiotiques statiques, cinétiques, dynamiques, excités. On peut croire qu'ils jouèrent un rôle initiateur puissant à l'origine des dialectes massifs <10D>, puis un jour détaillés <16-17>.

 

11L2. L'amour

 

En contraste avec ces communions passagères et relativement violentes, on trouve partout une communion hominienne que les langues romanes appellent amour, amore, amor, et les langues germaniques love, Liebe. Il s'agit d'un état intersystémique excité <7D,7E> relativement soutenu entre deux spécimens hominiens saisis principalement dans leur amont. C'est pourquoi les structures y tiennent moins de place que les textures et les croissances, où qu'y excellent la caresse et la réserve <11C1-2>, déjà rencontrée à l'occasion du corps propre. Le langage qui intervient en ce cas est principalement présentif ("phatique") <17F3>.

L'effet amoureux est, entre deux systèmes hominiens, la création d'un véritable intersystème dont les merveilles d'intercérébralité <2A8,2B9> ont été souvent relevées et chantées par Homo étonné. Intersystème qui tend à abolir plus ou moins ce qui l'entoure, comme le font déjà la caresse, la réserve et le langage présentiel. Ses exaltations sont absolutisantes (solvere, ab), spatialement et temporellement, et on y retrouve donc fréquemment les idéations de la présence-absence, en des expériences d'éternité, d'ubiquité, de spontanéité, de liberté "forte" <8D>. Le phasage à la fois excité et durable dont il résulte est si complexe que l'amour s'enrichit cumulativement, mais aussi se déclare dans une évidence et un accord immédiats, qui peuvent prendre, surtout chez les sujets affectés de fixation-fixée <26E2>, l'allure d'un éclat brusque ou coup de foudre. L'énergie et l'information provoquées sont d'ordinaire très supérieures à la somme des énergies et des informations des deux systèmes séparés (l'oeuvre du poète anglais Shelley est une des descriptions les plus complètes de cette exaltation).

Les causes de pareilles coaptations et résonances intersystémiques illustrent la possibilisation hominienne <6A> et sont extrêmement diverses : des similitudes, des dissimilitudes, des complémentarités, des disparités réorganisatrices, allostatiques et homéostatiques, des effets quantiques <21F6>. Leurs points de fixation et de perméabilité sont principalement le regard, le souffle, la démarche, la complexion (texture, croissance), et le plus généralement la correspondance des rythmes et des inflexions. Un pareil croisement du Même et de l'Autre, où chacun intervient comme amont plus encore que comme aval, est éminemment réalisateur de la partition-conjonction universalisée <7H3>. Laquelle s'y concentre et intensifie souvent dans la partition-conjonction sexuelle <7H2>, mais pas toujours ; l'amour qui, dans leur pleine maturité, a conjugué l'anglaise allemande juive Lady Mountbatten et l'indien pandit Nehru par dessus les océans et les responsabilités gouvernementales fut aussi illimité que platonique.

Cette intersystémicité puissante dérive des performances orchestrales que permettent au cerveau hominien <2B> son anatomie globalisatrice, ses centres neutralisants et généralisants, ses lissages affectifs et moteurs, ses mémorations à long terme, ses neuromédiateurs (neurotransmetteurs, hormones) intégrants. Elle dut être sélectionnée par l'espèce en raison de ses accomplissements génésiques et éducatifs, et aussi techniques et sémiotiques. C'est pourquoi, dans les temps historiques, on a retrouvé l'amour quasiment partout, depuis les fraîcheurs des lyriques égyptiens jusqu'aux rétorsions de Sappho et d'Apollinaire. Amers de Saint-John Perse en a proclamé l'archaïsme (au sens confucéen) : "Une grande vague depuis Troie <...> Au très grand large loin de nous fut imprimé jadis ce souffle." Mais, certaines conditions amoureuses furent sans doute réunies dès le temps des images, des musiques et langages détaillés du paléolithique supérieur. Déjà Homo erectus eut peut-être assez d'orchestration cérébrale et d'intercérébralité, assez d'images et de langages massifs, pour éprouver et aussi sélectionner les accomplissements et la jouissance de pareils intersystèmes.

Comme la caresse, la réserve et le discours tendre, l'amour, chez Homo possibilisateur substitutif, peut s'adresser, outre à l'autre hominien singulier, à des groupes hominiens, à des animaux, à des objets, à des idées abstraites ; les Romains sont allés jusqu'à parler d'un amor fati (amour du destin), dont on notera qu'il pénètre peut-être tout amour quelconque. Cependant, l'amour a d'ordinaire atteint son comble dans le Deux du couple hominien. Et même d'ordinaire dans le Deux du couple hétérosexuel où la partition-conjonction trouve ses distensions maximales, et donc ses résonances internes maximales.

L'amour est, avec les croyances politiques et religieuses, l'expérience qui jette la plus vive lumière sur la notion d'horizon <1B3>. Car ce qui en décide, au départ et à la fin, ce n'est ni des choses-performances, ni des situations, ni des circonstances, mais bien l'ouverture de l'horizon, lequel s'y confirme comme constitué (constitutif) de sens, même du sens, indépendamment de significations particulières. Cependant, l'amour n'est nullement la croyance, bien que celle-ci concerne aussi l'horizon <7I8>. Politique ou religieuse, la croyance comporte une affirmation de connaissance que l'amour, réalisation intersystémique, et non connaissance intersystémique, ne postule ni ne comporte. La croyance et l'amour n'ont en commun que le rythme. Lequel dans la croyance est censé garantir la validité du contenu de la connaissance, et dans l'amour la réussite intersystémique.

 

11L3. La haine

 

Pour le lecteur français, familier des tragédies de Racine, l'amour et la haine font presque un cercle à deux pôles, en retournements de forces incessants. Ce fut là un moment d'une conception occidentale du "je" comme "personne", qui commence au plus tard à Rome avec Catulle ("Odi et amo"), et dont Hegel déclara la théorie à la fin de l'Occident, montrant le Même comme Autre, et l'Autre comme Même. Mais le basculement amour/haine semble s'enraciner dans une structure d'Homo comme tel, et on croit le lire déjà dans un poème égyptien d'amour déçu, voire dans les sautes de sentiments d'Ishtar dans l'épopée sumérienne de Gilgamesh. Parce que le Même et l'Autre forment l'intersystème le plus étroit, donc le plus fragile? Parce que l'expérience de l'intégration absolue avoisine le vertige de la désintégration absolue? Parce que l'amour et la haine jouent avec la présence-absence, et que celle-ci y est travaillée de deux emballements contraires? Parce que l'amour est l'ouverture d'un horizon et que la haine rétrécit l'horizon en un point fixe, l'objet odieux?

En tout cas, la haine est construite, argumentante, détaillante, et donc plus progressive. Elle se partage aisément par plusieurs. Elle définit autant que l'amour in(dé)finitise. Elle trouve une commodité, et peut-être ses racines premières, dans la façon dont l'animalité constitue ses in-groups (we-groups) grâce à des oppositions inconditionnelles à l'égard de out-groups ; l'altérité absolue que la haine attribue à l'Autre en fait la stratégie la plus facile, et donc très répandue, de l'affirmation du Même ; il est plus élémentaire de haïr que d'aimer. La distinction la plus palpable entre l'amour et la haine est que celle-ci comporte une connaissance, puis des connaissances, que l'amour ignore. Elle s'initie dans le moment où l'horizon, inconnaissable, commence, pour Homo paranoïaque <4F>, à se monnayer, se contracter, en des choses-performances, des situations, des circonstances, des indices, des index, supposés connaissables.

 

 

11M. Les vagations du X-même

 

Nous venons de parcourir assez d'articulations, de rythmisations, de distanciations du X-même hominien pour comprendre que le Même et l'Autre donnent lieu chez Homo, moyennant un cerveau très endotropisant et généralisateur, clivant et commutant, à des substitutions et des recouvrements (overlapping). En de vraies vagations.

 

11M1. Chamanisme et vaudou. Yoga, rapt et guises

 

En voici quelques facettes, illustrées par des exemples historiques fort schématisés. (a) Ou bien l'Autre a la forme atténuée d'un ailleurs, où des portions du Même ont émigré ou ont été ravies ; en ce cas, la tâche du chaman, spécialiste des passages (des passes) entre l'ailleurs et l'ici, en particulier le terrestre, le céleste et le souterrain supposés se croiser en certains points, est de réaliser la réintégration vers l'ici de l'élément manquant ayant émigré vers l'ailleurs. (b) Le vaudou n'est pas loin du chamanisme, en ce qu'il fait venir de là-bas à ici une force (un dieu) dont le Même devient la monture, ainsi confortée par l'altérité de ce cavalier (divin). (c) Le Même oriental a suffisamment la forme d'un soi (sva) pour que celui-ci, une fois détaché des restes de ce qui pourrait être un moi, s'élève par un yoga (indien, chinois, japonais) à un état où la dualité du Même et de l'Autre est dépassée dans un nirvana, un tch'an ou un satori. (d) Quant au Même du christianisme, il est tellement un moi romano-chrétien-stoïcien-néoplatonicien qu'il conçoit l'Autre-même comme un certain moi-même, dont alors, s'il est bon, il attend qu'il le ravisse en lui par un rapt mystique, ou dont aussi, s'il est mauvais, tel Satan ou ses suppôts, il est menacé d'être habité, par une possession (démoniaque) dont seul un exorcisme le délivrera. (e) Le Même manichéen, dont participe le Même hébraïque archaïque, est d'ordinaire intensément bien et mal, ou plutôt Même et Autre, entre parole et tohu-bohu ; le Même de Faust s'en souvient.

A côté de ces rencontres tranchées du X-même et de l'Autre, Homo a partout et toujours pratiqué plus économiquement d'innombrables vagations comme simples guises (vx germanique wîsa), ou manières d'être et modes (maquamat arabes), se prêtant à de non moins innombrables imagos, ou images idéalisées d'autrui et de soi.

 

11M2. Les hallucinations

 

Les définitions courantes opposent la perception, circulation nerveuse exotropique, qui a en propre d'explorer continûment son objet du dehors et du dedans, de le parcourir, de le pénétrer ; l'imagination, circulation nerveuse endotropique, qui peut redisposer ses constructions, mais ne les explore pas ; l'hallucination, imagination qui saisit ses constructions endotropiques exotropiquement, comme si elles venaient de la réalité extérieure, tout en étant pourtant incapable de les explorer, puisque justement c'est elle qui les construit.

Ces définitions sommaires suffisent à faire comprendre que, chez Homo, le perçu, l'imaginé, l'halluciné donnent lieu à des recouvrements et des substitutions incessantes pour un pourcentage appréciable d'une population, parfois pour des populations entières, en des hallucinations d'objets et de voix, mais aussi en des hallucinations d'idées : le néoplatonicien a halluciné l'Un procédant et récédant dans chaque brin d'herbe, Spinoza l'"acquiescence", Sartre la "liberté", comme le Canaque hallucinait le frère ainé initial, Akhénaton l'unicité solaire et l'Indien ses myriades de dieux pleuvant la mousson. Ces glissements ou surimpressions résultent des ambiguïtés du Même et de l'Autre ; de la prolifération des indicialités et indexations techniques et sémiotiques ; du travail du cerveau hominien cliveur et commutatif, neutralisant et abstractif, avec sa fusion entre imagination et imaginaire, entre remémorisations et mémorations, etc. Et aussi de ce monde particulier de connaissance qu'est la croyance (politique, religieuse), où un objet se vérifie par la force intégratrice des effets de champ qu'il suscite et entretient chez le croyant.

 

11M3. Les démences

 

Les indicialités et les indexations opérées par la tranversalisation hominienne comportent assez de souplesses métaphoriques et métonymiques, de décrochements et de jeux, pour que les inférences (abduction, induction, déduction) <4C> produisent, entre le Même et l'Autre, non seulement mille objets et idées, mais aussi mille attitudes. Cela va de la commune souplesse d'esprit à la démence (mens, de-) lorsque les décrochements deviennent si considérables, si constants, si rapides qu'ils empêchent le rapport avec les faits (Sachverhalt, atomic fact), avec les autres, avec soi. Distinguer la souplesse d'esprit et la démence toujours rôdante, et maintenir leur distinction, est une fonction première de l'intergeste et de l'interlocution.

 

11M4. Les initiations et les conversions

 

Enfin, toutes les cultures montrent des initiations et des conversions. Les initiations sont chez un X-même le passage d'un état A à un état B, où il devient vraiment un autre pour lui-même ou pour autrui, en un vrai commencement (initium). On en retrouve partout les quatre mêmes moments : isolement-retraite, déliaison-purification, évanescence-mort, résurrection-éveil. Les plus répandues sont celles de l'adolescence, des consécrations diverses, des catéchuménats, des grades sociaux, du mariage, parfois de la mort, voire de la naissance quand elle est une insertion graduelle dans des espaces de plus en plus larges (certains Berbères).

Des initiations on rapprochera les conversions, à la fois retournements (vertere, cum) et renaissances. Quand Luther, après avoir "haï" trente ans les mots de l'épître aux Romains : "Justitia Dei revelatur in illo", croit enfin comprendre qu'il s'agit d'une "justice passive par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie par la foi", il enchaîne : "je me sentis comme rené." La traduction "rené" est de Michelet, historien qui eut le sens le plus vif de la conversion chez les individus, comme aussi chez les peuples ; son Histoire de France est une suite de conversions collectives.

Dans le X-même, les vagations et les divagations se jouxtent. Les instances et les rôles du diable et du bon dieu, du propice et du redoutable, s'échangent vertigineusement en croisant rapt et possession, exorcisme et adorcisme. Comme s'échangent la santé et la folie. Au point d'avoir fait concevoir jusqu'à une "sainte Folie", russe et anglaise (holy fool), et une "grande Santé", nietzschéenne et deleuzienne. Les convergences du sain et du fou referment le prisme circulaire des distinctions et confusions du X-Même et du X-Autre que nous appelons "humanité", entre terreur et tendresse <26>.

 

 

11N. Les limites temporelles des spécimens hominiens

 

Un vivant n'a lieu qu'une fois dans l'Univers et il y détermine un événement, c'est-à-dire une saillance tranchée et une prégnance vaste, en vertu des néguentropies et des états loin de l'équilibre qu'il introduit au sein de son environnement. Déjà les animaux sont à cet égard plus saillants et plus prégnants que les plantes, naissant et mourant en des catastrophes plus frappantes.

Chez les spécimens hominiens, le commencement et la fin font même franchement problème, ou mystère, en ce qu'ils ne sont pas de vraies fins ni de vrais commencements. C'est que chacun en ces occasions déborde ses limites vitales, serait-ce par ses possessions (estate) qui le continuent, et parfois le précèdent. Puis, le langage, qui noue ses actes et le nomme, fait de lui une constellation sémiotique autonome et durable. Très tôt Homo a dû concevoir des modalités de survie, allant de pair avec des modalités de prévie, d'abord pour autrui, ensuite pour soi, à mesure que son *woruld lui conférait un X-même plus consistant. En raison non d'un désir d'immortalité ou de permanence, qui supposera le "je-mon-mien" occidental, mais de la consistance techno-sémiotique de ses composants.

 

11N1. La mort

 

Vu la station debout, le cadavre hominien étendu, auréolé de ses indices et de ses index, porteur d'images et de désignations langagières, dut être très tôt pour le groupe un thème de perplexité. Et la paléoanthropologie rencontre, depuis au moins la fin d'Homo erectus, des manipulations imposées au cadavre hominien, puis, dès le néolithique, des incinérations et des ensevelissements rituels, avec non seulement des sépultures primaires, sur place, mais aussi des sépultures secondaires, par retour à la terre natale de restes de ceux qui mouraient loin du pays. Le cadavre est alors fréquemment accompagné par ses ustensiles familiers, et disposé dans des attitudes symboliques, par exemple dans celle d'un foetus replié, ou pointé vers un point cardinal privilégié. Chez Homo, la mort d'autrui fut d'autant plus significative qu'elle concluait une maladie plus ou moins longue, thématisée par les soins techniques et sémiotiques dont elle était accompagnée.

En opposition avec cette mort d'autrui, la mort propre est d'abord chez Homo ce qu'elle est dans le règne animal, l'aboutissement d'une suite d'états non présentiels <8B1>, ou bien présentiels mais se succédant un à un sans liaison orchestrante, jusqu'à un état définitif de non présentialité. En d'autres mots, elle est insignifiante, c'est-à-dire sans résonances mentales (techno-sémiotiques-présentives) particulières. Il faudra les désignations stabilisantes du X-même par les langages ou par des représentations picturales et sculpturales durables, ou encore l'étonnement de la présence-absence irréductible à l'ordre des fonctionnements, pour que sa disparition devienne chez un spécimen hominien un thème (tHèma), un problème (balleïn, pro), un mystère (mustèrion, secret, clos, silencieux). Donnant lieu un jour à des doctrines de métempsychose, voire d'immortalité singulière, temporaire ou définitive.

 

11N2. La naissance

 

Le début d'un X-même, comme sa mort, a une portée sociale. D'abord, la gestation et la mise bas d'un primate redressé est problématique, et elles ont donné lieu à une obstétrique compliquée en diverses positions réglées : debout, assise, couchée, sollicitant une assistance rappelée par l'étymologie de to midwife (wife, mid <with>, assistante) et d'accoucher (ad-col-locare, locare, cum, ad, assister de près). Ensuite et surtout, dans un groupe techno-sémiotique, l'apparition d'un nouveau spécimen ébranle la distribution des instances et des rôles <3E>. Enfin, une naissance hominienne initie un temps très long d'une éducation compliquée <3C>. D'où la venue au monde, l'entrée dans le *woruld modifiant le *woruld, sera progressivement célébrée (celeber, fréquenté).

Cependant, le nouveau-né ne semble jamais avoir eu chez Homo autant de relief que le mort. C'est que, si la naissance est un phénomène vérifiable et datable, elle est l'aboutissement d'une gestation de dix mois lunaires très ostensible en station debout, et surtout d'une fécondation inobservable, au point de n'avoir pas été partout liée à l'accouplement, mais plutôt aux fantaisies d'un animisme diffus, avant d'être entendue comme la mise en place d'une semence masculine, seule active dans un corps féminin couveur (Hébreux, Grecs). D'autre part, l'accouchement fut souvent perçu comme une naissance parmi une suite de naissances : intervenant après les naissances antérieures d'un foetus déjà "né" à une forme végétale, puis à une forme animale, puis à une forme humaine pour Aristote et Thomas d'Aquin, et avant les naissances ultérieures de l'adolescence, du mariage, de la mort, initiatiques, donc marquant un commencement (initium). Si à Lascaux on rencontre un mort étendu raide, on ne voit pas de nouveau-né, même animal.

Ainsi, tandis que la mort du X-même suscita partout chez Homo d'innombrables protocoles post mortem (livres des morts égyptien et tibétain) et ante mortem (la chronique de l'agonie féodale d'un connétable colligée par Duby), sa naissance est restée toujours confuse et disponible aux divagations, jusqu'à l'astrologie <5H2>.

 

 

11O. Le spécimen hominien comme système compliqué et complexe

 

Pour conclure sur l'articulation du spécimen hominien, peut-on préciser à quel type de système il appartient dans le cadre de la General System Theory, théorie générale du système ou théorie du système général, qui a pris corps depuis 1950? Assurément, ce n'est pas un système théorique, mais un système physique et vivant, même un système techno-sémiotisant, qui a la propriété de produire des objets techniques et des signes, par exemple des indices, des index, des tectures, des images, des chants, des dialectes, des écritures, des mathématiques, des logiques, des physiques, des ontologies, des épistémologies, des anthropologies. Bien plus, les objets techniques et les signes, ce système non seulement les produit, mais il les est. Ses techniques-signes le constituent au moins autant qu'il les institue.

On précisera alors que le système qu'est un spécimen hominien, en plus de ses structures (textures, croissances), est doué de restructurations, c'est-à-dire d'une capacité de transformations structurelles. Dans les machines, les restructurations viennent de "postes de restructuration", tandis que le spécimen hominien "est" une restructuration permanente, et cela sous deux aspects : (a) comme tout système nerveux central, le software y donne lieu à un hardware, et inversement <2A1>, (b) les systèmes techno-sémiotiques qu'il produit, et que littéralement il "est", sont eux-mêmes en restructurations constantes, soit qu'ils équilibrent leurs déséquilibres (homéostatiquement), soit qu'ils ouvrent leurs équilibres (allostatiquement), soit surtout que les désignés et performances toujours mouvants y fassent bouger concepts et désignants.

En français, les adjectifs compliqué et complexe sont des doublets de complecti, embrasser (plectere, tresser, cum). Par sa phonosémie et son allure de fréquentatif, complication vise alors les cas où un système contient des éléments peu embrassables, parce qu'ils sont trop nombreux, voire parce qu'ils appartiennent à des séries franchement hétérogènes. En regard, complexité vise les cas où, malgré leur multiplicité ou leur disparité, les éléments d'un système peuvent y être embrassés d'une seule saisie ; en sorte qu'ils sont perçus comme procédant d'une source une, ou comme se créant une source ou un but uns. Homo economicus est surtout compliqué. Homo musicus est surtout complexe. Homo est, dans l'Univers proche, le système à la fois le plus compliqué et le plus complexe que nous connaissions.

C'est sa caractérisation comme système parmi les systèmes qui indique la situation d'Homo dans l'Univers. On trouvera dérisoire de chercher à savoir s'il est seul de son genre et de son espèce, puisque son genre et son espèce sont en anthropogénie constante. Mais il y a un sens à se demander si tous les systèmes de l'Univers à mesure qu'ils se compliquent et se complexifient ont tendance à devenir, dans des aires de jeu ressemblant à celle d'Homo, techniques et sémiotiques, indicialisants et indexateurs, imagiers et langagiers, intergestuels et présentifs, producteurs d'oeuvres conformes et extrêmes, thématisant des effets de champ statiques, cinétiques, dynamiques, excités, voire à être transversalisants et à donner des X-mêmes.

 

 

SITUATION 11

Inscrit dans la première partie d'Anthropogénie, qui n'a encore pris en compte ni images détaillées, ni musiques détaillées, ni langages détaillés, ce chapitre n'a pu envisager le spécimen hominien que de façon générale et abstraite, en y distinguant un aval et un amont, des schèmes corporels, un corps propre, des représentations corporelles endotropiques fantasmées, une hiérarchie des fantasmes, les stances du geste et de l'oeuvre, etc. Tout cela devra se concrétiser au cours des accomplissements d'Homo dans la deuxième et la troisième parties, et de ses articulations sociales dans la quatrième. Quant au déploiement de la galaxie du X-même, il suppose tellement la vue du reste qu'il forme le chapitre final d'une anthropogénie <30>.