Retour – Back    |    Accueil – Home
 
 
 
Texte (18 pages) en PDF
 
AUTEUR
 
 
 
ANTHROPOGÉNIE - HENRI VAN LIER
 
 
 
BIOGRAPHIE INTEMPESTIVE
 
 

A Pénélope, femme d'Ulysse.

En 2008, les esprits un peu scientifiques ne croient plus aux biographies, et moins encore aux autobiographies. Ils savent que les souvenirs sont largement reconstruits sans cesse pour en faire 'une vie', comme le savaient déjà les anciens observateurs des cerveaux et des corps, tels Peirce et son père durant leurs soirées analytiques, Freud ou Valéry. En même temps, nos contemporains sont avides d'existences vérifiables, grandes et petites. A cet égard, l'auteur de l'Anthropogénie, né en 1921, a aujourd'hui le sentiment d'avoir vécu presque 'en direct' des événements que d'autres ne rencontreront plus que dans les livres. C'est pourquoi son Anthropogénie ne comporte pas de bibliographie, sauf des Tables analytique et alphabétique faites au lendemain de la mort de Micheline Lo en 2003, donc ses prestations de co-auteur conclues. Ceci a favorisé probablement ce que Ebbel a appelé en 1999 "evolutionary chances", à la suite de Stephen-Jay Gould, lequel a introduit, depuis1980, la notion de "macroEvolution par équilibres ponctués", et en tout cas de "macroBiologie". Ainsi, l'Anthropogénie peut se présenter aujourd'hui commodément comme une macroHistoire darwinienne des "équilibres ponctués d'Homo", particulièrement en ses "sciences humaines". A macroHistory in a Darwinian way.

Scientifique, tout travail est partiel, partial, et il est éclairant de le saisir sur une toile de fond oppositive. Ce 'backdrop' existe pour la présente biographie de 20 pages, et du reste pour l'Anthropogénie entière. C'est A Bend in the River, 1979, de V.S. Naipaul, un Prix Nobel de littérature révolutionnaire de 2001, souvent considéré depuis comme le plus grand romancier (novelist) de la seconde moitié du XXe siècle ; le contraste nous agrée d'autant mieux que vient de sortir une allo-auto-biographie de Naipaul en 554 pages par la médiation de Patrick French (IHT, 22-23 novembre 2008). Un 'backdrop' est également proposé par Claude Lévi Strauss, à la fois proche et lointain, puisque, déjà macroHistoriennes, ses Mythologiques sont systémiques, alors que l'Anthropogénie est systématique.

Suivent donc quelques-uns des "équilibres ponctués" qui dans la vie de l'auteur ont concerné l'Anthropogénie. Surtout les moins évidents. Les autres événements et personnages, si importants seraient-ils dans une biographie habituelle, n'ont pas été retenus. Telles les cinquante années de collaboration ostensible avec Georges Lurquin. Trois conventions nous épargnent les répétitions de formules:

a) Le signe '…' souligne qu'il s'agit d'un mot pris au sens technique de l'Anthropogénie.

b) Le signe "…" signale qu'il s'agit d'une citation littérale, ou bien encore d'un diagnostic et pronostic d'une époque. En sorte que "un phlegmon» peut se lire "ce que l'auteur ou quelqu'un d'autre ont énoncé un jour littéralement", ou "ce qu'on a considéré comme un phlegmon, même si le diagnostic et le pronostic seraient aujourd'hui tout autres".

c) Le signe [ … ] signale un cas de microHistoire qui a rencontré et éclairé la macroHistoire, par exemple : [Talmud, Homère, Deleuze, Football, puissance*, Haplogroup].

 

Suites et séries [ Une vie est un ensemble de suites et de séries ]

 

1921 Naissance à Rio de Janeiro. L'Amazonie. Un Carioca imaginaire

1922 La Mère et le Père exquis

1923-1930 Les Années Folles et une éducation 'avunculaire' dada

1927 Beethoven et le Brasted désaccordé

1929 Le "métaphysicien" : 'Wille', 'God'. 'American TranscendEntalism'

1930 Deux suicides familiaux en système: un Grand-Père, un Oncle

1930 Pascal, Sophocle, Chateaubriand et l'abbé Vermeulen

1937 Aloys Hanin S.J. La vie tempête. Virgile. Hegel

1938-48 Les Jésuites Belges et les "fous de la vérité"

1945-46 Le Pays Noir. Lavendhomme et les 'Bourbaki'

1950 Leuven Husserl, Heidegger, Lemaître. Le logicien mathématique Jean Ladrière

1950 Leuven La Revue Nouvelle et les politiciens "grands honnêtes hommes"

1950 Leuven Micheline Lo et "l'absolu concret»

1959 Les arts de l'espace. Le Pan Paniscus (Bonobo). Le sexologue

1965 Le visiting en psychologie expérimentale au Canada. Jean-Louis Laroche

1968-2003 Le Ventoux et la Lure: le 'design-architecture'. Paul Mignot

1986 La retraite : de la vérité à l'exactitude

1992 L'Hôtel de Saint-Aignan: de l'Anthropologie fondamentale à l'Anthropogénie

2003 Mort de Micheline Lo. Cosmogonies contemporaines.

2009 La sénilité létale. Watching myself aging. L'extase

 

 

1921 Naissance à Rio de Janeiro

Une naissance au Brésil ne s'oublie pas. Ce sont l'Amazone et l'Amazonie, le fleuve et le bassin les plus puissants de la Planète, surgis, sous les mouvements des plaques tectoniques, quand un continent basculant d'Est en Ouest se mit à basculer d'Ouest en Est depuis la Cordillère des Andes. Et aussi, chez l'anthropogéniste plus tard, le très océanique Camoëns, le très pluripersonnel Pessoa, une poésie concrète vraiment populaire, l'architecture du créateur centenaire Niemeyer, la samba comme religion, les nasalisations redupliquées. Le Brésil, terre-mère imaginaire pour quelqu'un qui disposa de la double nationalité, belge et brésilienne.

 

1922 La Mère et le Père exquis

La Mère avait quinze ans de Brésil, parmi une famille de six enfants qui furent Brésiliens durant 20, 30 ans ou davantage. Elle a été élève, puis très jeune professeur de français au Corso Jacobino, une boîte chic du lieu, où parler naturellement le français était une estampille. Elle ne supporta plus jamais le fait et l'idée de la mort depuis qu'une sœur bébé était morte là dans ses bras. Le Grand-Père, homme le plus impressionnant, avait abouti au Brésil parce qu'en Europe il avait tué son homme en duel et favorisé des faiseuses d'anges. Professeur fameux, incomparable dans La tirade des nez, il n'apprit jamais le portugais, refusant de parler "cette langue de sauvages".

Le Père, volontaire de guerre, gazé et 'croix de feu' comme téléphoniste ayant eu à circuler parmi les tranchées amies et ennemies, puis comme artilleur de la dernière offensive Foch, fut, après 1914-1918, selon le syndrome d'Apollinaire et de Teilhard, désorienté par l'armistice. Pour se régénérer, il alla visiter à Rio une sœur, et y rencontra et épousa la Mère, une de Wael, descendante d'un bourgmestre d'Anvers lui-même remontant à quelques portraiturés de Van Dijck. Du coup elle perdit sa place dans le Gotha, dont elle n'eut jamais cure, mais elle s'entendit toute sa vie reprocher par la Grand-Mère "d'avoir fait une mésalliance en épousant un roturier", qui avant le conflit fabriquait la gueuze et la kriek lambic à la Porte de Bois, un bistrot historique de Bruxelles ; possédé par son père et par lui-même. Comme beaucoup de soldats, il parla de la guerre à l'auteur pendant une vingtaine de minutes en tout. Consulté en 1940 par Robert Ballon SJ., destiné au Japon mais qui voulait d'abord s'engager en Europe, il répondit que "la guerre était une cochonnerie", comme de Gaulle confiait sur sa fin que "l'amour réel c'était plus beau qu'au cinéma, tandis que la guerre réelle c'était pire, ne pouvant être que suggérée". Couple amoureux ostensiblement que cette Mère et ce Père, malgré une courte frasque de la Mère à fort tempérament. Le Père ne supporta plus bientôt le climat de Rio, cosmopole qui n'était pas encore aérée à l'époque par le déblaiement d'une montagne. Le Carioca imaginaire rentra en Belgique à l'âge d'un an.

 

1923-1930 Les 'années folles' et une éducation avunculaire dada

Les années Dada furent un 'équilibre ponctué' majeur dans la macroHistoire. Du côté de la France, sorte de victoire-défaite, conjuguant l'exaltation de la fin d'un conflit incompris [encore aujourd'hui] avec la démolition du territoire nord du pays et le malaise d'une population dont des milliers avaient pourri dans les carnages de Verdun et de la Somme, tandis qu'à l'arrière beaucoup comme Proust réclamaient leur croissant chaud au petit déjeuner. Du côté de l'Allemagne, un territoire non entamé, mais selon une sorte de défaite-victoire tout aussi problématique, qui après Versailles souleva Hitler.

A Bruxelles, l'auteur connut une 'éducation avunculaire'. Les après-midis, quand il remontait de l'école des Frères des Ecoles chrétiennes de la rue de Molenbeek, l'enfant unique (c'était mode et vœu) était kidnappé comme un dieu par Oncles et Tantes. Il connut les surprises d'une des premières Ford, le tennis du Leopold Club, les hurlements hystériques qui accompagnaient les accrocs des nouveaux bas de soie. Dans ce milieu petit bourgeois, cela faisait bien d'épouser des étrangers : ainsi la "Tante Guite" épousa "l'Oncle Jo", un 'Russe blanc' d'Ukraine, et une cousine très voisine épousa un Arménien vendeur de tapis. Chic aussi, tandis que la Mère et le Père étaient des chrétiens minutieux, d'avoir des Oncles et des Tantes francs-maçons, voire athées, comme un Grand-Oncle, voisin immédiat, qui formait les prosélytes de sa Loge, classait à sa gloire les contraventions de ses amis, et était grand-invalide de guerre sans avoir quitté "l'échelon". Tant et si bien que les années folles ne connurent jamais dans la Famille une once des emballements idéologiques du temps. Elles furent dada, Dada dont tous ignoraient le nom.

 

1927 Beethoven et le Brasted désaccordé

Dans cette éducation avunculaire, une "Tante Mi" jouait le dernier mouvement de la première sonate de Beethoven à Haydn avec le feu de ses dix-huit ans. Assez pour que l'anthropogéniste de six ans devienne Beethovénien pour toujours, et donc ne s'étonna jamais qu'Homo, quand il voulut signaler sa présence à d'autres habitants de l'Univers, commença par les quatre premières notes de la Cinquième Symphonie. Assez aussi pour ne pas s'étonner que l'Hymne à la Joie devînt le chant supranational de l'Europe en gestation.

Les Parents, sans culture, mais qui faisaient paradoxalement des achats pertinents, achetèrent à ce moment un piano Brasted, très anglais, dont l'auteur joua toute sa vie, et qui portait particulièrement bien Beethoven, serait-ce pour la façon dont ce musicien des résonances tolère l'accord approximatif qui frappa Thérèse Brunsvik en I799 quand elle vint la première fois chez le maître, pas encore totalement sourd. [L'auteur joua toujours la musique génétiquement, un peu comme si elle était en train d'être composée. Quand Beethoven projeta une réédition finale de ses œuvres complètes, il se proposait de ralentir plusieurs de ses indications de mouvement, assurent les époux Massin.]

 

1929 Le métaphysicien: Wille, God, American transcendEntalism

C'est alors qu'un soir, dans la courte rue Ketels qui remontait de son numéro 2 des Grands-Parents à la place communale Bockstael, l'anthropogéniste 'sut' qu'il serait toujours et d'abord métaphysicien. Si les souvenirs ne sont pas trop infidèles, il comprenait ce qui suit. N'avoir pas de Moi ou à peine le 'je' et le 'moi' des verbes français. Ne connaître jamais aucune ambition. Assister aux étrangetés d'un cerveau et d'un corps pratiquant vérité et exactitude. N'avoir aucun besoin impérieux, mais seulement des désirs, non de manque mais de complétude [Deleuze]. Etre moins sensible à la Voluntas méditerranéenne, poursuivant des buts, qu'au Wille germanique, sans but, sinon une disponibilité indéfinie [Goebbels monsieur, et surtout madame, qui tua ses six enfants pour "leur éviter de connaître une monde sans le Wille indéfini du national socialisme"]. Deviner que certains cerveaux et corps sont retenus moins ou davantage par le TranscendAnt que par le transcendEnt du 'American TranscendEntalism' [Duns Scot, Emerson, Peirce, Elisabeth Bishop, et exactement présenté par Meschonnig dans Gloires à l'occasion des hébraïques ta 'am et tehillim.] Croire que certains cerveaux et corps résolvent des problèmes à partir de référentiels déjà connus, ce qu'on nomme l'intelligence et le don, desquels l'auteur jouit moyennement, tandis que d'autres vont spontanément aux référentiels, les captent, envisagent tous les référentiels possibles, voient comment ils forment des familles, les convertissent les uns dans les autres, les adaptent aux circonstances imprévues. Le 'génie' au sens anthropogénique et biologique. Trouvant quelque chose de grotesque dans toute forme de succès. [Einstein tirant une pleine langue humide, talmudique, au photographe]

a) L'âge adulte de l'enfance. Caractères généraux

Comment expliquer les illuminations métaphysiques d'un enfant de huit ans ? D'abord, chez Homo primate possibilisateur, ces expériences sont plus fréquentes qu'on ne croit. Du reste, c'est une affaire d'âge, "l'âge adulte de l'enfance", comme pour cette gamine chez Sartre qui découvre en un instant toute la métaphysique humaine en regardant un soir l'horizon du haut du pont d'un navire. Ou chez Proust qui au même âge se sait, s'imagine mortellement malade, et dorénavant verra Le Temps perdu à travers une qualité de mort.

Enfin, le tempérament et les rencontres, ou la simple maturation sexuelle ont sans doute eu pour effet que l'anthropogéniste devina que son parti d'existence, donc sa topologie, sa cybernétique, sa logico-sémiotique, serait non pas celui d'un "clitoridien", d'un "vaginal", d'un "utéro-annexiel" (Françoise Dolto] mais d'un "vulvaire", "moule, poulpe, pulpe, vulve" [Claude Simon].

b) L'âge adulte de l'enfance. Le vulvaire

Le fantasme vulvaire appelle quelques développements. Il comporte "la coupure entre deux ensembles vide", s'il est plausible que les lèvres féminines soient des surplus des tissus des cuisses sur ceux du tronc [Vincent Fleury]. Ou encore il annonce l'origine des nombres dans la Théorie des Nombres de Conway. Mais pour les Orientaux, surtout Indiens, le yoni est "complémenté" par le coupeur érectile oblique (Hermès) qu'est le "linga". L'article "linga" est si exact dans l'organon d'E.U. 1970 qu'il faut le citer ad litteram : "Linga, qui veut dire signe, symbole distinctif, est l'objet principal du culte dans les temples shivaïtes, dans les sanctuaires et au foyer familial. Le "yoni", qui est le symbole de l'organe sexuel femelle, donc de la déesse Shakti, parèdre de Shiva, forme souvent la base du "linga en érection". Leur association rappelle au dévot que les principes mâle et femelle sont à jamais inséparables et qu'ils représentent ensemble la totalité de toute existence. Il faudrait citer le reste, mais contentons-nous de "68 linga autoexistant", "depuis l'aube des temps". [Mozart, Die Zauberflöte]

Cette doctrine du Japon, de la Chine, de l'Iran, des Nomades, dont Israël, se récapitule dans le Tadj-Mahal, "presque trop féminin", confirme E.B. 1960. Les mêmes croyances pérennes refont surface lors des retours à l'accouchement debout et "mi-debout". Ou dans le refus significatif de Kaja Saariaho d'être classée comme "musicienne féminine", se considérant 'musicienne conjonctive' lorsqu'elle déclare s'être senti capable non seulement de jouer mais de composer dès l'instant où elle senti un fœtus remuer dans son ventre. Ce n'était pas comme mère particulière, mais comme relais des "couples" de vivants depuis toujours. On trouve la même réserve dès 1980 chez le peintre Micheline Lo, laquelle a fini par classer ses transparences imagétiques phalliques et vulvaires comme des Chemins des écritures, chemins d'un "linga" généralisé.

 

1930 Deux suicides familiaux en système : un Grand-Père, un Oncle

A un an de distance, se suicidèrent le Grand-Père maternel, et un Oncle, son fils. On songe à la Grande Crise, où chacun connut ou frôla la faillite, ou la mort. Mais l'angine de poitrine joua sans doute un rôle chez le premier en ces temps sans Trinitrine, tandis qu'une dépression circonstancielle intervint chez le second. Un peu théâtralement, comme il convenait à son reste de sang bleu, le Grand-père se tira une balle dans la bouche en regardant à travers le pare-brise de sa Ford chérie les perspectives dégagées de la future exposition de Bruxelles de 1958. Son Fils se contenta d'ouvrir prosaïquement le gaz dans un appartement sans caractère. Contraste théâtral anthropogénique pour l'enfant.

 

1930 Pascal, Sophocle, Chateaubriand et l'abbé Vermeulen

Le Père, qui vendait des articles pour fumeur, reçut d'un marchand de pipes en écume des Pensées de Pascal (Lutetia rouge) et des Tragédies de Sophocle (cuir rouge), au moment où un professeur de "Sixième", l'abbé Vermeulen, vendait les douze volumes vert foncé des Œuvres complètes de Chateaubriand qui comprenaient jusqu'à la correspondance diplomatique, mais pas encore les Mémoires d'Outre-Tombe. L'anthropogéniste garda avec ces trois classiques une amitié infrangible. Pascal pour son malaise devant tout divertissement gratuit. Sophocle pour sa façon, selon l'héroïsme logique grec, de se demander à la fin s'il ne valait pas mieux ne pas être né, tout en restant le plus galant des vieillards d'Athènes. Chateaubriand pour son constant regard "d'Outre Tombe". L'abbé Vermeulen sentait et proclamait la différence entre 'intelligence' et 'génie', sans avoir les mots. Il accompagna le 'phénomène créativement évolutif' durant deux semaines à explorer les méandres de la Semois et manger des truites fraîches, en ces années où un adulte et un enfant pouvaient encore voyager de concert sans que personne n'ait un regard entendu, ni que les parents se posent des questions.

 

1937 Aloïs Hanin S.J. La vie tempête. Virgile. Hegel

Venant de la Grande Dépression des Ardennes à la hauteur de Ciney, et ayant trente-cinq ans alors, Aloys Hanin, professeur de Poésie, était une tempête. Agissant à la façon d'un phénomène naturel, un peu comme la langue anglaise maniée par Shakespeare selon Wittgenstein, c'était bien un coup de vent qui entrait chaque matin dans la classe, porté par ses méditations matinales, ses messes déjà célébrées, ses prestations à l'orgue, où, comme les musiciens nés, il jouait tout de mémoire et transposait tout de toute part, ce que l'auteur fut toujours incapable de faire. Il dit à son élève : "Prends l'appassionata de Beethoven, c'est solide". Il adorait Horace, tandis que l'anthropogéniste venait, pour la première fois, d'être foudroyé par la "consistance ontologique" de Virgile [Claudel]. Cela faisait, après les cours, des échanges interminables.

Régnait encore, comme chez l'abbé Vermeulen, la stricte 'distinction des genres', et un professeur de trente-cinq ans pouvait être amoureux d'un adolescent de quinze, qui s'en apercevait, sans qu'on imagine qu'on s'effleure. Quand, au milieu de l'année, l'auteur suivit ses parents de Namur à Bruxelles, Aloys Hanin dont ses élèves disaient "Il ne nous fait pas des cours, mais des conférences" invita son métaphysicien de prédilection à faire une 'conférence' à ses anciens compagnons. Fut choisi Hegel. La tempête Hanin s'éteignit à 45 ans, comme pressenti.

Tout cela avait lieu dans le brouhaha de la grande Crise de 1930 et du New Deal de Roosevelt de 1933, avant la montée du Fascisme et du Nazisme, parmi des "mouvement: de jeunesse" aux relents d'eugénisme et d'antisémitisme. Pour l'anthropogéniste ce fut le "Jamboree de Hollande" avec Lord et Lady Baden-Powell, le rôle d'un arbre de la "Forêt de Macbeth" à jouer parmi des milliers d'autres "arbres", le premier vol dans un avion Bréguet, un "phlegmon au genou" qui lui donna une familiarité avec la mort dès quinze ans. Et aussi avec un premier sulfamide qu'avait apporté un 15 août au soir l'illustre professeur Verhogen de l'ULB, persuadé par le Père, d'habitude pacifique, mais qui se réveillait croix de feu dans les circonstances extrêmes.

 

1938-1948 Les Jésuites belges et les "fous de la vérité"

Ainsi, pour l'auteur devenu "rhétoricien", les jeux étaient faits. Avec la mort approchée de près, avec la très pénible convalescence, avec les tempêtes d'Hanin, le métaphysicien avait rencontré ce qu'il attendait de l'existence. Hanin était Jésuite, que faire de mieux en 1937 que d'entrer chez les Jésuites, du moins chez les Jésuites Belges, lesquels à ce moment connaissaient une phase fermement anthropogénique ?

Déjà par le chorus des professeurs. Joseph Maréchal, auteur de cinq Cahiers solidement publiés, introduisait à Kant et à la Philosophie la plus moderne. Auguste Grégoire, spécialiste des sciences, des mathématiques et des logiques de pointe [Cantor, Dedekind, Poincaré, Meyerson, etc.], écrivait et publiait Immanence et Transcendance, ce qui valut à l'auteur de faire son mémoire de licence sur La philosophie des sciences chez Lachelier. Johaan, un Luxembourgeois mourant de vieillesse, avait dominé toute la métaphysique occidentale et orientale pour avoir dirigé à Calcutta et à Darjeeling "the Light of the East", où se rétablissaient les textes sanskrits corrompus quand les autochtones s'y embrouillaient. Raignier, un spécialiste des fourmis, était un familier de Thomas Hunt Morgan et de ses drosophiles [l'anthropogéniste en a gardé un culte biologique pour cette mouche à fruit, fruit fly, très propre et évolutivement prolifique, dont en été il infeste encore ses voisins]. Le formicologue ensoutané et tonsuré Régnier rendait quiconque conscient des dernières recherches sur l'hérédité dans l'Evolution, donc sur cet aspect de Darwin, qui avait souvent marqué que la sélection naturelle supposait en préalable une variation naturelle et des attirances naturelles sexuelles "qu'il ne pouvait expliquer" [avant les haricots de Mendel]. Si Pasolini avait connu le maître des novices Schaack, il n'aurait jamais hésité un instant pour le choix des visages et des comportements de ses Christ.

Autant de "fous de la vérité", pour qui les enseignements pontificaux n'intervenaient que déjà notifiés par le Droit Canon, et donc ne concernaient nullement l'Evolution. De façon imprévue, chez ces descendants des casuistes des Provinciales de Pascal, la moindre "restriction mentale" se faisait immédiatement dénoncer publiquement. Le Bollandiste Peeters [Littré Bollandistes, avec un historique parfait dans Bollandists, E.B.l970] avait utilisé les longs couloirs du Collège Saint-Michel à se pénétrer de dix expressions par jour d'une langue quelconque, mais surtout moyenne-orientale, ce qui bouclait une langue en six mois, deux langues en un an, et donc vers 1938 une bonne cinquantaine de langues ; de quoi nettoyer de leurs légendes hagiographiques quelques centaines de Vitae sanctorum, ce qui était la fonction d'un Bollandiste depuis 1700. Cet exploit, notoirement connu en 1938 a non seulement pu agrandir chez l'auteur le prestige des Jésuites belges, mais confirmer le futur anthropogéniste dans l'idée qu'un texte n'est pas vraiment intelligible sinon dans sa langue et dans son écriture originale, l'allemand et le gothique pour Marx, la langue et l'écriture Song pour le taoïsme chinois, le pali et le nagari pour les édits rupestres d'Açoka, second fondateur du bouddhisme, le copte pour les évangiles gnostiques ; et qu'avoir parcouru les 350 pages d'une grammaire de Kenya-Rwanda de 1975 en apprend plus sur le génocide rwandais que toutes les interviews de bonne volonté actuelles sur le sujet. L'auteur ne connaîtra jamais assez de japonais féminin du XIème siècle pour parler du Dit du Genji autrement qu'en soulignant que c'est par simple ouï-dire.

Il y avait pourtant une coloration particulière aux expériences jésuitiques de l'anthropogéniste. Quand il prononça "ses vœux perpétuels" à dix-neuf ans, deux étaient triviaux. "Et nos inducas in intentationem" [chez le primate possibilisateur, renonçons à l'argent, folie de la possibilisation pure]. "Sed libera nos a malo" [renonçons aussi au pouvoir, folie de la possibilité pure, "mal radical" selon Kant]. Mais le vœu de chasteté était de tout autre nature. Celui qui le faisait le matin pouvait savoir le soir en s'endormant qu'il ferait un jour des expériences orgastiques type Fellini, Saint-John Perse, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, tant nos cerveaux animaux, techniques et sémiotiques sont multifonctionnels].

Par conséquent, à Arlon, à Drongen, à La Pairelle, d'où du toit il assista aux somptueux bombardements nocturnes de Namur à balles traçantes durant l'Offensive von Rumstedt, le jeune anthropogéniste s'appliqua surtout à prendre tout avec intensité, donc en éprouvant le plus métaphysiquement possible l'histoire de l'Eglise, la théologie, la mystique, les fameux Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola, "notre Père fondateur" [pas le Loyola de Barthes], et ce que Molière invoque dans Tartuffe avec les majuscules et la ponctuation forte de l'époque : "Laurent, serrez ma Haire, avec ma Discipline". Bref, en ne reculant devant aucune "exinanition". Et en s'attendant à ce qu'à un métaphysicien on réserve les tâches d'humiliation : le nettoyage des toilettes au début, et plus tard l'intendance, où il excella de nuit comme de jour.

Du reste, il se trouvait des connovices remarquables. François Duyckaerts, originaire des Cantons Rédimés, et donc familier de l'allemand, était un parfait introducteur à Fichte. Il reçut plus tard le prix Franki et des enseignements prestigieux à Bruxelles et à Liège pour La notion de normal en psychologie clinique [Vrin]. Néanmoins, après une dizaine d'années de leurs intensités spirituelles, Henri et François finirent par passer de la "TranscendAnce" et du TranscendAnt d'Auguste Grégoire à quelque chose comme le "American TranscendEntalism". Ils restèrent toute leur vie de ces amis qui se voient peu mais sentent à chaque fois qu'ils se retrouvent qu'ils ont connu entre-temps les mêmes expériences et les mêmes évolutions. Le moment d'une tasse de café leur suffisait pour préciser combien Dieu et God ne sont pas de même racine que Voluntas et Wille sont aux antipodes, que transcendAnt n'est nullement transcendEnt.

Cependant, à l'inverse de l'auteur, dont l'existence baigna d'ordinaire dans les chaleurs de "l'absolu concret", François connut toutes les extrémités de la souffrance du vivant. En 1940, il perdit sa famille entière d'une bombe ; l'année suivante, sa femme Julienne se tuait dans un virage à peine mariée ; après cent autres malheurs, il finit en une aboulie totale de deux ans sous l'effet d'une embolie. Sa familiarité avec les extrêmes contribua sans doute à une humanité débordante auprès de ses patients d'une psychanalyse dont il voulait évacuer les approximations de doctrine et de recrutement.

 

1945-46 Le Pays Noir. Lavendhomme et les 'Bourbaki'

Les sixième, septième, huitième années de formation dans la Compagnie de Jésus tenaient en un premier professorat. L'auteur eut sa mission au Pays Noir. Avec l'incendie des hauts fourneaux la nuit. Avec les descentes dans la mine le jour. En ne se déplaçant jamais sans contourner des terrils. Et aussi, parmi cette austérité poignante, les élèves les plus sérieux : au deuxième banc à gauche René Lavendhomme, déjà mathématicien à côté de Robert Bultot, le futur historien patenté de la morale judéo-chrétienne aux premiers siècles méditerranéens. Quelques bancs plus loin, Jean Mestdaegh et Jean-Louis Laroche. Un "Big Four", disions-nous.

En 1945, avant les réglementations de l'enseignement, le professeur en mission eut des classes de 54, 48, 56 élèves, qu'il divisait en "équipes" de huit avec un "chef d'équipe qui le dispensait de surveiller les examens, permettait à tous de rédiger et de signer leurs bulletins eux-mêmes, d'avoir en classe une bibliothèque où chacun jouissait, à condition de les noter, d'une centaine de livres de son choix, allant de la Reine Victoria de Strachey au Déclin de l'Occident de Spengler, qui fit un des étonnements émerveillé de René Lavendhomme. A l'époque, on trouvait naturel, sans "moyens", de décorer sa classe d'objets up to date, de balayer son local chaque matin, de recevoir un élève à 16 heures, donc trois fois l'an, pour lui demander quels étaient ses intérêts, lui signaler que d'autres en avaient de semblables, évoquer des bibliographies.

Il arrivait que la "Seconde" jouât en plein air l'Antigone de Sophocle à Loverval et à Namur. Les chœurs grecs chantés en grec étant composés par un collègue Rinen SJ., connaisseur suffisant de la Musique antique, et soutenus par un élève providentiellement hautboïste. Un Cohen faisait des choses semblables à la Sorbonne dont il promenait jusqu'aux Etats-Unis ses étudiants montés sur des cothurnes [Micheline Lo fut impressionnée à jamais en Belgique par ses Perses d'Eschyle]. Le professeur de Rhétorique étant décédé, la "Seconde" monta une Messe de Palestrina à quatre voix. Couramment, elle entraînait les six-cents élèves du Collège à remplir l'église à deux voix.

En ce temps, Lavendhomme avait 17 ans, et n'était pas encore le catégoricien ami d'Eilenberg. Il était Bourbaki, "mathématicien polycéphale" selon l'expression de l'ami Deprit, un physicien qui finit au Bureau des Mesures des U.S. [Peirce et Einstein aussi travaillèrent dans un Bureau des Mesures]. Le motto Bourbaki sonnait: A bas le triangle!" [Jean Dieudonné]. Très éveillant! Le tremplin du Bassin de natation de Jemmapes suffisait aux sauts de l'ange de l'auteur. Un Père Seigneur S.J., qui portait en grand seigneur son nom et sa beauté noble, l'accompagnait parce que l'air de Charleroi gorgé de poussière de charbon était censé "favorable" aux tuberculeux d'avant la streptomycine. L'auteur y visitait le soir, à l'heure de la température, son confrère Albert Léonard SJ., en train de mourir sereinement à vingt-cinq ans de la tuberculose en écrivant le Bonheur chez Aristote, aussitôt publié par l'Académie de Belgique.

 

1950 Leuven Husserl, Heidegger, Lemaître. Le logicien mathématique Ladrière

L'année 1950 fut à Leuven [alors Louvain] le rendez-vous de la planète philosophique. C'était le temps où "Pater Van Breda", un Franciscain, avait convaincu Madame Husserl de confier à l'université médiévale une partie des archives de son mari. Alphonse de Waelhens écrivait son Heidegger au contact quotidien de Walter Biemel, assistant du philosophe à Heidelberg. On croisait à tout bout de rue le Chanoine Lemaître qui aimait mijoter son expansion de l'Univers en joggant en culotte sport, quand il ne s'emballait pas pour la thèse que Molière était Louis XIV, lâchant alors la physique théorique durant plusieurs mois. Tous les pays confluaient. Pour la France, cela faisait Derrida, Ricoeur, Lévinas, Luce Irigaray, dont un mémoire La Notion de "Pur" chez Valéry, annonçait sa thèse, Speculum.

Un personnage considérable était Jean Ladrière. En ce temps où Gödel était encore vivant et demandait régulièrement à son recteur "s'il ne devenait pas fou". Jean écrivait Les Limites des formalismes, qui seront un jour publiées dans la collection des immortels de la mathématique, où figure le programme d'Erlangen de Felix Klein, lequel avait classé les géométries selon leurs groupes de transformations. [Groupes' que René Lavendhomme enseigna en tête de ses cours, même aux auditoires non mathématiciens, pour leur suggérer ce que 'mathématique' veut dire, plus intéressée qu'elle est par les 'transformations' que par les 'transformés'.] Jean, René, Henri s'entrecroisèrent jusqu'à la fin, dans l'étude et dans l'existence. Le logicien mathématique Jean Ladrière nous révéla Saint-John Perse, auteur d'Anabase. ["Under the bronze leaves a colt was foaled", traduisit aussitôt T.S. Eliot.]

 

1950 Leuven La Revue Nouvelle et les politiciens "grands honnêtes hommes"

"La Revue Nouvelle" en 1950 rassemblait de hauts fonctionnaires et des chefs de cabinet, dont celui de Pierre Harmel ministre de l'Enseignement, puis des Affaires Etrangères. André Molitor, le directeur, devint secrétaire privé du roi Baudouin. Harmel et lui étaient pour leurs opposants politiques "les grands honnêtes hommes". En vingt années de conseils de rédaction-direction hebdomadaires, l'anthropogéniste reçut ainsi l'essentiel de sa formation politique. Aucun article ne s'écrivait que par celui qui était le mieux placé pour l'écrire. Ces "fous de la vérité" étaient eux aussi tempérés de réalisme ; pour l'Amérique du Sud, Jean Delfosse, le rédacteur en chef, aimait répéter que "les auteurs identifiés risquaient leur vie, et que, s'ils étaient compétents, ils étaient identifiables". Pas trace d'idéologie. La Revue perdit deux mille abonnements en une livraison pour sa tiédeur à l'égard du Roi Léopold III, avant que des suggestions de quitter le Vietnam et l'Algérie attirent les foudres de l'éditeur Casterman, inondant Paris des bandes dessinées d'Hergé, Tintin et Flupke. L'anthropogéniste avait été recommandé à la Revue par Jean Mestdaegh en 1950, lors des expositions des Musées de Vienne, puis de Berlin au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Ce fut la mise en chantier des Arts de l'espace de 1959.

 

1950 Leuven Micheline Lo et "l'absolu concret"

Jean Mestdaegh, qui engageait sa brillante carrière européenne d'intermédiaire entre le Conseil des Ministres de Bruxelles et le Parlement de Strasbourg, aimait déjà provoquer des rencontres "tentatives". Membre du "Big Four" de Charleroi, il demanda à son ancien mentor de venir "parler" à un groupe d'une dizaine de personnes où se trouvaient Jacqueline Wigny, fille du Ministre, et Micheline Lo, que le discoureur remarqua d'entrée de jeu : Beauty is only skin deep. Elle lui confia plus tard qu'elle l'avait trouvé "odieux". Cela se passait à un premier étage. La soirée achevée, ils descendirent l'escalier. Arrivés sur le seuil, il lui dit, en odieux parfait: "Comment, Mademoiselle, vous faites la philologie classique, et vous ne fréquentez pas Meillet et Emout-Meillet, la grammaire comparée des langues indo-européennes!". Leurs "kots", comme on disait là en demi-néerlandais, se situaient du même côté de la ville, et ils firent quelques pas ensemble. Puis ils continuèrent à marcher ainsi pendant 53 ans, jusqu'à la mort de Micheline.

L'odieux lui disait qu'elle était "l'absolu concret", ce qui la faisait sourire.

Elle ne recevait pas l'ironie française, pouffée de suffisance, mais fort bien l'humour anglais. Cette fraternité hominienne sans borne. "Pickwickian". Devenu Pickwick à son tour, Jean Mestdaegh aime dire aujourd'hui que "ce fut la meilleure rencontre qu'il ait organisée".

 

1959 Les arts de l'espace. Le Pan Paniscus (Bonobo). Le sexologue

Quand, en 1957, il écrivit pour "Encyclopédie française" Sartre et la présence dans la conscience, l'auteur avait été embarrassé pour ses éditeurs de mettre pauvrement "licencié» dans la notice biographique. En 1959, il achevait Les arts de l'espace. Au reçu des épreuves définitives avec leurs amples marges, il se demanda si ce n'était pas un doctorat. C'en furent deux : le doctorat d'Etat belge, et le doctorat spécial du Collège Scolastique Cardinal Mercier, considéré comme plus exigeant, avec dix thèses à défendre au lieu de trois, mais surtout une armée supplémentaire de cours pour des étudiants déjà professeurs d'Université, moyennant Mansion sur la Métaphysique d'Aristote dont il montrait le caractère de notes de cours, Michotte expérimental sur la "causalité" et la "substance" gestaltistes, Van Steenbergen spécialiste de Siger de Brabant ["Vous faites là l'erreur grossière de Monsieur Gilson..."]. Dop appliquait Lukasiewiecz aux logiciens et sémioticiens médiévaux: Jean d'Espagne, Shareswood.

Les années 1960-70 furent celles où l'auteur fut chargé par l'Université de Louvain - Leuven de faire tous les deux ans à la Petite Rotonde quatre conférences pour l'ensemble des étudiants sur la sexologie, alors en fraîche découverte. Ce qui lui valut d'appartenir pendant une décennie au corps professoral de la Faculté de médecine comme "sexologue", avec l'avantage de recevoir les synopsis des thèses d'agrégation médicale, décisifs pour l'anthropogénie.

En même temps, il avait pour collègue à Saint-Thomas le jeune docteur Armand Huyskens, qui goûtait d'autant plus L'Intention sexuelle qu'il savait qu'il ne se marierait pas, ayant une "maladie dégénérative du type Pompidou". Armand était un musicien consommé, comme les autres chimistes de la famille Huyskens ; il allait chaque année à Amsterdam au Concert Gebouw suivre la Matthaeus Passion, prémonitoire pour lui. Mais surtout, il étudiait au Musée colonial de Tervuren le Pan Paniscus. Ce qui valut à l'auteur de psalmodier: "Où en est le Pan Paniscus ?" trente ans avant que ce dernier devienne célèbre dans la famille des Bonobos, pour sa capacité à résoudre les conflits par le sexe, non la lutte. En vue de l'anthropogénie, ce fut une nouvelle confirmation des intérêts éthologiques de l'auteur, déjà entretenus par les poissons cavernicoles de Georges Thinès, qui succéda à Nijmegen à Buytendiik, le fameux éthologue phénoménogue de La Femme et du Football.

[Grâce au bouillant Georges, éthologiste publiant des romans chez Gallimard, les études gestaltistes exactes de Jean Guiraud et de l'architecte Pierre Lison à partir des nouveaux détecteurs de la colorimétrie, même si l'auteur et Micheline Lo n'en furent jamais convaincus, se révélèrent utiles, en particulier dans les études de l'anthropogéniste sur Les formes réversibles, cas décisif des sauts de point de vue instantanés des cerveaux technosémiotiques. De même, s'éclairait le Sructura/isme modulaire de l'Italien Vincenzo Arena, qui décidait de Bruxelles les tuyauteries de centrales pétrolifères de par le monde pour une firme italienne pendant le jour, et à partir de cinq heures du soir tournait sèchement sa clé et pratiquait en artiste la "Systématique des couleurs» de Munsen.]

 

1965 Le visiting en psychologie expérimentale au Canada. Jean-Louis Laroche

Le Canada ne fut pas moins frappant pour l'imaginaire de l'auteur que le Brésil. C'est là que Jean Lemoyne le conduisit à 70 kilomètre au nord de Montréal, le fit descendre de la voiture et lui dit à travers le vent polaire: "D'ici on atteint le pôle sans rencontrer âme qui vive". Mais il ne fallait pas aller si loin. Roulant entre la ville et l'aéroport Mirabel, on se rappelait le mot d'Arthur Miller dans sa Marilyn Monroe : "En Amérique, à 6 heures du soir, quand on va d'un trottoir à un autre, il peut se passer n'importe quoi.". Jean aimait répéter: "Ici, le mot-clé est l'immense". Dans cet "immense" l'anthropogéniste entendait le "sans mesure" des Turcs de Sainte-Sophie de Byzance selon l'Umraum Erlebnis d'Ulya Vogt-Göknil [1951]. Au long d'un film où on le voit roulant vers le nord, le pianiste canadien Glenn Gould se montre visiblement sensible à cette immensité-là. [Du reste, pour l'auteur, outre Montréal, le Canada ce fut aussi des visitings pour hommes d'affaires à Trois-Rivières, des visitings de sculpture à Chikoutimi sur le Sagenay vers les derniers flots du Saint-Laurent avant l'Atlantique, ou de l'architecture nouvelle à Québec pour Hydro-Québec, etc.]

Parmi ceux qui orchestraient les venues de l'auteur au Canada, il y avait Andrée Desautels, une musicologue qui avait convaincu Scherring de prendre son pouls avant d'enregistrer les Partitas de Bach. Elle fut rencontrée à Argenteuil, un Centre pour les finalistes du Concours Reine Elisabeth, mais aussi pour des musiciens et chefs d'orchestre auxquels l'auteur fit des cours de visiting en musique. Andrée était une amie d'enfance de Trudeau ["Dédée, j'ai une place dans l'avion, tu viens?"], tout comme Jean Lemoyne. L'accès facile au chef alors d'un des cinq pays les plus puissants du monde acheva la formation politique de l'Anthropogéniste. ["Je n'oserais jamais avouer à mon peuple ce que j'ai fait pour les pays en voie de développement."] Le groupe Trudeau préférait la systématicité du Nouvel âge aux formules, du reste très heureuses ["The medium is the message"] du Canadien McLuhan. Mais l'auteur trouva que le livre suffisait. Et il eut la naïveté de croire que son refus se justifiait quand il commença, en 1970, à pouvoir répéter ses idées dans Encyclopaedia Universalis, puis dans une soixantaine d'émissions à France Culture, grâce aux intercessions d'Emmanuel Driant et d'Alain Trutat, lequel couvait l'œuf de TV5.

Mais le Canada ce fut surtout Jean-Louis Laroche, un ami très cher du "Big Four" de Charleroi. Comme professeur à Leuven, puis à Nancy [chez Schwarz le pédagogue, pas le Bourbakiste], Jean-Louis, auteur du livre de statistique utilisé par Piaget, savait tout en psychologie expérimentale. Et pour le bénéfice de l'anthropogéniste, sa première femme, la très sage Nantou, travailla sa vie durant à Lovenjoel [lez Leuven], un Institut pour les patients psychiatriques dangereux ; tandis que sa seconde femme, Françoise fut une Chinoise authentique travaillant la Clinique à McGili. C'est avec Jean-Louis et Olga Pètre-Quadens, plus tard physiologiste du cerveau au Japon, que l'auteur collabora à découvrir les 'corrélations' des ondes cérébrales entre les premiers sourires du nourrisson, le sommeil paradoxal et les érections génitales néonatales. [A l'époque, Erik Kandel commençait ses travaux sur la mémoire chez l'Aplysie. Les cinq éditions des Principles of Neural Science furent le constant bréviaire de l'auteur depuis trente ans. Comme aujourd'hui ln Search of Memory lui aura fait une consolation dernière.]

Grâce à Jean-Louis Laroche l'anthropogéniste disposa en permanence, depuis Bruxelles, d'un laboratoire d'éthologie, celui sur le comportement social des Chimpanzés à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que du contact d'un spécialiste du corps calleux, qui, de la même Université, dirigea le premier grand codex sur le système nerveux hominien. Le corps calleux est le carrefour le plus éloquent des performances techniques et sémiotiques d'Homo. Recevoir de ses nouvelles à travers les meilleurs Abstracts durant 20 ans ne put qu'alimenter des préoccupations physiologiques qu'entretenait déjà un beau-frère, Pierre Lottefier, frère de Micheline Lo, traducteur scientifique chez Pfizer Bruxelles, aide inappréciable pour les Logiques de dix Langues Européennes au "Français dans le Monde". Et le survol des articles en anglais quand il s'agissait de collaborer à "Dialectics and Humanism" de l'Académie des Sciences de Pologne, très anglophone.

 

1968-2003 Le Ventoux et la Lure. Design-Architecture. Paul Mignot

Parce qu'ils revenaient de la lumière blanche de la Grèce, et supportaient mal la lumière tamisée de la Gaume, la 'Lorraine belge', l'auteur et Micheline Lo demandèrent à la "Tante Guite", qui de Paris sillonnait la Planète pour sa "Vente des Nations", si elle ne connaissait pas "quelque chose en Provence". Deux jours plus tard, se signala un "Monsieur Mestrallet" de Forcalquier, et en quelques semaines le couple avec ses quatre enfants entendait Armstrong débarquer sur la Lune tout en regardant celle-ci par-dessus le Grand Lubéron. Pour le quatuor familial, la mystique Terre-Mère fut désormais la terre rouge de Roussillon, ou plus quotidiennement celle des approches d'Aix-en-Provence. Tous sursautèrent aux jurons d'admiration des hôtes qu'ils conduisaient "à Sainte-Victoire", la cézanienne. L'hébergement familial faisait cinq hectares au-dessus d'Apt, à proximité du Plateau d'Albion, alors Centre de la Recherche Nucléaire française. Lieu "anthropogénisant" par excellence. Un jour ces coïncidences interviendront dans le Zelsa de Luc Erenvil.

En 1973, Paul Mignot, prix de Rome de l'Académie de Bruxelles, avec des accointances russes sur les théâtres transformables du côté de sa femme Galina [il travailla des années au projet d'un théâtre à Bagdad voulu par Saddam Hussein], venait de rencontrer un Français qui avait passé sa vie à rassembler une vingtaine de maisons au Poët-Sigillat, podium sigillatum, promontoire scellé de Saint-Jalle, XIe siècle, sur la route du Vaucluse au Vercors, pour y créer un Centre d'Etudes Journalistiques. Paul, qui avait déjà invité l'auteur à l'Académie de Bruxelles à faire des conférences en visiting pour des architectes Belges et étrangers, rêvait de créer un Centre de Design-Architecture dans cet esprit. Le vieillard français passa son rêve à l'homme jeune semi-français. Mignot imagina un Centre à "deux colonnes théoriques" : Lavendhomme autour des mathématiques, dans l'ancienne cure, et Van Lier autour des sciences humaines, dans une maison dont le principal mérite était sa porte sud creusée dans un mur de fortification de 1,10 mètre à double parements, paradis des rats. Pour la macroBiologie, la Drôme provençale est "La Géologie à livre ouvert". La carte de l'Institut Français de Géologie, remontant du Barrémo-Bédulien et de l'Oxfordien au Triasique, figura dès l'entrée de la maison.

Ce fut aussi pour l'anthropogéniste l'occasion de vérifier une des seules lois sociologiques qui ne soit un truïsme ou une tautologie, et qui veut que, depuis les origines d'Homo, ce soient des groupes d'une quarantaine de spécimens novateurs qui aient toujours fait les ruptures techniques et sémiotiques. Quand ils furent des groupes inférieurs à 40, les Néandertaliens disparurent. Or, avec ses "quarante inventifs" le Poët-Sigillat était un microcosme. Deux antiques bergers des Ubacs figuraient régulièrement dans "Géo". Un "touriste" du même lieu avait dirigé la Revue germano-française du Traitement Thermique, discipline à la fine addition de l’artisanat et de l'industrie. Par une 'rencontre' désarmante, très ouvert sur l'Allemagne, il était ami intime d'un Juif hyperintégriste ["La supériorité intellectuelle des Juifs tient à la continuité raciale"], grand spécialiste des assurances internationales, et qui, par son cousinage presque germain avec l'auteur ["Vous connaissez la Tante Irène ? - Comment donc, c'est la sœur de mon Père» , lui rappela sa part de sang juif à partir des Van Lier de Hall, maragnes convertis à quelque catholicisme par des raisons fructueuses: "Qui a bu boira la Chicorée Pacha". Nous laisserons l'estimation de ces 17% de judaïcité à plus doctes étymologistes que nous ; mais elle contribua sans doute à mettre à l'aise l'auteur dans la logique systémique du Talmud, en contraste avec la logique systématique de l'Anthropogénie. Toujours à partir des Ubacs, Devas, un Anglais, construisait des îles aux Canaries pour l'ONU. Au Village-Haut, Jean Claude Goffre non seulement était un artiste créateur très actuel, mais il avait travaillé au CERN et à l'INSE, et était de surcroît en relation avec un correspondant assidu de Marcel Duchamp, de quoi confirmer les idées de l'auteur sur Duchamp et les Quanta. On le voit, partant de la "quarantaine" du seul Poët on écrirait des centaines de pages si, comme Patrick French, on faisait ici l'allo-auto-biographie de V.S. Naipaul. A partir des Ubacs, l'été on contemplait les Perséides, en écoutant, sur un piano desséché par l'hiver du Vercors, Lucienne, une ancienne amie de Jankélévitch, qui articulait Beethoven beethovéniennement.

Hubert Reeves passa sous les fenêtres sud du Poët pour aller visiter l'Eglise de Sainte-Jalle, une de ces constructions qui l'intriguaient autant que les étoiles de l'Observatoire de Haute Provence. Les voussures mozarabes de 1100 y montrent un dégradé progressif qui polarise l'attention vers le chœur [phénomène unique dans le roman, selon son habitude de prélever, poser et résoudre un problème à la fois]. Etait-ce pour fréquenter cela, ou simplement pour visiter de vieux parents, que Reeves fit plusieurs séjours à Remuzat, derrière notre Montagne commune de Buisseron ? Autant de "paysages philosophiques", disait le poète et ami Luc Dellisse, venu écrire sur Micheline Lo. [Dellisse est ce poète cosmologiste contemporain dont le moteur est "le travail contre la mémoire". "Les images perdues, perdues, pour qu'elles ne reparaissent jamais, m'apparaissent enfin, dans leur splendide absence. Alors il ne reste dans la chambre vide que les chiffres purs de l'imagination.". Ce qui conduisit son Gibier de nuit à s'ouvrir par Juvénal, "écrivain fleuve", disait Hugo qui opposait "les fleuves des religions aux torrents des sectes". Cantabit vacuus coram latrone viator [Satires, X, 22].

 

1986 La retraite. De la vérité à l'exactitude

L'enseignement avait toujours été pour l'auteur un divertissement mains en poche ; la retraite ne signifia pour lui qu'un manque d'aération, compensé par les surprises de sa vie de visiting. Pourtant, passer d'une Université, comme Louvain-la-Neuve, attirant 800 chercheurs internationaux en médecine nucléaire autour d'un Cyclotron où René Lavendhomme aimait à se recueillir avant de partager le sandwich méridien ; Louvain-la-Neuve aussi où l'auteur avait pour collègue de l'IAD une musicologue luxembourgeoise, Fernande Rucker, à laquelle il suffisait de parler de musique hémitonique et anhémitonique pour recevoir aussitôt une dizaine d'articles en cinq langues sur le sujet; tomber de cette effervescence universitaire entre les quatre murs du 48 avenue Ducpétiaux, même si ceux-ci étaient proches de deux prisons et d'un hospice juif cernés de policiers mitraillettes levées vers les passants, c'était un changement déroutant.

Mais cette monotonie survint à un moment particulier. Les années 1986, ce fut à peu près celles où des groupes hominiens commencèrent à se rendre compte qu'ils vivaient une révolution radicale. Le passage du prestige de la Relativité à celui des Quanta.

Or, les Quanta sont de tout autre nature que la Relativité. Leur idée négative est encore vaguement énonçable : "Un système sans la causalité classique à équations continues, galiléennes, newtoniennes. Mais leur idée positive n'admet que deux voies. Ou bien être un mathématicien au sens fort, faisant une bonne quinzaine d'heures de mathématique par jour. Ou alors, comme l'auteur, avoir vécu si longtemps et avoir lu tant de choses sur le sujet qu'on peut, sinon vraiment le comprendre [ce qui suppose la construction mathématique active], du moins situer. En ajoutant que, dans les deux voies, les lenteurs ne suffisent plus, et qu'il faut des renseignements instantanés. Ce qui fait entrer les nouvelles générations dans un temps prégaliléen, prénewonien, et glisser à un espace-temps "scalaire". Voire à une Physique moins au-delà de l'Espace et du Temps qu'en deçà de l'Espace et du Temps. La physique donc, vers le froid absolu, du Large Hadron Collider du CERN, sur la frontière France-Suisse. Et, vers le chaud absolu, des réacteurs nucléaires de troisième et quatrième génération.

 

1992 L'Hôtel de Saint-Aignan. De l'Anthropologie fondamentale à l'Anthropogénie

En 1992, l'auteur fut invité à faire une journée visiting à l'Institut International des Arts Plastiques de l'Hôtel Saint-Aignan à Paris, alors dirigé par Pontus Hulten, ancien directeur de la Section d'Art moderne du Centre Pompidou. Pour laisser quelque chose à son auditoire, il écrivit une vingtaine de pages où le mot "Anthropogénie" n'apparaît pas encore, mais où s'affirme le projet d'une "macroHistoire par équilibres ponctués".

Ainsi, à partir de ce moment, les choses se confondent tellement entre Anthropogénie et Biographie qu'il n'y a plus intérêt à les distinguer. Ceux qui veulent les contenus les trouvent dans le présent site www.anthopogenie.com. Ceux qui ont la curiosité de comprendre de plus près l'engendrement de ces contenus ont la 'main page' du même site, qui porte beaucoup de dates de fabrication.

 

2003 Mort de Micheline Lo. Les Cosmogonies contemporaines

Avec la mort de Micheline Lo, en 2003, et la fin de sa co-rédaction, ce ne furent plus que les Cosmogonies contemporaines, et l'épitaphe à René Lavendhomme, Mathématique et Sexualité, en une dernière visite à la Théorie des Catégories d'Eilenberg et McCane. De même Philosophie de la Photographie et Histoire photographique de la photographie, ces "tours de contrôle privilégiées" sur le pont du "transatlantique Anthropogénie", donnèrent lieu à un colloque international organisé à l'Université KUL [Leuven], avec l'assistance de l'Université de Bologne et d'autres, par Jan Baetens en 2007. Nous devrions donc nous arrêter ici. Si toute anthropogénie ne supposait pas une dernière étape.

 

2009 La sénilité létale. Watching myself aging. L'extase

La mort fait partie de l'existence des spécimens hominiens. Une anthropogénie est forcée de la regarder en face, autrement que dans les romans, les tragédies, les opéras qui la magnifient. De la sénilité vaillante, bien connue par le "Grand âge, nous voici!" de Saint-John Perse, elle distinguera donc fermement la sénilité létale.

Celle-ci est cet état où celui qui toute sa vie tomba trois fois par an, puis trois fois par mois, est maintenant menacé de tomber, même chez soi, trois fois par jour. Où quand il veut écrire, son défaut de scription lui fait oublier des signes ou les pervertit. C'est l'âge où quand le métaphysicien croit dire quelque chose de raisonnable il énonce "nous", tandis que sinon il prononce "je". Cette situation sévère a la singularité d'être incommunicable, puisqu'aucun congénère ne peut plus la secourir ni même le comprendre s'il ne l'a pas atteinte, ce qui le supposerait dans la même incommunicabilité.

Malgré les cafouillages de la marche et de la scription, il se peut, comme chez l'auteur, que la vieillesse létale ait l'originalité de ne perdre pas toute verbalisation, ni toute syntaxe, ni toute logique, ni même toute mémoire de travail (Alzeimer peu manifeste), ni toute déambulation à condition de la sérier, le cerveau ayant à fonctionner consciemment et parfois oralement en tant que computer digital.

Avec même, et ceci est très éclairant sur les capacités de démultiplications mentales des primates techno-sémiotiques, alors qu'on ne peut plus faire un pas innocemment, la capacité d'animer son piano selon Ludwig van Beethoven, et ainsi de partir de ce monde en une complétude des complétudes, parmi l'auditif et le visuel de la fugue interminable de la 29ème sonate pour piano. "La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie".

En effet, Beethoven en descendant globalement MINEUR-MAJEUR: do dièze, ré, mi bémol, ré, si bécarre, do bécarre, ré, do bécarre, la, si bémol, do, si bécarre, do, si bémol / / MAJEUR-MINEUR: la en bas, la en haut, fa, mi bécarre, ré, do, si bémol, la, ré en haut, construit là des notes qui, dans l'absolu de la résonance, jouées avec ou sans glissement de frappe, sonnent toujours justes, c'est-à-dire sont indéfiniment organisables par nos cerveaux primataux [Jacques Chaillet a insisté sur la primauté anthropologique du mineur sur le majeur depuis 30.000 ans de musique], multipliant ainsi indéfiniment la 'evolutionary chance'. Fugue par là divine et diabolique. Donc sacrée en tout sens. "Romeo and Juliet is sacred and all music is". [Kuft Vonnegut]

C'est le moment de mettre à côté de son clavier le plâtre Nach dem Leben de Franz Klein en 1812. On croit avoir entendu que, dans cet état de sénilité létale, Beethoven aurait murmuré "Plaudite amici, comoedia finita est" [kômos, chant du repas dionysiaque qu'est l'existence, oïdeîn, chanter en chœur]. C'est en tout cas ce qu'avait murmuré déjà l'empereur Auguste, le politique immense d'Antoine et Cléopâtre. Et sans doute déjà les scripteurs du 'dialecte C' il y a des milliers d'années. Et même il y a des millions d'année Homos erectus, lequel, quand il était du Nord et regardait au Sud, pouvait être frappé par Sirius et Orion, et, s'il levait le regard et l'index, en tirer des horoscopes.

Sur ce moment, les Obras Completas des mystiques espagnols du XVIe siècle sont explicites:

Vivo sin vivir en mi

 

Henri van Lier, 2008

 
 
 
Retour - Back    |    Accueil - Home